DES ÉLÉMENTS ANATOMIQUES
On s’attendrait au choix de quelque sujet modeste, facile à traiter rapidement, une thèse courte et simplette comme on en passe tant. Ah bien! oui... M. Çlémenceau s’empare d’une formidable question, embrassant toutes les sciences naturelles, exigeant une érudition énorme, de très longues recherches personnelles, une autorité de vieux maître. Or, le jeune docteur n’était qu’un élève sans vocation, il fréquentait peu les laboratoires, et il n’avait pas d’autorité du tout. Les documents fondamentaux lui manquant, il alla les demander à Charles Robin, alors professeur d’anatomie générale, vieux républicain de 48, que son élève admirait surtout, j’imagine, en tant que coreligionnaire • politique : le maître donna les documents, beaucoup de documents, que
Clemenceau sut utiliser tous au long de son mémoire qui n’a pas moins de 204 grandes pages.
Mais si — comme il l’avoue dans son avantpropos — les matériaux de sa thèse lui ont été fournis, je garantis que la rédaction lui appartient en propre : il y a mis sa marque. C’est écrit d’un style nerveux, haché, volontaire, d’un précision cherchée, par conséquent superficielle, masquant avec beaucoup d’assurance l’indécision réelle des idées, la science mal affermie, l’érudition de seconde main que sait bien vite reconnaître le lecteur accoutumé à juger des œuvres scientifiques. Et ce travail témoigne, en même temps, des plus alertes facultés d’assimilation, d’un peu laborieuse fécondité; il dénote une intelligence éveillée, presque puissante, habile à donner l’illusion d’une œuvre sérieuse.
Cette thèse, qui vise à la netteté et à la concision, manque totalement de ces Conclusions où se résume si lumineusement tout travail méthodique vraiment digne d’attention.
N’est-ce pas que le Clémenceau d’alors n’est pas sans quelque analogie avec le Clémenceau d’à-présent?...
Depuis la date de son doctorat, jusqu’aux élections de 1885, M. Clémenceau, bien que maire et
député, n’a pas cessé d’exercer la médecine. Dans la clientèle, il fut, dit-on, médecin fort aimable et très homme du monde, optimiste de parti-pris, habile à dérider ses malades, point tragique avec le client.
On sait qu’il eut, en outre, la pensée charitable de fonder à Montmartre un dispensaire gratuit, où, le dimanche, il venait pour donner ses soins aux indigents du quartier. C’était au 23 de la rue des Trois-Frères, rue abrupte et sinueuse, avec, à chaque carrefour, une échappée sur quelque voie en escalade où de grands escaliers, taillés dans la butte, grimpent raide vers le Moulin-de-la- Galette et vers le Sacré-Cœur. Là, à un rez-dechaussée très sombre, presque sinistre, au fond d’une cour en puits, il recevait les pauvres diables, et les soignait. Mais, plus encore que le médecin, c’était le député qu’on venait consulter : on y fit bientôt plus de politique que de charité. Même dans les derniers temps, M. Clémenceau n’y vint plus guère, trop affairé, trop absorbé par ses travaux et ses plaisirs d’homme arrivé. Il trouvait, pour le remplacer, des confrères dévoués à sa cause, de ceux dont on dit toujours en pareil cas " il est mon bras droit „ .
Et brusquement, lors du dernier renouvellement de son mandat de député, il cessa tout à fait
d’exercer la médecine : pour mieux se consacrer au bien public, il abandonna du même coup ses malades lucratifs — ce qui lui fait honneur, — et ses pauvres — qui lui ont peut-être gardé rancune.
Maintenant, c’en est fini. On peut pourtant le rencontrer encore au chevet d’un ami malade où toujours il vient promptement; il y prodigue avec esprit des conseils de thérapeutique amusante, rit de la médecine et des médecins, et s’en va, sans avoir prescrit autre chose que la lecture des oeuvres de Labiche. Peut-être encore, affirme-t-on, pourriez- vous le trouver, les soirs de Korrigane ou de Coppélia, au foyer de la danse, en train de professer, éternel médecin Tant-Mieux, des préceptes d’hygiène jo}^euse.
En résumé, au point de vue médical, Clémenceau est simplement très parisien : sans gravité, mais pas méchant; ennemi des scènes attristantes, mais, je crois bien, capable de dévouement à condition d’y mêler un peu de badinage, et de ne rien prendre au sérieux, pas même lui.