Charles Asselineau
loin, très loin au delà de l'horizon visible, dans un monde inconnu qui s'appelle le Paradis des gens de lettres, c'est-à-dire les champs Élysées des penseurs , l'Eldorado des artistes instauré pour leur plus grand honneur et leur plus enviable délectation.
Quelle sphère idéale de délices, et comme il ferait bon y pousser une pointe hardie avec espérance de n'en jamais sortir I Un pays incomparablement fertile, de nobles et riants paysages, des rivières argentées, des villes superbes, et, pour les animer, pour en jouir, un peuple orné de toutes les vertus de l'âge d'or et paré de tous les dons d'une civilisation ultra-raffinée. C'est une nouvelle Salente jetée comme au hasard dans un coin de l'infini. En quelque lieu qu'on se porte, on y respire, avec le goût du travail industrieux, l'amour de l'art et le sentiment délicat des plaisirs de l'intelligence.
Les prêtres , les pontifes, dans ce merveilleux séjour, sont les gens de lettres. Voyez,
en effet, de quelle estime on les entoure; admirez de quelle vénération reconnaissante on les accompagne. Ils vont, et la foule se range sur leur passage, s'incline devant eux, ou les salue de ses vœux, de ses acclamations. « Parlez, chantez, brillez! Honneur à vous dont les travaux sont impérissables! Soyez aimés et heureux! Heureuses les femmes que vous avez choisies, votre amour les transfigure et les divinise ! Que lours bras vous bercent, que leur sein vous rafraîchisse, que leurs cheveux vous soient une tente d'ombre et de repos I » C'est la t<»rre bénie des auteurs. Là, toute application de l'esprit leur est rendue non seulement aisée, mais attrayante et charmeresse.
Toute contention trop absorbante leur est éj)argnée ; tout labeur leur est adouci. Hs récoltent avec abondance ce qu'ils ont semé sans peine. Tantôt ils répandent sur le papier, à course de plume (leur main ne conii«itt pas la minute d'arrêt ni leur cerveau
l'intervalle d'hésitation), des fantaisies toujours éblouissantes de verve et d'originalité ; tantôt ils dictent nonchalamment leurs pensées à des presses obéissantes qui , d'ellesmêmes , impriment et corrigent le texte ; ou, pendant les instants qu'ils accordent aux loisirs réparateurs, ils se réunissent à des tables de festin, et ils échangent en paix des propos d'immortels; ou bien ils se promènent par la ville, en la compagnie de jeunes belles dont chacune est l'expression vivante et diverse de leur génie. Et la fortune les comble de faveurs qu'ils acceptent comme de légitimes récompenses. Et les libraires affairés journellement, obsédés par l'aflEluence continuelle des acheteurs, se déclarent trop heureux de servir d'intermédiaire entre leurs talents prodigues et l'universelle curiosité. Et les directeurs de revues ne les approchent qu'avec les démonstrations du plus humble respect. Et la population entière chante leurs louanges , sur
le mode dithyrambique : « Que saurionsnous sans vous? Sans vous, touf. nous serait ombre et ténèbres. A vous nos plus beaux fruits et nos vins les plus généreux I A vous les prémices de nos troupeaux et les primeurs de nos récoltes!... Et, demain, nos bras ouvriront de nouveau la terre pour y déposer la semence nouvelle; demain, nos mains cueilleront de nouveaux fruits et des lleurs plus belles; demain, nous foulerons encore les fruits spiritueux de la vigne, et nous répandrons le sang le plus pur de nos troupeaux. » Voilà quel est le sort fait aux artistes I oui, c'est ainsi qu'on leur parle dans ces régions poétiques et flottantes. Le quart seulement de pareils privilèges, et personne, ici-bas, ne voudrait plus exercer d'autre métier I
Notre imagination, séduite par cette fiction gracieuse, aimerait à s'en entretenir encore; elle se complairait à la développer, à l'orner s'il était possible, à l'enrichir dt* cou-
leurs différentes enlevées au prisme de la fantaisie. Mais, pour peu que l'esprit séjourne dans un tel ordre de pensées, la contraste du vrai au chimérique éclate iiiévitablement et d'autres tableaux moins enchanteurs se présentent devant lui qui sollicitent son attention. On ne réside pas à demeure dans les hauts domaines du fantastique. Il faut, tant bien que mal, reprendre pied sur le sol terrestre après quelques échappées fugitives à travers les sphères élyséennes.
Nous avons eu tout à l'heure l'impression souriante d'un état de choses rêvé. Maintenant nous allons voir de près la simple réalité, celle d'aujourd'hui, la réalité courante et palpable. Ses révélations auront moins de charme ; il y en aura d'imprévues et de cruelles; du moins, comme toutes les vérités qu'on a longuement soumises au contrôle des yeux ou du jugement, elles apporteront leur morale pratique et leurs utiles leçons..
Maints auteurs connaissent de longue date, pour se l'être appliquée fort à propos dans les moments où ils avaient le plus à pester contre les dépendances de leur état, cette boutade de Voltaire aussi expressive que nette :
Si jamais homme de lettres vient dire que son métier n'est pas le plus ridicule des métiers, le plus dangereux, le plus misérable des métiers, envoyez-moi ce pauvre homme.
Et l'épitaphe suivante, de même source et d'un sens ironique si général, n'a pas été moins de fois reprise en citation comme un salutaire avertissement bon pour quiconque s'expose à mourir de maie faim en adoptant la profession d'écrire :
Ci-gît au boni de l'Hippocrène Un mortel longtemps abusé.
Pour vivre pauvre et méprisé n se donna bien de la peine.
L'indigence littéraire et la misère poétique,
doublement consacrées par des exemples illustres et par les plaintes des victimes de l'art furent légendaires pendant la suite des siècles. Du plus antique maillon jusqu'aux anneaux soudés d'hier, elle ne s'est jamais interrompue, cette chaîne douloureuse des intelligences de toute époque et de tout pays, qui firent l'honneur de leur temps ot qui restèrent impuissantes à se mettre au-dessus du besoin ; qui se consumèrent à créer des mondes dans les espaces sans bornes de l'imagination, et qui furent condamnées, leur vie entière, à se débattre obscurément contre les tracas vulgaires de la mauvaise fortune et les soucis de l'impécuniosité. Ce qu'on sait le mieux de l'histoire des talents, c'est l'interminable chronique des affronts, des souffrances, des agitations infinies, par lesquelles ils payèrent le pain de la gloire. Même de nos jours oti, dans le vaste partage du travail social, on voit nombre de gens faire de leur es-
LA VOCATION il
prit métier et marchandise, à bons deniers comptants, plus d'un a vérifié, hélas! avec trop d'exactitude, le mot spirituellement cruel de Théodore Barrière :
La littérature est une belle branche... pour se pendre.
Néanmoins, on avouera que nous sommes bien revenus, à cet égard, du pessimisme traditionnel. Les hasards de cette périlleuse carrière n'apparaissent plus sous des couleurs uniformément sombres. Des faits nouveaux ont démontré qu'elle réserve parfois à ses favoris mieux que des satisfactions creuses et des lauriers stériles. Le temps n'est plus où l'on ne pouvait se représenter un poète (lisez un écrivain d'imagination) autrement que pâle, émacié, transparent jusqu'à l'âme, et mal en point, tout dépenaillé ou vêtu d'un habit si mince, si fragile, qu'on craignait de le voir emporté au moindre coup de vent. Actuellement, il a chance d'arriver à la fortune
par les mêmes moyens qui le conduisent à la réputation. L'opinion commune de jadis poussait fatalement à terminer son rêve dans un hôpital tout audacieux qui s'élançait au combat de la vie n'ayant pour armes, soutien et patronage, que sa plume et la Vfoi du génie-. Aujourd'hui, le préjugé contraire prédominerait plutôt. On aurait tendance à conclure, d'après quelques exceptions heureuses, à la prospérité générale. C'est que, depuis une soixantaine d'années, en effet, les conditions d'existence et de publicité sont devenues bien différemment propices aux artisans de la plume. C'est que, toute abstraction faite de la malheureuse période du Consulat et de l'Empire, où furent rétablies, avec les anciennes traditions monarchiques, — pensions, places, sinécures, — les servitudes de la pensée, jamais l'homme de lettres ne se connut aussi entièrement maître de sa personne et de ses idées qu'en notre xix® siècle. Mettez en vis-
à-vis son antique situation d'infériorité et sa prépondérance nouvellement conquise :
l'opposition sera concluante.
Les patriciens de Rome avaient des esclaves chargés de les amuser et qui décoraient leurs maisons : c'étaient les Plante et les Térence. Les auteurs du xvi® et xvii® siècle, (les successeurs des trouvères, ménestrels et troubadours errants du moyen âge), ces auteurs aussi faisaient partie de la domesticité des grands, quand par hasard ils n'étaient point dotés des avantages de la naissance ou de quelque bénéfice ecclésiastique. Rentes plus ou moins généreusement, entretenus de pensions chétives et précaires, ils rimaient, à leur loisir, des sonnets, des épigrammos, de flatteuses dédicaces, pour distraire l'oreille ou réjouir la vanité de leurs hôtes:
c'était leur façon de reconnaître les gages 1
qu'on leur payait, en un temps où les beauxesprits avaient remplacé les bouffons de cour. (Et nous laissons dans l'ombre la co-
hue des poètes sans sou ni maille, qui usaient leurs chausses sur les coffres des antichambres en se plaignant de n'être jamais arrêtés I) On acceptait un bout de table ici, une bourse là. On était « le malade de la reine en titre d'office », comme le pauvre Scarron. Après avoir écrit Cinna^ on le dédiait à M. de Montauron, trésorier de Tépargne. Louis XIV, il est vrai, modifia ce code de protection et tira les lettrés de cet avilissement. Il mit presque sur le même pied, parmi son entourage, les nobles d'intelligence et les gentilshomme de race. 11 en fit (les pensionnaires de l'État. Encore les plus favorisés n'avaient-ils guère, sinon quelquefois au théâtre, de profits sûrs et d'émoluments certains en dehors des gratifications royales. Et ceux que n'abritait point la protection* du maître se voyaient réduits, comme La Fontaine, à chercher ici et là des maisons hospitalières qui compatissent à les héberçer par amour de l'art. La moindre fonc-
tion (le cour paraissait, communément, bien supérieure au métier d'homme de lettres, bon pour créer des chefs-d'œuvre, le dernier de tous pour gagner de l'argent.
Manquaient-ils de noblesse d'âme ou de fierté morale, qu'ils subissaient ainsi comme une condition attenante à l'état l'asservissement de l'esprit qui est la pire des subalternités? Non, car c'était la règle du moment, et ils n'y pouvait échapper pas plus que notre littérature ne saurait s'empêcher d'être in- (histrielle et marchande. La cour leur donnait l'existence. Être ou ne pas être, tout élait pour eux dans cette alternative, ou d'accepter la sujétion matérielle ou de briser leur plume. L(^.s libraires d'alors avaient si peu l'usage d'associer les auteurs à leurs bénéfices, et ces bénéfices étaient si restreints ! L'immense majorité demeurait insensible aux iigréments des lettres. Quelques romans, un nombre limité de pièces de théâtre, des livres <le dévotion, et c'en était assez pour la nour-
riture des intelligences oisives. Au xviii^ siècle, l'homme de lettres marche à grands pas vers son affranchissement. Il prend une autorité morale extraordinaire. Il sème en profusion les hardiesses philosophiques et sociales; il trône, il domine dans les conseils de l'aristocratie, en même temps qu'il attire vers lui les espérances des peuples. Mais ce pouvoir qui s'affirmait à mesure que grandissait une puissance inconnue, l'opinion publique, on commençait à le craindre, on ne le respectait pas toujours. De certains nobles se croyaient encore le droit de faire bâtonner les gens d'esprit. En général, le talent restait à la solde des princes, des ministres, des seigneurs, des favorites. Il aura fallu attendre jusqu'au xix® siècle pour assister à l'émancipation notoire, incontestée, de l'écrivain. Elle a été complète, définitive. L'aristocratie des lettres s'est véritablement élevée sur les ruines des préjugés nobiliaires et de toutes vaines distinctions abolies
comme la dernière aristocratie des sociétés sans caste.
A proprement dire, ce n'est pas l'individualité du talent qui s'est augmentée en considération et en prestige. Les hautes souverainetés littéraires tendent malheureusement à disparaître pour ne se renouveler qu'à des intervalles de plus en plus éloignés. C'est la fonction d'écrire elle-même qui s'est accrue en indépendance et en sécurité. L'exercice de la plume garantissant l'existence de l'auteur et sa liberté, voilà le fait capital, sauf dans quelques genres ingrats, lesquels ne subsisteraient point sans les encouragements de l'État ou des académies, la vente des livres a pu devenir un élément de richesse. Autrefois, ce qu'on appelle public se restreignait à un cercle étroit de seigneurs, grandes dames, gens d'église, courtisans et financiers. A l'heure présente, par le théâtre, par le livre, par le journal, l'homme de lettres s'adresse à toutes les
imaginations comme à toutes les consciences.
Plus de soumission inévitable aux caprices de tel ou tel ou autre favori du hasard ou de la fortune. Il ne relève que de son talent. Sa personnalité se produit, à ses risques et périls, en dehors de toute tutelle, ou plutôt il ne dépend que de l'opinion de ses contemporains, de leur estime ou de leur reconnaissance. C'est de la foule qu'il attend sa récompense pour les plaisirs ou pour les enseignements qu'il lui apporte. Ses droits, sans exception de nature, sont reconnus, consacrés par l'assentiment universel, et protégés par des lois. Il est maître de sa pensée, propriétaire incontesté de ses œuvres, libre dispensateur des fruits de son travail, libre comme il ne l'a jamais été. Sous l'administration du grand roi, les contrefacteurs avaient beau jeu; le domaine des lettres n'était gardé par aucune barrière. En dépit des très expresses inhibitions des auteurs, on y piratait sans vergogne, ostensiblement
et en plein jour. Qu'on se rappelle seulement, pour preuve, l'histoire du Sganarelle (le Molière, de cette pièce imprimée sans son aveu, sans part de profit, et de l'impudent éditeur qui ne craignit pas de dédier au poète la pièce qu'il lui volait! La propriété des écrits n'était inscrite que dans le pacte moral. On l'a instituée dans le Code, et la sanction en est irrévocable. En 1 878, dans une séance mémorable à jamais, les princes de presque toutes les littératures, réunis en un vaste congrès comme les ambassadeurs de l'esprit humain, proclamaient solennellement les droits inaliénables du talent sur le produit de ses conceptions. Qu'on eût peu de scrupule à piller ou à exploiter des auteurs qui fondaient le principal de leur subsistance sur un bénéfice d'église, sur une charge de cour, une sinécure, en rigueur cela s'expliquait jadis. A des générations différentes d'autres us et d'autres règles. Nul n'est plus exposé maintenant à se voir réimprimer.
ni traduire, ni jouer sans son consentement formel ; et il est juste qu'il en soit ainsi dans une époque où le roman, le théâtre, la seule chronique légère, assurent à quelquesuns d'aussi beaux revenus que l'étude la mieux achalandée ou la maison de commerce la plus florissante. Et nous ne parlons pas simplement des merveilleux producteurs, tels que Alexandre Dumas. Celui-ci, qui, par son faste de grand seigneur, a vengé la profession du mépris de plusieurs siècles, aurait pu bâtir une pyramide avec l'argent de ses libraires.
Isolément les gens de lettres peuvent arriver, les uns par leurs facultés brillantes d'imagination à la faveur populaire, aux honneurs académiques, à l'opulence ; les autres, par leur verve de polémistes, toujours sur la brèche, sans cesse en éveil et en mouvement, à d'éminentes distinctions publiques, la réputation littéraire étant aujourd'hui ce qu'était la réputation au barreau
chez les Romains : la plus sûre candidature à tous les emplois et charges de l'État.
Réunis, ils forment une corporation puissante et secourable à chacun de ses membres. Aux âges de violentes luttes sociales, tels que le nôtre, une irrésistible loi d'attraction amène les intérêts communs à se serrer étroitement, à se former en groupes^ pour mieux se soutenir et se défendre. Deux associations considérables ont été fondées, qui sauvegardent l'indépendance des auteurs, qui leur assurent, dans le besoin, aide et protection, et l'une d'elles a le caractère d'une vraie banque de crédit intellectuel. Dans notre ère, où l'on a porté si haut et si loin étendu le sentiment de la solidarité humaine, on a prévu aussi les angoisses de l'écrivain qui, après avoir fourni une carrière plus laborieuse que rémunératrice, va s'arrêter d'épuisement sans avoir garanti ses droits à la retraite. Son cerveau surmené demande grâce. La maladie peut venir. La vieillesse
et son cortège d'infirmités s'annoncent. Et le travail manquera avec la diminution des forces physiques et l'afifaissement de la pensée. Par bonheur, ces nobles institutions, en l'obligeant à une épargne régulière sur le produit des heures fécondes, ont eu la prévoyance pour lui, l'homme de l'art qui n'aurait pas songé à soumettre les expansions de son âme aux exigences des calculs éloignés, et qui eût prodigué au jour le jour avec une égale libéralité les richesses de son intelligence et les dons plus avares de la fortune. L'âge a glacé sa veine. Qu'il vive maintenant de ses souvenirs ; son repos est assuré, il s'éteindra dans le calme et dans la paix. Ainsi, non seulement toutes voies sont ouvertes au talent pour marcher d'un pas résolu à la conquête de l'aisance et de la considération, mais il semble qu'on n'ait oublié aucune mesure imaginable pour aider son action, soutenir ses efforts, le consoler de ses amertumes et de ses échecs^ le
défendre contre les cruautés de la destinée.
Donc, tout paraît au mieux dans la vie littéraire, comme elle est comprise, pratiquée, assistée de nos jours. Gardons-nous de trop d'illusions. Ce tableau d'éclat et do l)onheup a ses ombres et ses tristesses. D'un parallèle d'ensemble entre le présent et le passé ne devaient ressortir d'abord que des considérations un peu vaj^ues sur le progrès et les améliorations obtenus par la suite des années. Entrons plus à fond dans l'intime de cette existence de l'écrivain, et nous verrons que si, pour quelques êtres d'exception, elle paraît la j)lus enviable, elle est encore la plus sombre et la moins miséricordieuse pour ceux qui viennent y briser leurs rêves et leur jeunesse. Quelques privilégiés atteignent à un étage éminent de succès et de
prospérité. L'attention générale est fixée sur cette élite. On distingue bien aussi la bande un peu confuse des habiles qui trouvèrent de bonne heure au port leur place ou leur refuge. Mais comment distinguer l'épaisse multitude des aventuriers qui s'échelonnent au hasard sur la route et se perdent ou périssent dans la nuit? Qui donc songerait à les compter?
Jamais on ne remarqua en France, sans parler de la concurrence féminine gagnant là comme ailleurs d'une manière redoutable, une aussi grande quantité d'hommes faisant profession d'écrire, abusivement ou non. Ce n'est pas que les avertissements aient manqué, ni les réflexions de gens éclairés par les souvenirs d'une dure expérience personnelle, pour tenir les imprudents en garde contre les incertitudes et les périls d'une carrière où il faudrait arriver maître tout d'abord, et qui n'offre à l'apprenti que le déboire d'un labeur sans destination
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ni salaire. Maints talents de première marque, faisant un retour sur l'àpreté de leurs débuts, n'ont pas ménagé les plaintes mélancoliques sur ce qu'ils appellent le rude et horrible combat contre l'anonyme, les longues stations dans l'indifférence, et sur les cruelles obligations de la copie s'imposant à heure dite, en raison des nécessités de la vie qui n'attendent pas et changent en supplice quotidien les pures joies du travail. Inutiles leçons I Loin de diminuer, le nombre s'en accroît sans cesse, des nouveaux venus que poussent là le hasard des circonstances, des relations ou de la parenté, les illusions de l'amour-propre, un enthousiasme irréfléchi, l'embarras du choix d'une vocation, ou plus rarement des élans sincères et des aptitudes vraies. Les journaux, la politique, la pente à une discussion publique de tous les intérêts du pays, l'immense développement de la librairie, l'accroissement des connaissances et l'essor
prodigieux donné par tant d'innovations à la curiosité générale, expliquent assez un pareil débordement. Il n'est pas jusqu'à l'épanouissement de l'industrie, la force régnante, qui n'ait concouru à grossir la foule de ces recrues dont le terrain des lettres est encombré. A mesure qu'elle étend son action et favorise un plus grand nombre d'individus, les richesses sociales se fractionnent, l'aisance se multiplie dans les familles, elle y devient commune. Constamment émergent, des métiers inférieurs, des hommes que les chances de l'entreprise ou de la spéculation mettent soudain au rang de la haute bourgeoisie, dont ils se croyaient à jamais séparés. En ce nouvel état de fortune, ils caressent pour leurs enfants toutes les ambitieuses visées des parvenus. Ils les poussent aux professions libérales. Or, quantité de ceux-là s'enrôlent sous la bannière de Fart qu'on destinait au barreau, à la médecine, qui pou-
valent être aussi bien de bons officiers, de parfaits négociants, d'excellents clercs de notaire. Du fond de ces masses si longtemps vouées au travail des mains ont surgi des milliers déjeunes gens, à la vie intellectuelle. Mais, quelle que soit la cause qui les y jette, trop excessive en est la presse pour qu'ils y trouvent tous leur satisfaction, ample ou menue.
Les uns s'y dirigent avec un goût décidé qu'ils chercheraient vainement à combattre.
Ils sont artistes de nature. Des aptitudeï* innées les conduisent. Ils possèdent le don cl la foi. Que leurs premiers pas soient des chutes, ils ne s'en étonnent point ni ne s'en émeuvent outre mesure. Prompte à la conception, obstinés à la tâche, tenaces à l'entreprise, ils se retrempent dans la lutte ; ils y trouvent avantage pour exercer la souplesse et la vitalité de leur esprit, épurer leur goût, former leur jugement, affermir leur volonté; ils redoublent, ils persévp-
rent, et, tôt ou tard, ils s'emparent du rôle et ils occupent la place qui leur étaient réservés au sein de l'activité publique. Portés par d'invincibles élans vers la gloire, ils sortent triomphants des encombres de la pauvreté, des injustices de leurs rivaux, des erreurs incroyablement prolongées parfois de ceux qui s'instituent leurs juges, des ruses et de l'avidité du commerce des œuvres, des bizarreries souvent cruelles du destin, et de leurs propres défaillances. Car il faut d'avance compter avec tous ces heurts et tous ces obstacles, lorsqu'on a cru pouvoir se hausser à l'aide des seules forces de l'imagination aux différents échelons de la vogue ou de la célébrité.
Les autres (ceux-ci composent le gros de la troupe), emportés par une vivacité aveugle, s'y précipitent au hasard et s'y engagent sans prévoyance. Une sensibilité extrême, des dispositions particulières à l'enthousiasme, une confiance exae:érée dans
l'avenir, la soif d'émotions inconnues au vulgaire, le besoin plus ardent de fixer sur soi l'attention d'autrui, leur font prendre pour des entraînements d'instinct ces vagues appétences qui ne sont pas plus les signes d'une vocation géniale que l'amour n'est la possession ni que le désir n'est la puissance. S'ils végètent au fond de quelque province où leurs facultés, à ce qu'ils pensent, croupissent ainsi qu'une eau stagnante, ils entrevoient Paris comme la terre promise. N'est-ce point là, dans ce pays adoptif des écrivains et des penseurs, que se produisent les grandes œuvres, qu'elles y éclosent naturellement, qu'on les met en pleine lumière et qu'on les couvre d'or? Ils se voient déjà recevant l'accolade fraternelle (les illustres et puisant dans la caisse des libraires. « Toujours la même ardeur, écrivait Balzac en 1839 (et l'illusion alors était autrement décevante qu'aujourd'hui), précipite, chaque année, de la province ici, un
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nombre égal, pour ne j)as dire croissant, d'anibitions iml)erbes qui s'élancent, la tête haute, le cœur alli(»r, à l'assaut de la Mode, cette j)rin('esse Tourandocte des Mille et im Jours pour qui chacun veut être le prince Calaf, Tous tombent dans la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la librairie. » S'ils sont mêlés au tourbillon des mœurs parisiennes, s'ils en respirent l'atmosphère grisante et chargée de pensées, la fermentation intérieure est plus active encore. Tout chauds de leurs succès de collège, fiers des premiers éclats do leur imagination, pleins d'une sève dont le cours agité les trouble et les enflamme, ils ont senti dans leur main une plume alerte à rendre leurs impressions juvéniles, leurs inquiétudes et leurs fièvres passionnées. N'auraient-ils pas quelque raison de se croire destinés à compter aussi parmi les élus? Rien ne leur est indiiïérent de ce qui se passe dans le monde^des écrivains et des
artistes. Ils brûlent d'y pénétrer à leur tour et d'y planter leur enseigne inconnue.
L'avènement d'un nouveau nom dans une revue à la mode, l'écho des applaudissements prodigués à une pièce très courue, la vogue d'un roman éclos de la veille ou le seul bruit qui se fait autour de quelque épisode intime de l'existence d'un auteur célèbre, leur causent des tressaillements indicibles et les jettent dans des ravissements mêlés de trouble et d'envie. Sous ces chaudes impressions, ils se livrent à une sorte d'examen d'eux-mêmes, où ils mettent aux prises, <ravance, leurs ressources supposées et leurs désirs. Ils se sentent de l'esprit naturel, le goût de l'étude et de la lecture, une facilité qui ressemble à de la verve, et, sans trop se surfaire, ils croient se reconnaître du ressort et de la volonté. Il serait bien étonnant, se disent-ils, si, avec de la patience et quelque travail, ils n'arrivaient pas en peu (l(î temps à se créer une situation dans la
librairie, dans un journal ou dans une revue quelconque. Ils n'y résistent plus, ils se décident et vont où les attendent, au lieu des belles choses songées, les durs réveils que gardent aux néophytes les éditeurs, les comités de lecture et les bureaux de rédaction. Tout d'abord on attaque avec acharnement.
On se rue à la besogne avec une sorte de furie. Les pensées se dispersent dans tous les sens et dans toutes les directions. On voudrait livrer toutes ses fleurs d'un coup.
Inutile exaltation, épuisement sans fruit.
Il est bien rare qu'un funeste abattement ne suive, chez les natures secondaires, ces violences d'éréthisme cérébral. Aux effervescences tumultueuses de la première heure succède l'immense lassitude. Déjà le travail est rendu plus aride par l'affaiblissement prématuré de l'intelligence. Qu'à ces rudes difficultés du début viennent se mêler les sollicitations vagues du plaisir et l'appât des amusements que la grande ville offre à
toute existence, pauvre ou luxueuse, et dont ne triomphe que la sombre concentration de la volonté; qu'on ajoute encore à cela les déceptions de chaque jour, le désaccord de plus en plus sensible du réel à l'idéal, le désenchantement des tentatives avortées, le positif de la misère, et l'on s'expliquera comment tant de jeunes esprits, un moment soulevés par les sourdes excitations de la gloire, retombent si vite du désir à l'impuissance, de l'irrésolution à la nullité, et de celle-ci à la disparition finale. Trop heureux encore, quand ils viennent échouer dans les bas-fonds du journalisme!
Le martyrologe des lettres, au xix* siècle. — Sombres destinées, fins lamentables. — La bohème. — Les ratés. — Les raisons de chaque désastre.
Au XIX® siècle, deux périodes surtout ont été néfastes aux aspirants des lettres, après 4830 et vers 1848, aux débuts de l'Empire, lorsque, saisis d'une fièvre d'émulation trop générale, ils s'étouffèrent^lès uns les autres dans l'encombrement excessif qu'ils avaient produit.
C'était aux beaux jours du romantisme.
Du temps (Vffernani et de Chatterton, la fer-
veur d'enthousiasme était si intense, le courant d'exaltation si magnétique, une telle soif de renommée brûlait les imaginations, qu'il se commit fatalement de nombreuses méprises entre les fièvres de la curiosité et les appels souverains de la vocation. Des ambitions démesurées gonflaient les cœurs.
Tous les cerveaux bouillaient. « Le sort (l'Icare n'effrayait personne. « Des ailes ! des ailes I » s'écriait-on de toutes parts. Puissions-nous tomber dans la mer ! Pour tomber du ciel, il faut y être monté, ne fût-ce qu'un instant, et cela est plus beau que de ramper toute sa vie sur la terre. Plusieurs l'ont prouvé sur qui, depuis longtemps, l'herbe j>ousse épaisse et verte. » Ce sont là les paroles de Théophile Gautier, l'un des entraîneurs d'alors, qui eut plus d'une perte à déplorer dans son escadrille romantique, et dont la plume brillante et colorée nous a dit les transports de cette génération ivre I l'art, de passion et de poésie. Enlevés pai*
l'exemple glorieux des chefs, par l'éclat (les bannières, le son des fanfares et les bruits du combat, beaucoup se lancèrent dans la mêlée pour ne plus reparaître et demeurer sur la place. A cette époque d'immense surexcitation intellectuelle, où tant d'adolescents croyaient en leur âme et conscience qu'il n'y avait d'autre occupation acceptable que de faire des vers ou de la peinture; à cette courte période de crise suraiguë appartiennent : l'anéantissement brusque de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), qui, un moment, jetait feu et flamme dans le bouillant cénacle et parlait de tout incendier ; les étranges misères de l'énigmatique Pétrus Borel, et le suicide retentissant de Victor Escousse. La mort volontaire de ce poète qui, n'ayant pas vingt ans, comptait trois ouvrages considérables représentés sur trois théâtres différents, mais qui se déclarait incompris parce qu'on n'avait {)as assez fort admiré les essais
de sa plume novice, et qui, pour cette belle raison, s'asphyxiait dans une mansarde avec son collaborateur Pierre Lebras; une telle mort, entourée de pareilles circonstances, dénote jusqu'à quel point peut être poussée l'infatuation de l'art. Le romantisme compta l)ien des drames lugubres à travers ses florissantes annales. Il lit bien des victimes dans la troupe des cœurs naïfs, privés de guide et dénués d'appui, qu'affolèrent l'admiration des grands poètes, l'amour des rimes sonores et les appétits vagues des insatiabilités artistiques.
C'éUiit encore, durant les dernières années du règne de Louis-Pliilip{)e, la même surabondance de talents retenus oisifs et de volontés se consumant à vide. Les carrières libérales se trouvaient prodigieusement envahies. Les avocats sans cause, les méde-
ciiis sans malades, les auteurs sans public, foisonnaient avec la foule inquiète des peintres, des sculpteurs, des musiciens, cherchant désespérément un coin où se faire jour, eux et leurs tableaux, leurs statues et leurs partitions. Les journaux et les revues, en nombre trop restreint pour tant d'activités à mettre en service, regorgeaient. Les musées et les salons avaient toutes leurs places gardées. Et les gens arrivés qui croquaient à belles dents (selon le mot d'un fin critique) la fortune, l'influence et le succès, ne songeaient en aucune façon à céder le pas aux nouveaux débarqués ; ils ne s'inquiétaient nullement de savoir s'il existait en bas de pauvres diables ayant aussi de l'ambition et beaucoup) d'appétit.
Ce fut comme une nouvelle tribu vivant en marge de la société, une tribu nécessiteuse et famélique, à laquelle on donna le nom de bohème, une appellation généiique.
Ce que les biographes, critiques et con-
leurs ont retracé avec le plus de complaisance, des faits et gestes de la bohème, ce sont les détails pittoresques de son odyssée de misères, supportée avec une insouciance diogénique ; ce sont les joyeuses équipées de ce bruyant cénacle de jeunes gens, réduits à souper avec de bons mots, à se chauffer avec une cigarette ou à la flamme éphémère dévorant leurs inutiles pages manuscrites, et employant le meilleur de leur intelligence à duper leurs créanciers, à jouer des tours aux bourgeois ou à faire des pieds de nez à la morale. Ce sont encore leurs insignes particularités et bizarreries vestimentales : costumes hétéroclites, chemises à plusieurs volumes, habits noircis de plumées d'encre, linge blanchi avec de la craie de billard, cravates en corde, paletots étranges, chapeaux à défier toute description, et enfin les singularités non moins piquantes de leurs installations fantastiques. Qui ne connaît, pour l'avoir vue plusieurs fois dé-
peinte, la mansarde où Murger vivait avec Adrien Lelioux? Située au plus haut de la maison, si haut qu'en se penchant un peu sur la gouttière, on ne parvenait pas à découvrir le pavé de la rue, si basse de plafond qu'un homme de taille un peu élevée n'aurait pu y garder son chapeau, n'était-ce pas l'idéal de la chambre du. poète malheureux? Et quel admirable désordre artistique (vous en souvenez-vous?) sur ce meuble presque unique, sur ce bureau aux emplois innombrables et qui servait encore de marchepied lorsqu'il leur prenait envie, à l'un ou à l'autre, d'aller fumer une pipe sur le toit en humant la brise du soir I
Ce qu'on a moins approfondi, parce que le spectacle en eût paru trop affligeant, c'est le détail positif, rigoureux, exact, ainsi que les déclarations d'un procès- verbal, des longueurs d'attente inouïes dans la faim, des privations indicibles, des misères dépassant la vraisemblance, par où passèrent
certains d'entre eux sans faiblir dans leur honneur, sans se relâcher non plus, malheureusement, de leur vaine opiniâtreté.
Ceux qui ont jugé d'une telle vie par quelques mascarades désopilantes ont ignoré ce qu'elle avait de profondément triste. Murger, lui, le savait mieux, quoique ses récits, vus sous l'aspect fantaisiste, aient égaré bien des jeunes gens en quête d'avenir; Murger, fils de la bohème, en parlait autrement lorsqu'il murmurait une plainte tant douloureuse :
... Cette route si belle Quand j'y fis mes premiei^ ])as, Maintenant je la vois telle, Telle qu'elle existe, hélas! Je la vois étroite et sombre, Et déjà j'entends les cris De mes compagnons dans l'ombre Qui marchent les pieds meurtris.
Ces moments de liberté fantasque où, stolon le mot de Gautier, les belles dents de l'Espérance mordent si gaiement les durs
beefsteaks de la vache enragée, eurent d'irréparables lendemains et des réveils découronnés de toute illusion. Après quelques heures d'imprévoyance hardie vinrent bientôt l'abandon, la maladie, le désespoir et, conmie unique et suprême refuge, la mort.
Il y eut des jours de folie généreuse dans la bizarre association des bohèmes convaincus et des buveurs d'eau. Tous ces errants, les chercheurs, les méconnus, les incompris, les « bayeurs aux corneilles de l'art et les sœurs Anne de l'avenir », tous ces vivants d'une existence postiche s'étaient rencontrés et ils se retrouvaient régulièrement dans les crémeries philosophiques, porte à porte (le leurs célestes mansardes. Les rigueurs de la famine et les hasards du vagabondage les avaient réunis ; la communauté des goûts les rapprocha. Ils se recherchèrent pour s'entretenir de leurs mutuelles aspirations ; et ils reconnurent en eux les martyrs d'une même cause. Dès lors, ils crurent
réciproquement en leur destinée. Ils prirent à cœur de se soutenir les uns les autres contre les inévitables déceptions. Ensemble ils s(*. donnaient l'exemple de la résignation, de la confiance et de la gaieté. Isolément ils caressaient, chacun pour son compte, leurs chimères d'apprentis grands hommes. Chacun préparait son œuvre. Chacun prétendait avoir son goût, sa manière d'être, sa marque distinctive et s'y renfermer obstinément. Ils continuaient à leur façon la légende des compagnons romantiques, avant eux si enivrés du dévouement à l'idée, de l'abnégation sans objet. Us avaient aussi la coquetterie fière de leur pauvreté. Le côté artiste de leur détresse réconfortait ces meurt-de-faim. Ainsi tenaient-ils à bien avoir sur leur visage la nette empreinte de If^urs souffrances et ce cerne livide et jaunâtre autour des yeux, le signe des studieuses veillées à la lueur d'une lampe solitaire. A l'instar des Jeune-France, qui ne
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savaient quelle pratique bizarre employer pour se donner l'air fatal, maladif, byronien, quelques-uns, les plus enfiévrés de la bande, non contents de manquer de tout, ne buvaient-ils pas du vinaigre pour se rendre encore plus pâles et plus intéressants? Contemporains d'Antony^ ils n'étaient pas fâchés de porter leur cœur en écharpe.
Et, quand l'abus de la diète les envoyait à l'hôpital, ils y entraient avec une amertume ironique, presque satisfaits. Ils signaient leur billet d'entrée ayant sur les lèvres le sourire dédaigneux qui convient au génie méconnu et, en eux-mêmes, ils trouvaient que l'hôpital dit bien dans l'histoire d'un poète.
C'est qu'en effet ils avaient la foi, — nous parlons des meilleurs. Aussi obscurs de nom que pauvres, ils s'aidaient d'une action collective, unanime, vaillante et sans calcul. Ils se disaient frères par la consanguinité de l'esprit, ot ils vivaient en frères sur ce
qu'ils appelaient leur radeau de /a Méduse, attendant que se montrât à l'horizon la moindre voile de richesse de célébrité ou de bonheur ^ Réunis, ils ne composaient plus qu'une seule famille, n'ayant à l'âme qu'une préoccupation, celle de l'art, et le chérissant au-dessus de tout, sans avoir une notion précise de ce qu'un tel mot, auquel ils sacrifiaient le plus ardent de leur jeunesse et le plus sûr de leurs espoirs d'avenir, leur représenterait, un jour, d'avantages certains à réaliser. Ils pensaient, s'aimaient et souffraient à plein cœur. Cette fédération fut brisée, comme elle avait été formée, par le hasard des circonstances. Ils marchaient dans des voies différentes : ils se dispersèrent. La lutte fut plus rude aux isolés. A l'étude des lettres ils n'avaient pas mêlé celle des réalités sociales. Ils périrent à
1. Lire l'ouvrage d'Alfred Delvausur Murger et la bohèino, — Dolvau qui se vantait d'avoir, en ses plus mauvaises heures, mangé des racines dans les fussc's des fortifications.
cause de cette ignorance. Tout leur héroïsme s'était dépensé en pure perte. Ils restèrent des poètes inédits, ces esprits solitaires qui pensaient naïvement pouvoir attirer le monde à eux. Ils languissaient toujours dans l'anonymat, dans l'inertie. C'est inutilement qu'ils avaient couronné d'étoiles leur pauvre muse; nul rayon de gloire ne filtrait sous leur porte. L'indolence ou l'orgueil les avaient tenus séquestrés loin de* l'action, en dehors du mouvement, dans ces ateliers obscurs où ils élaboraient péniblement des conceptions destinées à ne jamais voir l'éclat du jour. Ceux-là, parce qu'ils n'avaient pas voulu s'entendre avec la vie, furent les victimes de la mort.
Que laissèrent-ils en masse? Quelques traditions pittoresques, quelques légendes attendrissantes, des avertissements aux autres et des exemples. . . à ne pas suivre. La bohème ne fut pour aucun la préface de l'Académie. Certains firent leur trouée.
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émergèrent de l'ombre vers la lumière, saisirent des lambeaux de cette gloire tant désirée et si chèrement payée du sang de leurs veines. Encore n'allèrent-ils point jusqu'à ce bonheur rasséréné, parfaitement tranquille, que procurent l'aisance et l'entière sécurité matérielle. Voyez Murger. La triste déesse Penia, la pauvreté, ne cessa de sévir cruellement dans sa destinée. Ses premières lettres sont datées de l'hôpital; c'est en partant pour la maison municipale de santé qu'il écrivit ses dernières lignes. Il avait le sens des nécessités pratiques ; il était économe ; il travailla toujours obstinément . Ses nuits étaient laborieuses, et, bien qu'il eût la production difficile, que l'outil dans sa main n'avançât qu'avec lenteur, il laissa derrière lui une douzaine de volumes. Il eut la croix, une belle réussite au théâtre, quelques éditions honorables, un succès populaire. Mais il resta dui'ement besoigneux. Dans sa meilleure
phase, quand l'Artiste, le Figaro, la Revue des Deux Mondes y le Moniteur , lui avaient tour à tour ouvert leurs colonnes, le Théâtre-Français ses portes, et les frères Michel Lévy leur caisse, ses recettes n'avaient jamais dépassé la très modique somme de trois à quatre mille francs dans l'année. Et il mourut, épuisé de privations et de veilles, à l'âge de trente-huit ans. Il est vrai qu'on lui fit de brillantes funérailles aux frais de l'État. Un long cortège d'écrivains, déjeunes hommes, de fonctionnaires publics, accompagna ses restes mortels. Une foule nombreuse se pressait derrière le char écussonné, lui formant une escorte d'honneur. Tant d'hommages rendus par le monde officiel à Henry Murger après sa mort, tant de pompe à ses obsèques ne firent pas oublier à ceux qui l'avaient connu les détresses de sa vie brusquement tranchée. Bien des compagnons d'infortune de l'auteur des Scènes de la vie (le bohème domeurèrent misérables
sans la moindre compensation d'une demicélébrité. Leurs dernières illusions évanouies et leur estomac ruiné, beaucoup de ceux-là s'estimèrent heureux de trouver un abri quelconque dans la presse inférieure, la presse amusante, satirique et charivarique. Las de leur foyer sans feu, de leur huche sans pain, de leur livre sans éditeur, fatigués de leurs dettes, fouettés par le besoin, aigris par l'insuccès continu, décidés à toute besogne pour vivre, ils se précipitèrent en nombre au fond du petit journalisme, devenu, après 1852, presque l'unique pâture de la pensée publique, depuis que les hommes du nouveau pouvoir l'avaient brutalement sevrée de ses émotions journalières en lui interdisant l'accès des questions d'État et de liberté. Les autres, l'arrièreban de la bohème, ne s'arrêtèrent à aucune?
tâche et ne parvinrent à rien. Trompés dans leurs espérances, blessés dans leurs prétentions, inrapal)los do se roprendn» à des })m-
jets d'existence simple et modeste, et ne voulant pas avouer leur défaite, ils s'en vinrent grossir la foule sans nom des parasites de l'art et de la littérature, dont Murger, Louis Veuillot, Alphonse Daudet, Jules Vallès, ont tracé successivement le fidèle et lamentable portrait. Esprits sans organes, langues sans mains, intelligences embryonnaires, cerveaux inachevés, pauvres hères mal vêtus, nourris Dieu sait comme, attelés à des professions impossibles non classées dans le Bottin, fiers autant que des génies tombés, étourdis de faim et de gloriole ambitieuse, se tordant de peine et d'angoisse pour enfanter des œuvres... entrevues, et n'arrivant, au prix de tant de sueurs, de tant d'excitations et d'efforts, qu'à simuler « les gestes de leurs idées »; mais cloués dans leurs vaniteuses chimères, et s'opiniâtrant à errer, jaloux, inquiets, fantasques, aux abords du temple où ils ne pénétreront jamais; êtres amers, désillusionnés, « rêve-
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nus de tout sans être allés nulle part » , les gémissants, les pitoyables, qu'on nomme de cette appellation cruelle : les ratés ! Souvent on a décrit, d'une plume cruelle, les échecs sans espoir de revanche de ces éternels débutants. Dans les œuvres contemporaines qui montrent aux prises l'obstination aiguë et l'irrévocable impuissance, rarement sent-on
vibrer la note attendrie, l'apitoiement douloureux en face de ces tristes banqueroutt^s de l'intelligence, devant ces indicibles tourments du désir qui sans cesse veut se reprendre au même espoir confus, et toujours, après tant de fièvres, tant de soulèvements, reste incapable de produire sa voix, de trouver son expression. C'est que, fatalement, ceux-là sont condamnés à être les victimes de leur aberration ; du moins leur exemple pourra-t-il servir à diminuer la foule des errants qui se jettent aux lettres, parce qu'ils ne savent où porter leurs vagues ambitions et leur inquiet désœuvrement.
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Longue est la liste des affamés de gloire à qui le XIX® siècle n'a donné que le prytanée de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.
En tête de ce martyrologe, très instructif à parcourir, brillent d'un éclat triste et doux quelques illustrations posthumes ; car il y eut aussi des âmes de choix, de pures et fraîches intelligences moissonnées dans leur Heur. Au souffle desséchant de l'adversité, des bluets tombèrent avec les herbes folles.
Tel Hégésippe Moreau, le poète de Provins, qui avait dans sa pensée le parfum des roses de son pays, et dont la sympathique légende reste marquée pour les siècles par la triple consécration du talent, de la jeunesse et du malheur. Son père et sa mère étaient morts à l'hôpital ; à son tour, il en avait pris le rude chemin : il devait s'y éteindre le 20 décembre 1838, âgé de vingt-huit ans. Voici maintenant une élite des amants jaloux de
la Muse, trop ignorants des réalités de Ja prose, portant l'amour de l'art jusqu'à l'abandon complet d'eux-mêmes : Gérard de Nerval, cette charmante figure, cet esprit si lin, si délicat, cette plume d'or, l'élégant ciseleur des scènes orientales qui, dans un accès d'inexplicable vertige, se pendit au fond (l'une ancienne ruelle de Paris, ténébreuse et muette ; — Brizeux, le mystique amoureux des brumes de l'Armorique, le dernier (les bardes bretons, que torturait avec tant d'àpreté le tourment du beau et qu'étreignirentsi rudement les gênes de la médiocrité la plus étroite ; Albert Glatigny, le doux pi- (re, un besoigneux de la famille des Rutebeuf et des Villon, ayant eu pour mère la pauvreté et pour marraine la faim; Glatigny (|ui, lui aussi, se faisait un point d'honneur (le ne devoir qu'à la rime ses ressources les plus nécessaires, et qui n'eut pas à se reprocher une seule inconstance à l'c'^gard (U) l'harmonieuse et noble langue, jusciu'au jour
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OÙ une impitoyable maladie l'emporta, âgé (le trente-quatre ans. A un étage inférieur vient ensuite la catégorie^, des rêveurs obstinés, souffleurs de bulles, chasseurs de papillons, décrocheurs d'étoiles, d'ailleurs incapables de mouvement, d'action, et préférant mourir de leur songe plutôt que d'y renoncer; par exemple: le bohème Lassailly, un poète de peu de talent, mais d'inclination trop poétique aux flâneries inconscientes du vague à l'âme, qui fut assez fou pour s'éprendre d'une inconnue, entr'aperçue au passage, de s'éprendre au point d'en aller rendre l'âme dans un lit d'hôpital, la cervelle entièrement brouillée; — et même l'érudit artiste Philoxène Boyer, ce voyant d'un monde grec et shakspearien accouplant les visions impossibles au travail ardent mais sans suite, traversant la société moderne comme un revenant d'un âge antérieur, et disparaissant tout à coup dans sa trenteneuvième année, sans rien laisser derrière
lui que parcelles brillantes, poussière de diamant, débris d'oeuvres qui ne se reprennent ni ne s'achèvent. A quelque distance de ceux-là, plus reculée dans l'ombre, apparaît la troupe hâve et déguenillée des réfractaires, les enfants perdus de la vie, les insociables, rebelles à toute loi d'ordre et de régularité, obstmés à rester quand même synonymes de froid, de faim, de désœuvrement et de débraillé. Nous avons nommé les Privât d'Anglemont, les Crassot, les Fontan et leurs pareils ; Fontan dit Crusoé à cause de son existence errante et postiche, le fondateur, avec un nomméConstant Arnould, du Sans le Sou, rédacteur en chef, gérantpropriétaire de l'Enfant terrible^ qui eut deux numéros, auteur d'une élégie et de deux brochures imprimées, collaborateur au Bohème, à V Appel, porteur des journaux (c'était le plus clair de son revenu : quarante .sous la .semaine), dont il était le co-directeur, et, par excellence, le héros du vagabon-
(lage artistùjue : sur quinze années de séjour à Paris, il en passa au moins trois, nuit et jour, dans la rue, restant des trimestres entiers sans se déshabiller, couchant sur la terre nue, sur la pierre humide et glacée ou sous le dôme d'un arbre ; — Eugène Crassot, le courageux et patient meurt-de-faim, qui en était arrivé à supprimer quinze jours dans le mois, par régime forcé, et avait si bien accoutumé son estomac à ne recevoir de nourriture que tous les deux jours, qu'il périt d'indigestion, le malheureux poète, lorsqu'un petit héritage lui eut permis d'ordonner ses repas régulièrement et quotidiennement, comme tout le monde ; — Privât d'Anglemont, un des bohèmes qui eurent le plus de relief et de couleur, étrange et mystérieux personnage, martyr volontaire de la pauvreté, qui pouvait couler ses jours tranquille, indépendant, courtisant la Muse à ses heures avec un nonchaloir superbe (si du moins l'histoire du riche et généreux
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correspondant d'outre-mer ne lut pas une légende)*, mais qui, d'un parti bien déterminé, d'un dessein inflexible, s'était voué à la misère, la noire misère, sans un sou dans la poche, parce que cet absolu dénuement le laissait libre au moins de se mêler à la foule des déclassés, des filous, des vanu-pieds de toute sorte peuplant alors les Carrières d'Amérique, et qu'il s'était juré de raconter leurs mœurs et de terminer son jMDignant livre de Paris inconnu avant d'aller mourir phtisique à l'hôpital. A ces maniaques douloureusement grotesques, à ces irréguliers, à ces fantasques faudra-t-il ajouter (comme l'a fait Vallès) le magistral critique Gustave Planche, l'oracle de la Bévue (les Deucc Mondes ^ que sa farouche indépendance et aussi le défaut d'équilibre entre lesTacultés morales, le goût du superflu aux dépens du nécessaire, et l'insouciance désor-