LART DANS LES DEMOCRATIES
De môme, évidemment, pour l'artiste.
N'est-ce pas le grand critique Proudhon qui disait... à peu près, car je n'ai pas le texte en mémoire :
Un artiste fait venir dans son atelier une jeune femme ou un jeune garçon, drape ce modèle à la grecque, le reproduit en marbre ou sur la toile, et s'adressa nt ensuite au public : « Voici un éphèbe, voici une courtisane athénienne. » Insensé, qui ne voit pas que les habitudes du corps moderne ne concordent pas avec le vêtement ancien ; que, malgré l'ingénieuse façon dont il aura disposé la draperie autour de son modèle, l'aisance, le mouvement naturel, la Vie ne persistera pas sous cet accoutrement inusité, et qu'en place du jeune Grec et de la belle Athénienne, il nous donnera je ne sais quels personnages de convention qui laisseront le public indifférent!
Les paysages qu'il a devant les yeux, les mœurs et les passions contemporaines, ou, pour parler bref,
remarque à propos tie Shakspeare : traités par le dramaturge du xvi*- siècle, Ajax, Diomèdc, Hector, etc., sont en quelque sorte devenus ses contemporains. Courtois avec rudesse, brutalement hospitaliers, pleins d'honneur et sans délicatesse aucune, ayant le mot cru, la plaisanterie grasse, ne sont-ils pas tout à fait dans le goût des capitaines de l'époque ? Aussi, comme ils vivent ! On le voit, en dépit des personnages anciens qu'il met en scène, Shakspeare demeure de son temps, absolument comme Racine.
ses impressions naturelles, voilà donc ce que doit traduire l'artiste, s'il veut faire œuvre vivante.
Mais la réalité, mais le vrai, dans les choses d'art, est essentiellement relatif et changeant, ses aspects se renouvellent sans cesse, et c'est ainsi (pour y insister) que le vrai devient l'artificiel et le convenu. Pour le « Beau », je confesse ignorer quelle signification ce mot peut avoir en l'époque présente. Si l'on veut dire, cependant, qu'une œuvre admirablement exécutée est quelque chose de « beau, » oh ! je conçois qu'il faut poursuivre le Beau à l'égal du Vrai, puisqu'il en est la manifestation éclatante et comme la glorification sensible !
Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, qu'il s'agisse d'une redingote ou d'une tunique, d'une robe ou d'une draperie, que le sujet soit Lais ou Lola-Montès, l'artiste (cette proposition est trop simple et nul besoin de s'y arrêter), l'artiste doit s'efforcer de rendre, avec la plus grande fidélité, le visage, l'habit, le corps et le mouvement du corps, en un mot, serrer de près la réalité, imiter la nature et la vie. Mais le secret de la Yie, il ne peut le demander qu'à la contemplation assidue des choses et des hommes contemporains.
Par où l'on voit que le Beau, comme le conçoivent les modernes, n'existe pas en dehors du Réel, n'en est que le vêtement harmonieux et irréprochable. Aussi, lorsque devant une œuvre d'art, portrait parlant, groupe de personnages offrant une image exacte de la vie sociale, paysage donnant la sensation juste et
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vive de la nature, le public s'écrie : « C'est beau'. » entendez : « C'est admirablement vrai ! »
Expression beaucoup plus raisonnable, beaucoup mieux appropriée.
On dît habituellement que « le Beau est antique. » On le dit avec raison : car le Beau, ou mieux, la représentation de la Beauté fut l'aspiration, le but constant des artistes anciens. Harmonie, pureté des lignes, grâce ou majesté de l'attitude, je ne sais quelle idéalisation du corps humain d'après l'idée plastique qu'ils s'étaient faite de la Divinité, l'apothéose de la forme, en un mot, voilà ce qu'ils poursuivirent sans cesse. De là, en ces temps de dilettantes, où les philosophes même étaient souvent des dilettantes, où l'éloquence était musicale et s'adressait à l'oreille autant qu'à l'esprit, un Art fait surtout pour le plaisir des yeux ; et, par suite, la prédominance de la sculpture et de la statuaire qui, inférieures à la peinture quand il s'agit de rendre l'expression morale du visage, la physionomie, l'emportent quand il faut rendre la beauté des formes.
Mais les temps sont changés ! L'âme artistique s'est élargie singulièrement, elle s'est ouverte toute grande à l'innombrable peuple des impressions et des sentiments, dont elle n'admettait autrefois que quelques-uns, et après avoir vérifié, pour ainsi dire, -leurs titres de noblesse.
De par l'instinct et la raison démocratiques, l'amour du Beau, naturellement exclusif, s'est effacé devant le vaste amour du Vrai. Nous ne dédaignons aucune ' des manifestations de la vie; ce qui jadis eût choqué nous intéresse et nous émeut. Il n'y a plus (grâce à l'idée, généralement adoptée, de solidarité universelle), il ne peut plus y avoir de sujet bas ou sublime, mais seulement des sujets vrais. Le paysan et l'ouvrier nous paraissent des motifs aussi nobles que François Ier ou Napoléon. Plus de héros, des hommes. Nous sommes tous égaux devant l'artiste moderne.
Aujourd'hui rien n'est laid, [artistiquement, que ce
qui est mal exécuté.
A une société démocratique, où surgissent de toutes parts, et continuellement, des sujets nouveaux qui veulent être traités et ont droit de l'être, il faut un art compréhensif — et compliqué, prêt à toutes nuances. A la multiplicité des situations et des sentiments à exprimer doit correspondre la multiplicité des moyens indispensables pour cette représentation. Or. il saute aux yeux que la sculpture, art noble naturellement et forcé de choisir, art restreint, n'y peut suffire, et que la peinture dispose de ressources autrement nombreuses.
Avec la belle prose du xvne siècle, qui s'adaptait si bien aux idées et aux sentiments généraux, Balzac n'aurait pu écrire la Comédie humaine. De même, avec la sculpture pour moyen d'expression, l'artiste moderne ne peut interpréter les sujets infiniment va-
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ries, et dont chacun comporte tant de nuances, qui le sollicitent aujourd'hui.
La peinture est donc, par excellence, Fart plastique de la société contemporaine. Aussi voit-on, au rebours de ce qui existait dans les temps anciens, que le nombre des peintres passe de beaucoup celui des sculpteurs.
Qu'un homme soit impressionné vivement, — et il ne peut l'être que parles êtres et les choses qui l'avoisinent, — qu'il ait, en outre, reçu la puissance de produire cette impression au dehors de lui-même et de nous l'imposer, je salue en lui l'artiste ou le poëte moderne, serviteur de la Vérité, qui ne dédaigne aucun sujet, interprète de la Vie, intéressante dans toutes ses manifestations par cela seul qu'elle est la Vie !
Je plaignais naguère les jeunes poètes qui, s'empressant autour de M. Leconte de Liste, s'acharnent follement à décrire la nature orientale, qui lui est familière, à lui, au milieu de laquelle il est né, mais qu'eux n'ont jamais vue et, si je puis dire, éprouvée. Croire qu'on peut communiquer des impressions qu'on n'a pas reçues d'abord, faire du paysage d'après des renseignements, quelle naïveté!
Cette naïveté, je la trouvais un peu forte, et je le dis nettement.
Là-dessus, quelques-uns me reprochèrent sous cape de conseiller l'ignorance et de vanter la barbarie, de mettre en interdit les vieux chefs-d'œuvre, de mépriser les productions du génie qui, antérieures à l'époque présente, ne la réfléchissaient pas... Accusation toute simple, du reste, et dont je ne m'étonnai point, puisqu'elle était absurde.
Ces messieurs, sans doute, ne parlaient pas sérieusement. Ils savent bien que, si l'on dénonce la vanité de leurs efforts, quand ils prétendent, après quelques lectures et sur des notes prises, décrire d'eux-mêmes l'Inde orientale et célébrer ses idoles, on les applaudira de nous traduire fidèlement les épopées de cet étrange pays, ou d'exposer en de claires dissertations, — qui n'exigent pas, comme la poésie, la sincérité, la vivacité de l'impression directe, — les mythes de ces théogonies exotiques.
Mais, encore une fois, on ne fait pas de poëmes avec des sensations et des sentiments qu'on n'a pas soimême éprouvés !
Nous devons à M. Leconte de Lisle une traduction de Théocrite, très-précise et très-savante, et nul plus que moi ne prise ce beau travail. Mais que serait-il advenu si, au lieu de se borner à traduire admirablement cet ancien, M. Leconte s'était dit : «Je vais, de
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moi-même, chanter les paysages de l'antique Sicile, — je vais faire du Théocrite?... » Il ne l'a point essayé, fort heureusement pour lui, pareil dessein étant hors de réalisation.
Eh ! quand même cela serait possible, quand même nous autres, Français et modernes, nous pourrions, à notre fantaisie, et de manière à faire illusion, nous déguiser en Virgiles ou bien en Homères, en Phidias oubien en Praxitèles, et produire des œuvres vraiment grecques ou latines, à quoi bon? Et quel besoin de refaire ce qui a été fait? A vingt imitations, et je les suppose très-habilement exécutées, de l'Apollon ou de la Yénus, je préfère une œuvre, fût-elle médiocre, qui témoigne d'une impression personnelle. Et qu'on ne s'y trompe pas! l'auteur de cette œuvre-là, en travaillant d'après nature et d'après sa nature, montre l'intelligence et se rapproche des grands artistes passés, dont les niais lui reprochent de déserter la tradition, bien plus que ceux qui disent la continuer « parce qu'ils traitent les mêmes sujets ! » Car, si ces artistes restent grands, c'est pour avoir été les échos sincères de leur individualité propre, en même temps que de l'époque et du pays où ils vécurent. Leur puissance vient de leur sincérité; c'est grâce à cette sincérité qu'il leur est donné de nous impressionner à travers les âges.
On ne saurait trop le répéter : Artiste ou poète, sois
de ton temps et de ton pays; à ce prix seulement, tu peux intéresser les autres pays et les temps futurs.
Un jour de cette année que je causais avec Gustave Courbet, dans ce modeste et glorieux atelier delà rue Hautefeuille, d'où l'on a vu sortir une peinture si franche, si puissante — et si contestée :
« Croiriez- vous, me dit l'artiste, qu'ils viennent de partir une dizaine pour la Bretagne, dans la ferme intention de nous rapporter des landes et des étangs bretons?...
— Eh bien ! interrompis-jc, quoi d'étonnant, — si vos paysagistes sont Bretons eux-mêmes?
— Aucun ne l'est ! et voici bien qui me passe : ils s'imaginent qu'ils comprendront et sentiront du premier coup des sites qu'ils n'ont pas pratiqués, qu'ils n'ont jamais vus! Mais qu'importe? ils vont quand même en Bretagne et peindront quand même la Bretagne, parce qu'ils trouvent la Bretagne plus pittoresque que les autres provinces ! ! ! »
Et Courbet partit de ce rire large et sonore qui fait trembler dans leurs vieux châssis les vitres des Académies.
« Le Breton Auguste Brizeux, reprit-il, décrit la Bretagne dans ses poëmes, et c'est tout naturel. Mais vous figurez-vous le Parisien Banville se mêlant d'écrire Marie ou Primel et Nota?
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« Ah! les imbéciles! ils n'ont donc pas un coin do pays à eux! ils ne sont donc nés nulle part ! » Boutade pleine de justesse.
Non, il n'existe pas de chose plus poétique ou plus pittoresque qu'une autre. La poésie, le pittoresque sont partout, il ne s'agit que de les voir.
On accuse les Réalistes de supprimer là poésie, ils font tout le contraire : ils Y universalisent, si l'on peut dire, ils proclament que tous les sujets dépendent et relèvent d'elle, montrant ainsi la parfaite connaissance de ce que doit être l'Art dans les sociétés démocratiques.
Faut-il donc interner l'artiste dans la province natale et permettre seulement à son regard les horizons familiers à son enfance ? Je ne dis pas cela. Voyager, voir des paysages lointains et des mœurs nouvelles, est utile à l'artiste : non pas que je croie (à moins d'une pratique prolongée, d'une assimilation obtenue par un long séjour et comme une naturalisation insensible) qu'il puisse nous rapporter de ces pa}rs une représentation profondément, intimement exacte, où transparaîtront, pour ainsi dire, l'âme du paysage et le génie des mœurs; — mais les voyages feront l'éducation de son œil et de son esprit. Ils le forceront, à
son insu, de comparer ces spectacles nouveaux avec la province maternelle qui, par cette comparaison, se distinguera mieux désormais, lui apparaîtra avec son caractère propre, tranché, son originalité. Et c'est ainsi que de la montagne ou de la vallée natale — dont il avait déjà le sentiment — il acquerra V intelligence.
Artiste, voyage à l'étranger, 'pour mieux voir ton pays.
Je déplorais, en commençant, mon cher Castagnary, la frivolité d'esprit que montrent la plupart de nos artistes; je disais avec quelle facilité étourdie ils se laissent prendre aux sujets artificiels et de convention.
Cependant, de loin en loin, espacés parmi ce peuple léger, on aperçoit quelques groupes plus virils et plus sérieux qui, comprenant enfin à quelles conditions une œuvre peut être déclarée vraie désormais, c'est-à-dire belle, se vouent à la représentation de la vie moderne, nous donnent leurs impressions naturelles.
Ces artistes, qu'un des premiers tu saluas de ta plume fraternelle, tout ami de l'avenir leur doit son applaudissement : d'autant qu'ils n'ont point à compter sur les récompenses officielles. Académies et gouvernements leur préféreront toujours les inféodés de la convention, d'abord parce que ces derniers sont
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nativement des esprits dociles et disciplinés, des sortes d'esclaves intellectuels, et puis pour d'autres raisons que je sais bien, mais que je ne dirai pas.
Qu'importent, après tout, les croix et les médailles? Je ne gémis point qu'elles ne soient pas distribuées à nos amis. Au contraire! L'artiste et le poëte, résolus à traduire fidèlement leur époque, doivent garder jalousement leur pleine liberté. Que nulle raison de convenance ou de reconnaissance n'altère jamais l'expression de la pensée. Que cette pensée demeure comme une vierge farouche ; qu'elle refuse toutes les jolies distinctions dont voudraient la parer les enjôleurs du Pouvoir; qu'elle ne doive rien, même au gouvernement préféré : ainsi, elle conservera toujours son franc-parler et pourra, sans embarras, dire leurs vérités à ceux qu'elle aime comme à ceux qu'elle abhorre ; ainsi, elle ne courra pas risque de s'amoindrir !
...Et d'ailleurs, toute considération morale écartée , quel plaisir d'orgueil une décoration peut-elle donner à l'homme qui a déjà le « Nom » ?
15 septembre 18GG.
J'ai toujours pensé qu'il faut écrire la préface de ce qu'on... a fait, non de ce qu'on fera ; les auteurs, qui composent l'avant-propos en dernier lieu, et seulement le corps de l'ouvrage terminé, me paraissent k-s plus sages et les plus raisonnables, car ils évitent ainsi Lien des mécomptes à leurs lecteurs comme à euxmêmes.
Et ce n'est certes pas l'exemple de M. Sylvestre de Sacy, lequel vient de publier une préface, pleine de promesses, aux rapports de MM. Féval, Gautier et Thierry, sur le progrès des lettres^, rapports qui ne tiennent et ne contiennent rien du tout; ce n'est pas cet exemple qui me donnera tort. Jamais préface ne mentit davantage; jamais, aussi, préface ne dit si peu
1. Rapport sur le Progrès des lettres, rédigé, sur l'ordre de M. le ministre de l'instruction publique, par MM. Sylvestre de Sacy, Paul Féval, Théophile Gautier et Edouard Thierry.
en tant de mots. Ah! le pauvre régal! Et quelle abondance de privations l'austère janséniste inflige au lecteur! Il lui refuse jusqu'au plus maigre aperçu.
C'est un véritable désert que ces 42 pages, format de Revue. Et pas même le mirage d'une idée ! Pas l'ombre d'une image où se reposer l'esprit, fatigué par ce vide et ce néant ! On périrait de tristesse dans cette préface, s'il n'y avait quelque drôlerie à voir le fervent Galeb de Pascal devenu le parrain de l'auteur des Mystères de Londres et le répondant du poëte qui chanta l'hermaphrodite Maupin.
Ce rôle bouffon, assurément M. de Sacy ne l'ambitionnait pas, il Fa subi, et nul doute que le vieil homme n'ait soupiré profondément quand l'homme nouveau, le sénateur, le beau-père de M. Baudriliart. lui a signifié de patronner Paul Péval et Théophile Gautier. Hélas! le moyen de refuser? Aussi n'auronsnous pas la cruauté de blâmer cette docilité aux circonstances, ces courtisanes qui se moquent si lestement des principes et des caractères, et débauchent en riant les plus respectés et les plus vénérables!
M. de Sacy est assez malheureux, ne lui reprochons rien, pas même d'avoir essayé la justification de M. Ponson du Terrail et autres romanciers à la lieue, en donnant cette belle et très-littéraire raison, qu'après tout il faut payer son terme et se nourrir, soi et les siens : « Hasardez donc un mot dur, sévère, une boutade injuste peut-être, contre un talent qui n'a pas le bonheur de vous plaire, mais qui est le champ dont la moisson fait vivre un galant homme et sa famille ! »
Ainsi parle cet aristarque, assermenté près les bureaux de bienfaisance.
Que devient la critique, combinée avec l'amour du prochain? M. de Sacy ne s'en embarrasse pas : le tout est d'avoir bon cœur.
Plus loin, M. de Sacy tue d'un mot la libre recherche et le progrès, au nom de l'ordre, comme il tuait tout à l'heure la critique littéraire au nom de la charité : « Pour établir ce que l'on croit une vérité, vérité de pure théorie souvent ou du moins toujours contestable, faut-il s'exposer à ébranler d'autres vérités, qui sont le fondement même de l'ordre public et de la vie sociale? » C'est net et décisif, n'est-ce pas? Et que dites-vous de cette glorification implicite de l'Index et de l'Inquisition, adressée à M. Duruy et acceptée par Son Excellence démocratique et libérale?
Il n'y a pas là, du reste, de quoi se fâcher. Laissons en paix ce janséniste appointé, qui veut faire son salut dans l'autre monde et assurer sa situation en celui-ci. Que font ces débiles attaques ? Les satisfaits de tous les temps ont toujours parlé de la sorte, on connaît cette vieille chanson, et, reprise par cette voix chevrotante, elle ne sera pas même entendue de MM. Littré, Vacherot, Quinet; elle ne les distraira pas une minute de leur affreuse conspiration contre la routine et le mensonge sacro-saints.
Après une telle déclaration, n'est-il pas comique au suprême degré que M. de Sacy s'écrie avec l'enthousiasme d'un Prudhomme inspiré : « Une ère nouvelle commence ! Je suis de ceux qui ont foi en l'avenir ! »
L'avenir? Eh! lequel, brave homme? Expliquez-vous, car je vous crois de force à poursuivre le progrès par l'immobilité. Mais M. de Sacy ne s'explique pas.
Ici je m'arrête. A quoi bon insister? Cette préface, je le répète, est la pauvreté même. Indigence absolue de style et d'idées. Nulle part on ne retrouve le Sacy, tout à la fois charmant et sévère , du journal des Débats, qui, naguère encore, écrivait si parfaitement sur ses chers livres de la grande époque, et dont le style un peu faible, un peu pâle, trop dépouillé peutêtre, avait pourtant un bouquet si fin et bien particulier.
Au lieu de ce délicat, au lieu de cet émigré dans le passé littéraire, nous n'avons plus qu'un louangeur du présent , exécutant des préfaces sur commande, pour le compte d'un ministre content de peu.
Une des plus étranges idées certainement qui aient jamais traversé le cerveau de M. Duruy, a été l'idée — réalisée aujourd'hui — de confier à M. Paul Féval un travail critique.
Paul Féval, improvisateur de romans, machinistené, mêle ses personnages, accumule les faits, enchevêtre les situations, en dépit du sens commun, je
2b J NOS GENS DE LETTRES.
l'avoue, mais avec une dextérité surprenante et de sorte à intéresser vivement ses lecteurs.
Il étonne, il effraye, — il amuse même, ce qui est plus difficile, — il charme quelquefois, ce qui est supérieur; cela, au jour le jour, au hasard de la plume, suivant que ça vient ou ne vient pas. Être exécrable ou bon lui coûte même peine. La logique dans les caractères , la suite dans la vraisemblance, dans les situations, ne le préoccupent guère, on le voit, et, qui sait? si elles le préoccupaient, la surprise du lecteur n'en serait-elle pas amoindrie? Puis le temps lui manque! il a tant à produire et à livrer!... Et voilà pourquoi M. Duruv, persuadé que les pommiers portent des abricots et qu'il faut demander un travail tout de jugement, de goût et de réflexion à qui fait profession de s'en passer, a chargé M. Péval d'écrire une étude sur le roman contemporain.
Il fallait un critique, ou prit* un romancier!
M. Féval pouvait échapper spirituellement à l'invitation ministérielle, tout en }T répondant; il n'avait qu'à raconter avec légèreté, au courant de la plume, comment se cuisine un roman en 1868, et à nous exposer les trente-six manières de tendre un piège à l'émotion du gros public. Gomme il a de la bonne humeur et même quelque humour, la chose eût été piquante.
Malheureusement, M. Féval a pris sa besogne au sérieux.
Nous le voyons, au début, la tête entre ses mains, se tourmentant à définir le roman et son objet.
Qu'est-ce que le roman? Quel but poursuit-il? Abîme! mystère! Enfin, M. Féval trouve ceci : « Narratur ad probandum, le roman est fait pour prouver. » Cette définition, venant de M. Féval, ne vautelle pas, comme imprévu, la péroraison de M. de Sacy : « Une ère nouvelle commence, je suis de ceux qui ont foi en l'avenir? »
Mais que doit prouver le roman? Là commence l'embarras du critique improvisé — et il ne finit pas. En tête-à-tête avec ses trois mots latins, M. Féval cherche vainement à les faire parler, ils ne répondent point, rien ne sort de ce tête-à-tête laborieux qui a dû le fatiguer horriblement. Aussi de quel entrain, de quel air délivré ( après quelques banalités sur W. Scott, Nodier, Balzac, et sans daigner exposer sous quelles influences diverses et successives sont nés le roman historique, le roman sentimental, le roman social, le roman physiologique, etc.), de quel entrain il court à l'énumération des romanciers, ses confrères !
Le beau dénombrement !
M. de Sacy, homme de retraite et d'étude, peu au courant de nos gens de lettres, n'avait, dans sa préface, mentionné auteur qui vive : « Nous sommes, dit-il avec un grain de malice (le seul grain que puisse becqueter dans cette p réface le lecteur affamé), nous sommes dans un temps où il ne faut nommer personne, si l'on ne veut pas nommer tout le monde... »
Et plus loin : « ... Des noms propres éclaireraient tout ceci, je le sens. Le lecteur prendra la peine de les chercher, s'il le veut bien. Mieux vaut lui laisser ce petit embarras que de se briser soi-même sur Técueil. »
M. Paul Féval, lui, qui connaît toute la multitude littéraire et qui, ne pouvant être un critique, veut être au moins un bon camarade, nous fait assister à un défilé de romanciers, tel qu'on n'a jamais vu le pareil : Dénombrement fort loin d'être complet, d'ailleurs, malgré les deux cents auteurs nommés, et qui pouvait l'être, limité à vingt-cinq ou trente écrivains... Mais il aurait fallu choisir, et choisir, c'est faire besogne de critique, une besogne que M. Féval ignore absolument.
Presque personne, parmi cette foule de romanciers, n'est, je ne dis pas traité, mais indiqué seulement. Autour de chaque nom à peine une phrase insignifiante, qui ne s'ajuste pas mieux à celui-ci qu'à cet autre, un encadrement uniforme à toutes les figures; quelquefois, rien qu'une épithète, et vague, générale, qui ne précise pas. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans le cas de M. Féval, c'est la façon dont il apparente les talents et dont il les groupe. Lisez plutôt :
« Paul de Molènes, le dernier soldat , cerveau bridé aux éclairs du glaive, passa également parmi nous, physionomie tranchée (par le glaive?) et digne du souvenir... » Savez-vous ce qui « place auprès de lui le témoin des Trente-deux duels de Jean Gigon, A. Gandon, qui voyait du côté gai la comédie mili-
taire, » le savez-vous? Je vous le donne en mille! « C'est la fraternité de l'uniforme. »
Voilà, ou je me trompe fort, une admirable et toute nouvelle méthode de déterminer les affinités littéraires.
Je veux prélever, de ci de là, encore quelques lignes, qui vous renseigneront suffisamment sur la pénétration critique de M. Féval et sa manière d'entendre la caractéristique des talents. « Citons, sans leur donner tous les éloges qui leur sont dus, Victor Cherbulliez, Ernest Serret, Paul Perret, Maxime du Camp (quel groupement harmonieux!), dont les livres apportent au lecteur un sérieux profit... Robert Hait, dont le premier pas, la Cure du docteur Pontalais , est déjà plus qu'une riche promesse... Jules Noriac, le ciiANTRE mordant et fin de la Bêtise humaine... Élie Berthet, trésor inépuisable d'intérêt, bonne et loyale plume, etc., etc. » On voit à quel critique vif et net, trouvant tout de suite le mot décisif, l'expression qui frappe une personnalité, M. Duruy s'est adressé pour faire connaître au monde les romanciers français.
Une dernière citation. Elle concerne Erckmann- Chatrian, le seul, dans cette grande revue des auteurs, le seul réprimandé par l'inspecteur Féval, si coulant d'ordinaire et qui vante Léon Beauvallet , Albert Blanquet et Timothée Trimm pour leur belle prestance littéraire: « On a reproché à Erckmann-Chatrian de faire toujours le même livre. Il est certain que l'écritoire de ce partisan de la paix (n'y a-t-il pas une nuance de mépris dans ce : partisan de la paix?)
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contient une encre couleur de sang qui donne à toutes choses un aspect de carnage. C'est le danger de monter en cuaire. » Je ne veux pas critiquer cette langue; j'avertis seulement M. Féval que son appréciation, « ce qui donne à toutes choses un aspect de carnage,» fera sourire les plus humbles et les plus simples lecteurs, je ne dis pas de Y Ami Fritz, du Docteur Mathêus et des Contes des bords du Rhin, mais des romans militaires d'Erckmann-Chatrian.
Si M. Féval se montre dur pour Erckmann-Chatrian, il est impitoyable à Jules de la Madelène et à Ferdinand Fabre : il ne les nomme pas! Cela est incroyable, et cela est; non, pas un mot sur la Madelène, observateur si fin et si poétique; toujours réel sans cesser d'être exquis; écrivain coloré, mais léger, souple, français, comme s'il n'était pas coloriste; paysagiste original, ce qui n'est pas un petit don en une époque où tout le monde décrit de la même manière ; pour tout dire, l'auteur de ce chef-d'œuvre : le Marquis des Saffras. Pas un mot non plus sur Ferdinand Fabre, si pittoresque et si riche dans sa peinture des Cévennes, romancier dramatique et passionné, faisant jaillir le pathétique des situations les plus naturelles par les moyens les plus naïfs ; Fabre qui, par les Courbezon et le Chevrier — en deux bonds! — s'est enlevé à la hauteur des maîtres, et que M. Féval aurait salué, sans doute, s'il avait le temps de lire, avec le respect dû aux fiers talents, qui vivent pour les lettres avant de s'inquiéter de vivre par elles!
Assez sur ce Rapport. Je suis lassé par tant d'insignifiance; je n'ai pas la force, en quittant M. Féval, de suivre dans leurs énumérations complaisantes MM. Gautier, chargé de la poésie, et Thierry, chargé du théâtre, qui, pour écrire l'un et l'autre (cela va sans dire) d'un style très-supérieur à celui de M. Féval, n'ont émis aucun aperçu nouveau. Banalités des banalités, tout n'est que banalités! Je me borne à constater la satisfaction sans mélange de ces messieurs, qui ne dissimulent point leur fierté en contemplant le théâtre et la poésie de l'an 1868. « C'est toujours , s'écrie avec enthousiasme M. Edouard Thierry, c'est toujours une magnifique armée que la famille des auteurs qui écrivent pour le théâtre ! »
Brigadier, vous avez raisc-n.
Ah! les bons et consciencieux critiques! Et que M. de Sacy avait raison de les présenter au ministre en ces termes flatteurs : « En lisant leurs rapports, vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, qu'ils ont dignement répondu à votre appel et noblement servi cette cause des lettres, dont vous avez voulu qu'ils fussent les représentants et les organes en cette occasion solen nelle! »
Il ne faut pas, d'ailleurs, s'étonner outre mesure de la faiblesse et de l'insignifiance de ce rapport. Rédigé par des écrivains d'attache officielle, sous les ordres d'un personnage officiel, on ne devait pas s'attendre à ce qu'il approfondit le sujet, à ce qu'il fit rendre aux questions offertes l'enseignement qu'elles contiennent. Cette tâche, les esprits libres seuls la peuvent remplir. Tout écrivain officiel est obligé à la superûcialité; la recherche des causes, le pourquoi de l'aplatissement intellectuel, lui sont naturellement interdits : autrement, il courrait le risque d'impertinence envers d'augustes patrons, et l'on ne composerait pas son travail à l'imprimerie impériale. On doit convenir cependant que le présent rapport est d'une pauvreté dont on n'avait pas encore l'idée : les cantates du 15 août elles-mêmes renferment plus de beautés.
Dans ce rapport, il n'est pas soufflé mot de l'histoire ni de la philosophie. Elles seront l'objet, dit M. de Sacy au courant de sa préface, de travaux particuliers et subséquents. Nous verrons, mais je plains d'avance les rapporteurs. Comment louer Michelet, Quinet, Littré, Yacherot, P. Lanfrey, lesquels n'ont rien d'agréable, — et, d'un autre côté, comment leur dénier toute valeur?
Si les rapporteurs m'en veulent croire, ils les passeront tout bonnement sous silence, — sintsicut non essent! — leur rapportn'en sera que plus irréprochablement officiel; et, du reste, bien des gens, appartenant aux plus hautes classes, ne s'apercevront pas de l'oubli. Ne raconte-t-on pas, en effet, cette anecdote? M. Sainte-Beuve, en visite, il n'y a pas fort longtemps, dans un château princier des environs de Paris , fut prié, après boire, de réciter quelques poésies. Il dit le Napoléon II de V. Hugo et une des Nuits d'Alfred de Musset. Il avait fini, on applaudissait, quand tout à coup : « de qui est-ce? » demandèrent à la fois, avec une naïveté souveraine, la châtelaine et le châtelain.
Il n'est donc pas indispensable de mentionner M. Michelet et M. Littré dans une étude officielle sur l'histoire et la philosophie contemporaines. Les personnes, à l'usage desquelles sont écrites ces sortes de choses, n'y regardent pas de si près. Quant au reste, au vulgus libéral et lettré, il ne vous demande pas de l'instruire, messieurs les rapporteurs, il lui suffit que vous le fassiez rire un peu !
12 mai 18G8.