A S. E. M. DURUY, MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Monsieur le ministre,
Plus j'y songe, et plus le Rapport sur le progrès des Lettres, dont j'ai relevé les beautés officielles dans un article récent, provoque, à mon avis, une enquête contradictoire, un rapport supplémentaire.
Ce nouveau rapport, nous l'appellerons, s'il vous plait, rapport, non sur le progrès, mais sur l'état des lettres françaises en 1868. Et comme vous ne me l'avez point commandé, que je n'ai ni le devoir ni le désir d'agréer quand même à Votre Excellence, il y a des chances pour que, malgré ma profonde infériorité d'écrivain, j'évite l'insignifiance hors ligne qui distingue les rapports de MM. de Sacy, Th. Gautier, Paul Péval et Thierry.
Avantage immense, n'avoir pas reçu de mission !
Bonheur inappréciable, être un critique « sans mandat! »
Ce que j'aime et prise avant tout daus la profession de critique, c'est qu'elle ne va pas sans une entière indépendance, c'est que, pour l'exercer avec quelque honneur pour soi-même et quelque profit pour le public, il ne faut rien céder de cette liberté soupçonneuse et farouche qui ne souffre aucune avance, même la plus discrète et d'apparence désintéressée. Tout Mécène est odieux à une critique un peu fière, elle ne dislingue pas entre le patron et le tyran. Elle tient les politesses pour des affronts, et si vous la flattez, si vous vous montrez obséquieux, elle se dit tout de suite que vous voulez faire d'elle une servante.
Je la trouve raisonnable de penser ainsi.
Voué à la conquête de la vérité, que le critique reste libre de tous ces liens : les convenances, les complaisances, les compromis. Car être libre, c'est pouvoir être juste, c'est pouvoir être vrai.
Mais venons à notre sujet.
Dans le cas présent, monsieur le ministre, exposer sincèrement la situation de la littérature française en 1868, puis, cela fait, rechercher sans faiblesse et d'un esprit indépendant les causes qui ont créé cette situation, dire enfin avec toute franchise celles qu'on aura trouvées, voilà, n'est-ce pas, le devoir de l'écrivain ? Devoir très-net, très-défini, vous le voyez.
Ce tableau des lettres sous le second empire, j'ai montré, dans le précédent article, de quel pinceau
MM. de Saey, Féval et leurs collaborateurs l'avaient exécuté, et n'ai point caché mon sentiment sur leur manière critique ; — quant au pourquoi de la situation littéraire, ils l'ont complètement négligé, vous le savez, ou, plutôt, esquivé. Il serait, d'ailleurs, injuste de le leur reprocher. Critiques en mission, ils ne pouvaient décemment agir d'autre sorte ; honorés et accablés, en même temps, de la confiance ministérielle, ils étaient tenus à une circonspection sévère, à des oublis même tout naturels, sous peine de paraître ingrats ou, tout au moins, de manquer aux convenances.
Moi, je n'ai pas d'obligations semblables, ce dont je suis fort aise.
11 ne fait doute pour personne, monsieur le ministre, que dans un pays de suffrage universel, chez une nation où l'égalité politique est inscrite au frontispice de la loi, où tout le monde est vraiment citoyen, il y a nécessité pour le plus humble de s'instruire et de savoir; les institutions l'ordonnent implicitement. Par la force des choses, les lecteurs doivent se multiplier avec une grande rapidité; et, partant, la littérature prend une importance sociale qu'elle n'avait pas et ne pouvait avoir sous le régime du cens et du privilège. Et cette
influence de la littérature, elle est d'autant plus vive et facile que l'éveil intellectuel du peuple est plus récent, que ce peuple lui est livré sans défense.
Eh bien! monsieur le ministre, de quoi nourrit-on présentement l'imagination populaire ? Quelles lectures sont offertes au peuple, qui est tout aujourd'hui, qui tient dans ses mains les destinées de la France, et à quels spectacles est-il convié?
Nous Talions examiner.
Le livre, vous ne l'ignorez p as, agonise à cette heure, et le journal est en train de l'achever. Les libraires au détail ne vendent plus rien ; les éditeurs désespérés attendent vainement, sur le pas de leur porte, les commissionnaires de la province, et ne voient venir que la faillite Les kiosques triomphent ! Cette victoire du journal sur le livre, je n'en veux pas aujourd'hui chercher les raisons, ni montrer les conséquences, j'y viendrai dans un temps prochain, je me borne à l'enregistrer. Donc, les feuilles dites littéraires, non contentes de couvrir d'un coup de filet toute la foule des lecteurs nouvellement éclos, ont pris aux livres les trois quarts des lecteurs anciens. Le débit de ces journaux est incroyable, inouï, prodigieux, on peut dire qu'ils ont maintenant la France entière in manu, ils sont les maîtres et seigneurs de la nation ; ils l'ont réduite, à la lettre, en servage intellectuel.
On se rappelle l'extraordinaire succès du forçat Rocambole, dont la fière et belle figure domine la littérature contemporaine. Il fut, ce d'Artagnan du ba-
gne, il fut, pendant des années, la coqueluche, la folie de ce temps, et beaucoup de Françaises encore ne pensent pas à lui sans attendrissement et sans larmes.
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps !
Il ne fallait rien moins que l'odeur de crime, dégagée par le héros moderne, pour faire titiller délicieusement les narines de notre époque énervée, aux sens émoussés, vivante à peine, et qui ne tressaillait plus guère qu'aux: décharges de la pile électrique de M. Ponson du Terrail.
Mais Rocamhole eut une fin.
Hélas! Rocambole mort, Rocambole endormi pour toujours sous cette tombe chère, que la piété des lecteurs n'a jamais laissé manquer de souvenirs-et-regrets, l'enivrant Rocambole disparu, que devenir, pour les abonnés? que faire, pour les journaux?
Le public, acclimaté au bagne, et s'y trouvant au mieux, n'en voulait plus sortir. Force était donc de Yy laisser, en lui rendant le séjour le plus agréable possible. Mais par quels moyens? Les entrepreneurs de feuilletons eurent alors une idée sublime, qui prouve bien leur science du cœur humain.
<( La fouie, se dirent-ils, est portée aux aventures sanglantes, les récits de meurtres la ravissent; cour d'assises, Toulon, guillotine, voilà ses décors préférés... Il s'agit de renchérir sur Rocambole? Eh bien ! nous renchérirons, nous aurons mieux que cela ! A
Heu de ce personnage imaginaire, nous évoquerons des personnages réels, ayant existé, des forçats authentiques, des guillotinés contrôlés par M. le procureur général et dont on peut retrouver la tête coupée dans la Gazette des Tribunaux. Sûre que nos crimes ont été commis véritablement, qu'ils sont arrivés, la foule y prendra plus de goût, y trouvera plus de saveur et de montant. »
Ah! les profonds psychologues!
C'est à leur pénétration que nous devons la métamorphose du roman en ces débats de cour d'assises, arrangés, agrémentés, enjolivés (mais en conservant les noms réels) par la tourbe des agenceurs qui reconnaissent pour leurs maîtres MM. Belot et Gaboriau. Le public n'a pas trompé les espérances de ces entrepreneurs de génie. Il ne se soucie plus que des « drames judiciaires, » si bien qu'on voit de jeunes écrivains, nés pour mieux que cette besogne basse, glisser à l'emploi de greffiers dramatisants. Que voulez-vous? Ces jeunes gens font œuvre mauvaise littérairement et moralement, ils le savent; ils perdent leur talent en abêtissant les masses ; mais ils gagnent à ce métier plus d'argent qu'à celui d'écrivain — et y dépensent moins de peine.
Ce n'est, sur tous les murs, qu'affiches gigantesques, se faisant une concurrence étourdissante: Y Affaire Leîièvre, Y Affaire de la rue Cardinet, Y Affaire Lerouge, etc., etc. Toutes affaires qui, parait-il, font l'affaire du public. Peuple, abrutis-toi! Les provocations murales ne suffisent pas : on voit courir par
les rues de Paris, de Lyon, de Lille, de Rouen, de toutes les grandes cités ouvrières, des voitures peinturlurées étalant sur toutes leurs faces, en guise d'armoiries, des réclames éclatantes, et que les grandes maisons de gros littéraire envoient aux provisions de lecteurs.
Les voitures rentrent pleines.
Car la place ne coûte que cinq centimes, — un sou ! Et l'artisan le plus besoigneux, l'ouvrière la plus économe peuvent se payer chaque jour ces omnibus à destination de la cour d'assises.
Qu'en pensez-vous, monsieur le ministre de l'instruction publique ?
Assurément, tout le peuple ne s'enivre pas de ce trois-six. Il est, parmi les ouvriers, et en plus grand nombre que partout ailleurs, surtout à l'heure actuelle, il est des âmes honnêtes, solides, non entamées par la décomposition générale, il est des esprits droits, sérieux; et même, j'en ai la ferme espérance, c'est du peuple que montera prochainement le sursùm corda, c'est à lui que la France devra son assainissement. Oui, si beaucoup se laissent tomber à cette littérature qui enfièvre et qui énerve, beaucoup aussi
aiment la science qui fortifie, la pensée qui fait espérer, et, dédaigneux de ces tristes distractions, économisent sur leur semaine pour acheter quelque ouvrage de la Bibliothèque nationale ou de YEcole mutuelle, — deux publications fondées par la démocratie parisienne, et dans lesquelles, monsieur le ministre, le Pouvoir n'est pour rien.
Je viens de vous signaler, monsieur le ministre, la littérature à succès de ce temps-ci (littérature dont vos rapporteurs n'ont soufflé mot); je vous ai dit le genre de composition dont on fournit la masse, à quel râtelier et de quel foin, saupoudré de poivre, on nourrit l'imagination populaire. N'était-ce pas là le point important à toucher, dans un travail sur les lettres d'un pays où le suffrage universel existe, où le plus grand nombre est le maître et fait la loi? En pareil sujet) évidemment, la préoccupation des goûts de la classe élevée, — qui n'est plus, au vrai, que la classe abaissée,— doit être moindre et ne vient qu'en second lieu. D'autant que son rôle social est fini, bien fini, et ce n'est certes pas d'elle que sortira l'avenir. La décrépitude n'enfante pas.
Où donc est-elle, cette belle et grande bourgeoisie d'autrefois, énergique, libérale, lettrée, éprise des fortes études? Ah! celle d'aujourd'hui ne ressemble guère à sa noble mère !
Non-seulement on l'a vue favoriser l'épanouissement de la littérature à fleurs rouges, poussée dans l'herbe de Glamart, mais encore elle cultive dans les jardinières de ses boudoirs je ne sais quelle autre lit-
tératurc aux parfums étranges, qui troublent le cerveau et vous jettent en de singuliers délires.
De môme que la gaieté, le comique au théâtre sont impuissants à faire rire cette société ennuyée jusqu'à mourir, et qu'il lui faut le spectacle de pitres épileptiques ou convulsionnaires pour la dérider seulement un peu, — de même, les romans psychologiques, comme on en écrivait encore il y a quelque temps, l'analyse des passions naturelles, ne suffisent plus à l'intéresser, h C'est fade, la nature! et nous sommes des blasés, qui ne détestons pas, il est vrai, les émotions grossières, mais qui nous complaisons surtout aux raffinements de la passion et du vice. Ponson et Gaboriau nous agréent fort, mais nous leur préférons encore Ernest Feydeau. Ah! ce Feydeau, quel homme ! Et comme il sait nous chatouiller au bon endroit ! »
Cette curiosité, ce goût de la pourriture morale s'universalise et se prononce de plus en plus. Il y a dix ans, on laissait passer, sans le lire, le Monsieur Auguste de Méry; aujourd'hui on se lèche et se pourlèche les lèvres après avoir mordu à la Coratesse de Chdlis, en balbutiant à la façon des enfants gâtés — gâtés dans les deux sens : « Encore, papa Feydeau, encore ! »
Parfois, prise de fantaisie mystique, la bonne société quitte un moment cette littérature secrète pour s'amuser aux subtilités de la casuistique religieuse, et se met à raffoler de Sibylle. Rien d'étonnant à cela : les cas de conscience, c'est toujours du raffinement.
rapport d'un critique sans mandat. 277
Mais la jeunesse? dira-t-on. Elle n'est pas sans doule avancée à ce point?
La jeunesse ! Si vous apparteniez à ma génération, monsieur le ministre, si vous viviez d'ordinaire parmi les jeunes gens, et j'entends ici ceux qui seront demain avocats, magistrats, médecins, vous seriez effrayé de leur indifférence pour les choses intellectuelles.
Ils ne croient pas plus aux belles œuvres qu'aux beaux caractères. Leur ennui, leur dégoût, leur lassitude sont incroyables. Certes, vous ne reconnaîtriez pas en eux les fils de ces fiers étudiants de la Restauration, qui allaient attendre Manuel à la sortie de la Chambre et, la tète haute, le regard intrépide, lui faisaient escorte jusqu'à sa demeure à travers la foule des gardes du corps frémissants de colère. On s'interpellait, on se menaçait, et l'on se battait le lendemain pour l'honneur du parti!
Combien, dans cette jeunesse d'aujourd'hui, emporteront au fond de leur province le souvenir d'avoir témoigné virilement en faveur de la liberté?
J'entre ici dans la politique, et vous me croyez hors du sujet. Non pas. J'y reste, j'accomplis mon dessein
directement. Car, j'en suis persuadé, la triste situation littéraire faite à la France l'a été par le régime politique, — régime débilitant, — prescrit au pays et obéi depuis un long temps déjà.
Pensez-vous donc, monsieur le ministre, qu'on puisse déshabituer un peuple de la liberté, lui désapprendre les nobles luttes, pensez-vous qu'on puisse, pendant une suite d'années, façonner l'esprit public à la timidité, sans tuer du même coup l'enthousiasme, l'inspiration, sans énerver la littérature? Ah! vous vous tromperiez fort, si vous le pensiez. Tout se tient. Et, surtout dans une époque comme la nôtre, il n'y a de grands écrivains que s'il peut se former de grands citoyens.
On aura beau protéger les lettres, cette protection fera des pensionnés et des chevaliers de la Légion d'honneur, mais point de chefs-d'œuvre. Il n'est qu'un protecteur véritable pour la littérature, c'est la liberté ! la liberté, qui permette plein et large épanouissement de toutes les facultés.
Je suis, monsieur le ministre, votre respectueux serviteur.
28 mai 1868.