LE PANÉGYRISTE DE LA FORCE
(Extrait de la Revue nouvelle du 15 mai 1864.)
Le Chevalier des Touches, par M. J. Barbey d'Aurevilly.
« Ce qui frappe tout d'abord dans les ouvrages de M. Barbe}- d'Aurevilly, c'est la sympathie violente de cet écrivain pour la force et l'autorité. Critique, il se bat avec fureur pour le principe autocratique ; romancier, il peint de préférence les individualités en
qui s'incarne, à certains moments de l'histoire, cette autocratie vénérée. Ici, l'artiste est tout à fait conséquent avec le politique. Chez l'un comme chez l'autre éclate un ardent mépris des foules auxquelles, je le parierais, M. d'Aurevilly ne voit « une raison d'être » que parce qu'il faut bien, après tout, à l'autorité, un troupeau à pousser devant soi ; à la force, une tête de more où exercer son poing ! Et j'écris poing avec intention ; car ce n'est pas seulement la force, dans le sens de domination, qu'il aime et qu'il exalte, c'est au^si la force physique, ou, pour dire plus énergiquement, la force brutale.
<( Rien qu'au style de M. d'Aurevilly, et abstraction faite des idées, rien qu'au tour de sa phrase, à son emploi du mot, on reconnaît tout de suite un tempérament autoritaire : il prodigue les expressions hautaines, les comparaisons impitoyables ; les substantifs, sous cette plume, prennent des airs souverains de commandement et, parfois, de bravade. Bien plus ! cette adoration de l'autorité et de la hiérarchie féodale s'afiirme jusque dans le détail typographique. Qui n'a remarqué comme les majuscules abondent dans ses feuilletons du Pays : le Droit, le Pouvoir, la Critique, l'Inspiration, le Catholicisme, etc., etc.? Pour rien au monde, il ne sacrifierait aucune de ces majuscules. Il semble qu'il y ait une étiquette typographique, que les substantifs mêmes doivent avoir leurs dictateurs, et qu'il existe des expressions nées pour dépasser de la tête la foule des autres mots !
« Qu'on ne traite pas de puérile cette observation :
elle concourt à faire voir quel homme tout dune pièce, logique jusqu'au raffinement, est M. Barbey d'Aurevilly.
« Ceci posé, il est bien évident que ce n'est point à nos mœurs démocratiques, à notre siècle d'égalité, que M. d'Aurevilly demandera les sujets de ses romans; nul temps ne fut plus hostile à l'éclosion, ou plutôt à l'éruption des personnalités héroïques (j'entends « héroïques » au sens purement littéraire) qui sollicitent cette imagination. M. d'Aurevilly se retournera donc vers les époques guerrières, très-favorables aux ((héros»; et, entre toutes, il s'adressera d'instinct, en sa qualité de catholique et de Normand du Gotentin, aux années cruelles où sévissait la chouannerie.
« Dans l'Ensorcelée, admirable récit qui, parfois, atteint à la grandeur épique, nous avons eu la glorification de l'autorité dans la personne de cet inflexible et hautain abbé de La-Croix-Jugan qui, prêtre et soldat à la fois, devait séduire doublement M. B. d'Aurevilly. Aujourd'hui, dans le Chevalier des Touches, nous avons l'exaltation de la force et, comme je le disais tout à l'heure, de la force physique.
« Le chevalier des Touches, gentilhomme d'une hardiesse, d'un sang-froid et d'un poignet incroyables, une des tètes, un des bras de la chouannerie, est tombé par trahison aux mains des républicains. Enfoui au plus profond de la prison d'Avranches, il n'en sortira que pour monter sur l'échafaud. Or, la chouanerie tient au chevalier comme à sa tète : elle
sent bien qu'elle serait guillotinée avec lui ! Donc, il faut sauver des Touches, l'enlever, l'escamoter au nez des Bleus.
« Douze héros du parti se dévouent à cette besogne impossible. Une première tentative sur la prison d'Avranches échoue ; mais un second coup de main sur la prison de Coutances, où le chevalier vient d'elle transféré, réussit... Gomment? Gomme réussissent les coups de folie !
« Ces deux expéditions : voilà tout le roman ou, plutôt, le poëme de M. Barbey d'Aurevilly. De quelle plume emportée il a tracé cette petite épopée, avec quelle rapidité vertigineuse il a fait défiler devant nous les épisodes où les Hercules royalistes accomplissent ces tours de force, cela ne se peut dire. Il est réellement grisé par son sujet; son style participe du tourbillonnement enragé que font les pieds de frêne aux poings des faux blatiers, sur le champ de foire d'Avranches. C'est inouï de mouvement et de couleur.
« ... — C'est à nous de commencer la danse ! — dit « gaiement Juste le Breton à La Varesnerie.
« Et ils entrèrent tous deux sous une des tentes de « la foire où il y avait le plus de monde et où l'on bu- « vait. Ils y entrèrent nonchalamment , mais ils avaient « leurs bâtons gaufrés à la main. Autour d'eux, on « n'avait nulle défiance. Le monde qui était là resta, « les uns assis, les autres debout, quand Juste le Bre- (* ton, s'approchant de la grande table de ceux qui « buvaient, coucha délicatement son bâton sur une
« rangée de verres pleins jusqu'aux bords, et dit de u sa voix, qu'il avait très-claire :
« — Personne ne boira ici que nous n'ayons bu.
« Tout le monde se retourna à cette voix mordante, « et les deux blatiers devinrent le point de mire de « mille regards, où l'étonnement annonçait une colère « qui n'était pas loin.
« — Es-tu fou, blatier? dit un paysan. Ote-moi ton « bâton de delà! et garde-le pour défendre tes oreilles. « Et, prenant par le bout le bâton que Juste avait « couché sur la rangée de verres, mais qu'il tenait « toujours par la poignée, il l'écarta.
« C'était là l'insulte que Juste cherchait. Il ne dit « mot, il resta tranquille comme Baptiste; mais il re- « leva subitement son bâton à bras tendu par-dessus « sa tête, et de cette main, qu'il avait aussi adroite « que vigoureuse, il l'abattit sur toute cette ligne de « verres pleins, en file, qu'il cassa d'un seul coup, et « dont les morceaux volèrent de tous les côtés dans la m tente. Ce fut le signal du branle-bas. Tout le monde « fut debout, criant, menaçant, mêlé déjà, les pieds « dans le cidre qui coulait en attendant le sang. Les « femmes poussèrent ces cris aigus qui enivrent de « colère les hommes et leur prennent sur les nerfs « comme des fifres... Elles voulaient fuir et ne pou- « valent, dans cette masse impossible à percer, et qui « se ruait sur les deux blatiers pour les étouffer.
« — Vous avez eu l'honneur du premier coup d'ar- « chet, monsieur î dit à Juste le Breton M. de la Va- « resnerie, avec cette élégante politesse qui ne le
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quitta jamais, — mais, si nous voulons exécuter tout le morceau, il faut que nous tâchions de sortir de cette tente, où nous n'avons pas assez d'espace pour faire seulement avec nos bâtons un moulinet. « Et de leurs épaules, de leurs têtes et de leurs poitrines, ils essayèrent de trouer cette foule, compacte à crever les toiles de la tente, où ce qui venait de se passer faisait accourir du monde encore. Mais cette marée d'hommes montant toujours, ils poussèrent alors, pour qu'on vînt les dégager du dehors, le cri que leurs amis, autour de la tente, attendaient comme un commandement :
u — A nous les blatiers !
« Ce dut être un curieux spectacle ! Les blatiers répondirent à ce cri par le claquement de leurs fouets terribles, et ils se mirent à sabrer cette foule avec ces fouets qui coupaient les figures tout aussi bien que des damas! Ce fut une vraie charge, et ce fut aussi une bataille. Tous les pieds de frêne furent en l'air sur une surface immense. La foire s'interrompit, et jamais, dans nulle batterie de sarrasin, les fléaux ne tombèrent sur le grain comme, ce jour-là, les bâtons sur les tètes. Dans ce temps-là, la politique était à fleur de peau de tout. Le moindre coup faisait jaillir du sang dont on reconnaissait la couleur à la première goutte. Le cri « Ce sont les chouans! » partit de vingt côtés à la fois. A ce cri, la générale battit. Cette générale, que nous n'avions pas entendue du haut de la tourelle de Touffedelys, couvrit Avranches et le souleva. Le bataillon des
Bleus voulut passer à la baïonnette à travers cette masse qui roulait dans le champ de foire, comme une mer, mais impossible ! Il aurait fallu percer un passage dans cette foule d'hommes, d'enfants et de femmes qui s'agitaient là, et qui, à eux seuls, de leur pression et de leur poids, pouvaient écraser cette poignée de chouans. Les Douze, ou plutôt les Onze, car Vinel-Royal-Aunis était à la prison, les Onze, qui semblaient un tourbillon qui tourne au centre de cette mer humaine dont ils recevaient la houle au visage, les Onze, ramassés sous leurs fouets et sous le moulinet de leurs bâtons, avaient bien calculé. Ils abattaient autour d'eux ceux qui les poussaient et qui leur rendaient coup pour coup... « Partout ailleurs, ce n'était dans ce champ de foire qu'un désordre sans nom, un étouffement, l'ondulation immense d'une foule au sein de laquelle, affolé par les cris, par le son du tambour, par l'odeur du combat qui commençait à s'élever de cette plaine de colère, quelque cheval cabré montrait les fers de ses pieds par-dessus les têtes, et où çà et là des troupes de bœufs épeurés se tassaient, en beuglant, jusqu'à monter les uns sur les autres, l'échiné vibrante, la croupe levée, la queue roide, comme si la mouche piquait. Mais à l'endroit où les Onze tapaient, cela n'ondulait plus. Cela se creusait. Le sang jaillissait et faisait fumée comme l'eau sous la roue du moulin ! Là, on ne marchait plus que sur des corps tombés, comme sur de l'herbe, et la sensation de piler ces corps sous leurs pieds leur donna,
« à tous les Onze, la même pensée, car, tout en ta- « pant, ils se mirent, tous les Onze, à chanter gaieté ment la vieille ronde normande :
Pilons, pilons, pilons l'herbe; L'herbe pilée reviendra!
« Mais elle n'est pas revenue! A Avranches, on « vous montrera, si vous voulez, à cette heure en- « core, la place où ces rudes chanteurs combattirent. « L'herbe n'a jamais repoussé à cette place. Le sang « qui, là, trempa la terre était sans doute assez brû- « lant pour la dessécher. »
a Que pensez-vous de ce petit morceau?
« Je voudrais transcrire encore le supplice infligé par le chevalier des Touches au meunier du Moulin bleu; mais l'espace étroit qui m'est réservé me l'interdit. Vous y verriez si des Touches le cède en rien, pour la souplesse et la vigueur du poignet, aux terribles blatiers d'Avranches... et si M. Barbey d'Aurevilly n'est pas, décidément, le poëte de la force. — Il est aussi, quand il le veut, le poëte de la grâce féminine : Aimée de Spens, cette héroïne de l'amour sans espérance, cette création d'une pureté si fière, qui plane, avec la légèreté d'une vision, sur toutes ces choses et tous ces hommes sanglants, en est la preuve adorable. Mais le sens de « l'héroïque » n'abandonne jamais M. d'Aurevilly : il y a de Y épique dans cette grâce virginale; et, si Aimée est un ange, elle l'est un
peu à La façon de saint Michel. Reportez-vous à ses
fiançailles (chapitre vi) avec Monsieur Jacques.
« On peut se figurer, par la citation faite plus haut, la vie intense qui circule à travers ce roman. Je l'ai dit ailleurs, le style de M. d'Aurevilly a des gestes! Quoique littéraire jusqu'au raffinement et ne versant jamais dans la banalité (chute fréquente chez les écrivains de mouvement), il a l'emportement, le torrentiel de la parole oratoire. Il est vrai que le torrent, — car il faut noter aussi les défauts, — se brise parfois contre des incidentes et des parenthèses, qui le ralentissent mal à propos : cela vient de ce que l'auteur veut tout dire, fixer toutes les nuances. Et à cela il est encouragé par la richesse d'analogies et de métaphores que lui fournit son imagination abondante. Mais M. Barbey d'Aurevilly reste quand même un écrivain hors de pair pour ceux qui préfèrent le fier style de Saint-Simon, malgré ses rugosités, ses heurts et ses soubresauts, à la correction élégante et toujours égale deBuffon. — Alcide Dusolier. »