‹ Nos grands médecins d'aujourd'huiChapitre 49 sur 51 · LES IGNORÉS · texte numérisé non relu

LES IGNORÉS

E livre, consacré aux grandes gloires

médicales de notre temps, je voudrais

l’achever en disant quelques mots des

humbles, de ceux qui, pour être sans gloire, ne sont pas toujours sans mérite et sans dévouement.

Tous les métiers ont leurs héros obscurs, sur^ tout celui de médecin.

A côté du savant glorieux ou du praticien célèbre bien emmitouflé de fourrures sur les coussins de son coupé, il y a tous les humbles de la corporation. Pour eux, point de dates notables, et point de bibliographie : il ne faut pourtant pas les oublier.

Le médecin de quartiers pauvres, celui qui grimpe six étages huit ou dix fois dans sa journée, le petit vieux propre et pas riche, qu’on voit, vêtu de noir et cravaté de blanc, marcher vite le long des trottoirs des faubourgs.

Il n’est point au courant des découvertes très modernes; il sait très vaguement la doctrine

microbienne, et il s’en tient aux vieux médicaments du temps où il était externe. Abonné au meilleur marché de nos journaux de médecine, il ne parvient pas à le lire, et s’endort dessus en dînant, tant ses pauvres jambes sont lasses; son client bourgeois qui parcourt tous les mercredis dans le " Temps „ les comptes-rendus de l’Académie, le " colle „ quelquefois et l’humilie un peu en lui parlant des doctrines nouvelles.

Mais bah! aussi bien qu’un autre il sait soigner la pneumonie ou la rougeole, être crâne quand vient l’épidémie de croup, et se dévouer nuit et jour, même quand il est sûr de n’être pas payé. Le mot sacerdoce est bien gros, bien solennel pour lui ; mais il sait simplement que la santé n’est pas marchandise vulgaire, et ce petit bourgeois est un aristocrate à sa manière, puisqu’il conserve, au milieu des fatigues, la noble tradition de désintéressement et de bonté.

Et le médecin de campagne!

Dans son cabriolet mal clos, tout le long du jour il s’en va par les chemins creux et les routes, visi tant pour vingt sous la ladre clientèle, rageant après le paysan qui l’appelle toujours trop tard, quand la vieille est déjà mourante, quand l’enfant eSt déjà venu.

Comme Thiver lui est cruel !

Les roues de sa carriole s’attardent aux ornières. Son vieux cheval est plus lambin sous la neige aveuglante ou sous la pluie continuelle. Ses mains se gèlent sur les guides, et la tournée n’en finit pas.

Va, brave homme! va-t’en faire du bien dans les fermes et les villages. Comme le pauvre Bovary, tu te lèveras dans la nuit pour raccommoder une jambe, ou pour secourir une pauvresse en mal d’enfant. Tu auras froid pendant la route en te remémorant ce que tu sais de chirurgie ; tu ne trouveras chez les gens qu’un peu de cidre auprès d’un grand feu de sarments ; on ne t’appelle qu’en désespoir de cause, après avoir consulté le berger, la sorcière ou le rebouteur. Tu gagneras trois mille francs par an ; tu seras mal payé si le blé n’est pas bien venu. Et tu n’as pas toujours, comme ton voisin le curé, l’espoir d’un meilleur monde, lorsque ton tour sera venu de t’en aller au cimetière !...

Je sais bien qu’il y a des compensations : la beauté des chemins en mai, la rouille des bois à l’automne, le Cercle, où chaque soir on cause politique en faisant la partie du percepteur, un riche mariage avec la fille d’un propriétaire ; ou.

quand on est jeune et garçon, la fille des champs rencontrée et vite aimée pendant que le cheval broute les jeunes pousses de la haie!...

C’est égal, le métier est rude, et c’est bien de ■demeurer bon quand on l’a pratiqué longtemps.

Des ignorés, j’en connais d’autres encore. Dans ■des chambrettes pauvres, ils pâlissent sur les bouquins; la nuit, ils travaillent pour eux; le jour, ils peinent pour les autres, pions de lycées, répétiteurs pourrastaquouères. Mais ceux-là sont jeunes, pleins d’espoir et vaillants. Ils souffrent en attendant mieux. Un jour viendra où ils seront aussi célèbres et riches à leur tour, et dans dix ans, quelqu’un qui aura pris ma place pourra les mettre dans un livre du même genre que celui-ci.

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