POSTE RESTANTE
Bruxelles (Brabant (Belgique).
La Première à Monsieur....
Monsieur, j'ai bien riionneur de vous saluer. Je
Mais je n'ai pas riionneur de vous connaître, et voilà de quoi m' arrêter dès le commencement, si je n'étais certain de vous trouver quelque part. Où donc etes-vous, Monsieur, et qui donc, afin que je sache au moins que vous existez et qu'il me soit permis de vous dire les choses que depuis longtemps je veux vous communiquer? Notez, Monsieur, que c'est au plus grand écrivain belge que je souhaite parler, car le plus grand seul est mon inquiétude, et j'en vois
d'autres autour de moi qui sont très grands, sans que je les trouve grands assez. Peut-être me demanderez-vous si je suis fou, car la chose vous paraîtra excessive, mais si vous le voulez, je répondrai que je voudrais l'être, afin que la vanité de ma recherche eût dans l'occurrence pour palliatif l'aveuglement de ma folie. Non, Monsieur, je ne suis pas fou et désespère de l'être, quand je vois tant de sots qui le sont et ne le méritent pas, car enfin dans le pays des sots les rois sont les fous, et quelle gloire si j'étais roi! Monsieur, par grâce, me direz-vous si vous êtes le plus grand, et de combiea, et par quoi, et votre nom? Car, je l'avouerai, manque d'esprit, manque d'instruction, manque de tout, je ne vous vois pas très distinctement, si ce n'est comme une ombre, un fantôme, une illusion, quelque chose comme l'oiseau bleu; et ce n'est pas pour vous faire injure, je suis un homme doux, Monsieur, et simple, pas même savant. A mesure que j'y songe, mon souci augmente; si je pense à l'un, l'autre me fait penser à un troisième, sans que je m'arrête à aucun. Et pourtant, j'en ai pris le parti : c'est au plus grand que j'écris ; je le veux, je l'ai dit et ne voudrais pour rien au monde changer l'adresse de ma lettre. Monsieur, par pitié, faites-vous petit, baissez la tête, rentrez votre génie, quoi! d'un cran, en vaut-il la peine? ou vos épaules, si vous y portez le faix; car, enfin, Monsieur, vous êtes tous grands, sans distinction grands, grands comme des chênes, grands de cent coudées, comme les pyramides, Monsieur, sans qu'aucun, mais aucun, soit plus grand d'un pouce. Un pouce, que vous disais-je? suis-je difficile? qui ne voudrait baisser d'un pouce pour laisser monter son voisin d'autant, ne fût-ce que pour échapper à l'ennui d'avoir la même taille que lui? Je comprends qu'on soit plus grand; qu'on soit plus petit, je le comprends encore, mais une
chose qui me dépasse, moi qui ne suis ni grand ni petit, c'est que je ne puisse me distinguer d'un autre. Être plus, être moins, c'est quelque chose, mais quel terme entre les deux, je vous prie, si ce n'est néant? Et voilà. Monsieur, comment, par une logique naturelle qui dépiterait les académiciens de l'Académie, gens jaloux et colères, je pourrais arriver à conclure qu'étant tous ni plus ni moins, vous n'êtes de fait... Ah! Monsieur, je ne voulais pas le dire, et volontiers je replie ma logique, s'il vous plaît de condescendre à monter. Et la grande peine ! La belle affaire ! Ce n'est pas, je crois, porter sa tête à l'échafaud ni entrer en galère une rame à la main. Il ne s'en faut que d'un pas; mais le pas est à franchir. Et lequel de vous le franchira, Monsieur, afin qu'il ne soit pas dit que le plus grand écrivain est un mythe et qu'un homme se trouva qui, le cherchant partout, n'en rencontra pas un, mais cent, abondance nuisible? A toi, Mellifluus, j'ai songé d'abord; si ton idée boite, ta phrase chancelle, et les mots chevillent sous ta plume. Mais FeUifluus, ton compère, réclame, Jacquot enfariné aussi creux dans ses mots que vide dans ses pensées, grave, du reste, comme un perroquet ou un singe. Et lequel est le plus grand, critiques superbes, ou de Tortillard qui est le plus diffus ou de Jacquot qui est le plus filandreux? Et toi, Horatio, poète rubicond, ne seras-tu pas plus grand qu'eux deux, toi qui es le plus gros? Tes vers, inspirés parfois en dépit de toi-même, sont à vrai dire les plus longs qu'un poète pris de foire enfanta dans ces contrées, et j'aime à les voir, de rime en rime, comme un boiteux qui descend un escalier, s'accrocher en chevillant. Mais Olympio proteste : il sait ce qu'il vaut, et pour la cheville, il emporte le prix; sois donc content, poète béquillard, car si Horatio est le plus gros, toi, je te le cède, tu es le plus lourd. Mais le plus
grand, Monsieur, qui serait-il, du plus gros ou du plus lourd?
Pourtant, si l'un des deux est le plus grand, que serait-ce de Calviculus aux doigts sales, de Criquet l'acéphale, d'Ennuchus le bouffon, de Rusticus la plume d'oie, d'Advocatus le gascon, de Surdaster, bègue mais juste, de Mus le trottin, de Bufo le saute-ruisseau, et de tant d'autres, habitants de Lilliput. Le plus grand, qui donc est-ce? Les nains mêmes comptent des géants. Certes, je me proposerais bien, mais décemment je ne puis m' écrire à moi-même, et dès lors à quoi bon commencer cette tartine? Quoi qu'il en soit, Monsieur, si vraiment vous existez quelque part, à vous ces mots : je les mets à la boîte, poste restante. Les réclamera qui pourra.
La Deuxième à Monsieur
Nous commencerons par reconnaître, si vous le voulez. Monsieur, que les desseins de la providence sont merveilleux. : on l'a vue se servir des humbles pour écraser les forts et faire tourner au profit des plus grandes entreprises les choses mêmes qui semblaient incapables d'y pouvoir concourir. Je ne nie pas que ce commencement soit solennel, mais pourrais-je ne pas songer au mystère des destinées, quand je considère ce qui se passe autour de moi-même et va faire l'objet de cette lettre ? Quoique le plus grand de nous tous, vous n'êtes pas sans avoir admiré l'ordre profond qui des vieilles souches traditionnelles tire les langues nouvelles, fleurs printanières écloses aux racines corrompues des nations. Et quelle chose étonnante, Monsieur, n'est-ce pas cette bonne vieille langue latine enfantant à la vie, de ses débris mêmes, le chœur chantant des langues modernes ? Si ce n'était vous, je craindrais que vous ne pussiez concevoir la légitimité du souvenir que j'évoque et la ressemblance des temps présents avec les temps passés. Mais nécessairement vous avez remarqué chez cette vieille langue française, épuisée par les débauches du petit journal et du petit théâtre, les marques d'une mort prochaine ; nécessairement, vous avez vu qu'un enfantement se préparait parmi l'horreur de l'agonie qui commence. Or, revenez maintenant avec moi aux réflexions que la marche
des choses humaines suscitait tantôt en moi ; car de quelle race d'hommes la providence s'est-elle servie pour tirer du flanc de la courtisane la jeune vierge qui va lui succéder ? Il est par le monde un petit peuple, si petit qu'il ne semblait pouvoir prétendre qu'à beurrer l'appétit de ses voisins. Qui serait-ce enfin, ô grand Monsieur , si ce n'est nousmêmes, belges ou béotiens, comme on nous nomme, honnêtes gens du reste et marchands patentés? Considérez combien j'avais raison de dire que Dieu, la providence ou le hasard, qui sont choses quasiment équivalentes, et aussi aveugles, font servir les plus humbles à la réussite des plus grands desseins. C'est en cette petite race, je veux dire en cette petite nation, que l'esprit des temps a soufflé. Bethléem ! Bethléem! Ici, dans cette étable, se lève une ère nouvelle. Oui, Monsieur, ne vous en déplaise, nous avons été choisis pour régénérer cette gaupe de langue française, bonne au plus aux drames d'Hugo et aux romans de Georges Sand. La régénérer! gloire éternelle de greffer sur ce tronc corrompu qui tombe en Ponson, en Montépin et en pourritui'e, un idiome frais et simple comme une jeune fille de quinze ans ! Eh ! ne voyait-on pas dès longtemps dans l'air les signes précurseurs de cette révolution admirable, ici même, en Belgique, coin fortuné des brouillards? Les mots qui se croisaient sur le papier, employés de façon nouvelle et originale, n'annonçaient-ils pas l'avènement de l'idiome vivificateur? Mais qu'ai-je dit tantôt? Cet enfantement dont j'ai parlé, il n'est plus à venir, il est là, c'est fini, la langue est née. Née! ah! Monsieur, comme Minerve, tout armée et parée! belle comme le jour, quand on le voit d'une cave, simple comme une porcherunne, naïve comme une gardeuse de dindons, nue comme la vérité et chauve comme un genou. Contraste singulier avec l'arrogance de sa
mère française î Sans détours, sans fard et sans roueries, bête comme une vierge des champs, combien sa rusticité se fait mieux valoir par la comparaison des appas flétris de la vieille courtisane ! Je pourrais craindre à la vérité que le temps n'emportât cette aimable candeur, mais une chose me rassure sur ses destinées. C'est qu'elle bégaie, et il n'est sauvegarde pareille pour ne jamais faillir, car le moyen de mal parler quand il n'en est môme pas de parler bien ! Ah! Monsieur, nous ne saurions assez nous réjouir de posséder cette langue unique quand on considère ce qu'il en coûte pour descendre à cette simplicité sans atours. Je ne puis, il est vrai, me flatter de la parler. La he française salit encore ma plume et je n'ai pas encore débarbouillé le fard menteur. Mais peut-être un jour, l'entendant partout autour de moi, la parlerai-je comme mes confrères, moins bien sans doute, car ils l'ont formée, tandis que moi.... C'est une étude dangereuse que celle des vieux maîtres. Monsieur, et quoique je sois de mon pays, je trouve — et j'en rougis — Corneille admirable, et Molière étonnant... Qu'y faire? pourtant, je vous jure, je me corrigerai, j'abjurerai ces fausses idoles, je parlerai belge ou je m'y efforcerai. Le belge! mot sonore et doux! Le belge, m'entendez-vous bien ? Que j'éprouve de plaisir à cette harmonie ! Il n'est chose au monde qui m'enchante plus. Et notez que nulle langue mieux que celle-là ne reflète le caractère de la nation qui la parle. Quand je l'entends parler par l'épicier, ou que je la vois écrire par M. G. G, G. G., je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle est faite exprès pour eux, tant elle est du terroir, faite pour nos esprits et nos goûts. On y sent je ne sais quelle odeur du pays, odeur de cassonade, de bière, de choux de Bruxelles, et c'est un parfum délicieux. A ne voir
que les dehors, le belge se rapprocherait du français, et la lettre moulée les ferait peut-être confondre, si la diversité de l'esprit ne marquait la différence des langues. Et prenez garde à cette particularité : l'espagnol et l'italien, sortis du latin, comme le belge du français , ont entre eux des affinités d'esprit qui en font connaître la parenté. Mais ici, Monsieur, si la lettre est la même, l'esprit, qui est bien différent, confirme l'individualité de chacune d'elles. Le belge ressemble si peu au français qu'il ressemble tout autant au flamand, à l'espagnol, au turc, au chinois, à l'iroquois et au marollien. D'aucuns diront qu'il ne ressemble à rien du tout, mais l'évidence est si flagrante qu'il est inutile de leur prouver s'ils ont raison. — C'est à la vérité une bonne fille de langue, sage, prudente, incapable d'un écart, et si franche qu'elle en parait bête ; sa bêtise est son charme : pas de mots, pas de moqueries, pas de folies. Jamais on ne l'a vue se passionner au delà des bornes ; elle n'enfreint pas les règles ; c'est l'ordre et la modération mêmes. 0 langue sobre, et frugale! Ce n'est pas elle qui court les rues passé minuit et s'expose aux rhumes de cerveau. Elle boit de l'eau indifféremment et de la tisane. Lymphatique de nature, elle ne connaît pas les emportements, ne pleure jamais trop ni trop ne rit, mange peu, digère bien, le tout en mesure parfaite. Elle a les pieds dans la ouate et porte flanelle, crainte du froid; met une visière devant ses yeux, peur de les enflammer ; travaille le jour pour ne point se priver de dormir; jamais ne veille, car c'est altérer sa santé que veiller; fait des romans, des comédies, des drames, des vaudevilles, et généralement tout ce qui est du métier, sans pourtant faire quoi que ce soit qui ait trait à l'émotion, à la fièvre, à la passion ou à quelque chose d'extraordinaire et d'immo-
déré, enfin la meilleure bonne petite bête de langue qui se puisse rencontrer, vous laisse le cœur net, l'esprit libre, le corps sain, n'accélère pas l'effet des purges, ne donne pas de catharres, ne s'impose jamais plus de cinq minutes, ne fait pas croire aux chimères ni courir après l'idéal, bref, vous endort tout debout, efficacement — non sans cauchemar.
La Troisième à Monsieur
Vous aurez remarqué, Monsieur, combien nos voisins sont jaloux de notre incontestable supériorité : il n'est sorte d'avanies qu'ils ne nous réservent, et le moindre honneur qu'ils nous font est de nous nommer crétins. Ils sont à ce point convaincus des mérites de notre littérature qu'ils poussent l'astuce jusqu'à nous accuser de n'en avoir pas. Quoi, Monsieur, pas de littérature ! Excusez mes emportements ; il est difficile de se tenir devant d'aussi méchantes calomnies. La littérature d'un peuple se juge à la perfection de la langue qu'il écrit et à la quantité des gens qui font qualité de l'écrire. Cette vérité incontestable ne vous semble-t-elle pas faite exprès pour nous, et ne trouvez-vous pas qu'elle confirme en tous points l'indiscutable grandeur des lettres belges? La langue... il me suffit que vous la connaissiez et il me fâcherait d'y revenir. Pour le nombre des gens de plume qui s'honorent de la parler, ne marquet-il pas, par son étendue, l'universelle culture des esprits et la force intrinsèque de notre littérature? Je ne calculerai pas combien ils sont, mais à coup sûr les grues qui passent en automne sur nos marais sont moins nombreuses que celles qui y grouillent — je veux dire les grues littéraires. Ce sont de petites grues, pour la plupart maigres, jaunes, bilieuses, point méchantes, s'accommodant de leur maigreur et marchant en troupeau. Elles sont reconnaissables. Mon-
sieur, en ce qu'elles ne volent pas ; elles préfèrent la terre au ciel, et barbotent tout du long avec les canards, espèce plus sérieuse, qui sont les gens politiques, dans les mares, fumiers et ordures du chemin. On les nomme grues littéraires ou écrivassières pour leur facilité à tracer des caractères sur la boue, et, en effet, elles n'ont qu'à traîner de la patte pour écrire des choses merveilleuses. C'est par ignorance de ces particularités qu'il est dit par le monde des gens qui griffonnent, ayant la main mal assurée, qu'ils écrivent des pattes de mouche alors que c'est pattes de grue qu'il faut dire. Notez qu'elles ne sont ni fantaisistes ni chimériques, mais, au contraire, très positives et très sérieuses, ce qui se voit par leurs longs becs d'académiciens. Et pour ce qui est d'écrire, elles n'écrivent ni paillarderies ni mauvaises imaginations, mais sages maximes, réflexions judicieuses, questions alimentaires et autres bourdes sensées utiles aux bonnes mœm's. — On a dit des lettres qu'elles constituent une république : j'entends bien, mais nulle part je ne l'ai rencontrée; l'inégalité des talents détruit toujours le sage niveau, et un génie quelconque étalé en paon prend à la fin sur les autres le ton de la dictature. Pourtant cette république tant vantée et introuvable ailleurs existe chez nous, et c'est grande gloire. Salut à toi, république, rêve doux des gens paisibles! Remarquez, Monsieur, combien le niveau est assuré dans la patrie de nos oies de lettres : nulle ne dépasse voire d'une plume, nulle n'est plus grande voire d'une oreille; il n'est oie qui hausse la tète; toutes vont d'un commun accord; et ce sont des génies. Mais ce n'est pas sans peine qu'une police aussi bien ordonnée s'est établie au sein de la république, et il a fallu d'abord proscrire les poètes, cervelles bouillantes, cœurs prompts, qui en eussent certainement détruit l'équilibre. On toléra les
versificateurs, genre de lettrés à la glace, incapables de débaucher qui que ce soit, chauves généralement et eunuques. Les romanciers furent admis, bien qu'ils soient en médiocre estime, comme les auteurs dramatiques, qui tiennent du poète par la chaleur de l'inspiration et la facilité des 'mauvais instincts. Encore ne les mit-on pas à la porte que pour la distinction avec laquelle ils parlaient le belge et la tiédeur à peu près glaciale de leurs conceptions. La république recherche surtout les gens sérieux qu'une moralité bien assise défend contre l'imputation d'enthousiasme ou de poésie, comme médecins, historiens, mathématiciens, aéronautes, droguistes, numismates, astronomes, archéologues, professeurs, épiciers, marchands de flanelles, dentistes, cordonniers et académiciens. Croyez qu'en telle compagnie les excès sont impossibles; si, par hasard, un d'eux, pris de mal-caduc, commet un élan poétique, les mathématiciens prennent leur compas, les astronomes leur lunette, les dessinateurs leur équerre, et les académiciens qui sont les plus graves de la bande prononcent l'exclusion. Ces gens-là ont une grande vénération l'un pour l'autre et se donnent du maître à tour de bras ; notez que la plupart sont couronnés, ceux-ci à la tête, ceux-là aux genoux. Leur morale est effrayante de rigidité, mais ce qui me console, c'est qu'ils n'ont rien à combattre pour l'avoir, ni passion, ni chaleur de cœur, ni verve d'imagination; ils sont moraux par impossibilité de ne l'être point. J'ai dit qu'ils étaient tous des génies; sans doute, et ils sont à peu près tous décorés. Mais qui pourrait y trouver à redire, quand on considère l'aimable langue qu'ils parlent avec un charme si orignal et la modestie que ces demi-dieux ne cessent de conserver au sein des apothéoses oti ils trônent?
La Quatrième à Monsieur....
Je sais bien, Monsieur, qu'il se rencontre des dissidents partout, et il n'est si beau troupeau qui ne compte des brebis galeuses. Le belge, à l'apogée de sa splendeur, devait exciter dans quelques esprits mal faits l'esprit de lutte et de contrariété. Vous savez combien les révolutions ont de peine à s'établir et les résistances qu'elles rencontrent chez tant d'ambitions qu'elles froissent et d'intérêts qu'elles attaquent. Au premier éclat de la langue nouvelle, ceux qu'une vieille habitude enchaînait à la tradition française jurèrent de ne l'abandonner qu'étouffés par l'ennemi, et ils eurent la misérable gloire de tenir leur serment, quelques-uns jusqu'au bout. J'avoue, Monsieur, qu'on ne saurait avoir que du dédain pour de pareilles entreprises, et je veux marquer d'un stigmate ces déserteurs des lettres belges. Mais non, l'indifférence publique les punit assez de leur folle témérité, et peut-on les châtier pour un vice de nature? Comment comprendre que Jouret, par exemple, s'en aille troquer contre le sérieux de l'idiome belge les vives allures de son imagination parisienne? Et Jean Rousseau, ce transfuge, eût-il pu rester parmi nous, avec cette verve pétillante qui eût fait hausser les épaules à nos académiciens? Quel épicier eût condescendu à écouter Arthur Stevens, nature enthousiaste éprise d'art? Ne voit-on pas d'ailleurs que ces réprouvés le sont — par une
fatalité qui met à néant leurs criminels efforts — jusque dans leur œuvre et leur vie mêmes ! Landoy ne mêle-t-il pas dans les bouquets de sa verve aux roses, ces fillettes musquées, les grosses pivoines, ces matrones vénérables? J'ai vu Joly quitter l'art pour le métier et vendre au rabais le talent. Delimal, un rossignol qui chantait jadis, ne se résigne-t-il pas à l'enrouement politique, et petit-fils de Musset, ne coiffe-t-il pas sa muse d'un courrier hebdomadaire? Dumoulin, ce poète nerveux, cède aux influences du belge et s'endort sur l'enclume oti se forgent les beaux vers. Boniface, préfère un traitement à la gloire; littérateur remarquable, il n'écrit plus, de peur d'écrire français; orateur remarqué, il ne parle plus, de peur de parler belge, et c'est un talent en disponibilité. — Potvin fait de l'art français en parlant de l'art flamand; mais s'il ne parle belge, qu'importe qu'il fasse un chefd'œuvre ? Labarre se tait ; Mathieu se tait. Que diraient-ils qui pût être compris? Frédéricx sommeille. Hymans s'endort. Guillaume ronfle. Qui réveillera Dubois? Pollet renonce aux lettres, et Picqué fait des mémoires pour l'Académie. Juste prime Mocke, Bécart prime Baron. Leclerq n'a pas d'éditeur; Clesse, alouette, devient rossignol chez le libraire; De Coster n'est pas lu, malgré Uylenspiegel et les Contes brabançons. Qui connaît Loise? Gens s'amuse à des sonnets. Stapleau s'ennuie à la politique. Yizentini passe à Paris. — Plaisantes gens, sur mon honneur. Il faut dominer le vieil instinct ou s'avouer vaincu, et c'est justice, car comment concevoir que la patrie veuille récompenser par la gloire des hommes qui ne parlent pas sa langue? On a parlé d'ingratitude: non, la patrie n'est pas ingrate. Ne l'est-il pas assez démontré par l'exemple des gens en faveur, académiciens et autres, hommes de
poids qui ne parlent ni français, ni flamand, ni iroquois, mais belge, ce qui est bien différent et mérite salaire. — Je suppose qu'il y eût un pays des ânes : comme de juste, l'âne ânonant y serait seul toléré ; le braiement y serait roi, ministre aussi, mais que penserait-on de l'âne qui hennirait? Ce serait cas flagrant, et l'on bannirait le pelé. Ainsi, chez nous, l'âne ânonant est porté aux emplois, aux honneurs. En pourrait-il être autrement sans déroger? Non, Monsieur, il nous faut maintenir notre langue, car une langue est la condition d'indépendance d'un pays, et nous avons à la fois par la nôtre liberté et gloire éternelles. — On a parlé du flamand : on a prouvé que c'était l'idiome national et la souche de la seule littérature possible chez nous: mais que sert de prouver et tient-on pour sérieux chose prouvée? Le flamand est grossier, c'est clair ; Conscience et Hiel, patauds; le mouvement flamand, folie; la vieille âme flamande, chimère. Eh! ne va-t-on pas jusqu'à dire que notre sauvegarde est dans le flamand, nos forteresses dans le culte de nos ancêtres, nos armées dans les traditions de la patrie? Lors même que ce serait vrai, dit-on choses pareilles? Que nos pères aient parlé flamand, on le conçoit aisément ; on était si bête en cet âge-là ; mais nous. Monsieur, que nous parlions comme nos pères, est-ce tolérable? C'est pourquoi le belge a été créé, langue inimitable que parle M. Bouvier et qu'écrit M. Juste. Et maintenant, pour finir cette lettre un peu longue, convenez avec moi qu'une langue étant donnée, ceux qui n'en usent pas et empruntent celle des voisins méritent la mort; que par conséquent, Wacken, Sotiau,Chamard, Stevens, ces jeunes poètes morts à trente ans, ont justement péri, martyrs de leur sot entêtement, victimes de l'indifférence publique.
La Cinquième à Monsieur
Quand vous ferez un livre sur notre patrie, ne manquez pas de remarquer, je vous prie. Monsieur, que c'est à peu près chez nous seuls que le métier de la plume est réputé ignominieux. J'entends bien, ignominieux, non par le déshonneur qu'il y a d'écrire, nous n'en sommes plus. Dieu merci, à ces délicatesses d'un autre âge, mais par celui qu'il y a de tirer de sa plume le pain de l'existence. En vérité, c'est d'une belle âme, et personne ne contestera la candeur d'un tel puritanisme. Des méchants, il en est par le monde qui comptent les taches au soleil, des méchants y verront l'histoire du renard : il guignait certaine grappe vermeille, haut pendue ; et de sauter ; il n'y put atteindre. « Trop verts» fit-il, et le voilà parti sur ce mot. Observez bien, Monsieur, qu'il n'en saurait être ainsi de nos grues littéraires. Elles sont fines à ce point qu'elles sauraient faire métier de tout, même d'esprit, mais particulièrement de bêtise. Et, dès lors, n'en saurait-il être d'elles comme des grues étrangères employées à pareil métier, lesquelles, gâchant le drame, le vaudeville, le poème et le roman, tirent de ce misérable travail leur subsistance quotidienne? Mais elles ne voudraient descendre à cette indignité, tant elles ont en estime le haut mérite des lettres. Ne voit-on pas qu'elles ont grand raison, ces louables et bonnes grues, aux merveilles que leur art, appuyé de ces principes, enfante çà et là à la
lumière par longs et méritoires intervalles. Quelle comparaison peut-il s'en faire de ces perles exquises et odorantes, travaillées à plaisir d'un oiseau fin et patient, avec les pierres brutes, sans forme et sans grâce, que l'on voit paraître ailleurs? Mais aussi comptez que ces topazes, ces inibis, ces émeraudes, qu'en dirai-je de plus encore? ces escarboucles enfin, sont lentement tirés de leurs caverneuses cervelles par extractions laborieuses et dures, exhaustions adroites et calculées, extirpations méthodiques et raisonnées, comme il sied pour les amener à bien ; et c'est un grand labeur qui les fait crier d'ahan, car ils sont des an. nées entières à creuser sans trouver; si, par bonheur, après s'être longtemps tâtés, ils entendent résonner en une bosse de leur crâne la veine attendue, ils restent des années à y descendre; puis on ne les voit plus : enfouis en eux-mêmes, ils cherchent dans leurs profondeurs; et quand, un jour on les voit remonter demi-morts et voûtés, il s'est encore passé des années. Mais rien ne saurait dire le temps qu'ils mettent à polir, à marteler, à ciseler, à arrondir, à façonner la précieuse perle soustraite aux mystérieuses cavernes de la pensée, ni les soins qu'ils apportent à lui donner les empreintes d'un art sans pareil. Quand enfin ils ont mis la dernière main à l'œuvre, ce sont des vieillards, et ils ont cent ans : tous n'achèvent pas naturellement ce beau travail de leur vie entière, et la plupart emportent avec eux le secret de tant de veilles et de sueurs. Nulle part le mal que l'idée en sa gestation fait souffrir à l'esprit n'est plus cuisant que chez nos glorieuses et infortunées grues. Jamais, sous le ciel grec ou latin, parturition plus dure ne fit grincer plus effroyablement des dents un auteur constipé. — Je ne sais, Monsieur, s'il vous a été donné de voir le crâne d'un de ces plumitifs extraordinaires, j'entends après la mort, dans
\JS NOS FLAMANDS.
la nudité de l'os. Pour moi, qui ai pu voir maintes fois le redoutable réceptacle de tant d'insondables mystères, aussi bien durant la vie qu'après, jamais je ne fus témoin de ravages pareils. Je compris alors la douleur de ces enfantements et la gloire qu'il y a à enfanter, lors même qu'il p'en doit sortir que du vent, comme il se fait d'ordinaire. J'eus particulièrement l'occasion de remarquer le crâne d'un académicien mort en couches le ...., et reconnu pour l'un des hommes du pays qui pensèrent le plus et écrivirent le moins. Quand je dis le crâne, c'est intérieurement et extérieurement que je veux dire. Or, l'os, travaillé par les sueurs, présentait à sa surface, au lieu des belles polissures qui le font ressembler à la paroi des coupes, des rugosités, des excoriations et des callosités nombreuses, comme s'il avait été mordu du vitriol. Les renflements de la tête qui sont, comme on sait, les habitations des diablotins sous l'inspiration desquels nous agissons et nous pensons, ressemblaient à des chaumières que le vent aurait renversées par les champs ; toutes les bosses étaient sens dessus dessous, et il était impossible de les reconnaître, tant elles étaient pêle-mêlées. Les petits diables y avaient fait belle vie; de certaines, il n'y avait plus de traces; on ne savait ce qu'elles étaient devenues; d'aucunes étaient rentrées, ce que je compris, car les idées rentrées font naturellement rentrer les bosses. J'admirais toutefois ces marques éclatantes d'un labeur inouï, mais combien je fus frappé quand le mystère intérieur se dévoila tout à coup sous le scalpel du grand médecin ! Je vis une toute petite cervelle, raccornie, déchiquetée, demi-sèche et percée de trous comme une éponge. Ayant mis l'œil à l'un des trous, je remarquai une demi-douzaine d'idées, habillées de pauvres petites loques, qui reposaient dans les coins comme des
momies ; le grand médecin me dit alors que c'étaient là les pensées qui avaient occupé l'esprit Je l'académicien sa vie durant, que présentement elles étaient sur le flanc, comme le maître en sa bière, et qu'elles dormaient pour l'éternité. Mais les ayant un peu remuées, nous reconnûmes qu'elles n'avaient ni pieds ni tête ; vraisemblablement elles n'avaient jamais bougé de place. Ce qui nous confirma dans cette pensée fut le spectacle de trois grosses araignées qui filaient de l'une à l'autre leur toile; or, la toile n'était pas d'hier, à coup sûr, car elle était à ce point embrouillée, épaisse et cotonneuse qu'il nous fut impossible de l'enlever.
Le grand académicien n'eut jamais à la vérité ni présomption ni orgueil : il disait que le temps est un grand maître, et il attendait tout du temps; la mort qu'il n'attendait pas mit fin à ses projets. C'est ainsi que les quatre ou cinq idées qu'il nourrissait en sa cervelle demeurèrent en paix sans jamais être dérangées, et les araignées les couvrirent d'un voile soyeux, reconnaissantes de cette immobilité. Le grand médecin essaya de prendre une de ces bonnes araignées ; mais elle se débattit ; en se débattant, elle fit tomber les cinq ou six petites momies; alors elles croulèrent en poussière. Mais tout ce ménage mit en éveil un coin ténébreux de la cervelle ; j'entendis un bourdonnement : une mouche s'envola, une seconde, une troisième, puis quatre, cinq et six. Et tandis que je m'ébaubissais, la cervelle fondit dans les mains du docteur comme une bulle de savon ou comme un souffle de vent. Et maintenant, dites, vit-on jamais ailleurs exemple d'une pareille consomption? — Ne croyez pas que ce soit là un cas isolé chez nous ; considérez la galerie : vit-on jamais autre part crânes plus pelés, plus chauves, plus rogneux, plus teigneux, plus travaillés, plus couturés, plus minés
fSO NOS FLAMANDS.
plus écenelés? Encore un coup, quel rapport se peut-il faire entre ces rudes pionniers âprement besognant de la pioche, de la truelle, du pic et de la scie dans les silos de l'idée avec ces faciles enfants de la muse qu'un souffle pousse en avant, et qui, sans chercher, trouvent l'idée partout autour d'eux ? Combien ceux-là sont plus vénérables ! Ils veillent, ils attendent: c'est qu'ils ne sont pas auteurs de profession. Pourtant ici tout le monde est gendelettre ; tout le monde n'écrit pas, il est vrai, mais il n'est besoin d'écrire pour l'être. J'en connais qui, de peui- de paraître en faire leur métier, n'écrivirent jamais et sont connus pour de fort remarquables auteurs. Pour moi, j'estime qu'ils sont les meilleurs. Serait-ce pas que le métier d'auteur ne pourrait exister en cette belle patrie de l'esprit? Et pourquoi non? N'y a-t-il pas ici des ânes comme ailleurs pour tout chardon? N'y mangerait-on pas du Maquet, du Ponson, du Timothée et du Scholl, comme aux lieux qui les virent naître? Pourtant, je l'avoue, nos ânes ont cela de supérieur que la masse ne lit rien du tout. Et c'est un grand bien, car si la masse lisait, peut-être aurions-nous aussi nos Montépin et autres âniers fameux. Dès lors nos lettres seraient déflorées; l'honneur des grues littéraires ne serait plus qu'un mot; on écrirait, hélas! tandis que maintenant, on n'écrit pas, c'est vrai, mais l'honneur est sauf (1)!
(1) Je manquerais à riioniiêteté de la critique si, après toutes ces critiques, je ne citais le nom d'un homme de cœur et de perscve'ranfe énergie. M. Van Bemmel fondait, en 1833, la Revue trimestrielle. A travers les soucis, les embarras, une vogue d'abord incertaine, sans aide, sans subside, il l'a continuée jusqu'à ce jour. C'est un monument. Poètes, publicistes, romanciers, chacun y a mis sa pierre. Nulle revue ne fut plus hospitalière. Ceux qui voudront connaître la littérature belge iront l'étudier là.
Comment expliquer l'étrange abandon où l'on voit croupir le théâtre en Belgique?
Sans doute, nous ne sommes pas dans les conditions qu'il faut pour la floraison du drame et de la comédie, et les éléments qui les constituent ne se rencontrent pas dans notre société? Tribu isolée du monde et jetée dans l'orage européen, nous ne pouvons apporter à la scène ni les passions généreuses qui en sont la leçon, ni les vices dont elle s'est arrogée la police? Sans doute, nous n'avons pas la rivalité des conditions sociales superposées l'une à l'autre, et cherchant par la ruse, l'hypocrisie, la lâcheté, l'audace ou le crime, à gagner le niveau où elles s'aplanissent? Sans doute, les nuances de l'esprit public ne font pas, dans ce petit coin de terre, des animosités de faction à faction, et il est impossible d'en représenter les querelles dans des œuvres qui en montreraient le ridicule et l'aveuglement? Sans doute, l'intrigue ne trouble jamais la sérénité de nos foyers? Il est impossible de trouver dans nos filles et nos jeunes gens la moindre fleur qui se puisse effeuiller aux doigts de la comédie? Nous n'avons pas ici les déboires de
l'artiste qui lutte, avec l'entêtement d'un rêve sublime, contre la bêtise publique et succombe victime de son art. Nous n'avons pas ici le conscrit qu'une loi abjecte, instrument de la destinée, accable d'un fardeau qu'elle dérobe aux épaules, du riche. Vous n'avez pas l'instituteur vaillant et libre, opprimé par l'Etat et le clergé, qui, plutôt que de faillir dans la voie que sa conscience lui révèle, pousse aux champs la charrue et meurt paysan. Vous n'avez pas les drames que la misère cache dans la mansarde sans feu de l'ouvrière, et les nuits lugubres pendant lesquelles la faim qui rôde aux portes se présente tout à coup à l'enfant moribonde, le pain et le déshonneur dans les mains. Vous n'avez pas les lâchetés qui servent de marche-pied aux ambitieux du pouvoir, ni l'ombre criminelle où s'abritent, sous les apparences de l'honneur, les scélérats chamarrés. Vous n'avez pas les saletés et les vilenies oii se vautrent, ivres do désirs, les parvenus, plus fangeux que des pourceaux. On ne connaît pas, en cette Arcadie privilégiée, les extrémités des passions humaines, et le vice n'y a jamais terni le pur rayonnement d'une existence couronnée de roses. Sans doute, les notaires y sont des moutons enrubanés, les avocats des perroquets inofFensifs, les banquiers des toutous ignorants de l'escompte. Jamais l'on n'y vit de plaies saigner au cœur. Les femmes sont des anges; il n'y a pas de lorettes, ou, s'il y en a, ce sont des anges encore, les ailes en moins, qui tiennent boutique et ne fraudent pas. Certainement les partis y existent; mais unis dans une sainte concorde, ils se passent l'encensoir et se chantent des louanges ; — les brigues publiques, étouffées dans l'universelle paix, n'assombrissent jamais au sein des foyers le front des hommes, et depuis les chiens et les chats jusqu'aux maîtres et aux valets, tout s'embrasse dans un
fraternel amour. 0 pays de cocagne ! Berceau fortuné des enchantements de la vie ! C'est ici le nid des colombes et la patrie des cygnes; un long murmure, doux comme un souffle de brises, avertit au loin le voyageur, parmi les tempêtes du monde, des félicités que goûtent, sur le lac fortuné où se bercent nos cœurs, les vieux Flamands avachis en séraphins. Et toi, vaudevilliste à l'œil cave, à la face ténébreuse, qui t'en vas chercher partout les scandales et les intrigues, rebrousse ton chemin : les roses seules poussent aux buissons de ce pays.
Si l'on veut, je demanderai pardon d'avoir plaisanté, bien que ma plaisanterie soit sérieuse dans le fond et qu'en réalité, j'ai plus envie de pleurer que de rire. La vision burlesquement arcadienne que m'inspirait le spectacle de notre nullité à la scène ne doit-elle pas grimacer naturellement aux yeux de l'étranger, quand, venant de Paris, de Cologne, de Londres, oii chaque soir le public va se siffler et se donner à lui-même sa comédie au théâtre, il tombe chez un peuple qui ne connaît pas son caractère et fait tourner les enseignements du théâtre à s'approprier les silhouettes où se dessine un pays voisin? S'il interroge un de ceux qu'il voit s'ébaubir à ces importations, il lui demandera quelles sont les mœurs de la patrie. Que lui répondrons-nous, si ce n'est que nous avons à ce point déserté notre antique originalité qu'il nous reste à peine la force de calquer celle de nos voisins, ou bien encore, qu'il n'est personne pour témoigner par une œuvre nationale que, sous le vernis de l'étranger, le cœur flamand garde encore son ancienne franchise?
Nous sommes tellement préoccupés de nos intérêts matériels que nous ne voyons pas la pente où nous roulons ; de rudes et de fortes qu'elles étaient jadis, nos mœurs, chaque
jour rognées par le flot parisien, perdent leur grandeur et leur simplicité ; loin de ralentir le triste progrès de cette décadence, il semble que nous prenions plaisir à l'accélérer, et nous portons notre abaissement jusqu'à nommer rusticité la vigueur qui seule pourrait y remédier On nous parle de liberté, et des gazetiers, flatteurs éhontés des lâchetés dont ils trafiquent, se complaisent à nous la décrire comme une statue d'or sans nous montrer qu'ici ses pieds sont de boue. La liberté, qui n'a pas ses fondements dans la pureté des mœurs, n'est qu'une vaine ostentation, et le peuple qui ne la cimente pas avec le sang des traditions est bien près de la perdre . Cette liberté dont nous nous targuons, qu'a-t-elle fait, parmi nous qui l'avons conquise sans pouvoir nous affranchir des servitudes morales, et qu'est-elle autre chose que la faculté de trafiquer, de boire et de manger sans entraves, puisque l'esprit de jour en jour s'alourdit plus pesamment dans les chaînes d'une honteuse imitation? 0 liberté! Ce n'est pas dans la satisfaction des instincts physiques que t'ont placée tes vrais fils, mais bien plutôt dans l'anéantissement des préjugés qui entravent l'esprit et dans l'affranchissement des tyrannies que les nations victorieuses font peser sur les nations qu'elles ont dominées. Quelques conquêtes que l'intelligence remporte chez nous sur les ténébreux défenseurs du passé, quelque perfectionnement qui se puisse apporter aux rouages de la machine publique, je ne saluerai la liberté dans mon pays qu'à la condition de la voir consacrée par la restauration de la simplicité et de la droiture traditionnelles; tant que les mœurs, ballotées aux courants parisiens, flotteront sans consistance, prêtes à sombrer, comme une vieille barque sans rameur, tant que la conscience, cette providence des naufrages publics, ne prendra pas, en ce vaisseau que les flots se disputent, le
gouvernail et la voile, je dirai qu'à nos progrès il manque une chose, c'est la vie, qu'à notre machine il manque un rouage, c'est l'âme, qu'à ce corps qui manœuvre merveilleusement il manque la mécanique suprême, c'est l'esprit !
On a dit du théâtre qu'il était la sauvegarde des mœurs ; sans vouloir pousser trop loin l'influence de ses enseignements, cette influence est réelle. Sans doute, ce n'est pas dans la comédie débraillée et cynique oii le rire, encensant le vice et raillant la vertu, souille à chaque instant la sainte pudeur des mœurs, qu'il faut la rechercher. Une telle école ne peut amener chez ceux qui y apportent une curiosité maladive et exaltée que l'abrutissement de l'esprit et la perturbation du caractère. Le théâtre n'est pas, du reste, le grossier tréteau où la farce barbouillée de lie étale en titubant ses oripeaux flétris et beugle à travers les hoquets de l'ivresse des couplets grivois ramassés dans les carrefours.
Le théâtre, dans sa vraie et pure acception, est le sanctuaire de la morale publique ; c'est là qu'outragée et meurtrie, elle se réfugie à l'heure des désastres ; de ces planches 011 elle promène sa blanche tunique , elle fait voir aux hommes, par le contraste du vice et de la vertu, la petitesse à laquelle ils sont tombés et les grandeurs auxquelles ils auraient pu atteindre. Non pas qu'elle ait les candeurs des muses farouches, et qu'elle n'ose descendre à fouiller les plaies du siècle ; c'est la muse puissante et forte, cuirassée de l'airain du poète sous lequel elle demeure indomptable; sûre de sa virginité que rien ne peut atteindre, elle jette d'un front hardi et d'une bouche fière à la face de la patrie les mots de la colère et du mépris.
Il n'entre pas dans ma pensée de résumer ici le caractère du théâtre français à l'heure présente; je déplorerai seulement qu'avec des maîtres sérieux comme il en compte,
d'un talent aussi assuré, d'une facture aussi énergique, il ait si peu d' œuvres saines et convaincues — dont la pensée puisse subsister en dehors du prestige de la scène et du charme des mots. Les impérieuses nécessités d'une censure qui s'épouvante d'une ombre et ne laisse rien passer qui, de loin ou de près, se rattache à quelque chose, le contraignent, il est vrai, à modérer les éclats de sa verve dans la peinture qu'il fait des vices, de peur que l'horreur de ceux-ci ne mette en évidence les corruptions du temps qui les fit naître. Et certes, dans ces joutes hardies oii le satirique dispute pas à pas sa liberté au pouvoir , les grandes intelligences et les grands cœurs seuls osent s'aventurer. Pour les autres, tourbe impudente et spirituelle de bohèmes et de cabotins, on les voit ébaucher dans la fange, sans conscience et sans vergogne, l'édifice cynique de leurs sales intrigues ; c'est là, c'est en ces turpitudes écœurantes, qu'un siècle épuisé vient chercher, comme en une coupe de vin capiteux, les grossières ivresses. Le rire, insultant les objets de la vénération et du respect des hommes, y éclate avec l'affreuse grimace de la lâcheté couarde et de l'effronterie bête. Egouts oii roulent les immondices d'une ville monstrueuse, les appétits du ventre, les viletés de l'esprit, la conscience qui tourne en foire, l'intelligence qui se décompose en fiente. 0 cloaques béants, quand l'esprit se penche sur vos bouillonnements, il lui semble voir les fumées infectes qui sortent la nuit des soupiraux des rues, et il croit entendre, en ces hoquets que les calembours font en dégorgeant, les rôts de la panse qui se dégonfle en miasmes !
Or, chaque soir, un directeur de théâtre, plus malin que consciencieux, brouette sur notre scène quelques charretées de ces immondices, et nous courons nous en affoler.
Le dévergondage devient une drôlerie plaisante qui fait rire nos filles, et les mots, effilés comme des fleurets mouchetés, nous font pâmer d'aise. Et qui dira donc que le théâtre n'est pas une école, alors que l'imitation parisienne implantée parmi nous nous fait prendre le ton dégagé des gandins et des biches, met la cocotte à la mode dans les rues, affuble nos jeunes vierges en cascadeuses benoitonncs et nous barbouille la lèvre d'un argot où se mêlent la rue et les coulisses de là-bas ?
Et pourtant, si, désertant cette voie fatale oii la colère me prend de voir la patrie, nous voulions demeurer chez nous sans rien emprunter aux nations voisines; si, au lieu d'applaudir des ridicules qui ne nous appartiennent pas, mais que l'habitude de les voir fait passer petit à petit dans notre sang, nous réservions nos sympathies à la glorification des vertus nationales, ah! le champ est vaste, la carrière est superbe, de toute part la matière s'offrirait à la main qui voudrait la saisir. Le drame ! La comédie ! Quel cadre puissant pour le drame que nos luttes nationales, avec la fière et hautaine figure des grands communiers, rois devant les rois, plus grands encore, car ils luttaient pour la patrie, enfants glorieux et désintéressés! Quelles ressources simples et vraies que ces rudes mœurs trempées dans l'héroïsme des combats, en ces foyers de l'honneur et de la paix! 0 les têtes de jeunes filles! Les Marguerite! Les Clara! Adorables images d'une virginité qui s'entretenait à l'ombre de la famille, parmi la majesté des parents et le respect des enfants, quelle main vous arrachera des limbes oii vous dormez et vous fera paraître dans une idéale apparence de vie , couronnées de jasmins, de roses ou de pâles immortelles!.... — Pour la comédie, si nous n'y pouvions apporter la verve entraînante
et la finesse acérée des mots, il me semble que notre caractère sérieux saurait s'y révéler en observations judicieuses et profondes. Plus que la comédie parisienne, toujours un peu détournée, malgré l'honnêteté de ses intentions, du calme qui sied à l'art, et étourdie aux éclats de son propre brio en dépit de ses plus sages réserves, la nôtre suivrait plus froidement un but mieux défini et ne se laisserait pas entraîner aux écarts de la verve. Les obstacles qui s'opposent aux franchises du théâtre français ne viendraient point entraver non plus l'essor de la pensée, et elle se manifesterait sans crainte dans toutes les situations qu'elle voudrait aborder.
Ce n'est pas en ce cadre étroit qu'il serait possible de détailler les ressources qui s'offriraient à la comédie belge ; mais je prie le lecteur de regarder un moment autour de lui les hommes et les choses. — Les luttes qui divisent nos partis, le ridicule qui s'attache aux vieux préjugés, les trois ordres encore si nettement établis avec des caractères si tranchés et parfois des accommodements, l'aristocratie rauque et haineuse, la bourgeoisie insolente et ambitieuse, le peuple rude et bon; les corruptions politiques si fréquentes dans ce petit coin de terre bureaucratique ; les intrigues ministérielles ; les cabales parlementaires ; le travers qui nous porte à calquer nos voisins et à nous masquer de leurs bigarrures, que manque-t-il donc pour constituer les éléments de la vraie comédie, puisque les passions, les ridicules et les vices s'ofTrent à l'observation de l'écrivain? Il ne manque rien sans doute si ce n'est l'écrivain pour les recueillir.
Mettrai-je en doute l'esprit national et reconnaîtrai-je que les voies oîi se lance l'inspiration des autres nations nous sont fermées par une incapacité naturelle? jSon, j'ai
foi dans l'intelligence belge, et si jusqu'à présent l'on n'a pas encore vu les grands coups d'un talent vraiment caractéristique, je ne désespère pas pourtant. Bien plus que les ressources de l'esprit et l'art des mots, c'est l'initiative qui fait ici défaut, la hardiesse des entreprises, la persévérance que rien ne rebute, l'ardeur de la lutte, la chaleur des convictions, cette sorte d'électricité morale qui se dégage des volontés indomptables et s'impose aux milieux les plus froids, cette verve de cœur enfin qui, par de généreux élans, commande, triomphe, emporte partout oii elle paraît. Quand un écrivain se lèvera avec cette puissance morale, le branle qu'elle donnera aux esprits y réveillera l'initiative endormie, et le théâtre sera vraiment constitué. Il suffit d'un homme parfois pour arrêter une nation entière dans la voie de ses développements; il suffît parfois aussi d'un homme pour la lancer dans les chemins qui lui semblaient fermés. Il existe ici entre le public et les écrivains une querelle qui les laisse, en dépit de leur justification respective, également coupables. Le public se défend de l'indifférence dont on l'accuse en en rejetant la faute sur les écrivains, et ceux-ci, à leur tour, pour faire absoudre leur apathie, se retranchent derrière l'indifférence du public. Cette querelle est vaine, sans tort précis et sans raison sérieuse de part ni d'autre, si ce n'est peut-être, pour renouveler un vieux mot, que le public a plus tort et que les écrivains ont moins raison. Pour ma part, quand je considère ce qu'est le public, je suis tenté d'incriminer surtout les écrivains. Le public est incapable de volonté par lui-même, ni d'énergie, ni d'enthousiasme, ou plutôt, s'il en est susceptible, il ne s'aventure à le montrer qu'en dépit de lui, et contraint par cette volonté plus forte dont je parlais plus haut. C'est un cheval naturellement vicieux, tantôt lourd,
tantôt bouillant, qui s'emporte aux casse-cous ou bêtement broute l'herbe qu'il trouve à ses pieds; de lui-même il ne saura se calmer s'il est vif, ni prendre de l'ardeur s'il est dolent ; la direction qui lui fera changer sa paresse ou ses fureurs dans l'état qu'il faut viendra du cavalier capable de le monter. C'est là qu'il faut une main robuste pour dominer ses rages ou un talon vigoureux pour vaincre ses inerties, et la main ne saurait assez lui mater la bouche ni le talon assez aiguillonner son flanc.
Le public, en se plaignant de l'apathie des écrivains, les éclaire suffisamment sm' les moyens qu'il leur abandonne pour combattre la sienne propre. Il est clair qu'il n'ira pas au devant d'eux, mais il veut bien se soumettre à leurs ordres, pourvu toutefois qu'ils soient plus forts dans l'attaque que lui-même dans la résistance. C'est la vieille histoire de Protée : les prières n'ébranlaient jamais sa tenace et indomptable volonté; mais, en le saisissant au milieu de sa fuite, s'il était bâtonné d'importance, on le voyait obéir aux coups. Je ne nie pas que l'on ait tenté de secouer la rude indifférence du public belge, mais je crois que les esprits qui s'en sont souciés n'y ont pas mis assez de vigueur ni peut-être assez de conviction. Qu'on le sache bien, ce n'est pas avec des bluettes, caprices légers éclos de la rêverie, comme des fleurs de mai, au pétillement joyeux d'une verve gaillarde, que la volonté des écrivains de théâtre s'imposera au public. S'ils n'apportent à l'œuvre que les gentillesses du proverbe et les calembours musqués de la comédie de boudoir, ils feront bien de rengainer ces fadeurs, car nous ne sommes que trop pleins déjà de ces mièvreries fardées, et tout ce maquillage ne fera jamais qu'effacer davantage du caractère belge la physionomie que le théâtre en pourrait tirer. Le drame puissant et robuste, avec des
passions mâles, dégagé de l'imbroglio où les modernes semblent avoir placé son génie, la comédie, vraie, sincère, sérieuse, de satire et d'observation, encadrant non pas les personnages de la galerie parisienne, mais les types nationaux, voilà ce que, avec une verve ardente et virile, des accents convaincus et rudes même, comme il sied à une race héroïque, voilà ce qu'il faut montrer à la scène, et la seule souche où se puisse greffer le théâtre national.
C'est vainement qu'on cherche à renfermer en des sens précis la nature idéale et fuyante du beau; comme une essence, répandue dans l'air, qui se dérobe aux mains dont l'artifice veut en composer des parfums, on la sent, elle embaume les lèvres, les sens sur lesquels elle glisse odorante et subtile en demeurent enchantés, mais nul n'a pu la poursuivre dans les lieux où elle passe, ni la contenir aux parois des flacons. Ainsi le beau, rayon, parfum, saveur, aussi subtil, aussi fugitif, aussi insaisissable à ceux qui ne le sentent point luire ni odorer en eux-mêmes, ou qui tendent do le plier à des lois immuables, désespère les efforts maladroits de la raison, et ne se laisse toucher et voir que par le cœur et l'esprit, en de rapides inspirations. Le beau n'est rien de tout ce que les rhéteurs ont voulu qu'il fût, non plus l'unité que la simplicité, ni que la vérité, ni que le bien. C'est à peine si, réunissant tous les termes dont ils l'ont voulu caractériser, l'on aurait l'impression do sa vive et éblouissante lumière, et quoi qu'ils aient dit, le
iQi NOS FLAMANDS.
voyant si complexe, si multiple, si éternellement varié j il faudrait y ajouter encore, sans jamais parvenir à en tenir toutes les faces. Le beau est tellement au dessus des règles, que les plus sensées, les plus larges, les plus expressives ne peuvent en atteindre que les côtés matériels, quand son essence divine, coulée dans les formes plastiques, offre à l'esprit une prise sensible. Mais alors déjà la fleur s'est perdue, le beau s'est personnalisé, l'idée a quitté sa sphère immatérielle ; ce n'est plus le beau en lui-même que vous poursuivez, que vous jugez, qui occupe votre esprit. Transformé par le travail de l'artiste, devenu sensible sous sa main, et façonné selon les caprices de sa volonté, il s'est trop mêlé à son sang, à ses rêves, à son tempérament, pour en ressortir inefiloré. Le beau qui vous séduira dans son œuvre, voilé par ses artifices, ne vous apparaîtra jamais que comme le beau de l'artiste. Le prestige de la forme, la magie des couleurs, le charme de l'idée, éblouissant vos yeux, leur communiqueront peut-être le regard du créateur même. Mais, parce que votre esprit aura été frappé, que votre cœur aura précipité son battement, que vous aurez senti dans votre être entier la délectation d'un doux enchantement, aurez-vous perçu la beauté même, pourrezvous dire que vos sens, à l'abri des surprises, ont su dégager la séduction des artifices, que votre esprit a pu distinguer, sous le voile habile et le tissu de l'artiste, les sources mêmes de l'idéal? Et je suppose que vous ayez raison, qu'il n'y a point eu de surprises, que l'imagination, légèrement échauffée, ne l'a été qu'à point pout vous laisser penser, rêver, juger. Le beau qui vous a frappé, que vous avez perçu en communion avec le divin ouvrier qui l'a fait sensible, direz-vous que c'est le beau même? Mais si c'est le beau, nul ne pourra le dépasser; enfermé dans la formule
du génie, il demeurera inviolé, sans qu'il puisse être modifié dans son expression ni même être conçu autrement. Or, quelle idée, si sublime qu'elle soit, se peut présenter avec le sceau d'une forme immuable, que rien ne peut varier sans l'amoindrir, une et absolue pour l'éternité? Le génie suit le génie. La pensée de l'un, saisie un jour par l'autre, entre en des contours nouveaux, se plie à une inspiration nouvelle, et, trempée d'une sève particulière, travaillée d'une main différente, vibrante d'une autre âme, comme la première s'épanouit un jour, non moins grande, quoique diverse, et aussi éblouissante — avec des clartés inconnues. Que les philosophies, abstraites régions où se mesurent les idées, réduisent à des sens généraux cette beauté éparse dans le monde, je le conçois. Tant qu'elle est incréée, l'idée leur appartient, se pèse à leurs balances, se plie à leurs lois, cadre en leurs systèmes. Remontant jusqu'à sa source même, soit qu'ils la placent dans un principe supérieur à l'homme, soit qu'ils la cherchent au contraire dans l'homme, ils la jugent dans son immatérialité, ils en étudient l'essence, ils la formulent en principe.
Le beau existe, sans doute, comme le bien, mais il n'est donné de le connaître en son sens général qu'aux méditations philosophiques.
Sorti de ses sphères idéales, de principe devenu, par le travail et la pensée d'un homme, expression matérielle, plastique, sensible, il se dérobe aux étreintes de la métaphysique, quitte le sens général où il était concentré, et, désormais soumis à mille influences qui le feront varier sans cesse, il paraîtra dans ce monde matériel avec autant de manifestations diflerentes. Anime-t-il la rêverie du poète? Vision lumineuse, parée de couleurs, éblouit-il le
songe d'un peintre? Fait-il étinceler, sous le front du sculpteur, dans une blancheur de marbre, les Diane, les Yénus et les Minerve? Il s'est présenté à chacun sous des traits, sous une lumière, avec des voix particulières. Nul n'a soupçonné qu'il pût se montrer autrement. Inspirant la main, la tête, le cœur, il s'est figé dans des formes variées, a jailli brûlant ou alangui selon les âmes qu'il a traversées, se travaille ici en lignes tourmentées, ondule là en contours sereins, porte chez l'un la tempête sur le front, chez l'autre éblouit par la sérénité du regard. La même idée de beauté, descendue en des esprits qui se ressemblent ou contrastent, trouve toujours, pour se produire, des sentiments, une conception, des figures oii il change, se renouvelle et se diversifie à l'infini. — Flottant, subtil, fuyant dans l'air, paré de voiles et de limbes, figure échappée aux célestes parvis, le poète, sans songer à lui prêter une forme, à le retenir en ses bras, à le fixer sous son rapide visage, n'en verra que l'éblouissement, n'en retiendra qu'une impression vague de chants, de voiles, de blancheurs, de parfums, de lumière entrevue. Moins amoureux encore d'apparences visibles, le musicien, bercé aux accords d'une muse qu'il ne voit pas, ferme les yeux, se repaît de sons, s'enchante de murmures, et le ciel, les bois, la terre, les hommes se mêlent en son âme en un bruit de lyres où s'éveille pour lui le beau. Mais ces contours insaisissables, cette immatérielle beauté de ce qui charme le poète et le musicien ne peuvent animer le ciseau dans la main du sculpteur. Sa pensée voit jaillir du bloc aux veines purpurines les corps d'albâtre, les gorges, les seins, les épaules des Vénus endormies; il caresse avec enthousiasme des courbes flexibles, des ondulations molles, des cambrures hardies, des poses ingénieuses, des attitudes nouvelles. Tandis que, peuple
CHAP. I. — LA CRITIQUE ET LES CRITIQUES. i97
éblouissant, les marbres épuisent pour lui les formes du beau, le peintre, épris de lignes plus souples, voit se lever devant ses yeux, en des crépuscules noyés vaguement éblouis de soleil, des têtes baignées d'amour et ceintes de nimbes, des formes fondues en lueurs sombres, des pourpres, des azurs, poème chatoyant dont les strophes se prennent à tout ce qui flamboie, éclate et luit. Et que parlé-je d'arts différents? Mais dans un seul de ces arts, prenez dix artistes de nature à peu près semblable, de principes conformes : le beau se traduira chez chacun d'eux en expressions différentes. Or, que prétendez-vous avec vos règles? Plierez-vous à une loi commune toutes ces inspirations distinctes, creuset où change le beau, miroirs qui le reflètent différemment, cœurs et têtes que se partagent des vents opposés? Quelle formule imposerez-vous à cet idéal qui change du marbre à la toile et de la musique à la poésie? Si par hasard vous en trouvez une qui s'applique à un art, un autre art à qui vous l'appliquerez en met à néant l'exactitude. Telle loi, judicieuse pour la sculpture, devient une entrave pour la peinture, et cela se conçoit, chaque art a ses moyens différents qui en font varier forcément le but. Quelle calamité si, bornant l'essor de son génie aux restrictions de la philosophie, l'artiste tentait de trouver le beau dans les conditions où les philosophes l'ont enfermé ! Ses mérites les plus sérieux, ceux qui lui viennent de ses aptitudes personnelles, céderaient la place à des qualités artificielles, et cette fleur de nature qui est le tempérament de l'artiste mourrait bientôt, étouffée sous des greffes desséchants.
La critique d'art ne doit pas s'égarer dans les voies de l'idée pure. S' appliquant à des effets matériels, elle court le risque, si elle ne prend garde aux conditions de l'œuvre d'art, de raisonner de choses que l'œuvre d'art ne saurait
comporter. Je veux, avant tout, que, consciente des moyens, elle tienne compte des variations que ces moyens imposent, à l'artiste dans la recherche du beau. Je ne demande pas qu'elle-même ait pratiqué les arts dont elle parle. Peut-être même cette habitude du métier nuirait-elle à la franchise de ses appréciations. J'ai souvent remarqué, en effet, quand elles se mêlaient de critique, que les personnes du métier, contrairement aux critiques d'idée pure, s'attachaient trop minutieusement aux détails de la technique ; le travail matériel devient leur principal souci, et ils négligent de considérer la conception générale.
La critique ne doit point s'arrêter aux détails, non plus de la conception que de l'exécution. Je me trompe : elle doit s'y arrêter, rien ne sam'ait lui échapper, mais il faut qu'elle les juge au point de vue de l'ensemble. L'œuvre d'art, du reste, ne révèle sa beauté que dans un ensemble harmonieux, — dont toutes les parties, en rapport exact, se tiennent et se coordonnent. Si c'est nn livre que je juge, je dois voir à quel point la pensée du commencement répond à celle de la fin, si, soutenue d'un même vol dans les milieux qu'elle traverse, elle ne s'égare point en digressions qui en obscurcissent la clarté, si les caractères qui s'y rencontrent n'ont point défailli sous la main de l'auteur, et si le style, étroitement uni à la pensée qu'il sert à mouler, les a personnalisés dans leur vrai jour. Si c'est une toile que j'ai devant moi, je ne m'arrêterai isolément ni à l'exécution ni à la conception. Je verrai si l'exécution est celle qui convient à la pensée, si les qualités d'harmonie, de coloris, de clair-obscur oii la peinture cache ses secrets et sa magie n'ont pas été altérées par la recherche de certaines lignes incompatibles avec le but de la peinture ; par contre, si des formes violentes et volontaire-
ment faussées atténuent à la faveur d'un coloris fondant leur apparente exagération. Que ce soit une statue, je la considérerai, dans sa ligne entière, des pieds à la tête; je verrai si la forme, demeurée calme en dépit de ses agitations, n'a point outrepassé le domaine de la sculpture, si j'y rencontre la force et la puissance qui semblent inséparables du marbre, ou si l'affectation moderne n'y a taillé que les caprices poussifs d'un goût malsain. En tout cas, livre, statue et tableau, je ne m'arrêterai pas à un mot, à une entaille, à un coup de brosse, sans avoir étudié l'œuvre jusqu'au bout. Telle idée, dans le livre, qui, à première vue, m'aura paru inutile ou fautive, me donnera peut-être plus loin la clef d'une idée en quelque sorte corrélative. Telle touche, trop hardie à mes yeux frappés d'un détail, trouvera peut-être tantôt, quand ils embrasseront l'ensemble, sa raison d'être dans une autre qui lui servira de rappel. Cette entaille, ce pli, cette cassure, tel désordre de lignes, une imperfection apparente, prévus par un art divin, me sembleront tout à coup, dans l'ensemble qu'ils rehaussent, une splendeur que la perfection n'eût point égalée.
L'œuvre d'art la plus belle, où le beau se fait le mieux sentir, est celle dont toutes les parties, enchaînées par cette harmonie qui se voit dans les événements du monde, constituent un ensemble rigoureux, complet, et, s'il se peut dire, fatal ; il faut encore que rien ne s'y trouve qui ne se puisse expliquer ou plutôt qui ne s'explique de soi-même, comme tout ce qui est vrai ; — que les moyens d'expression se rapportent si fidèlement au sujet qu'on ne pourrait les y appliquer différemment. Quelque génie que j'y trouve, je ne saurais concevoir une œuvre d'art sans une majestueuse et sereine unité. Concentrer le sujet en un ensemble où tout
se saisisse d'abord, qui en présente dans un faisceau serré les complications et les détours ; ne point s'égarer dans le vertige de sa propre inspiration; la dominer; la contraindre; en maintenir les fougues débordées ; ramener tous les faits à un même point de départ, tous les caractères à une même mesure, magnificence suprême ! Qu'une certaine critique, affranchie de toute réserve, se raille des entraves volontaires oh l'art se concentre et cherche à justifier par la comparaison de la nature l'indépendante allure des génies qui se dérobent à toute retenue, il est aisé de répondre : l'art n'est pas la nature ; l'art domine la nature, la prend, la façonne, y choisit la fleur de ses œuvres, en compose son miel le plus exquis. Que la nature ait des forêts vierges, magie éblouissante, et des montagnes terribles comme l'image du chaos même, rien sous le ciel ne me paraît plus merveilleux. Mais ces forêts gigantesques, ces monts farouches, strophes de l'énorme poème qu'animent des océans de sève, n'ont rien sous leurs dômes et dans leurs cavernes qui ne se rattache à l'œuvre immense pour laquelle ils sont sous la face des cieux. Toutes les vies qui y croissent, s'y développent, s'y amassent, également nourries de sucs, de souffles, d'air et de lumière, combattues éternellement du reste par la mort qui en supprime l'excès, ne pèsent point à leur fécondité prodigieuse. Trop borné pour en comprendre les intarissables sources, l'homme a dit, en voyant la nature, le mot qu'il applique à ses propres œuvres, et il a taxé la nature de prolixité.
Non, rien n'est de trop, parce que le cadre est infini, — parce que les existences qui fourmillent dans ce cadre sont plus nombreuses que les grains de sable au bord de la mer, — parce que l'éternité des siècles préside à leur éclosion et leur développement. 0 folie! Comparer l'œuvre d'un jour
à cette œuvre de tous les temps ! Appliquer à l'homme les lois de la nature ! Un livre qui se développe dans un cercle restreint d'humanité et l'espace de quelques heures, l'assimiler à l'immensité du monde et l'infini de l'éternité ! — S'il eût regardé dans les profondeurs du mystère, l'homme eût vu la règle et l'ordre jusque dans les plus grands débordements. Il eût entendu sortir de cet univers merveilleusement harmonisé des leçons pour les arts. Elle lui eût dit, l'impérissable mère : « Rien chez moi n'est de trop ; ce que je porte à mon flanc, ce qui te semble mes parasites, n'est qu'une surabondance passagère qui, demain, confondue au torrent de l'être, se reportera ailleurs en flots partagés. Ton œuvre, au contraire, est du moment, quelque espace qu'elle embrasse. La forme où tu l'as coulée est immuable, et rien n'y remettra l'équilibre, si tu en fais peser inégalement les proportions. Elle est moulée comme le bronze. Figée dans l'expression, ta pensée ne peut changer ni de cadre, ni de caractère, ni de disposition. Moi, tourbillon éternel, je flotte dans l'infini du temps et de la vie, et mon harmonie, toujours troublée par des lois qui la ramènent ensuite, se répare toujours à travers les siècles. »
Il est difficile, je le sais, de s'arracher au torrent qui vous emporte : la foudre a des éclats desquels on ne peut s'abriter; l'aigle, de ses serres puissantes, vous enlève jusqu'à son aire redoutable. Ainsi, le génie de certains hommes, arrachant au roc ceux qui s'y tiennent le plus solidement attachés, s'empare de leur âme, de leur esprit, et les ayant enlevés, en ses vols impétueux, dans un tourbillon d'orage, les rejette ensuite brisés, éblouis, pleins d'extase et de colère, sur cette terre qui leur en semble bouleversée. A ces coups aveuglants de l'idée, la réflexion même semble s'abîmer dans la stupeur et l'admiration. Pourtant, revenu de ces
surprises, si l'esprit regarde au fond de l'éblouissement dont il a été frappé, il reconnaît parfois que l'art a manqué au génie, et il déplore qu'une volonté ferme et pure n'ait point apporté à l'entraînement de cette fièvre inspirée la juste mesure qui en eût fait sortir le beau. Qu'un grand esprit inégal et orageux sème sur le fond trouble d'une œuvre des flammes et des éclairs, je reconnaîtrai le génie, mais je ne saluerai pas l'artiste. Ce n'est pas tout que d'être poète, sculpteur, musicien et peintre, si à l'inspiration qui enfante les œuvres ne se joint le sang-froid qui en règle le caractère. L'artiste est distinct du penseur, du créateur. J'ose même dire que c'est quelque chose de plus que le poète, le musicien, le peintre et le sculpteur. Placé en dehors de l'œuvre créée, il la voit devant lui, fumante encore, comme un métal qui sort du creuset. Il en embrasse tous les aspects, en saisit d'un regard tous les détours, en perçoit le vrai et le faux. Ce n'est plus l'esprit, échauffé d'un fiévreux travail, qui garde en lui-même les reflets de son œuvre sans trouver la sérénité qu'il faut pour la juger. Calme, oublieux du travail et du procédé, f artiste ne voit plus que l'œuvre même, et rien ne le distrait de cette contemplation oii il paraît ignorer qu'il est l'auteur. C'est l'instant où le Dieu, promenant sur sa création des regards lumineux, dit la grande parole : Fiat lux. Alors tout ce qui était inutile disparaît; ce qui manquait s'inscrit à la place voulue; la pure haleine des cieux circule sous les voûtes élaguées ; la clarté, étouffée çà et là sous des ombres trop fortes, jaillit en gerbes sagement partagées. Une volonté suprême se fait partout sentir; les enchantements du génie ne sauraient en retenir les eff'ets. Amoureuse de l'art et de sa pureté, elle coupe sans pitié dans l'ensemble et en dispose avec harmonie tous les détails.
Une œuvre d'art suppose un cadre parfait, étroitement rempli de tout ce qu'il faut pour lui donner la vie sans que rien la surcharge. Rien, me paraît-il, n'en rappelle mieux l'abondance prudemment ordonnée et l'ingénieuse disposition que ces admirables sonates de Mozart dont les notes, à force d'art, d'ordre et de symétrie heureuse, semblent s'incarner pour l'esprit en figures sensibles. En ce monde enchanté du génie, l'accord de toutes les parties est si profond qu'il n'est pas une note à laquelle une autre ne s'harmonise et ne réponde. On dirait, dans un nid d'amour, des voix d'oiseaux brodant sur un thème continu de doux concerts. Tel motif, ébauché au premier pas comme un tiriiide prélude de fauvette au matin, s'étend un peu plus loin dans une combinaison qui en accentue la vague mélodie. Sous la trame légère, il glisse, s'entremêle au réseau des notes, disparaît un moment, reparaît ensuite. Tout à coup, variant de ton, d'accent, d'esprit, le volage, au bout de la mesure, change le pas, précipite sa marche, donne un coup d'aile, et on croit qu'il va fuir. Mais c'est lui qui reparaît, sémillant ou alangui, jusqu'à la fin, et dans la dernière note où s'endort le chef-d'œuvre l'oreille, comme l'adieu d'un voyageur qui vous a charmé, reconnaît encore le divin motif. Sans cette magie de l'art pleine d'émotions, de recherches heureuses, qu'eussé-je entendu que des notes, des harmonies, des mélodies vagues, non rappelées, non préparées, non fondues entre elles par les liens qui en font un faisceau chantant? Une œuvre d'art, par son ordonnance où tout, en une juste mesure, se coordonne et se répond, me paraît ressembler toujours un peu aux sonates de Mozart. — Comme le musicien, le peintre n'a-t-il pas, du reste, dans la partie matérielle de sa toile, le pouvoir de rappeler un ton par un autre? Ainsi encore, j'aime chez
Wi NOS FLAMANDS.
Homère ces phrases répétées par endroits comme des refrains qui me font souvenir des passages où je les vis d'abord et me servent à embrasser d'un plus large coup d'oeil ses vastes épopées. Or, cette harmonie, cet accord, cet art ingénieux de la disposition ne serait-il pas un des éléments du beau?
Le beau, indéfinissable en son sens général, ne l'est pas au point de vue des qualités qui le composent. C'est ainsi qu'on peut dire qu'il ne saurait exister sans l'unité, cette sorte de connexion du sujet, qui le ramasse, le resserre, l'exprime en des limites où il se fait mieux sentir. Cette puissance de contention est le plus haut degré de l'art. C'est en ne dessinant que les grands traits qu'on laisse, pour les remplir, le champ libre à l'esprit humain. Point de lignes inutiles, rien qui ne soit une clarté pour l'ensemble. Unité suppose simplicité; ce qui est grand est simple. Mais la simplicité n'exclut pas la richesse. L'arabesque, quelque compliquée qu'elle soit, est simple, autant que la ligne droite même, tant que l'artiste n'en altère pas la juste mesure par des imbroglios extravagants. Toutes les pompes de la couleur, du style, de l'harmonie ne détruisent point la simplicité du cadre où elles se déploient, si l'abondance , mesurée avec justesse , n'en surcharge pas les proportions. L'antique, sans doute, comprenait plus sévèrement la simplicité, et dans sa rigidité, dépouillait d'ornements les purs contours de l'art. Mais si l'antique demeure notre éternelle leçon, les moyens d'exprimer le beau se sont étendus, et l'art accueille aujourd'hui ce qui en était exclu dans le temps.
' Le beau n'est pas muré : son aile hardie, plus forte que les règles sous lesquelles on veut le comprimer, emporte les bastilles des esthétiques ergoteuses. Il fut un temps — proche du nôtre — où l'instinct de l'homme, cette source de ses sentiments et de ses inspirations, participait aux yeux des aristarques de la souillure dont les théologiens l'avaient frappé. Il semblait vraiment que le moyen-âge catholique, expiré dans ses colères et ses réprobations, revécût dans l'interdiction que la critique stérile des Aristote de l'empire faisait peser sur l'art et ses libres destinées. L'artiste était une sorte de malade troublé de feux intérieurs, demisage et demi-fou, dont le cerveau, dévié par une loi fatale, devait se ployer, pour guérir, aux freins d'une sorte d'orthopédie artistique. Soumis au maillot de fer, les incorrections de son esprit se modifiaient par de patientes pesées, et il ne prenait droit aux honneurs du panthéon que dépouillé de ce qui le distinguait des autres. Il ne s'agissait pas alors d'exhaler, en une forme rare aux tours originaux, les ardeurs d'une âme généreuse et d'un esprit élevé ; le poète, l'artiste, l'homme de l'instinct, du libre génie, du caprice aventurier, ne méritait l'hommage des hommes qu'en reje-
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tant les inégalités qui le distinguaient des autres. L'art enfin était une livrée : chacun l'endossait.
Aujourd'hui les idées ont varié : s'il est encore des inqui" siteurs farouches amoureux des anciennes chaînes, il n'ont plus as.5ez de crédit pour étouffer l'âme au flanc du génie. Le beau, fleur sublime épanouie dans les vastes souffles du plein ciel, a fait sauter les parois du vase où le voyaient s'étioler et languir les serres-chaudes du pédantisme. Sans doute, tout le monde n'atteint pas à la fleur bénie, et bien des efforts se perdent à gravir l'âpre montée qui y mène. Mais, si la superbe ardeur qui emporte loin des routes battues l'inspiration du siècle n'aboutit parfois qu'à des créations fiévreuses et à des harmonies troubles, il sortira quelque joui de tous ces efforts, de toutes ces aspirations, de toutes ces énergies acharnées au triomphe, il sortira des formes jeunes et splendides oii l'art se renouvellera. C'est en vain que, méconnaissant l'esprit des sociétés, les admirateurs du génie antique essaient de mesurer au caractère des civilisations passées les manifestations de la pensée moderne. Soumis à des révolutions brusques ou insensibles par la force des hommes et des choses, le monde a changé d'idéal. La face humaine, resplendissante des sérénités de l'Olympe, que le marbre et la toile présentaient en contours purs dans la virginité superbe des lignes et l'inviolabilité radieuse de l'âme, cette divine incarnation des grands dieux insouciants a pâli devant l'aube chrétienne.
Comment d'ailleurs cette fière et majestueuse beauté n'eût-elle point été altérée, quand d'un bout à l'autre du monde se levait le chœur désolé des pleureuses chrétiennes, et que la divinité même, frappée dans son corps et souillée dans sa face, laissait du haut de la croix des douleurs paraître sur ses membres ensanglantés les affres d'une
terrible agonie? La Yénus antique, éternellement belle en dépit des siècles, vit ses autels brisés, son culte abandonné, — ce culte qui, inspirant l'art et l'bumanité, retint en extase, pendant tout ce paganisme adorable et corrompu, les cœurs et les esprits sur les bords de la mer qui la vit naître. — Le sourire éblouissant de sa lèvre entr' ouverte n'exhala plus le souffle odorant d'ambroisie qui, sur son corps de marbre, soulevait à flots sereins son sein amoureux ; le plissement de sa narine frémissante, oii l'aile des colombes de Paphos semblait palpiter en frissons lumineux, disparut de sa joue. — - La volupté ancienne, rieuse éclatante des banquets, qui s'enchantait aux coupes fleuries, fut tout à coup trempée de larmes et traversée d'angoisses. Le corps suave de Vénus se revêtit du cilice de Madeleine, et cette figure resplendissante comme les cieux, comme le firmament et comme le soleil, soudainement voilée de cheveux éplorés, ne montra plus, sur les lèvres et aux narines, que le pli profond des douleurs humaines. La pécheresse chrétienne, dans les pleurs et les sanglots, fit pénitence pour la grande amoureuse païenne. Alors, comme le jus d'un fruit pressé, l'âme jaillit des veines du corps qui se mourait. Le banquet plein de roses et de chants qu'Horace, Catulle, Tibulle animaient de leurs lyres, et sur lequel rayonnaient, comme le symbole d'une société entière, les marbres de Praxitèle et de Phidias, entendit tout à coup retentir sur son seuil la voix de l'hôte nouvelle. La magie vivante et folle des nymphes lascives s'éteignit dans le deuil des vierges en extase, et l'art, suivant l'aspiration des hommes dans les voies mélancoliques où le christianisme élevait son idéal, oublia la ligne pour l'âme.
La forme n'est autre chose que l'idée avec un corps; chaque siècle a son idée : cette idée ne saurait indifférem-
ment se mouler dans toutes les formes. — La forme éminemment grande, et si l'on peut dire parfaite, est dans l'adaption exacte du contour et de la pensée. Or, si chaque siècle a la sienne, il faut, pour qu'elle paraisse avec éclat et sincérité, qu'elle revête la forme du siècle même.
Il est une manière commode de trancher les incertitudes que soulève le beau, c'est de dire que le beau est la perfection. Et voyez comme il est difficile de s'entendre ! Cette perfection même qui semblerait le caractère du beau, je ne puis m'en contenter, tant le beau est chose fuyante, difficile à saisir, alors même qu'en ses manifestations les plus pures on croit le tenir. La perfection dans une œuvre d'art n'est pas le beau, et j'en appelle à l'expérience du lecteur. La perfection, sans les éclats du génie qui relèvent, quest-elle souvent, si ce n'est l'uniforme ennui d'une œuvre d'art égale, partout soutenue d'un même souffle? Pour ma part, j'ai vu des tableaux, et de maîtres, parfaits, à vrai dire, de forme, de couleur et d'expression, où tout était en place, où rien ne manquait, le suprême du genre, et qui me semblaient idéalement bêtes, comme certaines belles femmes, merveilleuses sous tous les rapports, qui n'ont qu'un défaut, c'est de faire souhaiter la vue d'une femme laide. En revanche, j'ai vu des tableaux lâchés, négligés, brossés haut la main, à coups inégaux, en une sorte de fièvre et de hâte déréglée, qui me tenaient des heures, rêvant, pensant, songeant, perdu dans les pensées
qu'ils évoquaient en moi. Lesquels étaient beaux? D'une part, une forme dont nul dérangement ne heurtait les purs contours, une couleur harmonieuse, sans bavochures ni tiquetages, ayant toutes les qualités d'une bonne peinture ; d'autre part , des lignes immodérées , des groupes pêlemêlés, des exagérations manifestes dans le mouvement, des tons violents, âpres, heurtés, la brosse visible aux sillons de la pâte. Sans doute, le beau des rhéteurs était dans cette uniformité bien ordonnée et rangée selon les préceptes ; mais le beau selon le cœur, selon l'esprit, selon le sentiment, selon l'homme, n'était-il pas évidemment dans le vif éclair, la robuste fougue et même les négligences de ces apparentes imperfections?
L'antique, avec son admirable génie, avait deviné le secours que l'art pouvait attendre de ces inégalités heureuses. Ne voyons-nous pas sur ses marbres les plus parfaits, éternelle contemplation des esprits, l'harmonie, par un mystère adorable, résulter des inharmonies mêmes? Quel chef-d'œuvre plus divin, plus marqué d'un souffle céleste, plus odorant d'ambroisie, plus embrasé d'une flamme surhumaine, plus idéalement beau que cette puissante Vénus de Milo? Pourtant, prenez les lignes de la figure, détachez-les, regardez-les l'une après l'autre. Le compas vous en marquera l'irrégularité; l'observation ne les conciliera peutêtre même pas avec la nature vulgaire. Mais fondez-les ensemble, fondez ces yeux, qui semblent irréguliers, aux rondeurs des joues, dans le bourrelet marmoréen qui palpite autour de l'orbite ; voyez cette nai'ine soulevée dont le contour paraît imparfait : mariez-en le pli frissonnant aux frémissements des lèvres ; considérez ce menton qui serait lourd sur la face d'une miss anglaise ; faites-le fuir dans le creusement que dessine la lèvre inférieure en s'entr'ou-
vrant comme pour aspirer les brises de l'infini ; harmonisezen l'orbe dans la courbe abondante et voluptueuse où commence le cou et que continue plus bas la gorge. Ou plutôt non, détaillez d'abord, puis fermez les yeux, oubliez cette sèche étude, et tout à coup, sur cet astre éblouissant de la beauté antique, ouvrez vos regards. Jamais aurore n'aura charmé vos rêves par une harmonie plus pure et une splendeur plus parfaite. Ta tête, ô Vénus, s'anime, vibre, vit! Non, ce n'est pas une mortelle ; non, ce n'est pas une déesse : c'est le ciel et la terre mêlés en un baiser d'amour, dans la plus merveilleuse incarnation que la beauté ait trouvée parmi les hommes. — Ainsi, du reste, des plus belles créations du génie grec.
La forme extérieure, quelque parfaite qu'elle soit, n'est rien, si elle n'enferme étroitement l'âme, la pensée, la vie. La ligne, sans ces éléments qui la font vibrer, est au marbre et à la toile ce que sont les mots à la poésie, si une idée exquise et noble n'en anime le sonore agencement : apparences et bruits. Or, le charme, la grâce, le beau est souvent dans le trouble de la ligne et son irrégularité émue.
Sans doute, tous les arts ne sauraient se plier aux mêmes lois. La peinture, par exemple, avant tout pittoresque et coloriste, demande aux hasards des courbes et des serpentaisons son idéal et son génie. Mais que dirais-je du sculpteur qui, brisant son marbre en contours forcés, le façonnerait aux licences de la peinture? Le marbre veut plus de sévérité. Privé de la couleur qui seule pourrait lui permettre le mouvement de la peinture, posé dans des milieux dont les magies de la peinture n'adoucissent point, en les fondant, les plans, il est bloc; autour de lui l'air seul circule; point d'artifice pour estomper ses angles trop brusques ni mêler à des clair-obscur une action qui a l'air de
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s'y continuer : il faut qu'il soit à lui seul son cadre et son sujet; toute sa grandeur lui vient de sa pureté.
Le beau, a-t-on dit, c'est le vrai. La définition est prétentieuse; de plus, elle est obscure; finalement, elle n'est qu'à demi-sérieuse. En faisant du vrai la condition absolue et la plénitude idéale de l'art, on arrive droit à la photographie, qui en serait le dernier degré. L'art n'est pas dans la réalité : si l'art y était tout entier, il n'aurait plus sa raison d'être; la réalité serait l'art même, car à quoi bon reproduire une chose si c'est pour en faire simplement un double? L'art puise, il est vrai, dans la réalité, et sans elle il ne pourrait exister ; mais il est fait pour l'embellir ; l'art agrandit le réel jusqu'à l'idéal, cette synthèse épurée du réel. Le vrai est pour l'art un fond : il y trouve la matière; c'est l'argile dont il pétrit ses créations; mais l'âme qu'il met en ses œuvres lui vient de lui-même et, pour que le vrai apparaisse en sa grandeur artistique, l'art lui fait subir un travail d'épurement : l'art passe le vrai au creuset; les scories tombées, le vrai dépouillé de ses grossières enveloppes, dès lors il est le fait de l'art. Comme le caillou d'oij jaillit l'étincelle, la réahté contient la divine lueur; mais c'est quand on la travaille qu'elle en sort.
Les lignes que nous venons d'écrire ne sont pas une profession de foi, et nous espérons bien que, malgré leur dogmatisme un peu tranchant, la complaisance du lecteur nous les pardonnera. Il nous a paru bon de montrer les difficultés que rencontre la critique dans l'appréciation des choses de l'esprit, avant de faire sentir l'ignorance de ceux qui les jugent. En effet, quels sont les aristarques investis par la presse de cette mission importante qui consiste, non pas à juger pour soi-même une œuvre qu'on lit à ses risques et périls, mais à la juger pour tout le monde, en sorte que le jugement emporte tout à la fois responsabilité devant l'œuvre et responsabilité devant le public? Quels ils sont ? A cette question, il me semble entendre, dans une foire étourdissante, parmi les sons des cloches et les coups de tam-tam des tréteaux, un grand braillement de pitres entrehaché de carillons de grelots et de tintements de paillettes. — Combien j'en ai vu de ces Jean- Jean de rez-de-chaussée , bacheliers à peine émancipés de leurs bouquins, qui, tout farcis d'une phraséologie empruntée aux déclamations du feuilleton et à l'argot des ateliers, attaquaient les créations du génie, et prônaient à la place les médiocrités qu'ils pouvaient seules comprendre ! D'autres, entêtés d'un système, obstrués d'une méthode, empêtrés d'une théorie, ne sauraient rien admettre qui ne rentre
dans leurs principes, rien concevoir qui sorte des lieux communs où ils claquemurent le talent ; on les voit, devant les pensées hardies dégagées du maillot académique, se voiler la face, suer d'effroi, et, tirant leur sabre de paille, battre la campagne , comme s'il s'agissait d'un taureau furieux échappé de son enclos. D'autres encore, car l'espèce en est variée, fantaisistes échevelés pour qui la critique n'est qu'un thème à amplifications, font de leur feuilleton la petite cuisine où mijote entre deux mots d'art le pot-au-feu de la famille; ils y racontent leur vie, s'attendrissent sur mille choses qui n'ont rapport ni à l'art, ni au beau, ni au bon sens, chantent les bois, alternent la lyre et les pipeaux, détaillent d'une chaste épouse les pures tendresses, sèment les roses en touffes aux pieds d'une maîtresse, vantent la fraîcheur de leurs illusions, houspillent leurs créanciers, couronnent de fleurs de rhétorique une réclame à leur tailleur, et, s'ils s'arrêtent un instant à la pensée des maîtres qu'ils avaient entrepris d'expliquer, la travestissent sous des bigarrures de carnaval. 0 funambules ! Mais que dire de ces batteleurs de gazette, de ces écumeurs d'art, de ces balayeurs de salon qu'on voit, au jour des expositions, rôder par les salles de toile en toile, — le catalogue en main, se faufiler dans les groupes et les conversations, glaner les médisances, les caquets et les jalousies, ramasser, d'une main furtive, dans la coiffe d'un chapeau gras, sur un papier jauni, ces bribes recueillis pêle-mêle, puis, la moisson faite, composer de tous ces emprunts, de tous ces vols, de toute cette pillerie, quelque sotte marqueterie, ém aillée de termes pompeux, harnachée d'aigrettes tapageuses, plaqriée de paillettes fanfaronnes, comine une mule espagnole ; — pauvres lambeaux ravaudés à grands coups de plume et ramages de
dorures sous lesquelles les éraillures et les trous de la trame se mettent à l'abri. Lisez-les : rien ne se coordonne; tout se contredit. Le bien qu'ils disent de celui-ci met à néant le mal qu'ils disent de celui-là; leurs admirations combatteut leurs critiques ; leurs sympathies montrent la fausseté de leurs antipathies. Du reste, pas l'ombre d'une conviction. Ce sont de ces gens bons à toute chose, bons à aucune, qui écrivent de tout et ne savent rien. Et qu'est-ce, en effet, qu'une critique d'art? La belle difficulté vTaiment de se prononcer sur le mérite d'une toile, d'un marbre ou d'une sonate ! Faut-il avoir passé des nuits à débattre de grands problèmes, le front a-l-il du pâlir sur de profonds mystères, est-on enfin tenu d'être artiste soi-même pour en parler? Que non! La plume, en tours ingénieux et spirituels, sait, avec un peu d'aplomb, donner aux choses qu'on sait le moins les apparences de la plus grande conviction, et la façon dont elles sont dites l'emporte sur la manière dont elles sont conçues.
En vérité, ces cuistres sont bien présomptueux. Quoi! le maître met au jour sa création ; il l'a caressée des mois entiers ; il l'a choyée comme l'enfant de son âme et de son esprit ; c'est le fruit d'une longue et amoureuse incubation; loin des hommes, il l'a couvée, il l'a portée au ciel, l'a trempée d'idéal, l'a baignée de lumière; et ce pleutre, ce journaliste imbécile et revêche, ce dindon qui tantôt, arc-bouté sur ses pattes canardées, fera la roue dans une gazette quelconque, il est là qui regarde cette œuvre bénie et privilégiée; il se dandine, sourit, médit, toussotte, crachotte, sifilotte, n'y comprend rien, si ce n'est qu'il doit en parler, s'arrête, ne sait qu'inventer, cherche encore. Qu'en dirat-il? Du bien? Penh! Du mal, c'est plus vite trouvé. Puis il s'éloigne, disant : « Ce pauvre X., comme je vais l'érein-
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ter! » Et ce pelé, ce galeux, ce critique à plumes d'oie s'en va, content de lui, barbouiller d'un peu de fange une grande pensée, une belle œuvre, un nom respectable qu'il n'est pas même digne de prononcer ! — Voilà nos paladins de la critique.
0 saletés ! impudeurs ! tant d'aplomb ! tout ce charlatanisme! Encore si, dans les transports d'une âme bouillante luttant pour des convictions, ils se montraient hommes sous les défaillances du critique, on leur pardonnerait leurs témérités; mais oii sont-ils, les critiques convaincus, écrivant avec le cœur, ayant, à la place des vaines parades de l'esprit, les saints emportements de l'enthousiasme? Rares à coup sûr, et l'outrecuidance du plus mince écrivassier qui sait pousser une pointe, folichonner avec quelque désinvolture et baliverner avec quelque assurance, est plus goûtée que la ferveur et la conviction d'un cœur généreux.
Notez, je vous prie, que je ne donne pas l'entraînement irréfléchi ou passionné pour idéal de la grande critique : j'en parle seulement comme d'une excuse aux erreurs oii se peut porter un esprit ardent sans les réserves de la raison et d'un froid jugement. Pourtant, quelque extrémité où les pousse un enthousiasme trop chaleureux, je préfère mille fois les défaillances des gens convaincus à la plate assurance des linottes du feuilleton, et je ne saurais voir sans m'indigner, en cette investiture respectable et importante de la critique, les scribes panachés et vides, sans verve, sans chaleur et sans âme, qui rongent au bas des journaux, chiens rogneux et galeux, les talents et les réputations. — J'avoue qu'il faut beaucoup de sang-froid dans la critique, et que la raison, autant qu'il est possible, doit refréner les faciles transports de l'esprit et du cœur. Dans l'éblouissante atmosphère des œuvres du génie, l'esprit,
suppléant à leurs défectuosités par les illusions qu'elles engendrent en lui, est prompt à s'étourdir aux apparences de la beauté, et le cœur aisément s'éprend au mirage qui souvent vient de lui-même. Or, c'est le propre du vrai critique, cette puissance de réserve dans l'enthousiasme, cette possibilité de calcul dans l'entraînement, et il en est peu qui soient taillés pour une telle énergie et de tels efforts.
Le critique, dans son acception la plus haute, doit ressembler à l'historien, et celui-ci est semblable au juge. Le juge, par l'inviolabilité de sa conscience, demeure en dehors des passions : à son tribunal, les vaines exaltations de la foule expirent comme un flot de mensonge et de folie ; serein et sourd aux tentations qui l'assaillent, soit du dedans, soit du dehors, il se renferme en lui-même, pour n'écouter que les jugements de la prudence et les conseils de la sagesse. Ainsi de l'historien et du critique. Et j'ose placer à ces hauteurs le critique, car il préside à l'enseignement des esprits ; il forme, avec l'instituteur, ce premier critique des intelligences, dont le discernement opère dans les jeunes cerveaux la distinction du bien et du mal, la grande dualité de la sagesse qui montre les routes. Le critique a charge d'esprits : si, rarement, on a vu, aux paroles du critique, des conversions s'opérer chez l'artiste, c'est, d'une part l'inanité des leçons, la faiblesse des enseignements et la mauvaise foi de ceux qui les donnent, d'autre part, l'aveuglement des artistes, leur présomption qui n'écoute qu'elle-même, et les folles directions d'un orgueil qui renie les lumières d'autrui. Mais, si l'on met de côté la vanité des artistes et le peu de profit que les paroles de la critique laissent en eux, elle sert éminemment pour les foules à distinguer le bon du mauvais, elle leur apprend à
connaître le beau, elle les encourage à juger les œuvres de la pensée, et, par ses enseignements où l'idéal transparaît illuminé des lueurs de l'enthousiasme, elle leur apprend à l'aimer, à le reconnaître, à le placer enfin dans leur estime et leurs sympathies au dessus des vains calculs des affaires et des intérêts mesquins de la vie.
Le critique a charge d'esprits, mais que sera-ce si, ignorant des choses dont il parle, il prône l'erreur à la place de la vérité, si son insuffisance, autorisée d'un nom retentissant et appuyée d'une déclamation sûre de ses ressources, l'emporte sur l'intelligence moins étagée d'un honnête homme sans tréteaux ni trompettes, qui ne sait point masquer sous des dehors tapageurs la modestie de son caractère et la précision de ses jugements, si, enfin, ce bonhomme de baudruche, ce pitre de carton, cet arlequin carillonnant et losange entraîne après lui, dans ses voies malsaines et sans issue, la renommée des talents, l'espoir des jeunes cœurs et tous ces avenirs que, plus sage et plus équitable, it aurait pu assurer?
Il ne m'appartient pas de donner des leçons de critique, et si je conçois sa grandeur, il ne m'est pas possible d'indiquer ce qu'il faut faire pour y arriver. La sagacité de l'esprit et l'honnêteté du cœur sont, du reste, pour l'homme capable de fournir une telle carrière, deux armes qui le prémunissent contre les défaillances et les errements. L'honnêteté ! Ah! je salue et je vénère ceux qui ont su résister aux entraînements de la vogue, aux sollicitations des parents, aux promesses des gens en place, aux accommodements que l'intérêt propose chaque jour à l'honneur. La critique est en dehors de la mode, des questions de boutique, des relations d'amitié, des affinités de parentagc : l'art existe seul à ses yeux, et les raisons qui déterminent dans
le monde tant de conversions et de palinodies ne peuvent la faire transiger avec l'impérieuse inviolabilité du vrai. La mode ! Je sais qu'il est difficile de résister au tourbillon des foules et que les goûts du public sont un rude choc à la fermeté des esprits les mieux assis. A force de voir les médiocrités encensées , l'adoration que ce veau à mille têtes qui s'appelle le public professe pour les prêtres des cultes forgés par lui-même donne le vertige et laisse croire à sa suprématie véritable. Mais là est la force du critique. Autour de lui tout sombre : le flot menteur de la popularité entraîne au gouffre ceux qu'il croyait le mieux prémunis contre de tels naufrages ; la renommée, sirène dangereuse et enchantée, du fond de ses demeures où ruisselle l'or, appelle aux félicités de la vie les faibles cœurs d'artistes, et, un à un, aux accords de cette voix fiévreuse où frissonne le timbre métallique de la pièce de cent sous, ils disparaissent, irrévocablement engloutis. Lui, pourtant, sur le rocher que bat la vague, il compte ces morts et ces défections; il résiste aux séductions de l'enchanteresse, et les folles voix qui poussèrent au gouffre tant de victimes viennent se briser contre l'airain de son âme. Voilà le critique. Et comment supposer, du reste, qu'il puisse transiger avec les doctrines du beau, lui qui n'a sa place au rang des esprits qu'à la condition de les maintenir inébranlablement? Quoi! c'est sa mission de les professer, il est l'apôtre du beau, le beau est l'évangile qui lui donne ses titres, sa raison d'être et sa grandeur intellectuelle, et il reniera pour les caprices passagers du monde les lumières éternelles dont l'idéal l'éclairé? Ah! je comprends que dans un saint orgueil la critique se soit nommée une prêtrise, et je déplore qu'elle descende si souvent des autels où sa fierté la faisait officier. Sœur du poète, compagne du créateur, elle
le voit monter au sommet, le pousse ou le retient, de loin l'applaudit. Quand du faîte idéal il descend enfui, las et consumé, s'il cherche dans une poitrine humaine un cœur qui réponde à ses transports, c'est en elle qu'il trouve sa première récompense et ses plus douces admirations. Ah! ne renie pas ta fière mission, ô critique; partage encore avec le poète et l'artiste, au même banquet, la coupe des divines ambroisies ! Mais surtout garde-toi de tremper le pied dans le bourbier fétide de ces inventions surgies de la lassitude des esprits, de la corruption des instincts et de la lâcheté des cœurs, qui, sous les dehors chatoyants du rire et de l'esprit, comme les parades des carrefours, appellent à elles les foules assourdies de bruit et aveuglées de paillons. — Que jamais la critique ne hasarde dans les tortueux détours de ces œuvres impures sa robe blanche et vierge, ou bien, si elle s'y aventure, que ce soit pour mieux juger de leur abaissement et reconnaître avec plus d'éclat la magnificence de l'art vrai. — J'ai mal dit : je souhaite, au contraire, que le parfum rance de ces inspirations nauséabondes parvienne jusqu'en ses demeures enchantées et que l'encens que la foule y mêle se glisse au sein de ses pures extases; oui, qu'elle voie surgir à ses yeux ces lupanars éhontés où la morale en haillons est traînée aux gémonies, où l'indécence se couvre de lumière et de poésie pour se faire recevoir, où les saints enthousiasmes sont conspués, où tout ce qui est respecté est honni, où tout ce qui est sanctifié est bafoué; oui, que cette coupe écœurante où écume une lie grossière passe sous ses lèvres et qu'elle voie l'ivresse stupide de ceux qui y boivent ; puis, qu'indignée de ces lâchetés et de ces turpitudes, elle élève la voix, sévère et prophétique, sur la tumultueuse orgie, et qu'elle jette l'anathème à ces viles mascarades.
honte de ceux qui les applaudissent, éternelle injure à l'esprit humain. Ai-je assez nommé les malpropretés cyniques des vaudevilles à gros sel, les exhibitions ordurières des féeries à femmes, les travestissements honteux de la musique sous la main des pitres d'opérettes? Ai-je assez dépeint le goût public qui se meurt, le talent qui déraille, la morale qui s'en va, toutes ces défaillances des temps présents qui seront la risée des temps futurs? Ah ! maîtres gredins qui spéculez sur les instincts de la brute pour vous engraisser la panse et promenez sur des tréteaux, inconnus de Tabarin même, les ventres nus des muses publiques, pipeurs, batteleurs, dupeurs, sycophantes, proxénètes et pornocrates, qui chaque jour, par l'appât de vos parades abjectes, déflorez le cœur et l'esprit des foules, et semez dans le terrain toujours béant de la curiosité publique les graines de la lâcheté, de la luxure et de la bassesse d'âme, ah! que de ses fortes mains la critique vous empoigne à la gorge, qu'elle vous marque à l'épaule avec vos propres viletés, qu'elle livre votre nudité et votre honte à la risée des hommes, ou plutôt non, qu'elle vous mette le nez dans vos ordures comme à la bête malpropre qui a fiente dans un coin!
Donc, ô critiques, soyez honnêtes. L'honnêteté est la première vertu d'un juge et, comme le juge, vous tenez balance dans la main.
A vrai dire, cette triste misère d'une critique vide et banale, sans pudeur et sans entrailles, que chaque jour l'on voit couvrir de roses et de paillons les voies où se perdent l'art et la morahté, n'a pas chez nous les proportions qu'elle montre chez un peuple voisin, éminemment spirituel, dont l'esprit, hardi jusqu'au cynisme, se joue des gouffres oti sa propre corruption l'entraîne. Mais faut-il en
attribuer le mérite à la fermeté d'un sentiment qui ne se laisse pas ébranler aux coups qu'on lui porte et à la rudesse naïve d'un esprit que le flot des corruptions bat sans pouvoir l'entamer? — C'est ici qu'il faut lever le voile et montrer notre plaie, plus misérable encore que le scepticisme parisien. Cette plaie qui nous ronge, qui, pareille au cancer, lentement coule en nos veines, de membre en membre, et répand ses poisons de la tête au cœur, cette plaie qui s'élargit chaque jour en nos entrailles, sans que nous soyons seulement avertis de ses progrès, ah ! c'est le lent étouffement des instincts généreux; c'est l'intelligence absorbée de soucis matériels, plus alourdie d'instant en instant du fardeau qu'elle porte, plus incapable chaque jour de le secouer; ce sont les glaciales atteintes de la mort envahissant un peuple entier, paralysant les enthousiasmes et les nobles ardeurs, poursuivant la vie jusqu'en ses derniers efforts, et, par une marche incessante que rien ne révèle dans le silence de l'âme qui s'étiole et de l'esprit qui croule au néant, conduisant enfm ceux qu'elles frappent aux dernières limites de l'avachissement. Qu'il tombe de ma plume, ce mot qui nous frappe tous tant que nous sommes, parce que tous nous sommes également coupables, et que, public, artistes et poètes, tous, nous sommes solidaires des maux que nous ménage l'avenir! — L'indifférence! voilà notre mal, voilà notre blessure, voilà notre ennemi le plus terrible, le plus acharné à nous perdre ! Et qui de nous, dans cette lourde atmosphère qui nous environne, où l'esprit se soulève pour retomber bientôt après, où la voix , quand elle résonne, ne rencontre partout que le morne silence des solitudes et point d'échos pour lui dire qu'elle est comprise, qui de nous n'est point indifférent? Ah! je ne veux pas railler, mais, à coup sûr, si
nous sommes, aux souffles profonds des âmes inspirées, comme un lyre morte sur laquelle ils passent sans la faire vibrer, certes, nous ne sommes pas muets quand il s'agit, par les spéculations du négoce et de l'industrie, d'assurer nos intérêts, et les calculs par lesquels les orages de la politique se prévoient aux autels de l'or mettent en mouvement tous les ressorts de notre intelligence. Hors de là, qu'il y a-t-il? Oii sont les rêves généreux des âmes brûlantes? Où sont les passions juvéniles? Oii sont les enthousiasmes et les ardeurs passionnées? Pourriture gangrenée dès l'école, oii l'instinct croupit comme le pourceau dans le fumier, nos jeunes gens.... Ah! cette race bénie de la jeunesse, chez laquelle se puisent, comme à leur source même, les convictions sincères, les admirations spontanées, les dévoûments incalculés, en qui l'idée trouve ses plus bouillants admirateurs, la justice ses plus zélés défenseurs, l'art ses héros et le droit ses martyrs, elle hante les casinos et les tavernes, raillant le droit, insultant l'art, insoucieuse de la patrie, n'ayant, pour répondre aux destinées qu'elle attend d'eux, que les misérables calculs de l'égoïsme et de l'intérêt.
Qu'on ne me reproche pas d'avoir sans raison lancé l'anathème à cette triste jeunesse. Fils de la génération dont elle-même fait partie, et mêlé par les nécessités de la vie au courant qui l'emporte, j'ai pu juger mieux qu'un autre des ravages qu'une éducation mauvaise et le spectacle continuel des palinodies publiques ont portés dans ses flancs. J'ai vu ce sanctuaire au sein duquel resplendissait en clartés vivaces le flambeau des hautes inspirations, je l'ai vu, ce sanctuaire des jeunes cœiu-s, souillé, avant même d'avoir afTronté les orages de la vie, par les corruptions qui ne naissent d'ordinaire, comme des ronces et des
épines, qu'aux âmes mornes et dépeuplées des vieillards. Et comment, en ces pages'que j'écris sous l'inspiration de mon cœur, comment, aux noms sacrés d'art et de patrie, ne laisserais-je pas déborder de moi l'indignation que chaque jour y amasse? Comment, dans le silence de tous ces esprits endormis, au milieu de ce désert où les consciences s'en viennent chercher la mort, comment n'élèverais-je pas la voix pour gémir sur le mal qui s'étend partout? Comment surtout , enfant de ces dernières années , qui cherche autour de moi des frères et des amis pour parler ensemble des destinées communes, et qui vais partout demandant le divin flambeau de l'art afin de m'y aviver moi-même, comment me tairais-je quand je n'entends, parmi ceux à qui je m'adresse, que des voix étrangères qui ne savent ce que je veux dire? Ah! pourtant, si l'art, si le beau doit trouver en quelque lieu du monde une retraite assurée et des autels qui ne puissent s'écrouler, c'est dans le cœur des jeunes gens ; ils n'ont point encore appris, au souffle des dévorantes réalités, à renier le je ne sais quoi de divin dont il sont pleins. Mais c'est en vain que l'on frappe au seuil de ces cœurs, et mieux vaudrait évoquer les images de l'art et de la foi parmi les décombres des vieillards : le silence qui répondrait à l'appel en ces ruines désolées, qu'un souffle de vie n'anime même plus assez pour en faire gémir les échos, ne serait pas plus effrayant que les rires et les mépris qui répondent aux paroles par lesquelles on voudrait ébranler ces portes de jeunesse et de vie. Et maintenant que la plainte élevée en ces lignes par un esprit froissé n'excite dans le cœur des hommes oii il voudrait voir rayonner les pures flammes de la foi dans l'art et dans le vrai que railleries et que dédains, — il m'importerait peu si la patrie, en proie depuis si longtemps aux réactions rétro-
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grades, ne devait voir un jour se tourner contre elle cette génération lâche et débile, — incapable d'héroïsme, d'abnégagation et même de simples vertus civiques.
J'ai parlé surtout de l'indifférence de la jeunesse, car c'est en elle qu'on est le moins en droit de la trouver; mais ce n'est pas elle seule que je dois en accuser, et je l'ai dit, c'est bien plutôt tout le monde. De quels noms marquerai-je celle des gens que leur profession, leurs études, leurs lumières et le souci de la dignité nationale devraient en éloigner le plus? Un livre paraît — et, notez que je ne nie pas notre infériorité dans les lettres, je la reconnais et m'en indigne, notre nation ayant, comme les autres, les éléments pour y réussir — un livre paraît ; une plume belge le signe ; modeste et timide, il court les librairies et les bureaux de rédaction; le nom est inconnu; on sait seulement qu'un Belge l'a écrit. Quel sort lui est réservé? Se rencontrera-t-il, parmi les gens d'esprit, ou payés du moins pour en avoir, qui, tantôt, d'une main distraite promèneront le couperet dans la virginité de ses feuillets, un homme, consciencieux et convaincu, qui en cherchera le sens et les qualités, heureux d'y trouver l'esprit d'un écrivain et le cœur d'un compatriote? J'en doute, et s'il faut écouter les raisons par lesquelles ces graves pontifes donnent le change aux sollicitations importunes des quémandeurs littéraires, écoutez leur excuse : « Comment se peut-il, dans l'encombrement des talents etdes génies qui peuplent aujourd'hui le pavé des villes et le gravier des campagnes, comment se peut-il que moi, dont les loisirs ne s'étendent qu'aux appréciations des œuvres les plus puissantes, je m'aille occuper des mesquineries quasiment anonymes que vous m'apportez, sans garantie de nom, de fortune et de position sociale? Encore si, recommandé par une origine qui vous produirait à nos yeux
comme le fils de la nation la plus spirituelle de la terre, vous offriiez à nos hautes sollicitudes quelque livre édité chez Dentu; peut-être que, confiant dans les mérites que votre titre de français et le nom de votre éditeur vous supposeraient, nous ferions sur votre livre, sans le lire, quelque grasse tartine. Mais n'êtes- vous pas héotien, ô fils disgracié des muses, et quelle est votre audace de nous déranger, ver de terre, dans les contemplations majestueuses oii nous vivons des marchés, des bourses et de la politique? » L'excuse, à proprement parler, n'en est pas une, et elle me paraît plus de nature à montrer la bêtise de ceux qui la font qu'à absoudre la naïveté de ceux qui la reçoivent. Cependant c'est à peu près là l'accueil que trouvent auprès des aristarques de journaux les jeunes écrivains que l'espoir d'une critique équitable et sincère attire au redoutable tribunal de ces inquisiteurs.
Ainsi, l'étrangeté des opinions que l'étranger professe pour l'esprit belge trouve sa confirmation dans la malveillance avec laquelle nos grands hommes en accueillent les productions. C'est une raison suffisante pour expliquer l'exclusion de toute critique et l'abrogation d'un droit consacré par l'habitude aux livres nouveaux-nés, que l'origine béotienne qui pèse sur eux comme une tache indélébile que le talent ni l'esprit ne peuvent efTacer. Il est certain que rien de ce qui s'écrit ici ne peut être bien écrit, et nous sommes condamnés, de par notre impuissance naturelle, à ne jamais produire chose qui vaille. En vérité, si parmi ceux qui me lisent il en est qui rêvent pour le pays une littérature digne de celle des voisins, et par les veilles acharnées, les suem's inspirées et les dernières flammes de cet enthousiasme qui se meurt partout, cherchent à donner à ce beau rêve les apparences de réalité qu'il est en eux d'y apporter,
IS
J6 leur conseille de briser leur plume à leurs pieds : ils ne seront jamais bons qu'à écrire pour l'épicier, et une épaisse malédi(;tion, comme un nuage de colère, enveloppera à tout jamais leurs efforts. Nous sommes des oies, c'est clair; mais, chers maîtres qui mettez tant de bonne grâce à nous l'apprendre, souvenez-vous du dicton, et n'oubliez pas que, quand les oies vont aux champs, les premières vont par devant. Et ne croyez-vous pas, sans vous flatter, que la franche estime qu'on a par le monde pour nos lettres vient un peu de ceux qui s'exposent le plus à les faire apprécier, je veux dire des oies qui vont par devant?
En effet, s'il s'agit de juger les œuvres de l'esprit national, n'est-il pas naturel qu'on s'adresse à vous qui le caractérisez si parfaitement? Et qui ne serait ébloui des grâces de votre style, des profondeurs de votre jugement et de ce je ne sais quoi qui fait bien voir que vous êtes les premières de toutes les oies qui vont par derrière? Certainement, ô journalistes courtois qui faites si bien les honneurs de la popularité aux jeunes essais de vos confrères inconnus, vous avez raison de leur fermer au nez les battants de vos feuilletons, et il y aurait misère à ce que ces petitesses vinssent s'étaler à côté de votre majestueuse faconde. Pourtant, entre nous, n'ètes-vous pas sujets à vous tromper? non que je mette en doute votre infaillibilité, mais peut-être la haute estime que vous professez pour vous-mêmes dérange-t-elle un peu celle que vous pourriez avoir pour les autres : les grosses têtes sont sujettes aux vertiges. Et si, par malheur, vous vous trompez, c'est-à-dire si vous reléguez à l'oubli une œuvre que votre conscience d'homme, je suppose que vous pouvez en avoir, et vos instincts d'écrivain, je veux que vous en soyez capables, vous feraient une loi, en même temps qu'un plaisir de propager, n'est-ce là qu'un désastre
sans importance en cette pénurie de livres où nous vivons? Car enfin, je l'admets, la plupart des choses qu'on écrit chez nous sont des banalités indignes de votre attention ; mais encore, parmi ces inepties et ces platitudes, se peut-il glisser des pages inspirées et la révélation d'un vrai talent. Et qu'arrivera-t-il, si l'oubli de ceux qui ont mission de les mettre au jour vient confirmer l'indifférence publique qui les retient dans l'ombre? L'auteur, désespéré d'avoir consacré ses veilles à former cette fleur qu'il voit languir, maudira la bêtise des ces gens qui n'auront pu apprécier la perle tombée dans leur fumier. Voilà donc un homme à l'eau, et que fera-t-il désormais, si ce n'est, en quoique bureau sordide, parmi quelques porcs-épics hérissés en rédacteurs, la bouffonne figure d'un journaliste payé pour vous ressembler, ô maîtres de tout esprit?
Je sais bien. Messieurs de baudruche, qu'il est avec vous des accommodements pour vous déterminer à lancer une œuvre par le monde, et quand l'on est de vos amis, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'on vous a lardé la patte ou engraissé la panse, il est possible do vous voir annoncer l'œuvre dans un entrefilet niché côte à côte avec les nécrologies du jour. Il est certain que je suis parfaitement renseigné dès lors, et rien ne m'est une assurance plus efficace du mérite de la chose qu'une rubrique variant de ceci : « 11 vient de paraître un livre remarquable qui... » à cela : « Nous recommandons à nos lecteurs l'excellent livre que... » Et de par Dieu ! voilà de la critique, ou je ne m'y connais pas...
Je crois que je raille, et c'est votre faute, Messieurs, car que peut-on faire autre chose en vous parlant, à moins de se fâcher, mais ce n'est point de si peu qu'on se fâche.
Messieurs, je cesse de vous parler; trouvez bon que je redevienne sérieux.
La critique littéraire n'existe pas en Belgique, ou, si elle existe, c'est dans quelques revues passablement inconnues oii des Don Quichotte sans poil ni plume s'escarmouclient contre des moulins. Est-ce parce que les aliments font défaut à la critique, et que nous sommes vraiment incapables de les lui fournir ? Je ne sais, mais je crois que c'est bien plutôt la critique qui manque aux productions de notre littérature. En ce siècle où l'esprit, préoccupé d'ambitions si variées, aime à trouver, sans se fatiguer en pénibles recherches , le pain de ses loisirs, il ne saurait y avoir de meilleure propagande aux créations de la pensée que la critique, laquelle avertit du bon qu'il faut prendre et du mauvais qu'il faut laisser ; si la critique ne vient pas à la rencontre des désirs du lecteur et ne s'offre à lui montrer ce qui le satisferait le mieux, les livres se meurent inaperçus. — Ce qui fait la force des lettres françaises aujourd'hui, c'est, encore plus que l'admirable génie avec lequel elles se sont recréées, l'immense développement que la critique, toute profanée et mal exercée qu'elle est, leur a donné par le monde. Que maintenant le livre oii un écrivain aura mis son cœur et son esprit, confiant dans ces échos qui en recueilleront les inspirations, que ce livre se perde dans le tas de saloperies saugrenues et cyniques pour lesquelles la réclame embouche la trompette, c'est une perte grave, et l'auteur réfléchira avant de s'y laisser prendre encore. Or, à qui la faute ? A cette prétendue critique, indifférente et froide, fille de carrefour qui se prostitue sans pudeur et sans amoui\
CHAP. m. LA CRITIQUE ET LES CRITIQUES. 229
Je dirai un mot de la critique d'art, qui compte chez nous quelques écrivains honnêtes et convaincus, et c'est beaucoup, n'y en eût-il que trois ou quatre parmi le sot troupeau qui parque à la hsière de ces idéales régions.
Il est ici une tendance singulière : on prône les vétérans au détriment des conscrits, comn^c si l'art n'était pas assez large pour contenir tout le monde. Il en est une autre, non moins bizarre : c'est le parti-pris des points de vue. Quand on considère la variété des aptitudes et des tempéraments chez les artistes, et qu'on tient compte de l'étroite intimité qui existe entre l'inspiration et ces particularités individuelles, on doit convenir qu'un homme, jugeant cette multitude d'instincts artistiques différents des siens propres, aurait mauvaise grâce à prendre pour mesure de leur appréciation ses sentiments personnels. La critique doit, avant tout, faire la part de ces différences, et il importe, en ses jugements, qu'elle s'oublie pour ne voir que l'artiste qu'elle a sous les yeux; elle prendra donc pour mesure d'appréciation de l'artiste l'originalité qui se révèle en son œuvre, son tempérament, ses défauts et ses qualités, lui montrant la voie qu'il faut prendre pour convertir ses défauts en qualités et se servant précisément de celles-ci pour connaître ce qu'il est possible de faire de ceux-là. En effet, si tout homme a les défauts de ses qualités, il est permis de dire qu'il a les qualités de ses défauts, et le principal devoir de la critique consiste dans cette recherche. Je ne saurais admettre un instant, quand je considère l'importance de cette mission du critique, les intolérances par lesquelles on veut tout ramener à un même s}'stème, d'autant moins que rien n'est plus incapable de lois uniformes et de police régulière que l'art, — composé mystérieux d'éléments qui se puisent dans les libres instincts de la
personnalité plus que dans les généralités de la logique ordinaire et les règles de la raison proprement dite. Le génie, en dernière analyse, est la résultante de l'individu même; la double influence de la constitution physique et morale détermine, par des corrélations intimes, la nature et l'essence des œuvres qui sortiront de lui. Pour que la critique remplisse exactement ses conditions de tutelle, elle doit, par l'examen des créations qui lui sont soumises, pénétrer non seulement la volonté qui y a présidé et le degré de perfection qui se voit dans l'accomplissement de cette volonté ; elle doit encore, par la connaissance de ce qui s'y trouve et de ce qu'il y faudrait, enseigner le moyen de suppléer aux défauts du travail, analyser aussi les rapports que le sujet a de commun avec les aptitudes de celui qui l'a conçu, afin de pouvoir l'écarter de sujets semblables si sa personnalité le porte ailleurs, ou l'y maintenir si elle ne saurait trouver autrement un meilleur emploi.
Je sais bien que, comme chaque artiste, dans l'interprétation d'un sujet, apporte des principes différents, chaque critique, en le jugeant, manifestera une opinion dissemblable. Les uns, amoureux de la ligne, rejettent comme une parure grossière sous laquelle s'anéantit l'esprit les séductions de la couleur ; les autres, plus épris de l'harmonie des nuances que de la pm^eté des lignes, ne sauraient concevoir, autrement que comme le calque d'une statue ou les mornes contours d'une figure inanimée, les perfections du dessin sans l'animation que leur donne la couleur. Dans la voie où chacun s'engage, mille arguments se rencontrent à souhait pour l'appui des uns et des autres, et rien n'est plus têtu qu'un critique, la plupart s'imaginant, comme le pontife romain, jouir, dans les matières qu'ils traitent, de l'infailhbité souveraine.
J'ai parlé de la ligne et de la couleur : ce sont là, pour les résumer, les grandes querelles de la critique. Sans doute il est très difficile, avec le sentiment développé de l'une ou l'autre de ces écoles, de s'accorder sur leur valeur respective et sur le rôle que chacune d'elles joue dans l'art de la peinture. Je n'aime pas l'éclectisme, science bâtarde fondée sur des compromis, qui apprend à rogner de l'opinion individuelle les saillies qui l'empêchent de s'engrener à l'opinion contraire; mais, si je la déplore chez le créateur comme un obstacle à la franchise de ses conceptions et à l'intégrité de ses moyens d'exécution, je crois qu'elle serait de mise dans la critique, qui ne peut être l'expression d'un sentiment particulier, mais est plutôt la compréhension de tous les sentiments créateurs. Sans les conciliations de l'éclectisme, qui, du reste, n'entravent nullement la liberté des opinions personnelles, il est impossible de parler sérieusement d'art, et la critique ne sera jamais qu'un futile combat d'instincts discordants, auquel l'artiste n'aura rien à gagner. J'admire Raphaël, j'aime Rubens, et voilà qu'il m'en faut parler. Donnerai-je la préférence à mes sympathies sur mes admirations, et Rubens l'emportera-t-il sur Raphaël? Certes, je prouverai, car quelle chose ne peut se prouver en ce monde, que Rubens est, par excellence, le peintre, et qu'il est comme la source de toutes les écoles de peinture qui apparaîtront dans la suite. Mais je puis dire de Raphaël qu'il a poussé plus loin que Rubens le raffinement de l'expression et la pureté du style, quoiqu'il me soit possible de m'insurger contre cette prédominance môme en constatant que si j'un, dans le dessin, est d'un style que nul ne saurait, pas môme Rubens, surpasser dans sa manière, l'autre a tellement le style de sa peinture que nul, pas même Raphaël, ne saurait l'y
égaler. Où me conduira cette vaine recherche de la supériorité? Si, au contraire, oubliant des sympathies pour un caractère que je comprends mieux, je cherche à comprendre l'autre' afin d'y trouver aussi des sympathies, je les contemple tous deux sans aveuglement et sans parti-pris, je suis plus près de l'impartialité de la critique, et, l'analyse faite, je puis, s'il le faut, en tirer des conclusions.
Il n'y a rien qui soit détestable comme la critique sans principe et sans fond ; incapable d'un jugement qui ne se démente par un autre, elle apprécie tout au hasard, plus prompte à blâmer qu'à applaudir. C'est surtout celle-là qu'on voit, avec des grelots et des colifichets, s'étaler au bas des journaux — comme une danseuse de carnaval parée de bigarrures. Il faudrait que les croquants qui se chargent d'une telle besogne sans en rien connaître fussent passés au fouet, car quel plus misérable métier, quelle scélératesse plus impudente que d'aller, comme un assassin de bois, au coin d'un feuilleton boueux comme un carrefour, massacrer une jeune gloire, un talent qui débute, un cœur qui se révèle ?
Mais si l'on voit tant de gens parler de peinture qui n'en savent pas même épeler le nom, c'est une habitude aujourd'hui de confier à des plumivores plus ignares encore que ces sots salonniers les critiques de théâtre et de musique. Il n'est sourd qui ne se prétende juge en cette matière et qui ne le fasse croire aux autres, plus sourds que lui. Pourtant, si je considère la connexion étroite de cet art avec la science qui en est le fondement, j'estime que la critique de musique n'a de valeur qu'autant qu'elle est basée sur une science certaine. Il est aisé d'enrubaner de pompons et de fleurs une dissertation creuse et sans fondement ; il est malaisé, en un style simple et franc, de juger sans détours le fond
même des choses. La musique, pour qui n'en connaît pas les principes, est une supercherie continuelle, et la science seule permet de résister à l'exaltation que ses prestiges exercent sur les sens. C'est pourquoi j'en vois si peu qui puissent se dérober à ses séductions et faire la part de l'esprit, en même temps que celle des sens.
Encore une fois, et pour résumer les sentiments exprimés dans cet article, la critique ne saurait mériter son nom sans la connaissance approfondie des matières qu'elle juge, car cette connaissance peut seule lui donner le sang-froid qui doit présider à ses jugements et l'inaltérable amour du grand, du vrai, du beau, en dehors desquels elle n'a plus ni dignité ni raison d'être.
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Je sais d'avance comment ce livre sera reçu. Peu de gens le liront parce que peu de gens lisent ici. Parmi ceux qui le liront, les uns hausseront les épaules comme devant une chose insensée; les autres l'accueilleront d'un sourire comme le rêve d'un poète. Quelques-uns, sentant le vrai, le liront de cœur. Vraisemblablement il mourra dans le silence, à peine né. Si j'y flattais la vanité du pays, peut-être serais-je lu. Je préfère ôter les masques : la vérité me vaut plus que le succès. Tel qu'il est, ce livre est le bilan de la Belgique en 1868. On me dira que j'ai faussé les couleurs : j'ai pour excuse mes colères et mes amours. Qui aime hait : les cœurs bâtards font les sentiments mixtes. Quoique celui-là soit volontiers raillé qui parle de patrie en ce siècle, j'ai dit souvent ce nom, afin qu'on sache qu'il est des gens capables de ce ridicule. En-