DERNIÈRE LETTRE
Vous m'avez proposé, à ma première lettre sur Descartes, une objection qui m'a parujuste et que j'accepte. Notre auteur, à plusieurs reprises, insiste sur l'activité, la volonté humaines, tout autant que Leibnitz, et plus tard que Maine de Biran. Vous m'avez rappelé notamment les passages suivants : « L'essence de l'âme, c'est la conscience d'agir ou de pâtir, de vouloir ou de connaître. Il n'y a que la volonté seule, ou la iseule liberté du franc arbitre, que j'expérimente en moi être si grande que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue, en sorte que c'est principalement la
82 APPEMUCK It.
volonté qui inc fait connaître que je porte rimage et la ressemblance de Dieu. D'où est-ce que naissent mes erreurs? C'est à savoir de cela seul que, la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que Fentendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais je Tétends aussi aux choses que je n'entends pas. » Toutefois, reste le fameux cUiquid inconcussum : « Je pense, donc je suis. » Or, en ce qui me concerne, je dis de préférence : « Je veux, donc je suis », ou. mieux encore et tout simplement: « Je suis. »
Je voudrais revenir sur la discussion qui a suivi ma seconde lettre et dans laquelle nous avions un nouvel interlocuteur. Pour ce qui est de Dieu, je maintiens avec le plus grand soin la distinction élémentaire, la dis-
DKSCAllTKS. — LES MÉDITATIONS. 83
tinction d'école, qu'il y a entre la théologie et la théodicée. En politique apparemment, je conteste, je repousse la séparation de l'Église et de TËtat; je tiens avec énergie pour l'alliance, l'entente, l'union; je tiens pour le Concordat. Mais dans la doctrine et la pure spéculation, je veux l'indépendance et, je l'affirmais à l'instant, à côté et en face de la théologie, se présente la théodicée.
Je plains Descartes et je souffre lorsqu'il veut, par les lumières de la raison, expliquer la Transsubstantiation. Là est le mystère, la grâce, le surnaturel, la révélation ; là est le prêtre. Or, je suis philosophe.
D'un autre côté, du côté de la science,
après avoir professé le respect en présence
de la religion, je proclame toute ma supé-
. riorité, ma prééminence, et je dis à cette
servante : « Balayez les portiques et lés avenues de la maison, du temple. » Reste Tunion de l'âme et du corps. Par la claire vision de mon esprit, sans aucun raisonnement, sans aucune objection possible et saisissable, j'affirme d'une part les deux principes ; puis^ d'autre part, dans ce dualisme, l'inconnu de la jonction, de la fusion, de l'unité. Il y a là ce que Leibnitz appelle, après les partes inclmœy les partes exclusœ.
Les nombres nous en fournissent une visible et frappante image : lorsque je pose la série 1, 2, 3, 4..., quel est le nombre le plus élevé? Lorsque je pose la série 1/2, 1/3, 1/4..., quel est le chiffre le plus abaissé?
De même, comment nait la matière et comment finit-elle ; quand s'achève, se termine, s'arrête, et de quelle manière commence
DESCAHTES. — LES MÉDITATIONS. 8.S
Tcsprit? Volontiers je continuerai mes comparaisons scientifiques; de môme qu'il se construit des télescopes et des microscopes qui nous font pénétrer de plus en plus dans la grandeur et dans la petitesse, de môme nous réduirons, sinon d'année en année, du moins de période en période, le terrain obscur, mystérieux, redoutable, où se rencontrent dans leur suprême, leur ineffable étreinte, le Aoyo; et le K6<7;/.o;.
Mon ami, qui est la plus vaste intelligence que je connaisse, nous apportait hier toutes ses qualités et tous ses dons. Politique avant tout, il se présente en môme temps comme jurisconsulte, historien, moraliste, théologien, artiste et orateur; il ignore seulement la science et aussi les voyages, la figure actuelle, complète, de la civilisation sur la
80 APPENDICK U.
planète Terre. Ce qu'il faut, je crois, retenir surtout de sa haute parole, de la discussion à laquelle il s'est livré avec nous, c'est ce grand principe, ce procédé salutaire, cette méthode vraie, qu'en toute matière il y a la raison de douter et la raison de décider; qu'en toutes choses il y a l'objection, la critique, la négation, et que par la vue de l'esprit observant, discernant, saisissant, il faut se tenir à une doctrine; préférer ensuite l'attaque à la défense et dire à l'adversaire : Présentez-moi votre système, j'y opposerai bien plus d'arguments péremptoires que vous n'avez fait contre le mien* La méthode de mon ami, c'est d'affirmer, de croire et de s'enthousiasmer.
Post-Scriptum. — J'ai omis la forme et la
DKSCAHTKS. — LKS MKDITAÏIONS. 87
beauté du langage. Jl convient d'ajouter (jue, pour notre pays et aussi pour l'Europe entière, Descartes partage la prééminence avec Bossuet, Pascal, Machiavel et Cervantes. Quelle noblesse et quelle ampleur, quelle aisance en même temps et quelle facilité dans les Méditations ! Que de verve, d'entrain, quels coups vaillamment, joyeus(*ment assénés sur la tête des adversaires, dans les réponses aux objections! Puis, dans rimage par exemple du panier de pommes, nous retrouvons toute la grâce d'un bas-relief à Athènes, le charme d'une églogue à Syracuse.