‹ Nos gens de lettresChapitre 19 sur 31 · A M. FRÉDÉRIC MISTRAL · texte numérisé non relu

A M. FRÉDÉRIC MISTRAL

C'est du Périgord, mon ami, que je vous écris cet article.

Depuis que les Barbares ont rasé la pépinière du Luxembourg où, mai revenu, linots, chardonnerets, pinsons et rossignols donnaient de si jolis concerts gratuits aux pauvres gens, où les rosiers, gros comme des arbres, figuraient des bouquets monstrueux, où les poiriers et les pêchers s'épandaient en gais espaliers, où toutes les allées faisaient berceau sur les promeneurs; depuis qu'une spéculation sauvage a détruit ce coin de nature original, unique dans la ville, nous confisquant ainsi l'ombre, la fraîcheur et les parfums accoutumés ; depuis cette époque maudite, je ne vois plus de printemps à Paris ; il a été supprimé par arrêté préfectoral !

Aussi, à peine m'a-t-on signalé, du Périgord, la première verdure, que je pars en toute hâte. Oui, sitôt que les feuilles commencent de pointer hors du bourgeon aux marronniers qui forment l'avenue, et que les trois polo nias, dont les hautes branches se mêlent aux tuiles du pavillon crénelé, se garnissent de leurs clochettes violet-pâle, je me sauve au pays natal.

Ah ! qu'il fait doux vivre ici î Sans dédaigner votre Provence, mon cher Mistral, cette contrée du Périgord, voyez-vous, est bien la plus plaisante de France. Pourquoi? Je ne saurais le dire, « cela ne se prouve pas ; » mais vous me mépriseriez, vous qui aimez tant votre pays, si je ne préférais le mien.

La chambre d'où je vous écris est une grande pièce à quatre fenêtres, deux au levant, deux au couchant, sans cesse ouvertes toutes les quatre, car je veux laisser pénétrer à son aise la bonne nature et ses bruits paisibles; même à la maison, je veux me sentir en plein air, en pleine campagne. On n'a qu'à lever la tète : à gauche, voici les prés (serrés, nourris, grainants déjà, l'on fera la première coupe dans huit jours) dont la nappe s'étend au vaste, traversée par la petite rivière de Nizonne, un ruisselet, un filet d'eau tout frétillant de brochets et d'assaies, qui s'en va lentement, là-bas, vers les pelées bleuâtres où courent les courlis qui font turrlui! turrlui !

Si je regarde à droite, je vois la grande cour, avec son tilleul au milieu, retentissant du piaillement des passereaux. Par moments, ils s'abattent en troupe, et vite escroquent les grains d'orge ou d'avoine, sous le

bec des poules et des coqs. Alors, poules et coqs de se fâcher à grande voix ! Et les bandits s'enlèvent en l'air, pour refondre deux minutes après, car celte colère solennelle ne leur fait pas longue peur. — Au delà du portail à claire-voie, des prairies, encore des

prairies puis, les taillis de chênes qui, tardifs,

comme c'est leur habitude, ont, sous le coup de fouet du soleil, en l'espace d'une semaine, rattrapé les châtaigniers. Là, roucoulent les tourterelles cendrées à collier noir, et les geais jacassent en sautant d'une branche à l'autre.

Dans l'allée des vieux charmes, contemporains de Louis XIV, dite aussi l'allée aux fontaines, j'entends siffler les merles ; et, tout au bout, du bois obscur et fourré, fait d'arbres de tout feuillage et de toute essence, que nous appelons notre « bois sacré, » arrivent jusqu'à moi tantôt le chant clair du loriot, un excellent joueur de flageolet, tantôt la note ironique du coucou, cet insouciant qui ne se bâtit pas de nid et pond cyniquement chez le verdier ou le rouge-gorge, donnant ses œufs à couver aux ailes étrangères.

Ces bruits ne troublent point le travail, — ils Taccompagnent...

De temps à autre, une hirondelle entre vivement dans la chambre et, après quelques crochets, se pose en criant sur une tringle de rideau. Alors, de peur de l'effaroucher, je m'interromps, j'arrête ma plume dont le grincement mettrait en fuite la visiteuse, jusqu'à ce qu'elle s'envole dans la lumière à la chasse d'insectes invisibles.

lô.

Voilà ma retraite.

J'y vis heureux, mon ami, pendant les jours de printemps et d'été, n'admettant rien d'artificiel et qui pourrait rompre cette union avec la chère nature. Foin des romanciers dépravés ! Arrière cette littérature à la mode de Lesbos, qui provoque les imaginations éreintées à contempler les parties secrètes de l'âme contemporaine ! M. Feydeau et ses pareils gâteraient ma joie : je ne veux pas de leurs personnages sous mes arbres, — je ne sais pas ce qu'ils y feraient ! — puis, je les retrouverai bien assez tôt à Paris.

Les seuls écrivains que je reçoive ici dans mon intimité, les seuls invités, les seuls bien venus, ce sont les talents sains et frais, et, entre tous, ceux qui, mêlant la nature à leur récit, disent les sites de leur province et célèbrent le paysage natal avec l'amour dont je chéris le mien. Tels : vous, d'abord, mon cher et grand Mistral, vous, Fauteur de Calendal et de Mireille, qui comptent parmi mes livres de chevet ; ensuite, la Madelène, de Vaucluse (vous avez lu son Marquis des Saffras?), dont je saluais l'autre jour, à cette place, la charmante mémoire ; Hippolyte Babou qui, dans les Païens innocents, a peint avec tant de grâce et de légèreté, et d'un coloris si vif, la Vallée

de Diane et le Pays de Minerve en Languedoc, et qui nous a raconté si bien les mœurs adorables de ces rustiques de là-bas, poëtes sans le savoir; Eugène Ducom, au style âpre et rude comme l'Armagnac, que nous décrivent ses Nouvelles Gasconnes; Jérôme Bujeaud, qui fit Jacquet- Jacques, Jérôme Bujeaud, plus souriant, lui, plus idyllique (sans cesser d'être réel), car il est né dans l'heureuse Saintonge, sur la rive de cette Charente bordée de manoirs bourgeois et de papeteries aimables, qui n'ont rien du sombre et de l'enfumé des usines... Qui nommer encore? Bien d'autres, sans doute. Mais il faut se borner, et j'arrive tout de suite à Ferdinand Fabre, un maître comme vous, mon cher Mistral, et dont les descriptions vont de pair avec celles de Mireille et de Calendal.

Ainsi que les romanciers cités avec lui, Ferdinand Fabre a peint la province maternelle, il s'est restreint aux Cévennes natales, obéissant au conseil profond de Barbey d'Aurevilly, qui écrivait naguère à son ami Trébutien : « Plantons-nous hardiment, comme des Termes, sur la porte du pays dont nous sommes, et n'en bougeons plus! » Conseil profond, en effet, qui contient dans sa brièveté toute une poétique et que

.es artistes, aussi bien que les littérateurs, devraient mettre à profit. Le pays où l'on est né, où Ton a grandi, où les ancêtres ont vécu, où, petit enfant, on s'en allait tendre les glu aux au bord des mares claires fréquentées par les linots et les chardonnerets; les bois et les landes que, jeune homme, on a courus tant de fois, guêtres au mollet, carnassière au flanc et fusil sur l'épaule, le paysage familier enfin qui vous a pénétré insensiblement et à votre insu, voilà ce qu'il faut décrire, car voilà seulement ce que vous décrirez avec force et vérité, de façon à impressionner le lecteur. C'est qu'il fait partie de nous, pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le donnant nous nous donnons nous-mêmes. Il vit, et, partant, il émeut.

L'écrivain aura beau disposer d'une langue savante et connaître à fond les secrets de la description : je le défie de me toucher par la représentation d'un pays traversé en touriste, vu par une portière de voiture et comme à la volée. La Nature n'a pas de ces facilités de courtisane et ne se laisse pas aller ainsi au premier passant venu.

Donc, Fabre nous conduit dans ses Cévennes, où plutôt il nous y met, il nous y jette d'autorité, d'un coup ! De par lui, et dès le début, nous voilà Cévenols. Nous gravissons réellement, en sa compagnie, les monts Garrigues et le plateau duLarzac, comme avec G. Sand nous parcourons les forêts profondes du Bourbonnais; comme, avec l'auteur de l'Ensorcelée, nous nous enfonçons, pleins de terreur, dans les

landes infinies du Gottentin ; comme avec vous, mon ami, nous haletons sous le terrible soleil, à travers ce Sahara provençal que l'on nomme la Grau. Et de quel style solide et riche, abondant en images neuves, originales, toujours sûres et admirablement appropriées, qui impriment à jamais le spectacle des choses dans la mémoire, le poëte du Chevrier rend le paysage ! Je ne sache pas de manière plus large, plus magnifique et plus précise à la fois.

J'ai dit « le poëte, » non sans intention. Ferdinand Fabre,en effet, a, du poëte, l'enthousiasme et l'amour. On le sent tressaillir de tout son être devant la montagne : il se livre de toutes ses forces à la nature, car il sait bien que se donner, c'est encore le meilleur et le plus rapide moyen de conquérir ; — et, en maître, en véritable maître, il prend possession du paysage.

Je viens d'indiquer la puissance descriptive de Ferdinand Fabre. Prochainement, je parlerai du romancier proprement dit, et vous verrez alors, mon cher Mistral, de quelle fîère plume écrit cet observateur des mœurs cévenoles. Ses paysans valent ses paysages. Les ardentes passions, le rude caractère des montagnards sont reproduits, dans les Courbezon et le Chevrier, avec une vigueur et un relief peu communs, je vous assure.

Et quoi de plus intéressant, pour le penseur comme pour l'artiste, que cette forte race rustique qui, dans cette époque d'énervement universel, garde le trésor de l'énergie française et n'en a rien dépensé encore ? Ce dernier membre de phrase ne renferme pas un re-

proche; il formule bien plutôt une espérance, car, j'en suis de plus en plus convaincu, les destinées du pays seront faites par les travailleurs. En eux m'apparaissent les fondateurs de la liberté française.

« Autrefois, nos consuls faisaient tête à l'arme blanche, et, quand ils savaient le droit dedans, ils laissaient le roi dehors! » vous êtes-vous écrié naguère, mon cher Mistral, avec une mélancolie héroïque... Songez au passé, mon ami, mais n'y songez plus que pour préparer l'avenir, vous qui avez une âme de citoyen et que les paysans de Provence écoutent avec admiration.

iuiD 1868.

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