Ceci n'est pas un livre. Chez Poulet-Malassis
phc Bresdin, le remarquable artiste que je veux vous présenter, serait l'original. Mais, à s'en rapporter à Bresdin, le romancier a mis beaucoup d'imagination dans ce récit qui joue à la biographie. L'artiste élève obstinément des lapins, quoiqu'il soit très loin de s'en faire trois mille livres de rente, — ceci est exact. — mais il n'assassine point ses pensionnaires. Cette accusation a beau être accolée à un nom de fantaisie (Chien-Caillou), elle met Rodolphe hors de lui chaque fois qu'il y songe. C'est la faute de son exquise sensibilité.
« Comprenez-vous, monsieur, me disait-il avec amertume, qu'on ait pu me charger d'une atrocité semblable ? Il faut être d'une nature bien perverse pour imaginer de pareilles choses ! »
<c Et, ce disant, il frottait paternellement son vieux lapin blanc contre sa barbe rousse. Que M. Champlh'urv se cache : Rodolphe brûle de se retrouver en présence de son biographe (qu'il voyait beaucoup autrefois pour lui reprocher son dénoûment calomnieux.
« Moi, qui n'ai pas un roman à faire, je vais vous narrer tout bonnement la vie vraie de Rodolphe Bresdin, avant de vous dire mon admiration pour ce grand talent ignoré. L'homme raconté, nous passerons à l'artiste.
« Un jour de 1849. Rodolphe Bresdin, qui avait alors vingt-trois ou vingt-quatre ans, sortait de Paris par la barrière Saint-Jacques, fuyant la bohème, dont il n'a gardé que de mauvais souvenirs — et pas un ami. Tout est cher à Paris. Bresdin avait été à même de
constater cette terrible vérité. Certainement, il aurait pu, en aidant son talent d'un peu d'intrigue, à l'instar de ses camarades de la littérature et des arts, arriver lui aussi, c'est-à-dire vivre ; mais, d'une fierté, d'une honnêteté niaise et sublime, Rodolphe avait la bonhomie de penser qu'il est indigne d'un artiste d'assembler le public au bruit de la grosse caisse, et qu'il est bien de laisser cela aux marchands de crayons. Rien qu'une démarche, une simple démarche, prenait à ses yeux des proportions monstrueuses et déshonorantes.
« Dans ces idées, Paris était pour lui une ville impossible, où la misère avait trop beau jeu. Puis, il faut bien le dire, les peintres et les gens de lettres, au milieu desquels il vivait forcément, révoltaient avec leurs mœurs bohémiennes sa dignité si susceptible ; et leurs petites jalousies dégoûtaient sa fierté.
« Il partit donc sans regret, en toute liberté de cœur; il partit sans rien dire à personne, se promettant bien de ne plus rentrer jamais dans cette pétaudière de la bohème parisienne. Où allait-il? Il ne le savait; il marcha longtemps, longtemps... Rodolphe et son lapin blanc, l'un portant l'autre, finirent par s'arrêter après deux cent cinquante lieues : il étaient à Toulouse. Ce climat bienveillant invitait le pèlerin, cette splendide végétation méridionale le tentait. Et, comme il n'avait point lu Mmc de Staël, il n'eut pas grand'peine à trouver la Garonne plus belle qun le ruisseau de la rue Saint-Jacques.
« Lorsqu'il s'arrêta, Rodolphe possédait encore
vingt francs. C'est vous dire qu'il ne pensa pas une seule minute à se mettre en quête des maisons à vendre ni même des maisons à louer. Où loger? A un kilomètre environ de la ville s'élève (s'élève est une expression bien ambitieuse) une de ces cabanes moitié argile et moitié chaume, qui servent aux paysans de vestiaire pour les outils de labour. C'est à cet hôtel sans hôtelier que descendit notre voyageur. Comme pour entrer en possession, le lapin se mit immédiatement à diner d'un chou colossal épanoui devant la cahute, pendant que Rodolphe mordait à même dans un magnifique bouquet de salade. Il avait déjà levé le loquet de la porte, il allait emménager, lorsque le propriétaire, qui bêchait non loin de là, accourut en sacrant. Le bonhomme était furieux et parla des gendarmes. Mais, quand il se fut suffisamment enroué à crier, l'honnête et douce figure de ce vagabond, évadé de quelque bagne, le rassura bientôt, et une causerie amicale s'établit entre l'artiste et le paysan. Un quart d'heure n'était pas écoulé que Rodolphe avait passé — pour la cahute — un bail de cinq ans, à raison de quatre francs par année. Il paya d'avance !
« Vous allez croire que j'invente, à mon tour, comme M. Champfleury : Rodolphe Bresdin a vécu là les cinq ans avec son inséparable lapin blanc, se nourrissant exclusivement tous les deux d'herbes et de légumes, de salade surtout. Quant au pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande : une fois par semaine. Allant à la ville, tous les quinze jours, vendre pour huit ou dix francs à quelque bro-
canteur un de ses merveilleux dessins à la plume, l'artiste pouvait gagner en moyenne un napoléon par mois, la vie du lapin et la sienne. La somme suffisait grandement aux exigences du ménage, si bien qu'ils eussent été fort embarrassés, m'a dit Rodolphe depuis, de l'emploi du surplus, s'il y avait eu un surplus.
« Le lapin engraissa d'abord à vue d'œil. Pour Rodolphe, doué d'une santé vigoureuse, il résista.
« Mais la villa ne laissait pas que d'être humide, son parquet de glaise se détrempait horriblement pendant l'hiver. La dernière année, Bresdin était tout endolori de rhumatismes ; puis, le lapin se faisait vieux, et son camarade l'avait plus d'une fois surpris à grelotter dans sa fourrure, que le grand âge épilait.
« Alors Rodolphe se résolut à quitter la villa — pour la ville.
« Après deux jours de recherches, il découvrit, sur les derrières d'une grande maison mal bâtie, un petit rez-de-chaussée ouvrant sur un immense potager. Quel Eden ! Les choux et la salade tant aimés étalaient jusque sous la fenêtre leurs vives couleurs appétissantes, — et Rodolphe aurait la jouissance d'un carreau tout entier ! Ajoutez que le loyer de ce rezde-chaussée, infiniment plus luxueux que la cabane, ne dépasse pas neuf à dix francs par mois : nous sommes à Toulouse, où il n'est pas encore question de percer des boulevards de Sébastopol, pour la plus grande joie des propriétaires !
« Pour la première fois depuis cinq ans, Rodolphe
Bresdin coucha dans un lit, un vrai lit, débordant de paille, avec un vieux rideau pour couverture. Cette chambre, qu'il occupe encore aujourd'hui, est coupée en deux par une cloison : d'un côté s'étend la cuisine, de l'autre l'atelier. L'unique fenêtre, grâce à une vaste visière en carton adaptée par Rodolphe, éclaire d'un jour presque intelligent une table de bois blanc, légèrement inclinée à la façon des pupitres, et où rôdent quelques plumes autour d'un pot rempli d'encre d<> Chine. C'est là qu'il travaille, inconnu, admirable. Parfois, Rodolphe interrompt le dessin commencé pour se livrer aux joies de la famille en causant avec le vieux lapin, un miracle de longévité, Le Mathusalem de l'espèce. Il l'appelle, et Petiot, qui trottinait par la chambre, s'arrête soudain sur le cul et se met à écouter le maître en se battant la barbe avec ses pattes. — Dans un coin, une rainette à robe verte grimpe après un arbuscule fiché entre deux carreaux : tout auprès, une grenouille fait la planche dans une cuvette qui joue le rôle de bassin. Le lapin, cette rainette et cette grenouille, voilà toute la famille de Rodolphe. Ils sont, avec l'art, sa seule joie et sa seul'inquiétude.
« Rodolphe est presque riche maintenant : avec un travail assidu, il ne gagne pas moins de trente-cinq à quarante francs par mois. Qui donc a prétendu que les artistes mouraient de faim? Loué soit Dieu! Le propriétaire a vu, par deux fois, Rodolphe Bresdin faire cuire un morceau de bœuf sur quelques brindilles sèches, ramassées dans le verger. — L'ordinaire
de l'artiste est demeuré ce qu'il était lorsque Rodolphe habitait la campagne, à peu près exclusivement végétal. Ce régime lui va-t-il?Bresdin a le teint blanc et rosé, il est grassouillet même, son extérieur annonce presque la santé. Extérieur menteur. De grandes faiblesses surprennent souvent le pauvre diable : une bouteille de vin et une livre de viande par semaine ne lui nuiraient peut-être pas !
« Mais comment se permettrait-il ces prodigalitéluculléiennes?
«Il est trop fier (j'ai déjà parlé de cette fierté, pure et solide comme le diamant), il est trop digne, — je ne sais comment dire, — trop lui enfin pour discuter un prix avec l'acheteur : on l'a déjà augmenté, du reste, d'une quarantaine de sous par chef-d'œuvre. Vainement, ses rares amis s'évertuent à lui répéter qu'il peut demander à vivre sans cesser d'être honorable, rien n'y fait. Vous vous irritez, vous vous emportez, vous tempêtez devant cette insouciance absurde et stoïque, Rodolphe vous sourit doucement pour toute réponse, et vous lui serrez la main, avec une larme dans les yeux.
« Ce n'est pas qu'il soit atteint d'une fausse modestie ; il a conscience de son prodigieux talent... C'est peut-être pour cela que les discussions d'argent font plus que lui répugner : il ne les comprend même pas.
<c Encore un mot sur l'homme — et j'arrive à l'artiste.
« Doux et bienveillant, Rodolphe cause volontiers
avec les quelques personnes qui le visitent, et vous offre, le plus cordialement du monde, la chaise sur laquelle il était assis, à votre entrée. Sa conversation, grâce à la vie intérieure qu'il mène, est fine et substantielle à la fois, et d'un grand pittoresque dans l'expression. Il a une probité de jugement, une franchise de sensation, inconnues à nous tous que la société a faussés en nous façonnant. Cette société, d'ailleurs, il ne s'en plaint pas, il ne parle point d'en extirper les abus, quoiqu'il ait vécu jadis avec des réformateurs et des messies de toute sorte. Elle ne lui a jamais rien refusé : il ne lui a jamais rien demandé. »
(Suivait une description des eaux-fortes et des lithographies de Rodolphe Bresdin.)