I. Voir Théodore de Banville : Mes Souvenirs
donnée, réduisirent à terminer ses jours dans la plus lamentable détresse ?
Ailleurs, dans un ordre bien différent, nous voyons tout un groupe de œs natures à part, troublées, incomplètes, sans cesse jetées hors d'elles-mêmes par le flot tourbillonnant des pensées, mais que n'a pas visitées la Grâce, qu'un abîme infranchissable sépare du monde des formes et des couleurs, et que les bonheurs de rencontre, des hasards d'inspiration, des velléités de succès, ne consolent pas de leurs buts entrevus et manques. Amédée Rolland, entre autres, dut connaître ces souffrances indéfinissables de l'imagination qui perpétuellement se surexcite et s'allume au choc étincelant des idées, et d'où ne parviennent à jaillir que des éclairs pâles, des lueurs fugitives et tremblotantes, au lieu des flammes continues et fécondes de l'enthousiasme créateur.
Il traînait toujours derrière lui une quantité énorme de sujets en cinq actes. Ces pièces,
LA VOCATION oO
(lisait-il, ne demandaient plus qu'un peu de façon. En réalité, elles n'existaient que par le titre, et il ne voyait agir ses personnages que dans la chambre obscure de son cerveau.
Le pauvre Aniédée Rolland I II écrivit un beau et triste livre, le Poème de la Mort, qu'il traça d'une main tremblante, toussant, râlant dans sa chambre froide, et sentant déjà les approches de la funèbre moissonneuse.
Puis ce sont, en petit nombre, des intelligences convaincues mais dévoyées, douées d'une forte capacité de résistance, mais se débattant en vain contre une fatalité plus lenace qui, les ayant prises à leur premier éveil, ne les lâchera qu'à la tombe. Jules Viard, un des plus ardents serviteurs de la presse et l'un des moins connus, mérite une plainte en passant. Il avait de Tentrain, du nerf, un esprit prompt et agressif. Sa plume était aussi alerte que vaillante. Il semait les idées, que d'autres faisaient valoir et dont ils récoltaient les bénéhces. Après vingt
ans de luttes épuisantes, de déceptions patiemment subies, il s'abattit sur un misérable grabat, tué par une phtisie galopante. Les rares amis qui lui vinrent donner le dernier regard, le suprême adieu, ne le reconnurent plus sous son masque émacié, jauni, horriblement défiguré par la souffrance et par l'agonie. Camille Bernay aussi, le poète dramatique, fut usé de privations et de veilles, et tomba de lassitude avant d'avoir pu recueillir le salaire de ses inexprimables fatigues. Ni les persécutions de famille, ni les amers déboires de son existence de bohème, ni les terribles assauts de la réalité, n'avaient pu ébranler sa foi vaillante en luimême, une foi exagérée peut-être. Il touchait au succès. Il mourut à ce moment, en sa vingt-neuvième année.
Ce sont encore quelques victimes d'une certaine organisation physique trop exubérante et que brûle une vitalité excessive.
Continuellement agitées par des inquiétudes
sans cause, des lièvres de désirs sans objet, des ardeurs sans but, ces natures se consument rapidement sous l'action d'un besoin trop actif de vivre par tous les sens et dans toutes les directions. Ainsi, Charles Bataille, le fougueux romancier d'Antoine Quérard, fut la proie de cette grande effervescence intérieure. Son âme étouffait, elle se mourait d'asphyxie dans l'atmosphère trop dense des intérêts bourgeois Ses instincts d'exaltation et ses fières poussées d'indépendance le jetaient hors de toute voie simple et paisible. Il sentait bien que sa raison périrait un jour dans le choc confus de ses aspirations et de ses fièvres ; il l'annonçait sans oser trop y croire, cependant, dès son premier volume de vers :
Jojeux enfants de la bohème, Rions (lu sort et de ses coups ; La société qui nous aime Nous garde pour l'heure suprême,
Quand môme
A tous, L'a ht à l'hôpital des l'ous.
Dix-huit ans après, on l'enfermait dans une maison d'aliénés de la rue Picpus. Feydeau et Gustave Aymard aussi moururent fous. Ils étaient plus fortunés que Bataille, le premier surtout, l'auteur opulent deFanny, Qu'importe I le sort était commun et les causes identiques. Mêmes enfièvrements du cerveau, même soudain craquement, suivi de la lézarde irréparable par où s'écoulent la raison et l'intelligence.
Rattacherons-nous à cette famille des excessifs de la sensibilité les impatients, les prodigues de la première heure, qui voudraient dès l'abord tout absorber d'une haleine, mais dont l'ambition a trop excédé la force et qui s'arrêtent bientôt stérilisés par' une dépense intellectuelle sans mesure ou brisés par l'effort? Mais quel rapport? Qui se souvient de Jean Du Boys, le versificateur intarissable, frappé tout à coup d'un anéantissement complet? Qui se rappelle le sort d'Antony de Menou, s'éteignant, l'ima-
gi nation vidée, à l'âge de vingt-sept ans, après avoir jeté un dernier cri pour que ses œuvres (vingt ou vingt-deux volumes inédits) ne périssent point avec lui ?
Nous n'épuiserions pas la sombre liste, si nous voulions dire le nom de chaque victime et la raison de chaque désastre. Dans la mêlée gémissante des poitrinaires, des phtisiques et des volontaires de la mort, nous n'avons qu'à regarder au hasard. Devant nous défileront encore : Armand Lebailly, le désolé biographe du malheureux auteur du Myosotis, qu'on accusait de se poser en Millevoye, en Hégésippe Moreau, de jouer avec sa maladie, d'essayer de la faire servir à sa renommée littéraire, et qui n'en mourut pas moins ; — Brocard de Meuvy, douce et timide nature, rapporter Firmin Maillard, qui mourut à l'hôpital de la Charité, emprisonné dans une camisole de force; Charles Gille, l'auteur du Bataillon de la Moselle, qui, de lassitude, un soir, se
pendit; — Pelloquet, secrétaire du Natianal, critique d'art à l' Illustration et au Siècle, qui finit dans un état voisin de l'idiotisme, fut arrêté un jour, aux environs de Grasse, comme vagabond, ramené à Nice entre deux gendarmes et conduit à l'hospice de Saint- Pierre, d'où il ne devait plus sortir; Alexandre Leclerc, l'auteur du Pierrot violoneux, qui se pendit à la grille d'un caveau du Père-Lachaise et dont le cadavre ne partit de là que pour aller reposer, le lendemain, sur les dalles froides de la Morgue; — l'éditeur Tandon, auteur d'un volume de vers intitulé Miettes d'amour, publié sous le pseudonyme de Belligera, qu'on trouva pendu dans son salon ; — Francis de Saint-Lary, le poète inconnu des Chutes; fatales, sur qui la folie descendit; — Detouche, un artiste, qui tenta vingt fois de se suicider et qui, après s'être précipité dans les fossés des fortifications, rendit le dernier souffle au bout de dix-huit jours d'agonie; — Louis Abadie,
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l'auteur de quatre à cinq cents romances, dont une vingtaine au moins furent ou sont restées populaires, Abadie le désespéré, qui vécut et laissa les siens, femme et jeunes enfants, dans une profonde misère; — les autres enfin, car le courage nous manque de pousser plus avant et d'en nommer davantage.
N'est-ce pas un nombre suffisant d'exemples pour écraser de son poids certaine I^arole ironique de Louis Veuillot, qui se plaignait un jour que les poètes ne moumient plus assez à l'hôpilal?
Tout dépend aujourd'hui du point de départ. — Conditions nécessaires d'un heureux début. — Où se trouvent les chances sérieuses. — Les arrivés. — Situation sociale qu'il est possible d'acquérir par l'exercice de la plume. — Influence sur les travaux de la pensée de nos fièvres d'industrialisme. — Droit des auteurs au salaire matériel de leurs œuvres. — L'idéal et le positif. — Comment l'artiste, moins que nul autre, ne peut échapper aux exigences grandement accrues de la vie moderne. — L'amour, chez les gens de lettres, du luxe, de l'élégance dans les habits, du bien-être intérieur, des ameublements somptueux ; la recherche du dilettantisme sous toutes les formes. — Réflexions morales et économiques à ce sujet. — Conclusion.
En ce xix^ siècle, âge de lumière et de pensée, il y aura eu de sombres destinées, d'indescriptibles misères et des fins lamentables dans la grande famille des lettres.
L'effort terrible, au jour le jour, de la plume haletante contre les angoisses d'une condition pauvre, aura funestement consumé des natures d'élite, des grands cœurs, des intelligences de noble race. Cependant, ce témoignage est dû à la décharge de notre époque, les naufrages du vrai talent ont été rares, très rares, en comparaison des chutes profondes de l'imprévoyance et de la témérité. Beaucoup se sont plaints de la société et l'ont appelée marâtre, pour ne leur avoir pas réservé une large place au soleil, qui se condamnèrent eux-mêmes, quêteurs de la fortune sans travail et du succès sans peine,' à végéter dans l'ombre, j)ar leurs curiosités imprudentes ou leur incurable faiblesse. Comme s'il suffisait, réellement, d'attester en public un amour très personnel des sonorités de la rime pour s'autoriser là-dessus à croire que la société vous soit solvable de vos particulières fantaisies, et qu'on puisse en bonne
justice l'accuser d'aveuglement, d'ingratitude, lorsqu'elle laisse se consumer à vide, parfaitement ignorante de ces obscurs efforts, les talents sans haleine, les imaginations sans élan et sans souffle!
Il leur manquait le ressort de la vie pratique ou cette invincible patience qui mène, à travers le nombre et les entraves, les courageux, les forts, au but où ils tendent avec une ardente conviction. La Nécessité, cette dure et souveraine accoucheuse, comme l'appelait un ancien, — cette grande Muse qui fait que le muet parle et que le bègue articule, suivant l'heureuse variante d'un moderne; la nécessité, fatale aux uns, a suscité chez les autres, en éperon aant leurs désirs et les mettant en demeure de parvenir quand même, une vaillance indomptables, h son heure triomphante et comblée. Du reste, dans la période toute contemporaine, — et nous aurons à voir à la suite de quelles causes, — bien des barrières ont été abaissées,
bien des obstacles aplanis, bien dos empêchements supprimés, qui rendaient, il n'y a pas longtemps, presque inabordable aux mérites secondaires, en tant que résultats effectifs (s'il est permis d'employer ici ce langage d'affaires), l'exploitation usuelle et courante de l'art. A l'adoration platonique de l'idée a succédé le culte du fait. Les derniers venus, mûris par l'expérience des autres, ne se brûlent plus aux rêves dos générations précédentes. Bizarre contraste, — trop aisément explicable cependant, — l'esprit littéraire, le pur esprit littéraire va toujours en déclinant, et jamais l'exercice (les lettres n'a fourni à tant d'auteurs ayant affirmé un nom, une originalité, une valeur, une utilité quelconque, la sécurité matérielle .
Tout do})cnd, aujourd'hui, du point de départ (ît do la direction [)remiorc, c'ost-à-
dire de la mise en œuvre dès le début, pour les meilleurs résultats présumables, des aptitudes et des goûts natifs ou acquis.
Qu'on aborde la redoutable carrière parfaitement détaché d'illusions préconçues, connaissant déjà par une sorte d'initiation anticipée le fort et le faible du métier, et se sentant d'autre part (chose essentielle) assuré du gagne-pain quotidien ; qu'à l'avance on ait positivement la certitude que les libraires, gens d'affaires risquant des capitaux, et, partant, insensibles aux raisons de sentiment, se soucient peu de servir de marchepied aux gloires futures, mais ne connaissent que deux sortes de livres : les bons, c'est-à-dire ceux qui se vendent, et les mauvais, c'est-à-dire ceux qui ne se vendent pas ; qu'on ait bien reconnu par les exem- ])les d'alentour que le hasard aide singulièment aux vocations, qu'il n'est rien de plus dangereux et de plus inutile que d'avoir de l'esprit à soi seul dans son coin, et que les
relations, les nécessaires relations, sont des adjuvants précieux à l'ambition de réussir ; qu'on sache tout cela et aussi que la littérature (on le déplore, mais on s'y résigne) a cessé d'être un ministère, un sacerdoce, pour devenir une fonction régulière qui doit nourrir son homme ; et, ainsi averti, stylé, préparé, triplement recouvert d'une solide armature de patience, qu'on ait seulement quelques idées dans son écritoire, un instrument, une forme à soi : on aura des chances sérieuses de tenter le sort. Ces conditions prévues, puis les premières difficultés vaincues, les preuves données, le don éprouvé [)ar l'attente et démontré i)ar le succès, les éditeurs acquis, le public gagné, alors l'écrivain peut croire, sans crainte de s'abuser, qu'il vivra honorablement de sa plume comme l'artiste de son pinceau. Et c'est là une question capitale, s'il est vrai qu'ils sont en infime minorité ceux qui viennent aux lettres avec des rentes et qui
72 NOS GKNS DE LETTIIES
noircissent du papier blanc pour leur plaisir.
Jadis on avait quelque couleur do justice à contester le droit des auteurs au salaire matériel de leurs œuvres, en établissant à priori que les jouissances purement intellectuelles et l'honneur d'ajouter à la raison des autres les récompensaient assez. « Malheur à l'écrivain qui tend à la fortune 1 s'écriait un déclamateur du siècle dernier.
C'est presque toujours la marque d'un esprit vil et d'une âme rampante. » Avait-il oublié la parole antique : « Il est beau, il est légitime de gagner le salaire de son génie par le travail de l'intelligence, » cette parole que Juvénal a laissé tomber parmi ses plus mordantes invectives contre les fautes ou les déchéances du talent? Non, sans doute; mais il trouvait plus noble d'ar-
gumenter sur ce sujet d'après les sentences de Lucrèce, d'Horace et de notre classique Boileau, à qui l'on doit la maxime qu'on va lire, une idée très pure mais très pauvre d'expression :
Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.
Le laurier seul, privé de tout accompagnement de luxe, paraîtrait aujourd'hui par trop sec et trop stérile. Serait-ce à dire que les esprits aient tant dégénéré ?
En principe (et c'était la règle quand les exigences de la consommation spirituelle se réduisaient à la nourriture de quelques cerveaux choisis), l'usage des lettres ne devrait aucunement dégénérer en métier. Idéalement, on ne devrait en attendre que des satisfactions toutes désintéressées, se savourant à loisir, comme l'ornement, la fleur de la vie et de la société. L'écrivain ne saisirait la plume que pour obéir à une inspiration
•••vr
soudaine, pour fixer un beau caprice de l'imagination voyageuse, soutenir une doctrine, plaider une cause, ou pour donner une libre expansion aux puissances généreuse.s de son âme. S'il n'avait pas quelque obligation d'honneur à remplir, s'il ne pariait point au nom des intérêts d'une église, d'un gouvernement, d'une doctrine, il ne parlerait qu'au nom de sa cx)nscience et du bien absolu. Conçu delà façon philosophique et par rapport à sa destination première, le travail de la pensée ne répondrait jamais qu'à de hautes visées d'éducation morale et de perfectionnement humain.
Dans les meilleurs siècles de l'antiquité, la poésie, la philosophie, la littérature n'étaient point ce qu^elles ont été rendues par la force des choses dans notre ère contemporaine :
des manières d'être spéciales, exclusives *.
1. Remarquons cependant que les grands maîtres de la poésie grecque étaient des poètes de vocation. Les tragiques et les comiques vivaient de leur art, auquel se rattachait une
L'art et la science servaient surtout de rafraîchissement et de repos; ils se conciliaient avec d'autres devoirs, avec des occupations très dififércntes, quelquefois d'un haut caractère, mais pouvant être aussi de la dernière humilité. Ammonius Saccas, l'un des fondateurs du néo-platonisme, la plus abstraite des anciennes écoles philosophiques, était portefaix. Le culte de l'idée rendait insensible aux coups du destin, consolait des privations morales ou matérielles, souvent empêchait de les connaître ou d'en souffrir. On ne considère plus de même, c'est incontestable, la valeur et la dignité de l'intelligence ; il faut bien l'avouer, elle s'amoindrit et se dégrade à suivre en esclave des appétits subalternes qu'elle dirigeait et maîtrisait autrefois. Il y aura là, pour l'histoire de la pensée, une éternelle matière de comparaisons instructives entre
fonction régulière, celle de maîtres des chœurs (;^opo8tSâ<JxaXoi) .
ce qui était et ce qui l'a remplacé. Dans les beaux âges classiques, l'art avait un carac* tère presque sacré. Il maintenait la perpétuité (les croyances religieuses et s'employait préférablement à la diffusion des éternelles vérités. Maintenant, qu'est-il ? Une jouissance de luxe, soumise comme telle à tous les caprices et à tous les revirements de ceux qui l'occupegt à leur distraction passagère. Le poète avait le rang d'éducateur par excellence, au sein de la Grèce primitive. Former les caractères, assouplir les volontés, tremper les âmes, développer le jugement et le goût, telle était sa tâche complexe et méritoire. Nos modernes conditions de mœurs l'ont rabaissé à l'état d'amuseur public et ne lui permettent guère que d'aspirer aux bénéfices les plus immédiats de l'emploi. Certes, le philosophe, l'esthéticien, le moraliste, ont sujet de regretter que les conceptions du talent, au lieu d'émaner toujours d'impulsions vives
LA VOjCATION n
et de besoins spontanés, — ses instincts propres, — s'asservissent si généralement aux vulgaires fluiîtuations de goût de la masse des individus. Mais de telles réflexions ne -sortent pas de l'ordre spéculatif et ne changent rien à la réalité. Elles demeurent impuissantes contre la fatalité des temps nouveaux. Pour rendre seulement à la meilleure fraction de la société l'amour des beaux sentiments dont on déplore la perte, il faudrait lui recréer des croyances, des mœurs, des habitudes, qui ne sont plus et ne sauraient plus être les siennes. Il restera, en toute époque, de ces rares génies, prédestinés à connaître l'idéal et l'infinité de ses délices, qui retrouveront les mêmes joies antiques à s'absorber dans la religion des formes pures, de la vérité, du beau, de la bonté morale, qui même parviendront à recueillir l'honneur et la gloire dans la recherche passionnée du vrai. Ceux-là suffiront à consoler les générations futures des
grands enthousiasmes évanouis et des ardeurs saintes disparues. Mais la généralité des esprits continuera d'aller où va le courant d'un âge incurablement matérialiste. Cela est de rigueur presque absolue, hélas 1 Quiconque ne possède point cette puissance de génie que ne borne aucune barrière du temps ni de l'espace, est fait pour suivre le droit chemin de son siècle et pour conformer son pas à la marche de ses contemporains .
« Le talent, disait le romancier Daniel de Foë (si notre mémoire ne nous trompe) , n'est d'aucune application utile aux usages de la vie. Ainsi le vif-argent ne peut se transformer en monnaie courante ; excellent pour séparer l'or de l'alliage, il devient inutile à celui qui voudrait le muer en quelque chose de compact et de solide. » L'honnête Anglais du xvii® siècle, pauvre homme de génie qui, après avoir enfanté plus de deux cents volumes ou pamphlets,
mourut, à l'âge de soixante-dix ans, presque insolvable, raisonnait bien pour son temps ; il raisonnerait d'une manière différente en celui-ci, où chacun prétend changer en besoins jusqu'aux jouissances superflues du luxe et du plaisir. Le talent nous paraît maintenant, de sa nature, très convertible en métal de bon aloi. Ou plutôt c'est une propriété reconnue productive, que son possesseur fait valoir et d'où il tire, comme d'un bien légitime, tous les intérêts que cette propriété comporte. Chacun donne à ses moyens d'activité la direction qui lui semble du plus exact rapport avec ses mérites, ses facultés, ses ambitions ; chacun peut solliciter à sa manière la considération d'autrui. Par le temps qui court, on estime pour être le plus habile et le plus fortuné celui qui fait double récolte en gagnant du même coup profit et réputation.
Le spectacle d'une société enfiévrée de convoitises est peu propre à porter l'écrivain
aux idées de parfaite abnégation. L'antique apostolat est devenu bel et bien une branche de commerce.
« Bête comme un génie , » disait Duclos , exprimant ainsi que , dans la sphère des intérêts matériels, les grands talents ignorent souvent ce que savent les sots : le prix des instants et la valeur des circonstances. « Les gens de lettres doivent faire trois vœux, déclarait de son côté le théoricien de VÉmile : pauvreté, liberté, vérité. » Ces idées-là se sont légèrement modifiées depuis lors, il faut en convenir. Par le temps qui court, l'homme de lettres du modèle classique, dont le nom emportait aussitôt l'idée de sagesse, d'abstinence philosophique, de zèle uniquement passionné d'accroître et pour soi-même et pour autrui les moyens de perfectionnement moral, se-
LA VOCATION • 8i
rait un être d'exception, un type ignoré, perdu dans la confusion environnante. Les comportements des lettrés français aux ères les plus rapprochées de la nôtre jureraient aussi comme des anachronismes, au milieu (le nos mœurs. Il ne s'agit plus, certes, de régler ses simples ambitions sur les revenus précaires d'une pension aléatoire, d'une dédicace. Le présent a des exigences d'appétit qu'ignorait le passé, des exigences dont le sacrifice serait trop difficile , même au sein du travail intellectuel et des consolations
(ju'il apporte.
L'homme d'imagination, sûr de sa force, conscient de sa capacité d'énergie, ne comprendrait pas qu'il fût seul exclu des chances de richesse et de prospérité qui se sont multipliées pour chacun, alors que, justement, sa dépense de labeur s'est d'autant plus augmentée que la difficulté de vivre s'est rendue plus pressante et plus âpre. Or, que voit-il partout? La domination brutale
du fait accompli, le culte du succès, l'amour égoïste de l'or, l'ostentation glorifiée des parvenus de l'opulence. La fortune est plus manifestement que jamais Vultima ratio mundi. Il faut subir son joug ou périr. Quelle que soit donc la distinction de sa nature, eût-il, en outre, au fond de l'âme, le sentiment généreux d'un idéal à poursuivre, la soif du vrai dans l'observation, l'impulsion sincère et géniale , fût-il doublement artiste de nature et d'école, artiste dans la plus immense signification du mot: il s'en défendrait en vain, il compte en écrivant. Ses périodes les plus harmonieuses veulent être accompagnées par le tintement du métal. En dépit de certains scrupules de conscience, après avoir créé il additionne. Si attachante que lui paraisse telle conception fraîchement éclose de son cerveau, il ne peut en séparer la caressante image d'un chiffre rémunératoire. Et, de fait, il s'y résigne, sans gémir trop à cause
de cela sur notre décadence et sur l'obscurcissement de notre race.
Il y a deux siècles, la généralité des auteurs n'avaient pas beaucoup de dignité ni de tenue, si l'on en juge non pas soiilement d'après les manœuvres d'un parasitisme éhonté, chez tant de rimeurs faméliques, mais aussi d'après les faits et gestes des mieux rentes de la famille : les Voiture, les Chapelain, les Ménage, les Scarron. Ils avaient, en outre, la mauvaise réputation d'être assez désordonnés dans leur conduite quotidienne. L'irrésolution de caractère, l'incurie du présent, le désouci des menaces de l'avenir, le manque de prévoyance à tout égard : c'était la manière ordinaire de se gouverner d'une foule de savants et de lettrés de l'ancienne mode, très enclins à la dissipation étourdie, très portés aux alternatives capricieuses de travail et de paresse, de réclusion et de plaisir, toujours prêts à manger le fonds avec le revenu.
Les allures osées .et le décousu bizarre des vieilles mœurs littéraires s'assortissaient peutêtre à l'air d'aventure des poètes sans linge et sans feu ; elle n'irait plus à la physionomie de nos écrivains de marque, si attentifs à réserver la part du lendemain sur l'abondante moisson du jour, si précautionneux à la fois de garantir les commodités du home et de soigner les apparences honnêtes du dehors.
A la vérité, dans la première chaleur de la vocation qui s'annonce ou se cherche, dans les heures illusoires où l'imagination encore 'vierge croit possible le culte de l'art pour l'art, on a bien ses quelques échappées d'insoumission poétique à l'encontre du boui^eoisisme de la vie et de 1' « épicerie du siècle », — ne serait-ce que par ressouvenir des turbulences du romantisme ou des fugues inoubliables de la tribu de Murger.
Il est des mots tout exprès, des façons de dire traditionnellement consacrées, et qu'on
ne faillirait jamais de reprendre lorsqu'il s'agit de qualifier l'inévitable crise des jeunes talents en formation, convaincus et pleins de faim, ne soupant qu'à l'occasion, et rêvant aux étoiles, narguant l'éditeur, joyeux quand même parce que l'horizon se déroule en champ d'azur et qu'ils ont au cœur une foi robuste. Mais qu'elles durent peu, ces folles équipées d'aventureux compagnons menant par les rues de la capitale le hourvari d'écoliers en goguette ! Le grand ordre de la plume a été si envahi, qu'il n'est plus loisible de s'oublier longtemps dans les régions douteuses de la bohème.
Le succès venu, voyez donc comme les favorisés se débarrassent vite, ainsi que d'une dépouille méprisée, des dernières apparences (l'une excentricité pauvre. Ils se rangent et ne font plus tapage qu'au travers de leurs livres. Si outrées, si exubérantes que s'annoncent leurs élucubrations , parce que Texcès en toutes choses et les envers des
impressions naïves et spontanées tiennent actuellement le haut du pavé, leur seconde manière d'être n'en subira nullement le contre-coup. Ne sont-ils pas assez habitués déjà aux souplesses de la gymnastique littéraire, pour se retrouver à volonté fort dissemblables dans leurs écrits, puis dans leur vie ? Passés écrivains du monde, chroniqueurs ou journalistes de noble étage, promptement ils s'assimilent les faits et gestes de ces Parisiens des Champs-Elysées dont ils ont si souvent le prétexte de dépeindre les usages et les façons. Ils n'estiment plus nécessaire, afin de se distinguer du commun des mortels, d'affecter des allures étranges, ni de se singulariser par des audaces de mise non moins hétéroclites : chapeaux en cône, pourpoints renouvelés des temps monarchiques, gilets cramoisis, panaches glorieux *. C'est d'une tout autre sorte qu'ils en-
1. Nous ne signalerons que pour mémoire et plutôt à titre de fantaisies xcentriques, les efforts de ces élégants sectaires
tendent les agréments de la représentation extérieure et les menus détails de l'en-dehors. Assez longtemps, — la remarque est intéressante à faire en passant, — à force de voir railler dans la satire et l'épigramme le triste équipage des poètes, il fut traditionnel de croire qu'un auteur, s'habillant aux frais du public, devait avoir infailliblement des trous aux coudes, du linge sale et des bas en vis de pressoir. Ce négligé mal avenant et désordonné n'est plus dans les mœurs des gens de lettres d'à présent, sauf exception*. Non, certes. Ils ont de meil-
du moyen âge, qu'on appelait Jeune-France, à dessein de
ransformer le costume de leurs contemporains du xix* siècle,
— le nôtre encore, si ridicule de sombreur et de monotonie.
Singulière période artistique, où chacun visait à se signaler
par quelque anomalie de la mise, bien marquante : chapeau
à la Rubens, manteau à pan de velours jeté sur Tépaule,
pourpoint à la Van Dyck, polonaise à brandebourgs, i*edin-
gote hongroise soutachée, et auti*es parements des temps
|)assé8 ou de cachet exotique. L'historien du dandysme,
Barbey d'Aurevilly, aura gardé jusqu'à la fin l'alFectation
«les recherches pittoresques et des originalités voulues qui
caractérisèrent spécialement les romantiques.
1 . En cette catégorie d'exception, on classerait, par exemple.
leurs exemples à suivre et de date moins ancienne. Interrogez la biographie intime des littérateurs célèbres du siècle, et vous aurez à reconnaître qu'il en est peu qui n'aient eu leur pointe de dandysme, quand ils ne briguaient pas ouvertement l'honneur de figurer parmi l'élite de la fashionability. C'était Chateaubriand qui se souriait avec une infinie complaisance, lorsqu'il se rendait chez Madame de Montmorency ou chez Madame deBoigne, serré de taille, lejoncàla main, la tête au vent et deux doigts dans le gilet. C'était Alfred de Musset, jaloux
Béranger, le bourgeois sans prétention, uniformément vêtu d'une longue redingote à plusieui*s collets, et de pantalons noisette criblés de taches ; on y rangerait aussi un certain nombre d'écrivains qui brillèrent beaucoup moins par le soin d'eux-mêmes que par les grâces du style, et que les plus simples détails d'une toilette élémentaire laissaient dans une Icomplète indifférence. A une certaine date, on en comptait jusqu'à trois aux mains sales. D'aboi-d, Villemain, dont Henri Heine a dit : « Quand Villemain voudra se travestir, il n'aura qu'à se laver les mains, d Ensuite, Pierre Leroux, qui appela l'eau un corrosif dangereux pour la main d'un écrivain. Enfin, Gustave Planche, chez qui l'horreur des bains fut une maladie invétérée.
d'émuler Brummell, l'inventeur d'un frac fameux et l'une des gloires de la frivolité ; pareillement Byron, le fier disciple de ce « Warwick de l'élégance », comme le surnomme Barbey d'Aurevilly, se flattait de cumuler le génie des vers et le génie de la mise. C'étaient : Léon Gozlan, très soigné, toujours habillé dans le meilleur goût; Roger de Beauvoir, qui se p'quait d'une correction égale à celle du comte d'Orsay, Roger, le plus aimé des poètes, avec sa belle chevelure noire et frisée, avec la suprême élégance de sa personne; Balzac, qui avait ses prétentions par boutades; Théophile Gautier, qui comptait parmi les bonheurs de sa jeunesse une grande joie que lui avait donnée son tailleur en lui confectionnant un gilet délirant. D'autres, Albéric Second, Gavarni, Arsène Houssaye, les muscadins du romantisme, admettaient très bien, pour le coup d'oeil, le pittoresque de la chose, que l'auteur de la Comédie de la mort endossât une redingote à brande-
bourgs, comme étant mieux étoffée; que Gérard de Nerval s'habillât à la Werther ; qu'Edouard Ourliac eût des bottes à la Souvarov ; mais combien préféraient-ils pour leur compte, (et aussi parce que les femmes leur étaient moins rebelles qu'aux intransigeants), de rechercher le fin des fins de la distinction dans les habillements de la dernière mode, rehaussés encore par le cachet artistique! Baudelaire produisait un grand effet, lorsqu'il pénétrait dans la brasserie des Martyrs et que, son talma ôté, il apparaissait vêtu de son habit bleu à boutons d'or. Il faisait beau voir, en 1840, Emile de Girardin, en cavalier parfait, — bottes vernies et pantalons modèles, — se rendre à la Chambre des Députés, dans le tilbury qu'il conduisait lui-même. Nestor Roqueplan, amateur passionné des riches couleurs, changeait de toilette quatre fois le jour; il était fanatique de la propreté exquise. Le Napolitain Fiorentino, « toujours frisé, ganté, parfumé,
beau comme un astre », était éblouissant.
Les partisans d'élégance sobre, les parfaits dandys capables de râper leurs habits avec du papier de verre pour en enlever l'éclat endimanché, le tout battant neuf, lui reprochaient seulement (au témoignage de Théodore de Banville) ses fantaisies trop à l'italienne, entraînant trop de velours, trop de soie, trop de gilets crème, trop de cravates somptueuses, de joyaux de prix et de cannes merveilleuses.
Ainsi, malgré l'horrible mauvais goût de ce siècle banalement égalitaire, nos auteurs en passe de fortune ne se bornent pas exclusivement à la toilette de leurs pensées. Il y a longtemps qu'ils ont perdu l'espoir de restaurer les tailladés et les crevés qui seyaient si bien, dit-on, à Théophile de Viau, en ces jours brillants de la monarchie française où les gentilshommes portaient autant de broderies et de point-coupé de Venise que les femmes, dans leur habillement; ils n'écrivent
pas avec des manchettes de dentelles (depuis Buffon, la mode en a passé) ; mais rien ne leur est plus ordinaire que de mettre des gants paille ou gris perle après avoir fait de la copie. Malheureusement le temps leur manque d'entretenir, d'une façon aussi continue qu'on l'aimerait, leurs inclinations d'artistes jusque dans la partie vestimentale de leur personne. Ils ne peuvent, hélas ! s'y reprendre que par caprices et par échappées.
De même, leurs instants trop remplis ne leur permettent guère de chasser aux impressions, pour le seul contentement de leur esprit avide de mouvement et de variété.
Observer, apprendre, lire, écrire sans relâche, n'est-ce pas là leur sacrifice quotidien aux nécessités impérieuses du métier? Leurs minutes sont comptées. Ils n'ont plus guère le loisir de chasser aux impressions pour le seul contentement de leur esprit, avide de mouvement et de variété, ni d'entretenir
leur aise des inclinations préférées d'artistes. La tâche dévorante les réclame sans cesse, impitoyable. Ne vous étonnez donc pas s'ils recherchent avant tout les douceurs reposantes d'une vie calme et abritée, s'ils y concentrent leurs chères prédilections, s'ils se tuent à l'embellir. Les conditions présentes de la besogne intellectuelle les condq^nnent aux œuvres d'isolement. Il n'est plus question de se liguer entre compagnons d'école et de faire la chaîne contre la routine ou contre la pauvreté. Les gens de lettres ne se coalisent encore que pour défendre les grands intérêts de la corporation. Les derniers cénacles ont disparu. L'estaminet, cet asile bruyant des talents sans emploi, a perdu son titre de centre inspirateur. C'est à chacun de batailler, de produire, de gagner son lambeau de gloire comme on gagne le pain, de lutter dans son à-part et pour son propre compte. Les auteurs contemporains fréquentent moins les salons que leurs
aînés des xvii^ et xviii® siècles, soit qu'ils n'en trouvent pas les moments, soit qu'ils ne jugent pas indispensable d'y séjourner afin de les peindre, soit encore qu'il leur en coûte de discipliner leur naturel pour le mettre à l'unisson des manières qui donnent le ton en ces compagnies. Parfois ils regrettent les heures tant délicieuses d'une autre époque où des décamérons de poètes, d'artistes et de belles femmes, réunissaient leurs libres sympathies dans de longues causeries sur
l'art, la littérature et l'amour. En revanche, ils puisent leurs consolations et leurs récompenses au sein même de ce labeur écarté du monde. Ils ornent avec passion les lieux où ils travaillent avec acharnement. Plus leur imagination aura débordé le cadre des étroites médiocrités, plus ils se sentiront ambitieux de ressaisir dans l'harmonie des choses environnantes l'impression réelle des biens aussitôt évanouis que songes. Et ce n'est pas trop, à leur estime, que de goûter,
en échange des eflFusions de verve qu'on prodigue incessamment, tous les charmes de l'aisance et tous les conforts de la vie.
S'ils subordonnent d'une manière trop regrettable le culte de l'idée aux questions de salaire et de pécune, — celles-ci ne devraient venir qu'en dernière ligne, — ils regagnent en indépendance personnelle ce qu'ils perdent du côté de la sincérité des conceptions. Leurs façons de vivre sont parfaitement libres et régulières. Ils peinent durement : c'est afin d'obtenir beaucoup. Des seuls revenus de l'esprit ils réclament, sinon leurs aises continues, la sécurité pleine des heures qui se succèdent. Leurs inclinations nouvelles ne sont pas douteuses. Ils tendent passionnément vers les habitudes de bien-être intérieur, que les fantaisies d'art agrémentent : heureux s'ils les goûtent, s'ils les savourent à domicile. Le moins qu'ils espèrent du prix de leurs efforts, c'est l'affranchissement complot d eux-mêmes, et cette ambition, fortifiée
par le spectacle des réussites et des jouissances d'autrui, est devenue si dominante en eux, qu'ils lui ont immolé les restes de cette humeur insouciante et prodigue qui faisait naguère de l'existence artistique un composé si bizarrement aheurté de contrastes et d'accidents. Tels leurs amis les peintres, désaccoutumés des vagabondes misères, s'accoutument au mieux de la posture d'hommes fortunés, qu'ils ont dernièrement prise dans le monde.
D'instinct, le poète, l'artiste a la soif de l'opulence. Il est né riche. Qu'on relise le Tasse de Goethe, on y verra combien lui est en quelque sorte intuitif l'amour des brillantes étoffes, des festins et des décorations de la richesse relevant les triomphes de la renommée. Poursuit-il l'idée du plaisir, il l'entrevoit paré de toutes les élégances. Le plus souvent, sans doute, il faut bien qu'il se résigne à des passions banales, à des contentements vulgaires, pour tromper
ses désirs insaisissables ; mais il échappe autant qu'il lui est possible par l'illusion aux étreintes de la réalité. Il ne conçoit qu'avec répugnance l'amour dans la misère, et ce qu'il porte au-dessus de tout, c'est l'amour dans la soie, le cachemire, enveloppé de riches toilettes, accompagné de fleurs et de parfums. Son imagination vit de magnificence et d'éclat. Ce rayonnement, elle le veut, elle l'exige proche d'elle ou dans les nuages. Balzac se croyait littéralement dans l'or et le marbre, aux Jardies, parce qu'il avait écrit au charbon, sur les murs nus ou plaqués de papier gris : « Boiserie de palissandre, — Tapisserie des Gobelins, — Glaces de Venise, — Tableaux de Raphaël. » Telle qu'il voyait sa résidence, Saint-Cloud n'eût pas été à l'étroit dans cette mauvaise petite propriété attenante à l'ancien parc royal. Et Gérard de Nerval avait décoré tout aussi luxueusement, à l'aide de procédés non moins élémentaires, un logement qui brillait d'abord par l'ab-
sence de tapis et l'indigence de meubles. Les plus dénués de biens et des moyens d'en acquérir jamais, mais que hante (permanente obsession !) cette ivresse éveillée du rêve artistique, ressentent les mêmes entraînements d'instinct vers les visions splendides. Dans leurs ténèbres, ils bâtissent des palais avec des matériaux imaginaires ; ils se créent, d'inspiration, une seconde existence fantastique, brillante, colorée. Je n'en voudrais pour témoin que le pauvre Ferdinand Fou-
que. Sa vie fut une lutte sans répit contre la misère. Il coucha des mois entiers sous une arche de pont, quand il n'avait pas même les deux sous nécessaires pour aller chercher le repos dans ces hospitalières maisons où les mendiants dorment appuyés sur des cordes tendues. Il endura des privations qui dépassent toute croyance et mourut à l'hôpital. Mais de quoi s'occupait-il dans son grenier, à la table de la gargote, sur les chemins où il vaguait, et dans les fossés du bois
de Boulogne, où il passa plus d'une fois la nuit? Uniquement des arts somptuaires. Ses entrailles criaient continuellement la faim, et ses écrits ne traitent que de l'élégance, du superflu, des bijoux, des camées, des vases antiques. La danse aussi le préoccupait beaucoup, et c'était pitié, a dit Jules Vallès, dans son poignant livre des Béfractaires^ que de voir ce lettré, emprisonné dans une redingote râpée, boutonnée jusqu'au menton faute de linge, cravaté d'un lambeau d'étoffe roulé en corde autour du cou, le pantalon percé aux fesses, blanchi aux genoux et frangé au bas, s'écrier, avant de regagner le banc ou le dessous de pont qui lui servait de domicile :
« — Il est certain que l'on reconnaît plus clairement son -image dans les jeux nobles et doux d'une danseuse que dans les plus beaux traités que Ton puisse imaginer. »
C'est aussi un mélancolique rimeur: Ymbert Gallois. 11 était venu de Genève à Paris, avec la pleine assurance de saisir la cou-
roniie, de prime-saut. L'illusion n'a duré qu'un instant. Presque aussitôt ont succédé dans cette imagination neuve le dégoût à la curiosité, le découragement profond aux premières fièvres de la pensée qui s'éveille et se surexcite. Il a essayé ses forces, résolument, et l'épreuve n'a pas répondu à la mesure idéale qu'il s'en était créée; il a vu, entendu, respiré, touché de la main ce vaste monde, l'atelier de civilisation où il se croyait appelé, parmi tant d'autres, et il n'a rien trouvé de ce qu'il cherchait audehors ainsi qu'en lui-même. Il s'est croisé les bras, parce qu'il n'attend plus rien de la destinée ; il se condamne à l'inaction vo lontaire ; littéralement il se laisse mourir, triste, anéanti, désespéré. Et il n'a pas vingt et un ans I Mais voici qu'un soir l'occasion lui est offerte d'entendre à l'Opéra la musique enchantée du Siège de Corinthe.
Comme aussitôt ses peines sont rejetées loin! comme il renaît au milieu de ces pompes !
Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes et les physionomies radieuses qui garnissent les loges, il aspire, il absorbe tout cela, il s'en imprègne ; les portiques d'un monde qui n'est si beau pour lui que parce qu'il l'ignore, se dessinent à ses yeux, entourés d'une vapeur de luxe et d'élégance ; il se croit prince, riche, honoré; il a perdu le sentiment de sa situation, il ne voit plus qu'au-dessus de lui. C'est un océan d'espérances démesurées d'harmonie, de splendeurs, de vanités. Il ne se réveillera de son rêve que pour en tracer sur-le-champ la coniidence, brûlante encore d'enthousiasme, mais saturée d'amertume et de regrets. En effet, poète instinctif, il devait aimer d'un amour inné la somptuosité, les titres, tout ce qui reporte l'esprit dans la sphère des seiisations- supérieures.
Si de riialheureux songeurs sans volonté fixe, des êtres contradictoires que tourmentent des flots de désirs, mais à qui leur na-
lure faible et inconsistante ne permet point les efforts soutenus à l'aide desquels ils rendraient peut-être ces chimères réalisables; si d'obstinés visionnaires, par impatience d'atteindre à l'absolu dans le bienêtre, se résignent à l'aller chercher dans les régions idéales, quelles fièvres doivent brûler ceux qui se sentent en même temps la puissance d'enfanter des songes superbes et l'énergie nécessaire, pour convertir en faits leurs ardentes fantaisies I « Travaillez, disait le prodigieux auteur de la Comédie humaine^ à un écrivain qui lui était venu demander des conseils ; travaillez, mais à loisir et aux bonnes heures ; et, le reste du temps, faites du théâtre afin de gagner de l'argent, beaucoup d'argent ; car il faut que l'artiste mène une vie splendide. » Et qui pouvait mieux que lui parler ainsi ?. Malgré les embarras de tous genres et sans cesse renaissants qui rendaient son existence de travailleur si terriblement agitée et misérable souvent, il
fallut toujours un nid moelleux, confortable, à ses veilles laborieuses, que ce fût la chambre capitonnée chez Buisson, rue Vivienne, ou le fameux salon de la rue des Batailles, avec ses divans circulaires, avec son magnifique éclairage de lustres et de torchères en bronze doré. Comme il avait le million facile, le grand homme I Sa tête fut un volcan de projets dont il s'éprenait et qu'il délaissait tour à tour pour de plus belles inventions de fortune et de gloire :
combinaisons d'affaires, réformes de l'État, vastes entreprises industrielles. Deux forces, pensait-il, mènent le monde: les passions et l'intérêt. Or, il aspirait à toutes jouissances et convoitait toutes forces que l'or, la science et la puissance peuvent fournir.
Il voulait des richesses immenses et ne calculait que par chiffres énormes. Les grands succès pécuniaires de Scribe le tenaient souvent anxieux et songeur. « L'argent, partout Targent, l'argent toujours ; ce fut le perse-
culeuret le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave par besoin, par honneur, par imagination, par espérance; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans ses loisirs, dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs ^ . » C'est qu'en effet une cruelle expérience de chaque minute lui avait appris que l'argent es\ le grand moteur du monde actuel et que l'écrivain non plus ne peut échapper à la nécessité qui s'impose à tous, sous peine de vie, de calculer et d'amasser.
A qui la faute? On a rendu la vie moderne si coûteuse! Une foule de commodités secondaires sur le défaut desquelles on glissait avec insouciance autrefois, et dorkt l'absence ne constituait pas Une privation, se sont imposées, déclarées indispensables,