CRITIQUE D AUT
Mon cher ami,
Les aperçus esthétiques, récemment publiés par toi dans le Nain Jaune et la Liberté, me semblent très-raisonnés et très-opportuns. Ce peuple des artistes, si léger, si peu réfléchi, veut être surveillé sans cesse ; sans cesse il a besoin qu'on le remette sur la grand'route de la Vérité, qu'il fuit étourdiment, et comme à plaisir, pour gaminer de toutes parts : dans le joli, l'artificiel, le convenu.
t Le convenu?... mot de convention. Ce qu'on déclare justement aujourd'hui artificiel et convenu fut — presque toujours — le vrai, le naturel à son heure. Rien d'absolu ni d'immuable dans le domaine de l'Art.
La tragédie racinienne, par exemple, a-t-elle été suffisamment traitée de genre artificiel! Et, pourtant, n'est-elle pas l'expression par excellence, la forme logique, nécessaire, réelle, du Drame à la cour de Louis XIV? En dépit des noms anciens, Ajax, Thésée, Achille, Agamemnon, qui composent la liste des personnages, Racine reste de son temps et de son milieu. Si le terme n'était pas d'invention nouvelle, et qu'on s'accordât sur la signification, j'appellerais volontiers le « divin poëte » un réaliste, à condition qu'on désigne ainsi (et ce n'est pas très-sur) l'homme de lettres ou l'artiste dont l'œuvre reproduit, dans une forme appropriée, le spectacle social qui se déroule devant lui. Le mot entendu de la sorte, dans cette acception vaste et quelque peu vague, Racine est réaliste bien plus qu'écrivain de son époque — sans excepter les poètes familiers comme La Fontaine et Molière ■ — et cela, je le répète, parce que la forme littéraire choisie par lui s'adapte mieux que toute autre à la société d'alors :
La cour étant peuplée de héros — à commencer par Louis XIV, — la tragédie, pièce à héros, devenait la forme réelle du théâtre ;
La tragédie répond admirablement aux grandes perruques;
En ce temps-là, pour être exact et vrai, le poëte devait être solennel.
Oh! je n'ignore pas quelles bassesses et même quels crimes formaient l'envers de cette grandeur, quel tissu de hontes ces broderies pompeuses ornaient
l'art dans les démocraties. 243
et cachaient! Mais l'endroit, la surface, pour être artificielle, n'en était pas moins, et Racine, en fixant ces apparences dans ses poëmes, a fait besogne, sinon de moraliste, du moins d'artiste fidèle.
J'admire les Romantiques blâmant Racine d'avoir présenté des Achille et des Thésée peu ressemblants aux originaux, d'avoir méconnu la façon de penser et de sentir propre à ces héros barbares. Il ne les restitua point, en effet, dans leur réalité morale, et par une suprême raison, qui dispense des autres, c'est qu'il ne le pouvait, et nul ne l'aurait pu. Ces Cuvier-là n'existent pas.
On a le génie, on a la patience, on étudie avec zèle les époques disparues, on exhume les moindres notes manuscrites enfouies dans les bibliothèques et les couvents, on pénètre jusqu'aux documents les plus secrets, qui permettent de faire aux événements dits historiques un encadrement pittoresque ; on arrive à savoir les maisons, l'ameublement et les repas anciens... Efforts perdus, conquêtes inutiles pour l'artiste comme pour le poëte ! Ces renseignements ne leur suffiront point à faire revivre de leur vie véritable, complète, de leur vie locale, les générations lointaines, dont ils n'étaient pas, dont ils n'ont pas ressenti les passions. L'archéologue, l'historien, le moraliste y trouveront matière à dissertations, rapports, rela-
tions et même tableaux*- intéressants; mais, encore une fois, quant à rétablir ces âmes et ces esprits dans leur entière réalité, quant à réveiller ces morts et les faire marcher devant nous, en leur conservant leur attitude rigoureusement vraie, ce qui serait le triomphe de l'Art, voilà une visée impossible!
On croit avoir ressuscité, Ton a créé tout au plus.
Racine sentait bien cette impossibilité. Son instinct l'avertissait que s'efforcer à cette restitution morale serait ambition folle et pure utopie. Aussi fit-il bravement, ouvertement, des Grecs et des Romains qui sont des seigneurs français. Nul désir d'en imposer. Voyez! il voulait si peu donner le change que, dans les représentations du temps, Achille, Ajax et ïi paraissent sur la scène avec la perruque, le chapeau à plumes et l'épée en verrou.
Sou? ces noms grecs il ne faut pas chercher d'individualités grecques; ici, Thésée, Ajax et les autres ne conservent point leur nationalité; ces noms historiques deviennent, dans la tragédie racinienne, des noms de fantaisie, comme Eraste, Valère, Alccste, dans les comédies de Molière.
Et, par là, Racine a fait preuve d'un" haute raison : nous entrevoyons, dans son œuvre, cet aveu implicite que le poëte ne peut efficacement exprimer, telle étiquette, d'ailleurs, qu'il mette sur ses personnages, que le monde où il vit, les passions auxquelles il assiste, en un mot, ses impressions directes-.