PREMIERE LETTRE
Cher monsieur, je voudrais tout d'abord résumer nos six séances sur Descartes, notre lecture de ses méditations métaphysi- <|ues, que nous venons de terminer, avant d'étudier les réponses aux objections, réponses que je me rappelle difficiles et dures.
1" Ce qui reste du Cartésianisme et ce qui a passé dans la Perennis philosophiUj
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c'est que la base môme de la philosophie et de toutes les connaissances humaines se trouve dans la conscience, dans le moi. La première des sciences, aussi bien dans Tordre chronologique que dans Tordre logique, est la psychologie. Quand on creuse ce sujet, le dernier mot se rencontre-t-il bien dans Tintelligence comme Tentend Descartes? N'est-il pas plutôt dans la volonté, ainsi que le croit Leibnitz? Je tiens, vous le savez, pour ce dernier point de vue.
'2^ Après la connaissance de Tûme, vient la connaissance de Dieu; après les fondements, contemplons, admirons le faîte de ce grand édifice. Nul n'a construit une théodicée comme celle de Descartes. A Tappui, je citerai quelques exemples, je donnerai quelques preuves. On disait communément
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au xvii" siècle comme on dit de nos jours :
Dieu ne peut pas faire que les trois angles d'un triangle ne soient égaux à deux droits.
Descartes s'élève et proteste contre ce langage. Dans l'Infini, l'intelligence ne se distingue point de la volonté ; elle ne lui impose aucune vérité comme nécessaire, car en Dieu il y a l'unité, l'identité, l'indivisibilité.
Puis vient la maxime célèbre : « Dieu est la cause de toutes les choses créées, non seulement en ce qui dépend de leur production, mais môme en ce qui concerne leur conservation ou leur durée dans l'être. C'est pourquoi il doit toujours agir sur son effet pour le conserver, de* la môme façon qu'il lui a donné l'ôtre. » Enfin cette proposition qui me fait trembler et frémir jusqu'à la moelle des os : « J'avoue franchement qu'il
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peut y avoir quelque chose dans laquelle il y ait une puissance si grande qu'elle n'ait jamais eu besoin d'aucun secours pour exister, et ainsi qui soit en quelque façon la cause de soi-même ; et je conçois que Dieu est tel. Il nous est tout à fait loisible de penser que Dieu fait en quelque façon la même chose à l'égard de soi-même que la cause efficiente à l'égard de son eftet, et partant qu'il est par soi positivement. » En d'autres termes : Deus causa sut.
S"" Pour se rendre bien compte du génie, de tous les traits d'audace et comme d'héroïsme qu'il y a dans le Discours de la méthode et dans les Méditations ^ il faut se reporter, comme pour toutes les grandes œuvres de l'homme, à la question d'histoire, à la question d'invention et de découverte. Il
70 APPENUICK IL
eî$t aussi facile d'aller aujourcriiui en Amérique qu'il ne Tétait pas avant Colomb, et n'oublions point en ce moment où nous sommes, dans nos études métaphysiques, que <îalilée, mort en 1642, avait comparu devant le saint-office neuf années auparavant.
4"* On a dit de Socrate qu'il était comme un sophiste plus habile et meilleur que les autres. Je suis tenté de nommer Descartes un * scolastique de même plus instruit, meilleur, incomparable. Sa franchise, sa sincérité, qui à la fin de la troisième Méditation arrivent jusqu'au pathétique, jusqu'au sublime, m'ont vivement impressionné ; et cependant, comme l'école qu'il a brisée et détruite sans retour, le pénètre encore et le possède ! Comme il manque souvent à son grand principe de l'évidence, pour se complaire en d'insidieux,
DESCAUTES. — LES MÉDITATIONS.
inutiles et factices raisonnements, qui n'ajoutent rien à ce que nous savons par la vue immédiate, précise et distincte de l'esprit.
10 novembre 1880.
DEUXIEME LETTUE
Dans Tœuvre de Descartes, il y a deux coups de génie à peu près aussi grands, aussi sublimes l'un que Tautre. Ma lettre précédente a bien saisi et retenu le premier : c'est que pour le genre humain (et nous ne saurions apparemment nous placer à un autre point de vue), le centre des choses, l'initiation et le principe, la base de toute connaissance, c'est le moi.
Mais ce moi imparfait, contingent, relatif.
il suppose , il appelle Tabsolu , rétcrnel , l'immuable, le parfait; il ne se comprend luimême qu'en s'élevant, se rapportant et s'unissant, créature finie, à son créateur infini, Dieu. J'évoque dans mon esprit, non seulement les contemporains et les disciples conscients ou inconscients de Descartes : Bossuet, Malebranche, Fénelon, Pascal, Arnault, Corneille, Leibnitz; mais je vais plus loin, je remonte plus haut, jusqu'aux Actes des apôtres, jusqu'aux Évangiles eux-mêmes ; j'écoute les premiers et les plus grands des saints, Jean et Paul, avec Pierre et les autres, et je déclare que l'homme qui a le mieux parlé de Dieu, c'est Descartes ^
1. Muis il ne suffit pas do coiinailro Dieu, il faut eiicoi'v Taimer ot le servir. \Ài esl le seuil auguste, la limite soleil* iiellc ot véuorable où doivent se rapprocher, s*cmbras»ei* i;l s'unir la raison et la foi, la ))liilosopliio et la religion.
nKSCAirncs. — les méditations. 71»
Le point faible, c'est tout ce qui a trait à la matière, à l'étendue. Nous distinguons aujourd'hui les sciences mathématiques et les sciences physiques ou naturelles ; Descartes, avant tout, est un mathématicien.
Comment s'en étonner, comment lui reprocher de ne pas connaître la physiologie (qui est la plus haute et la maîtresse de toutes les sciences, en tant qu'il s'agit de la matière et non pas de l'esprit), puisqu'elle suppose la chimie et que la chimie date de Lavoisier? Dans l'ensemble des connaissances humaines, la science pour moi n'est qu'une servante, quoi qu'il en soit de ses prétentions actuelles, de son orgueil. Ce n'est donc point dans les circonvolutions cérébrales de la substance grise que nous trouverons le secret de la matière et de ses
rapports avec l'esprit. La thérapeutique, la pathologie, la physiologie, ne nous expliqueront pas le mystère des intimités, do Tunion de Pâme et du corps, du Aoyo; et du Koçao; ; la psychologie seule répondra à Ténigme, résoudra le problème, s'il est solubie. Ëtudions-le cependant; nous nous rapprocherons, dans tous les cas, de sa solution par des approximations successives. Mais ne reprochons pas trop à Fauteur des MeditatmiSy à cause de l'époque où il vivait, de l'avoir tout à fait ignoré, méconnu. Oh!
René Descartes, vous êtes à la fois le premier des Français, le premier des chrétiens.
11 décenibi-e 1886.