‹ Nos gens de lettresChapitre 2 sur 31 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Chacun a son écrivain de prédilection, auquel il est allé tout de suite, spontanément, d'instinct, et qu'il adopte pour ne s'en plus séparer, après s'être assuré par un examen à froid que ce pre-

VI AYANT-rUOPOS.

mier mouvement de sympathie avait raison. L'examen ayant confirmé l'impression, l'intelligence étant du même avis que l'instinct, il règne désormais dans notre pensée ; et, comme on le doit aux hôtes royaux, nous soumettons à son aveu le reste des écrivains qui prétendent à nos louanges. Il est le type, la pierre de touche. Jamais il n'arrive que nous prononcions sur un auteur sans que, par un travail invisible le plus souvent et qui nous échappe, nous ne lui ayons fait subir la comparaison avec l'écrivain préféré. Cette déférence involontaire, inconsciente et fatale, qui fait tout rapporter à une individualité unique, a ses périls, je le sais, et parfois peut égarer étrangement. Mais si, comme Diderot, notre favori réunit au degré suprême la sensibilité, l'imagination, la clarté, l'esprit, le mouvement, c'est-à-dire tous les dons naturels du pays de France, l'inconvénient, on l'avouera, disparaît tout à fait. Quelle est, en effet, la mission d'une critique essentiellement littéraire, sinon : d'examiner à quel point l'écrivain a poussé les qualités de la nation dont il est et à laquelle il s'adresse ? Or, l'auteur du présent livre est admirateur ardent, passionné, de Diderot.

On sait maintenant s'il abhorre :

AVANT -TROPOS. V:i

Les romanciers qui suppriment l'émotion dans le roman et remplacent l'âme par des «attitudes»;

Ces derviches lyriques, à la poésie stupéfiante, qui nous donnent l'impassibilité pour le comble de l'art, l'immobilité pour la grandeur, et n'ont de grand que l'ennui qu'ils nous communiquent ;

La troupe des rhéteurs qui, dans ces dernières années, ont substitué la forme au style, le faire à l'expression personnelle, le procédé à l'originalité, le mécanisme à la vie ;

Les dramaturges honteux, dont l'habitude est d'humilier, dans un dénoûment agréable aux « bons cœurs », la logique, la vérité, la probité de l'œuvre.

Quelques-uns me reprocheront des vivacités, des pages emportées : « je n'aurai pas toujours gardé les convenances. » Je supplie ces personnes-là d'être bien persuadées que, lorsqu'il m'arrive d'accentuer le blâme, c'est que je songe aux amis égarés en ce moment par de faux et déplorables maîtres. En traitant des hommes connus, ma critique ne peut consentir à s'absenter de la génération nouvelle dont je suis : tout ce qui intéresse ma famille m'émeut ; c'est mon affection qui fait ma colère.

Pensez donc combien sont nombreux, à cette

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