CHAP. IV. LA FEMME FRESQUE
pas la porte à cette bête qui est en toi, ô homme, elle t'emporte bien loin, puisque tu oses nommer une femme ce cadavre d'autant plus dégoûtant que les vers du tombeau ne s'y sont point encore mis.
Une femme! Elle ne l'est plus, elle ne l'a jamais été. Ne donne pas à la brute façonnée aux apparences de la femme le nom que portent ta mère et ta sœur. Homme ivre, sais-tu qu'en prostituant le mot béni qui embaume la lèvre de l'époux dans les nuits des fiançailles, tu prostitues le jour qui te fit homme et vivant? Une femme ! Alors même qu'elle en aurait tout, elle n'en aurait ni le cœur ni les entrailles, où vivent la mère et l'amante ! Un bloc vil plutôt, moulé en contours féminins par une illusion fatale, hier peut-être doué des splendeurs radieuses où la nature mit son plus divin trésor, aujourd'hui marqué des empreintes obscènes que le vice laisse à la beauté flétrie.
Elles sont peinturlurées des pieds à la tête, comme des boutiques de droguistes, de placards multicolores ; elles se font des yeux avec du cobalt et des lèvres avec du carmin. Les sillons qu'elles ont au front sont mastiqués de crèmes épaisses ; elles se tracent des sourcils avec des bouchons brûlés à la chandelle ; leurs cils sont noircis au cirage; les pinceaux dont elles noircissent leurs bottines sont en même temps les outils de ce coloriage; leurs tempes sont striées de veinules bleuâtres, pointillées en pattes de mouche ou roulées en entrelacs. Pour le nez, elles l'allongent, le redressent et le raccourcissent à volonté avec des pâtes et des cires qu'elles enduisent par dessus d'huiles rosées; les narines sont faites d'un trait de carmin appliqué au rebord du bourrelet qui les compose, et d'un trait de cobalt pour marquer le creux qui en dessine le contour près des joues; les joues sont à la vérité d'une
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difficulté extrême; mais elles y réussissent avec un art parfait. Ce sont plusieurs couches posées l'une sur l'autre à la façon des empâtements par lesquels le peintre fixe ses tons. Quand elles sont à peu près sûres que la première sueur ne les fera point mollir et ruisseler le long du menton, elles y jettent la couleur définitive, qui est rose ou pourpre, avec mille dégradations savantes qui les accordent aux tatouages des tempes et aux marqueteries du nez. Pour les cheveux, elles n'en ont point, généralement, ou peu. Plantées à de rares endroits, les maigres touffes sous lesquelles blanchit leur crâne ont l'air d'un échevèlement d'orties sur un sable stérile. Mais, avec l'argent d'une nuit, elles réparent ces outrages du plaisir ou ces oublis de la nature. Cette tète quasi-pelée, oii s'emmêlait une filasse maladive, se parera de l'opulence que lui vendra le coiffeur. Les lobes dégarnis du front, demi-voilés sous les bandeaux d'une fille morte à l'hôpital, s'encadreront de courbes dentelées ; la raie qui serpentait dans les espaces dénudés de l'occiput se couvrira sur ses bords de masses crêpées ; le long des joues, flottantes en anneaux, des anglaises feront vaciller des ombres vaporeuses. Accroché à la nuque, un bourrelet soyeux, qui se masse épaissement, laissera deviner, sous les carreaux de la résille, les trésors que des ciseaux mercenaires taillèrent la veille sur le cou d'une enfant des campagnes. Et j'en parle au mieux; car les mailles du filet, recroisées sur le chignon, n'enferment pas toujours, en leur éclat d'emprunt, des splendeurs aussi réelles. Une maigre natte de cheveux ramassés de l'occiput recouvre parfois des mystères plus grossiers. C'est ainsi que ces touffes abondantes dont la masse flatte l'œil, ne lui laissent le plus souvent, quand on les décroche, que le spectacle d'un eramêlementde bourres etd'étoupes cimentées
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par des chiffons et des crins. Tout son corps est ainsi fait; comme ses cheveux, son corps est d'emprunt. Sa beauté, composée à petits coups de pinceau par une main savante qui la distribue également partout, sommeille dans les pots et les fioles du lavabo. L'éclat de ses joues, cherché de ton en ton par le vermillon et le fard, le poli de sa peau fixé par le moyen d'huiles et de graisses, les formes de son corps amplifiées ou modérées par l'artifice d'une couturière au secret, il n'est rien qui soit à elle, rien oii la rouerie malicieuse n'ait porté une main complice. Les roses et les lis, chez elle, hâtivement épanouis, ne connaissent ni les heures ni les saisons. Toujours éclos, toujours ouverts, embaumés des senteurs du patchouli et du riz , sa main les prend sur le godet où elle les broie, puis les sème en bouquets harmonisés sur ses chloroses épuisées. En vérité, ce sont des fresques riantes, aux tons frais et pimpants, et je songe, en les voyant, à cette parure du bon Adriaan Brauwer, galonnée d'or avec reflets de satin, que sa brosse enjouée peignit, un jour qu'il manquait d'habit, sur un morceau de toile écrue. Toiles écrues aussi, crevassées en maintes places, dont les veines saillantes et bouffies simulent assez les cordes d'un tissu éraillé, ces peintures vivantes, à l'image de l'habit d' Adriaan, se parent de tons ardents qui s'effacent au débotté. Hélas! quand vous croyez les tenir en vos bras, ces ombres coloriées que la lumière fait briller d'un éclat illusoire comme les figures des lanternes chinoises, la couleur fuit, l'ombre reste, toute cette magie savante des tons de la pêche et de la framboise ne laisse à vos mains et à vos joues que la poussière écaillée des pinceaux qui l'ont faite.
Que voulez-vous, du reste, qu'il leur demeure de leur corps, alors qu'elles le vendent chaque jour au hasard du
chemin? Leur chair, emportée par les baisers, s'en va aux mains des hôtes qu'elles reçoivent dans leur lit, comme dans les cloîtres la pieiTe aux genoux des moines en prière. Ne voyez-vous pas que cette gorge, mordue, mangée, lascivement rognée, n'est plus qu'une outre vidée, dont les lèvres, à force d'y boire, ont usé jusqu'aux contours? Leurs bras sont restés au cou des amants comme leur bouche, leur ventre et lem^s joues.
Je vous le dis : vous êtes volés. Vous oubliez pour de plates courtisanes le foyer, l'étude, la famille, la dignité; vous demandez à ces alcôves gueuses, où la luxure vous conduit en chancelant, des voluptés, des licences, l'éclair d'une nuit ; les sens fié\TCux veulent de la chair, des ca resses, des étreintes ; mais, à la pâle clarté d'un bougeoir expirant, est-ce de la chair, sont-ce des formes, est-ce une femme qui se montre à vos yeux? Le squelette, sous la peau délabrée, montre ses os et ses trous. Allez donc plutôt demander des plaisirs aux cadavres des cimetières !
A les voir passer, il est vrai, l'imagination s'allume. Sous la soie arrondie, le corsage montre des saillies hardies. C'est corsé, c'est étoupé, c'est ouaté, c'est calfeutré, c'est rembourré, c'est entripaillé. Malheureusement, sous ces belles soies gonflées voluptueusement sur des contours antiques, il n'y a de dressé que le bazin du corset tendu à grand écart de buse, et, pour le reste, quand il n'y a rien, cela se remplit avec des bottelées de loques et de chiffons. Le dos n'est souvent qu'un leurre en réalité; mais, à le voir en rue se dodeliner dans l'embonpoint d'un corsage qui craque, on salue l'habileté do la tailleuse qui a su combler de tels gouffres. Que la taille soit maigre à passer dans un anneau, il n'y paraît guère, et une demidouzaine de jupons, entassés sur les hanches, viennent à