PROFESSEUR VERNEUIL
VERNEUIL (Aristide- Auguste) , ne' le 28 novembre 182J.
Interne des hôpitaux en 184J.
Docteur en Me'decine en i8po.
Agrège à la Faculté', le ji août i8jj.
Chirurgien des hôpitaux en i8j6.
Professeur , le 12 de'cenibre 186'].
Membre de I Acade'niie de Médecine, en i86g. Membre de l’Institut.
IL a bientôt soixante-huit ans, il est parvenu à la plus haute situation scientifique qu’un médecin puisse ambitionner, et tout en lui, sa personnalité physique et son caractère, les tendances de son esprit et les élans de son grand cœur, jusqu’au moindre de ses gestes, jusqu à la manière de camper son chapeau en arrière du crâne, tout est d’un enfant de Paris, jeune et vivace, bon et endiablé, intelligent et malicieux, facilement enthousiaste, et dévoué de tout son cœur, épris des mots Patrie et Liberté au point
de mériter d’être appelé “ gobeur „ par d’autres parisiens non moins gobeurs que lui, aimant son art comme Gavroche aime la barricade, avec une humeur batailleuse, une invincible ardeur à combattre le bon combat.
Il a un crâne quelque peu dénudé du sommet, circonscrit par une couronne de cheveux grisonnants, mais bouclés comme ceux d’un enfant ; une figure rose et jeune, avec des favoris frisés d’un blanc de blond; ses yeux, grands et limpides, sont rieurs d’ordinaire et pétillants d’intelligence, mais toujours prêts à s’attendrir. Récemment, à l’inauguration de la nouvelle Sorbonne, empli d’enthousiasme par cette solennité patriotique où se consacrait le relèvement intellectuel de son pays bien-aimé, où triomphait, devant les savants et les étudiants étrangers, le génie scientifique de la France, Verneuil ne put contenir son émotion : de grosses larmes roulaient sur son visage; or, il faisait très chaud, ce jour-là: les professeurs avaient ôté leur redingote au vestiaire, et, faute de mouchoir, le grand chirurgien étanchait ses pleurs avec le satin cerise de sa robe, d’un geste machinal, distrait et continu, touchant dans sa sincérité... Il a des lèvres minces, courtes et très mobiles, qu’il retrousse d’un mouvement rapide
et répété, ce qui permet de voir ses jolies dents saines et fortes, et ce qui donne à l’ensemble de sa figure une vivacité mobile amusante au possible.
Il manque absolument de solennité dans la tenue, et la correction diplomatique n’est pas son fait; il a des gestes peu compassés, et certaine manière de remonter son pantalon qu’un chambellan désapprouverait, j’imagine.
Mais il est, en revanche, d’une intelligence vraiment extraordinaire, d’une activité d’esprit que rien ne lasse, et, pour les choses de son métier, nul ne peut se vanter d’avoir eu plus d’idées que lui.
A ce point de vue-là, encore, il est bien un parisien. Il a l’intelligence nette, aiguë, ingénieuse, perpétuellement en éveil : il a aussi les défauts de ses qualités, une tendance à s’emballer, comme on dit, pour tout ce qu’il croit être la vérité, et une manière à lui de simplifier peut-être un peu trop les choses, d’avoir foi en des règles fixes, de ne pas tenir assez compte des exceptions si nombreuses dans les sciences naturelles où rien n'est absolu.
Il est, tout de même, un vrai et grand savant, car beaucoup de ses idées ont été non pas seulement ingénieuses, mais largement fécondes et durables.
Sa conception, véritablement grandiose et profondément juste de rinfluence des constitutions en chirurgie, ses travaux sur le réveil des diathèses par le traumatisme, la guerre à outrance par lui déclarée à la tuberculose, l’accueil avisé qu’il a su faire aux doctrines antiseptiques, son sincère amour du progrès, son enthousiasme — rare à son âge — pour toutes les vérités neuves, sa constance à aller de l’avant, à rivaliser d’ardeur avec les plus jeunes, son absolue bonne foi scientifique sont dignes de la plus unanime admiration.
Ce chercheur a eu, dans sa vie, quelques trouvailles inoubliables. Au banquet que lui ont offert ses amis, lors de sa nomination à l’Académie des Sciences, le professeur Charles Bouchard, qui n’est pas précisément un flatteur, lui a justement promis qu’il ne périrait pas tout entier : “ Dans le progrès si éblouissant de la chirurgie contemporaine, vous aurez votre part que la postérité ne vous contestera pas. „ C’est beaucoup grâce à lui que les chirurgiens d’à présent ne se contentent pas d’être des hommes adroits et soigneux, et veulent être des savants intelligents et réfléchis, ayant des idées générales.
C’est très beau d’avoir fait cela, d’autant que ses conceptions théoriques ne l’ont point empêché
d’être un opérateur de grand talent, préférant les procédés très simples — trop simples, au dire de plusieurs — les pansements peu compliqués — trop peu compliqués, peut-être, et trop accessibles aux microbes. Qu’importe! il a le rare mérite d’avoir inventé les méthodes qu’il emploie, d’être logique avec lui-même, de pratiquer sa foi.
Il est encore le plus honnête et le plus désintéressé des hommes. A la séance d’ouverture du congrès de Y Association française pour l' avancement des sciences , à Grenoble, au mois d’août 1885, il prononça certain discours sur les tendances de la chirurgie contemporaine qui fit très grand tapage, et causa vif émoi, même dans le grand public. Irrité, dans sa loyauté, des modernes progrès de r " industrialisme chirurgical „, Verneuil, qui est un juste — et qui ne se nomme pas pour rien Aristide, comme disait Dechambre — fulmina très éloquemment contre ceux qui ont pris pour devise " operation is money „. Il eut, certes, grandement raison; mais emballé, comme toujours, au service de la bonne cause, il alla trop loin, mettant en garde le public contre les inventions hardies et nouvelles — lui ce hardi, ce novateur — au risque de dépasser le but, et de donner à entendre que presque tous les chirurgiens français opéraient
hors de propos. Il serait oiseux, tout à fait, de reprendre la discussion : il suffit de compter, après quatre années, les résultats acquis : les vrais coupables que flétrissait si justement Verneuil ont, naturellement, évité de se convertir ; les autres, que ne pouvaient atteindre ses accusations, sont demeurés comme devant; et nous n’avons, pour bénéfice net, qu’un beau discours de plus, inutile comme les belles choses, plein d’idées généreuses qui font honneur à la droiture d’âme et à la rude franchise de Verneuil. N’est-ce pas encore d’un bon parisien, ces beaux élans enthousiastes... jusqu’à l’excès, pour la justice et pour le vrai?
L’illustre chirurgien de la Pitié est encore un anatomiste remarquable, un érudit de premier ordre, un remarquable historien de son art; mais je n’en finirais pas d’énumérer les faces diverses de son talent. Je voudrais rappeler seulement qu’il a été journaliste, lui aussi, et polémiste vigoureux, d’une franchise magnifique dont jamais aucune considération d’intérêt personnel ne put avoir raison. 11 a, dans le temps, malmené les plus illustres et les plus puissants, si rudement qu’on a pu craindre de le voir longtemps éloigné des honneurs qui lui imposaient si peu de respect. Le voici tout de même au sommet et chose digne de
remarque, il ne . s’est trouvé personne pour le critiquer à son tour, pour lui rendre ses ironies d’antan. Cela tient, j’imagine, à la sincérité profonde de ses indignations, à l’indiscutable bonté de son cœur, à l’inattaquable dignité de sa vie. Il n’est pas seulement un grand homme, il est bien réellement un brave homme et un bon homme ; c’est pour cela qu’il n’est pas admiré seulement, mais profondément respecté et cordialement aimé de nous tous.
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Nombreux travaux d’anatomie, de physiologie, d’embryogénie, de pathologie chirurgicale et générale.
Rapports entre les états constitutionnels et les lésions traumatiques (rhumatisme, diabète, alcoolisme, phosphaturie, albuminurie, fièvre intermittente,éruptions, cancer, tuberculose, syphilis, saturnisme).
Complications des plaies : le tétanos en particulier (origine équine).
De la forcipressure, 1875.
Pansement antiseptique ouvert, 1874.
Pustule maligne, 1873.
Nombreuses études historiques.
Conférences historiques à la Faculté, 1866.
Les petits prophètes de la chirurgie, 1886.
Éloges de Robert, 1864; de Malgaigne, 1865; de Follin,
Discours de Grenoble, 1885.
Etc., etc.