Nos historiens
Le sort fait à l'ensemble de nos écrivains canadiens ne manque pas d'âpreté. La littérature est, chez nous, une carrière peu invitante ; et il ne faut pas s'étonner qu'elle soit jonchée de talents dont la fleur, souvent très-belle et trèsriche, s'est effeuillée avant de donner tous ses fruits. Ce n'est pas à des sensibilités d'artistes que l'on peut demander l'énergie de résister longtemps au souffle qui tègne dans le champ de notre idéal. Seule, une vocation, fortement chevillée à l'âme, impérieuse, irrésistible, rend capable de surmonter les dégoûts qui attendent nos hommes de lettres, en renouvelant constamment au fond de leur esprit, telle une source généreuse, les enthousiasmes de début, les ferveurs sacrées.
Au point de vue matériel, d'abord, il n'est pas de manoeuvre dont le métier ne rapporte infiniment plus que le travail de pensée, en nos milieux. Aucun écrivain n'a pu vivre de sa plume, j'entends aucun écrivain indépendant, et soucieux de ne pas sacrifier sa personnalité à des besognes mercenaires. Quiconque a voulu suivre son rêve, et pratiquer la forme d'art à laquelle il se sentait appelé, vers laquelle le portaient ses aspirations les plu^ vives, s'est heurté à des difficultés de l'ordre le plus prosaïque, pour ne pas
dire le plus grossier. Certes, je suis loin de souhaiter que nous en arrivions jamais à un état de société qui fasse à nos auteurs de grasses rentes. Rien de plus fatal au talent que V abondance des biens de ce monde. Combien, qui promettaient beaucoup, ont versé dans une platitude béate pour avoir vu la fortune leur sourire ! Je pourrais citer nombre d'exemples de cette déchéance intellectuelle causée par un succès qui se traduisait en espèces sonnantes. L'argent est un dur maître qui sait éteindre les plus belles flammes. Tandis que la pauvreté est un aiguillon pour V esprit. L'homme d'étude doit être souverainement désintéressé de ces choses qui sont, pour la plupart des mortels, le but de la vie. Sa pensée doit planer, en toute liberté, loin des sphères mesquines où s'agitent et peinent les ordinaires convoitises. Mais, sans désirer, pour nos écrivains, une existence commode dont les facilités auraient tôt fait d'énerver et d'amollir les énergies créatrices, il me semble que leur art devrait suffire à leur assurer le pain quotidien. Notre degré de civilisation devrait être assez avancé pour nous rendre pleinement conscients de nos devoirs encers ceux qui « sculptent l'idéal », selon l'expression de Victor Hugo, et dont la mission est de distribuer la lumière. Favoriser leurs recherches en leur donnant les moyens de vivre9 aider leurs spéculations, serait simple justice, respect de la hiérarchie des valeurs.
Ce n'est pourtant pas à quoi l'éducation a habitué notre peuple. A la fin d'un Mémoire pré-
sente au Premier Congrès de la Langue Française au Canada, il y a ces mots, que je cite de souvenir : « Il n'y a pas de nation au monde qui traite ses écrivains avec un plus profond mépris. » C'est de nous, hélas ! qu'il est question. Et la formule, si forte qu'elle soit, n'est que l'expression de la réalité. Or, cela suppose un état d'âme vraiment extraordinaire, et peut-être unique dans l'histoire. Hamlet disait : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. » Nous pouvons bien nous écrier, en face de la condition qui est faite à nos ouvriers de la pensée : «Il y a quelque chose d'anormal chez nous, dans notre tempérament, notre culture. » Car, nulle part sous le globe, là où a pénétré la clarté, la profession d'écrivain n'est tenue en mésestime, ni celui qui l'exercice compté pour peu. Ceux qui en font mauvais usage sont méprisés par les âmes droites et honnêtes. Mais cet état, en soi, est regardé comme l'un des plus hauts auxquels il puisse être donné à un mortel de parvenir. Et il est bien certain qu'écrire est le plus grand et le plus difficile des arts. « Toute la dignité de l'homme est dans la pensée », a dit Pascal, et j'ajoute dans le style, c'est-à-dire dans l'acte qui l'exprime, qui l'extériorise, lui donne un corps, la rend vivante et concrète. Qu'est-ce que la pensée, tant qu'elle ne s'est pas incarnée dans le verbe ? Et qu'est-ce que l'âme humaine, tant qu'elle ne s'est pas individualisée dans un être en chair et en os ? Faire du style le simple vêtement de l'idée est une notion superficielle et périmée : l'antique distinction
entre le fond et la forme est abolie. Elle n'a jamais reposé sur une psychologie sérieuse. Et alors, la définition du style prend l'ampleur qui lui revient de par son essence même. A la condition d'entendre le mot de Buffon dans toute sa profondeur philosophique, « le style, c'est l'homme », en effetj tout l'homme.
Ecrire étant une si noble fonction, un art si souverain, comment se fait-il donc que notre peuple, pourtant si intelligent, oublie d'apprécier ceux qui le pratiquent, qui en ont la vocation, qui s'y dévouent, jusqu'à préférer l'obscurité, la misère, à toute renonciation à ces voix intérieures dont ils se font l'écho ? Car, selon le mot du poète, l'écrivain, l'artiste est
«... au centre de tout comme un cristal sonore. »
Il est chargé, sinon de penser pour tousf du moins de préciser les idées qui flottent pour ainsi dire dans l'air, d'insuffler l'existence à toutes ces vagues notions où les pensées en germe sont disséminées. Son rôle a quelque chose de créateur ; ou, s'il ne fait pas la substance sur laquelle il opère, il l'organise, la marque de traits distinctifs, lui assigne des contours parfaitement délimités, la sépare de la masse amorphe, et modèle sa physionomie, dessine nettement la ligne de sa figure. Tant que ce travail n'est pas accompli, la vie de la pensée est fuyante et nuageuse ; elle se perd en méandres capricieux et fous. L'écrivain capte la semence divine, il la féconde, et nous la présente sous une forme bien caractérisée ; et le lecteur a la joie de
reconnaître en cette incarnation sa propre vision peut-être ; mais il faut être « du métier >> pour savoir le secret et le tourment de cette élaboration cérébrale par quoi la pensée se concrétise et paraît à la vie personnelle.
Et je reviens à ma question de tout-à-l'heure: comment expliquer que notre public manifeste une apathie si complète à V égard de nos hommes de lettres, et que la littérature soit encore chez nous la plus dure des carrières ? Il y a, à cela, bien des réponses, dont aucune ne constitue une excuse suffisante. J'aborderai tout de suite ce qui me semble être la raison profonde de cette regrettable disposition générale, à laquelle il faut attribuer les lenteurs de notre développement et de nos progrès, en cet ordre de choses pourtant si essentiel à notre avenir.
Le goût de la lecture existe chez nous : tout le monde ne lit sans doute pas autant qu'il le devrait, mais on aime à lire. La classe cultivée ne se pardonnerait pas de n'avoir pas sa bibliothèque, petite ou grande. En ce domaine comme en tout le reste, sévit la fièvre moderne, qui fait que le journal passe avant le livre. « La revue a tué le livre, le journal tuera la revue », disait Ernest Hello. Et cette parole du plus voyant peut-être parmi les écrivains du siècle dernier, se vérifie parmi nous comme ailleurs. Les esprits sont emportés par un tel tourbillon qu'ils ne trouvent guère le temps de s'attarder à de longues et fructueuses lectures. L'on veut se renseigner très-vite sur le mouvement de l'univers, la marche des
idées et des événements, et Von passe. Notre public n'échappe pas à cette frivolité intellectuelle, qui est la caractéristique peu enviable de notre époque. Seulement, il faut être équitable, et adm,ettre que, dans les diverses classes de notre société, le livre trouve des fidèles plus nombreux qu'on ne pense. Mais toute notre formation nous a portés à chercher uniquement au dehors V aliment de notre vie intellectuelle. Lorsqu'il est question de littérature, c'est vers l'étranger que nous regardons, comme si, autour de nous, chez nous, rien n'avait fleuri qui fût digne de retenir notre attention, de nous charmer et de nous instruire. L'on se rappelle le thème d'où Crémazie a tiré un si puissant effet : ce vieux soldat, debout sur les remparts de Québec, scrutant les lointains du fleuve Saint-Laurent, dans l'espoir de voir apparaître le drapeau blanc et les guerriers de France : « Dis-moi, mon fils, ne paraissent-Us pas ? » — Un tel sentiment se comprenait chez ce vétéran des derniers combats. Il ne sentait plus battre le coeur de la patrie. La vie avait en quelque sorte cessé sur la, terre canadienne, depuis que le conquérant en avait chassé les maîtres légitimes. Toute son espérance était au delà des mers, dans un retour offensif de ces armées françaises, capables de resouder nos destinées brisées . . . Le temps a marché depuis. Et la Providence a permis que, du petit noyau laissé par la France sur les bords du Saint-Laurent, sortit un grand arbre. Il est incontestable que nous sommes devenus un peuple, que la souche française primitive,
tout en restant très-saine, a été modelée par les diverses influences de milieu, de climat, d'institutions, qui lui ont donné une physionomie à part. Ce qui serait absolument énigmatique serait que révolution de notre existence vers la maturité, à travers toutes sortes de secousses, et ce que j'appellerais la création de notre âme nationale, se fût accomplie sans être accompagnée dJune naissance et d'une évolution parallèle dans l'ordre littéraire. L'histoire n'offre pas de cas semblable, qui est9 au surplus, une impossibilité. Il a donc fallu que les forces qui étaient en travail d'une société nouvelle eussent leur reflet, leur expression dans des oeuvres de pensée, et qu'une littérature germât à l'image et à la ressemblance de l'âme qui prenait conscience d'elle-même. Or, cette littérature, nécessitée par les lois qui régissent l'éclosion et le progrès des races humaines, engendrée par la nature des choses, — voilà l'entité supérieure dont nous nous refusons à admettre l'existence dans notre sein. Et, encore une fois, lorsqu'il s'agit d'art, de poésie, d'histoire, d'éloquence, de sociologie, de romans, de contes, de monographies, des genres divers compris sous ce vocable de littérature, nous tournons les regards vers la France lointaine, comme si tout nous manquait de ces réalisations et que nous n'eussions encore rien produit qui vaille.
Dieu me garde de prétendre que nous puissions nous passer de la littérature française. Dans une conférence du printemps dernier, je me suis assez clairement expliqué sur ce point pour que
Von ne vienne jamais me prêter une idée aussi saugrenue. Rien de ce qui compose la belle et bonne littérature française ne devrait nous être étranger. Je suis encore plus éloigné de penser que notre jeune littérature puisse soutenir la comparaison avec son aînée et son modèle. Je suis seulement d'opinion que, sous aucun prétexte, il ne nous est permis de rester indifférents, ou de nous montrer hostiles ou dédaigneux à V égard des oeuvres déjà écloses chez nous, de fermer nos regards à toutes les tentatives, passées et présentes, pour nous doter d'une littérature personnelle, portant l'empreinte de notre âme spéciale. A défaut de curiosité intellectuelle, une juste fierté devrait au contraire nous inspirer de nous intéresser à tout ce qui paraît de sérieux chez nous, à toute manifestation idéale.1 Il est vrai que les programmes de notre haut enseignement, en ignorant les oeuvres du terroir, — et je donne à ce mot le sens le plus large, je m'en sers pour désigner toute notre production, — ont autorisé ou favorisé une attitude qui a, en soi, quelque chose d'incompréhensible. Ignoti nuîla cupido, dit la philosophie. Comment nos auteurs seraient-ils sortis de l'ombre, quand, dans aucune chaire, l'on ne daignait s'occuper de leurs essais ? Comment le public aurait-il pu mordre à des oeuvres que recouvrait le voile du silence, quand aucune voix ne daignait s'élever pour les lui signaler ? Ces dernières années, l'on a paru s'apercevoir de cette lacune im-
1 France d'abord ! disent les Français. Pourquoi ne dirions-nous pas : Canada d'abord ?
mense dans nos programmes d'instruction ! Et ce sera la gloire de M. l'abbé Camille Roy d'avoir, l'un des premiers, sinon le premier, voulu la combler, en nous donnant sur nos écrivains des travaux critiques qui puissent servir de base à un enseignement régulier. Puisse cet éminent professeur recouvrer les forces qui lui permettront d'aller jusqu'au bout de son entreprise ! Car il nous faut une Histoire critique de la Littérature Canadienne, conçue et exécutée d'après les méthodes d'investigation et de discussion les plus sûres. Les oeuvres de nos auteurs gisent éparses ; beaucoup sont devenues rares, et presque introuvables. Une synthèse de nos richesses intellectuelles s'impose. Lacordaire disait : « Un homme qui n'a pas d'histoire est tout entier dans sa tombe. Un peuple qui n'a pas dicté la sienne n'est pas encore né.» Et cela est vrai tout aussi bien de l'histoire littéraire que de l'autre. De même que l'historien relie dans une trame solide les faits multiples de la vie d'une nation, ramène à l'unité les événements qui ont sollicité ses énergies, et nous les montre concourant à la création d'un type, convergeant, à travers toutes sortes de contingences, vers une fin idéale, — l'historien de la littérature ramasse les matériaux qui couvrent le chantier, et il en construit, d'après un plan bien défini, un édifice aux lignes harmonieuses, dans lequel chaque oeuvre trouve sa place et contribue à la beauté de l'ensemble ; et alors qu'isolées, leur sens, leur vertu secrète, leur âme profonde n'apparaissait pas, ces oeuvres prennent, dans la
puissante synthèse qui les a groupées et fondues, leur vraie physionomie et rentrent dans Vordre éternel. S'il faut qu'un peuple ait dicté son histoire pour qu'on affirme de lui qu'il existe, n'est-il pas également nécessaire qu'une littérature ait composé la sienne pour mériter son nom et prouver sa vie ?
C'est un chapitre de cette Histoire rêvée que nous allons essayer de bâtir dans les quelques conférences que l'on a bien voulu nous inviter à venir donner cette année, devant le fidèle et brillant auditoire de ^Action française. Et ce sont nos Historiens qui nous en fourniront la matière. Le sujet me sourit, car il est si beau ; il m'effraie, car il est si difficile. Si nous commencions . . .
Considérations générales
sur la littérature canadienne
Sa naissance. — Son développement. — Ses lacunes.
— Ses mérites. — Principes à suivre dans
la critique de nos auteurs.
L'an dernier s'est agitée chez nous une question qui a fait couler beaucoup d'encre et passionné notre monde le plus distingué. Il s'agissait de savoir si nous avions, oui ou non, une littérature canadienne. L'affaire est d'importance. Nos gens pratiques doivent la trouver singulièrement vaine, car elle ne se résout pas en une opération financière. Aux yeux de tous ceux qui pensent, elle est d'une extrême intérêt. Aussi n'a-t-elle laissé indifférent aucun de ceux qui, dans notre société utilitaire et mercantile, préfèrent encore suivre « la voie royale de la vie selon l'esprit, » x au risque de passer pour des attardés ou des êtres improductifs. Les partis se sont divisés là-dessus en deux camps bien tranchés, iné-
1 Ernest Renan. Souvenirs d'enfance et de jeunesse. P. 372.
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gaux comme nombre et comme force, sinon comme valeur. D'un côté, les tenants de l'inexistence de notre littérature : ce sont eux qui ouvrirent le feu, et qui jetèrent dans le public un débat qui y a fait le plus beau tapage. Pour un peu, nous avions notre bataille d'Hernani. Et Ton ira dire que nous ne sommes pas de sang latin !
Les partisans de cette thèse purement négative, abstraction faite d'ailleurs de tout ce que leur opinion avait de désobligeant pour notre légitime fierté, n'ont pas paru s'apercevoir qu'elle avait quelque chose de paradoxal. Une littérature n'est pas une forme vaporeuse et inaccessible. C'est un ensemble de réalisations idéales et concrètes. Elle suppose des écrivains, des oeuvres plus ou moins parfaites, et dans lesquelles tous les genres, ou à peu près, sont représentés, toutes les branches de l'art ont eu leur expression. Il faut, en outre, que l'on puisse dire de ces créations qu'elles ont un cachet particulier, qu'elles sont le reflet, la fleur exquise de l'âme du sein de laquelle elles ont germé. Or, il me semble qu'il y a quelque témérité à affirmer que notre pays est dépourvu de ces entités diverses, et que l'on y chercherait inutilement les notes révélatrices de ce que l'on est convenu d'appeler une littérature nationale. L'affirmation en a été faite, pourtant, et avec un éclat qui accentuait encore son caractère de gageure. Plusieurs se demandaient comment l'on pouvait déployer un si grand luxe d'arguments et dépenser tant d'esprit à pourfendre une chose que l'on déclarait, au préa-
lable, inexistante. Ce n'est guère l'habitude, en ce bas monde, de s'escrimer contre un pur néant. C'était un spectacle assez amusant de voir tout le mal que l'on se donnait, pour arriver à prouver l'inanité de ce que l'on disait n'être qu'un rêve, une chimère aussi vide qu'ambitieuse.
L'intelligence est une faculté qui choisit. Les directeurs de Y Action française, hommes intelligents, ne pouvaient, sous aucune raison, rester spectateurs tranquilles ni affecter une neutralité olympienne, dans une cause où tant de principes étaient en jeu, et dont l'issue regardait, non seulement notre passé, mais tout notre avenir. Au reste, il n'est pas dans leur manière de se retrancher dans un silence aussi prudent que peu chevaleresque, quand surgissent des questions si grosses de conséquences pour les intérêts supérieurs de la race. Ils ont donc pris parti ; et leur détermination a été conforme aux traditions déjà illustres de leur Institut, en attendant qu'il soit démontré qu'elle est en harmonie parfaite avec la nature des choses et qu'elle procède d'un jugement sain et averti. A preuve que messieurs de Y Action française se sont prononcés en faveur de l'existence d'une littérature canadienne, c'est qu'ils m'ont invité à donner une série de leçons sur ce sujet. Ils n'ont pas entendu, j'en suis sûr, m'imposer un thème qu'ils jugeaient fictif, ni me condamner à refaire, après Pascal, un Traité du Vide. Aussi bien, s'ils ont manqué de discernement peut-être, c'est dans le choix du conférencier, et non dans la matière du cours qu'ils
ont mis à l'affiche. Pour moi, mon hésitation à accepter une offre si honorable n'aurait pu venir que du sentiment de mon insuffisance ; car jamais il ne se fut présenté à mon esprit que nous n'avions pas une littérature vivante, douée de tous les éléments que comporte cet organisme, et que la critique sérieuse ne saurait trouver chez nous des écrivains et des oeuvres dignes de retenir son attention et d'exercer sa pénétrante sagacité. C'est tout le contraire que je crois vrai. Au cours du voyage d'exploration que nous allons faire à travers nos auteurs, il arrivera peut-être que nous différions d'opinion sur des points secondaires et que certaines de nos appréciations soient divergentes. La critique littéraire ne formule pas de dogmes. L'esprit se meut ici dans un domaine où il garde sa liberté. Quelles que puissent être nos façons diverses d'envisager les réalisations de nos écrivains, vous et moi partons de cette idée qu'il faut qu'on s'en occupe enfin, et que notre littérature soit tirée de l'ombre dans laquelle elle a été tenue indûment. L'oeuvre que nous entreprenons devrait échapper aux hasards des contingences. Nous en aurons posé ensemble la première pierre, dans la conscience d'accomplir un acte de justice et de servir les intérêts de la vérité. Et qu'importe qu'un autre peut-être la reprenne et la continue, pourvu que l'édifice soit un jour achevé !
L'âge d'une littérature se mesure à l'âge de la nation dont elle est l'expression directe. Cela
étant, la nôtre ne peut être bien vieille, car nous sommes l'un des derniers venus parmi les peuples, par le nombre des années s'entend. Notre croissance régulière, au surplus, a été retardée, entravée, compromise par l'un des événements les plus dramatiques de l'histoire ; il s'en est fallu de peu qu'elle ne fût arrêtée à tout jamais. Ce ne fut, certes, pas la faute des hommes si le jeune arbre a obéi quand même à l'impulsion de sa sève et continué son ascension. Entre notre enfance et notre jeunesse s'est produite une brisure dont nous subirons indéfiniment les effets. Né du plus pur sang de la France, élevé à la française, pour prolonger et faire éternellement refleurir sur les bords du Saint-Laurent des formes de vie que l'Europe regardait comme les plus belles, les plus fines, les plus civilisées qu'il y eut alors dans le monde, le peuple canadien s'est vu tout à coup au bord d'un abîme. La fin de luttes séculaires entre l'Angleterre et la France marquait sa séparation violente d'avec sa mère et maîtresse, à un âge où une nation ne peut encore se suffire à elle-même, où elle a besoin de se retremper à sa source pour atteindre son développement normal. Dans le règne naturel, les transplantations sont une opération toujours délicate, et souvent fatale. Ce qui nous advint fut pire qu'une transplantation, ce fut une déchirure. Jamais entreprise coloniale n'avait abouti à un échec apparemment plus complet ni plus radical. L'on avait vu des colonies trancher, même violemment, les attaches qui les retenaient à l'em-
pire qui les avait fondées, pour inaugurer une existence personnelle. Et les provinces royales du continent américain étaient précisément à la veille de donner ce spectacle, assez ordinaire dans l'histoire, et de se constituer en nation indépendante. Mais Tétat colonial a son aboutissement naturel dans l'indépendance ; et si le fruit ne tombe guère de l'arbre par son propre poids, s'il faut que l'arbre soit secoué, et parfois assez fort, pour qu'il se consente à se dépouiller de sa richesse, il n'en reste pas moins que le fruit est fait pour se détacher du rameau qui le porte. Et de même, la fin raisonnable et nécessaire de l'évolution coloniale est l'autonomie absolue. Cela est voulu par l'essence des choses. La manière, plus ou moins mouvementée, dont cette fin se produit rentre dans l'ordre inférieur des accidents.
Rien de pareil n'a eu lieu pour nous : nous ne sortions pas de tutelle pour vêtir la toge virile et prendre en mains nos destinées. Nous changions d'allégeance ; nous tombions d'une sujétion dans une autre, entièrement contradictoire à la première. C'était le saut dans l'inconnu. Les premières révélations de l'avenir que voulait nous faire la domination nouvelle n'étaient pas de nature à nous rassurer beaucoup. Et l'on comprend que nos pères en aient été profondément inquiets. Ce n'est pas dans cette passe difficile de notre histoire qu'il faut s'attendre à trouver les premiers monuments de notre littérature. « Pour posséder le droit de penser, il faut
avoir conquis le droit de vivre, » a dit M. Frédéric Masson. * Le droit de vivre ! Mais c'était justement ce qui était en cause. Les éminents historiens qui ont traité de ces mélancoliques Lendemains de conquête ont assez lumineusement exposé notre situation d'alors, en face de l'autorité britannique, pour que nous soyons pleinement édifiés sur les intentions de celle-ci. Quelle raison l'Angleterre aurait-elle eu de nous manifester une amitié particulière, elle qui venait de déraciner et de broyer le petit peuple acadien ? Nous étions, nous aussi, catholiques et français ; nous étions du même sang que la race qu'elle avait semée aux quatre vents du ciel ; nous étions également un obstacle au beau rêve d'unification religieuse et linguistique qu'elle projetait de réaliser en ce continent. Qui peut conjecturer de la tournure qu'auraient prise les événements, sans la fermentation qui soulevait déjà les provinces voisines, et allait bientôt amener la guerre de l'Indépendance américaine ? En ce qui nous concerne, il semble bien que la crainte des Etats- Unis fut, pour l'Angleterre, le commencement de la sagesse. Toutefois, ce ne fut pas sans résistance que son âpre diplomatie dût accepter, dans sa conduite à notre égard, les tempéraments que lui imposaient les circonstances. Nos luttes furent longues et difficiles. C'est une à une que nous dûmes lui arracher nos libertés, liberté de rester fidèles au catholicisme, droit de garder notre âme
1 Académie Française. Séance du 28 janvier 1909. Réception de Henri Poincaré.
et de nous développer dans le sens de nos traditions. Que cette époque fut dramatique ! Quelles ressources elle offre au poète et à l'historien ! Quand je m'y reporte en esprit, je crois voir comme un gouffre ouvert sous les pas de notre race à peine sortie du berceau. Va-t-elle y sombrer ? va-t-elle le franchir ? Elle le franchit ; et peu à peu elle renoue, par dessus ses bords, le fil rompu de ses destinées ; elle reprend sa marche vers un avenir conforme à son passé, et laisse éclater tous les germes de vie déposés en son sein par la France, sa mère et sa nourrice. Mais, d'avoir entrevu et sondé l'abîme où la politique humaine avait failli l'engloutir, lui a communiqué je ne sais quoi de grave, de frémissant, de religieux, qui fait penser à cet « ébranlement salutaire de la raison » dont Pascal a parlé, — imprimé une secousse qui devait se transmettre de génération en génération, et garantir notre nationalité contre les liaisons dangereuses ou les néfastes léthargies. Un peuple qui reçoit, au sortir de l'enfance, de si dures leçons, s'achemine plus rapidement vers la maturité. Il est d'ailleurs étonnant qu'il ait pu résister à la violence du choc, et surgir de ce chaos avec une physionomie où, sur le vieux fonds français, se dessinaient des traits de plus en plus personnels et fortement individualisés. Dans ce fait réside, à proprement parler, ce que l'on a appelé le « miracle canadien. » En esthétique, il y a une forme d'art que l'on nomme composite. Et il y a des races que l'on peut dire aussi composites. La nôtre n'est pas du nombre,
si Ton prend ce mot dans son sens absolu, et si Ton entend signifier le mélange des sangs. Car la source d'où nous sommes issus est demeurée incroyablement pure d'alliage. Mais il est avéré que le milieu, infiniment complexe, où elle a dû achever sa croissance, a influé sur elle, et qu'il a nuancé sa substance de modalités qui iront la distinguant et la différenciant de plus en plus d'avec l'âme tout uniment française. Il n'y a, au reste, que les races à essence généreuse qui puissent se prêter à ces modelages et à ces sortes de transformations, qui les renouvellent et les diversifient dans l'unité d'une même matière, toujours présente et sensible sous les mutations par lesquelles se constitue la variété d'un type humain.
L'âme canadienne devait donc jaillir de la tourmente qui, selon toutes les prévisions, était plutôt destinée à anéantir les semences de vie française jetées sur nos bords. Il faudra attendre cependant qu'elle ait suffisamment pris conscience d'elle-même, et que l'atmosphère se soit apaisée autour d'elle, pour voir éclore des oeuvres où commence de se refléter sa vie. La forme première et embryonnaire de la littérature française fut latine ; la forme première et embryonnaire de la littérature canadienne fut purement française, et c'est-à-dire que des français ont écrit chez nous et à propos de nous, et ont produit des ouvrages souvent remarquables. Si la littérature française a eu son exotisme canadien, la littérature canadienne a eu son exotisme français. Mais de même que l'on ne compte pas par-
mi les monuments de la littérature française les oeuvres écrites en latin par des français, dans un latin qui évoluait et qui était déjà tout gros d'une autre langue et d'une autre substance littéraire, — l'on ne saurait non plus ranger dans la littérature canadienne les livres parus sous l'ancien régime, et canadiens par le sujet, en ce sens qu'ils avaient trait aux choses du Canada, mais profondément français par l'âme et l'inspiration. Cela serait une grande erreur d'appréciation.
Si la littérature est l'expression de la société, il est de toute évidence que la nôtre ne pouvait naître avant que n'existât notre âme collective. L'heure viendra pourtant où notre pensée encore timide se formulera dans le verbe, où tout ce qu'il y a de spécial en nous, tout ce qui nous situe à part dans la grande famille française, tentera de se faire jour en des productions marquées à notre effigie. C'est au cours du siècle dernier que ce phénomène si intéressant, et à la fois si simple et si naturel, a commencé d'apparaître. Simple et naturel, ai- je dit. Alors que les preuves les plus positives proclament notre descendance directe d'un peuple qui s'est illustré par la facilité, l'abondance, l'art supérieur avec lesquels il a su traduire les mouvements de sa pensée, pourquoi voudrait-on que cette vertu de la race française se fût éteinte en nous, et que, de tout l'héritage des ancêtres, nous eussions oublié de nous approprier seulement leur étonnante souplesse verbale et leur culte pour les choses de l'esprit ? Ce n'est
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pas l'usage, quand on hérite d'un bien paternel, d'en laisser de côté le plus rare et le plus précieux. Je ne prétends pas que des oeuvres merveilleuses ont signalé nos origines littéraires. L'enfant qui commence à parler ne s'énonce pas dès l'abord dans une langue divine et n'arrondit pas des périodes savantes ; et de même une nation qui s'ouvre à l'ordre idéal ne s'élève pas du premier coup aux réalisations achevées. La Grèce était déjà très vieille, et s'était donnée des siècles de culture, quand Homère y a paru. Les littératures, comme tout ce qui est de ce monde, sont soumises à la loi du progrès. Leur âge d'or ne coïncide jamais avec leur enfance. Le siècle de Périclès est une résultante, et le siècle de Louis Quatorze en est une également. Sans que la valeur personnelle des génies qui en ont fait la gloire en soit diminuée, il est certain que ces génies ont bénéficié des fortes disciplines intellectuelles dont ils furent comme la suprême efflorescence, et que des ramifications mystérieuses rattachaient leurs travaux à ceux de leurs devanciers. Pour ce qui est de la France, par exemple, l'on suit, de siècle en siècle et d'auteur en auteur, une formation laborieuse qui devait s'épanouir en sa période classique, au dix-septième. De Descartes à Pascal, il n'y a pas un long espace dans le temps ; mais, si « la langue de Descartes marque un progrès sur celle de Montaigne, de Descartes à Pascal la langue française fera un pas de géant, sera pleinement libre, émancipée de toute tu-
telle. »' Et donc, ne cherchons pas dans nos premières manifestations d'art un caractère de fini que leur âge leur interdisait d'avoir ; ne nous laissons pas aller à d'inopportunes sévérités à l'égard des oeuvres contemporaines, si elles ne satisfont pas nos aspirations d'idéale beauté. L'important est que notre mouvement littéraire, si lent qu'il ait été, ne soit pas resté stationnaire, qu'il n'ait pas connu de régression, et que, depuis ses timides et gauches débuts jusqu'à nos jours, il ait constamment suivi une marche légèrement ascendante. Et c'est la constatation qui s'impose, pour peu que l'attention qu'on lui donne soit dépouillée de toute idée préconçue.
En poésie, par exemple, il est incontestable que, de nos premiers chanteurs à Nelligan et à toute l'école actuelle, il y a eu remarquable progrès. Je ferai la même observation au sujet de l'histoire, de la monographie, des oeuvres doctrinales, de l'éloquence religieuse et patriotique, du journalisme, du conte, de la nouvelle. La forme roman est en baisse à l'heure qu'il est. Nos meilleurs datent déjà. Nous en avons eu de très bons. Cette éclipse d'un genre que les écrivains français du dix-neuvième siècle ont porté à sa perfection, ne sera que momentanée. Le roman est une forme d'art extrêmement précieuse. Paul Bourget confesse s'y enfermer avec délices comme d'autres en un rêve d'opium.2 Il nous faut des
1 Introduction au Discours de la Méthode, par B. Aube. Pages 7-8. — Paris. Firmin-Didot, 1864.
2 « ... cet art du roman, enivrant et décevant comme un songe d'opium ...» Le Démon de Midi. Intro. P. IV.
romanciers qui se passionnent ainsi pour les créations de leur cerveau, et pour qui le roman soit un véhicule de grandes idées, un miroir d'observations morales prises sur le vif, un instrument d'action supérieure sur les intelligences. Pour ce qui est du drame, c'est là sans doute ce qui nous manque le plus. Et pourtant, notre passé est tout plein d'une riche substance qui ne demande qu'à être organisée. Les essais en cet ordre ont été, autant dire, infructueux. Louis Fréchette, pour un, y a échoué platement. Ce que nous lui devons, en fait de théâtre, va d'un extrême à l'autre comme thème, de la vulgarité à la solennité tendue, de Félix Poutre à Véronica. Mais c'est le moindre défaut de ses pièces, de ne se mouvoir dans une sphère moyenne, de ne garder le juste milieu humain. Ne désespérons pas de l'avenir. Je crois bien que c'est encore Marchand qui, par sa fine comédie, les Faux Brillants, a le mieux réussi, en provoquant un rire distingué, à nous prouver que, si dénués que nous soyons encore de littérature dramatique, ce genre aussi est capable de fleurir sur notre sol et de fuser de notre âme gauloise.1
Nous sommes un peuple jeune. Dans à peu près toutes les catégories de l'art, se sont inscri-
1 Depuis que ceci est écrit, trois essais dramatiques ont paru chez nous. Ils n'infirment en rien nos constatations. Dollar d est une suite de tableaux inorganisés. Aux Jours de Maisonneuve est simplement la transposition de l'Oublié. Quant au Maisonneuve de Colombine, c'est une caricature historique qui n'a même pas le mérite d'être spirituelle.
tes des oeuvres à travers lesquelles il est aisé de suivre révolution de notre esprit vers des formes littéraires plus exquises : que ces oeuvres ne soient pas plus nombreuses, autant nous reprocher d'être une nation de deux millions au lieu de trente ; qu'elles ne soient pas plus parfaites, autant demander au jeune artisan la maturité d'expérience et l'habileté technique, propres au chef d'atelier qui a parcouru toute la carrière, et pour qui les secrets du métier ne sont plus qu'un jeu. Nous n'avons pas encore longuement vécu ; et il y aurait une inquiétante anomalie à voir notre littérature posséder déjà les caractéristiques de celles des pays à vieille formation. Si elle a les imperfections naturelles à la jeunesse, elle en a aussi la fraîcheur et la santé. Dans la Prière sur V Acropole, le barbare dit à Athéna : « Dans mon pays, une littérature qui, comme la tienne, l'hellénique, serait saine de tout point, n'exciterait plus maintenant que l'ennui. »* Nous n'en sommes pas, heureusement, à cette déliquescence morale qui préfère les fruits très mûrs, et même un peu piqués, à la saveur peut-être un peu neuve et acide des premières pommes de nos vergers. Au reste, parmi les causes qui justifient et excusent l'état présent de notre production intellectuelle, il ne faudrait pas oublier notre condition coloniale. « La floraison de l'art, exigeant l'existence d'un goût public, d'un monde de connaisseurs, présuppose un ordre politique puissant et durable. »2 Et
1 Renan. Souvenirs ... p. 71.
2 Pierre Lasserre. Le Romantisme Français. P. 304.
comme cet ordre politique est encore pour nous du domaine de l'avenir, Ton est moins surpris de tout ce que nos essais littéraires peuvent offrir d'incomplet et de défectueux.
A toutes les plaintives élégies sur nos indigences littéraires, il vaut mieux, je crois, substituer, comme plus loyale et plus virile, la reconnaissance pure et simple des efforts accomplis jusqu'ici. Nos auteurs ont créé dans la pauvreté ; ils se sont souvent heurtés à un mépris informulé et sourd, et presque toujours à l'indifférence et à l'apathie. Un sentiment vieux comme le monde, éternel comme l'évangile où il a trouvé son expression, règne chez nous ; et c'est particulièrement dans le domaine de l'art qu'il s'est donné libre cours : « De Nazareth peut-il venir quelque chose de bon ? » — ■ se demandaient les Juifs. Nos compatriotes ont toujours affecté le même scepticisme à l'égard des oeuvres écloses dans notre sein. Cette regrettable disposition n'est pas spéciale à notre race ; elle relève de la psychologie générale ; mais ses effets ont été plus sensibles chez nous à raison de notre petit nombre. Elle se renforce de la jalousie inhérente au caractère français, et de tout ce qu'un interminable colonialisme a déposé dans notre âme d'esprit de dépendance envers tout ce qui est étranger, tout ce qui nous arrive du dehors. Nous protesterions moins hautement contre cette fâcheuse tendance, la moins faite pour stimuler le talent, et fermerions plus volontiers les yeux sur la part de responsabilité qui lui revient dans les lenteurs de
notre développement, si le détriment qu'elle a causé à notre littérature eut été compensé et racheté en quelque sorte par une culture française puisée aux meilleures sources. Mais il faut bien admettre que ce ne sont pas les classiques français, ni les oeuvres consacrées par l'admiration des siècles, qui bénéficient ordinairement du dédain avec lequel nous traitons nos propres écrivains. Notre attention ne se détourne de ce qui devrait au contraire la solliciter, que pour s'égarer en des engouements dont l'objet n'est pas à l'avantage réel de notre esprit.
Or, la simple équité demande que nous regardions enfin vers ceux qui se sont efforcés de nous doter d'une littérature personnelle. Nous célébrons nos défricheurs, nos pionniers, les hardis colons qui ont fait reculer la forêt et cueilli sur nos terres vierges les prémices des moissons futures. Nous élevons des statues à nos hommes politiques par qui nos libertés ont été conquises, et qui ont contribué à modeler notre physionomie comme peuple. Nous cultivons la mémoire des chefs religieux dont la sollicitude à l'égard de nos destinées ne fut jamais plus vive, ni la foi en notre avenir plus ferme, que lorsque la tempête se montrait le plus violente. Et nous avons mille fois raison d'en agir ainsi. Une race s'honore en mettant ses héros et ses véritables bienfaiteurs au premier plan de ses admirations. Mais il y aura un vide immense dans notre galerie nationale tant que nous nous refuserons à y faire entrer nos écrivains. Car ils sont, parmi les forces
qui travaillent à préciser notre âme et à en projeter au dehors l'image fidèle, Tune des plus actives et des plus efficaces. Le mot prononcé par lord Durhani en 1857, est, en soi, d'une profondeur infinie : « Les canadiens-français ne sont pas un peuple, car ils n'ont pas de littérature. » C'est que la littérature fait partie essentielle de la constitution d'une nation, et que l'on ne peut pas dire de celle-ci qu'elle existe vraiment, tant qu'elle ne s'est pas reflétée en des oeuvres intellectuelles. Et alors, ceux qui les lui donnent, ces oeuvres, sans quoi il semble que l'âme d'une race demeure éparse et diffuse, ceux qui fixent dans des monuments littéraires les traits qui la feront reconnaître entre toutes les autres, méritent de prendre rang parmi les forgeurs augustes auxquels un peuple est redevable de sa vie. Ils portent témoignage en sa faveur ; ils sont, j'oserais dire, sa conscience et sa voix. ' C'est eux que l'étranger interroge pour savoir à quoi s'en tenir sur la valeur humaine de tel groupement ethnique. C'est en écoutant les pulsations de leur sang, que l'on juge du degré plus ou moins grand de vertu, de la race dont ils sont l'incarnation éminemment représentative. « La vie des héros a enrichi l'histoire, a dit La Bruyère, et l'histoire a embelli les actions des héros ; ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens. »* Cette belle pensée a son complément dans les admirables vers d'Horace :
1 Les Caractères. Ch. I. Des ouvrages de l'esprit.
Vixere fortes antè Agamemnona Multi, sed omnes illacrymabiles Urgentur, ignotique, longâ Nocte, carent quia vate sacro.1
Ces Agamemnons, sur qui jamais les générations futures ne pourront s'attendrir, parce qu'ils n'ont pas eu de poète ou d'historien pour les tirer de l'ombre et publier leurs hauts faits, c'est l'image d'une nation qui n'aurait pas ses artistes, ses chanteurs, ses annalistes et ses romanciers. Longâ nocte. Si riche et si puissante que fût sa vie, tout ce fourmillement de faits et de sensations se perdrait dans une nuit épaisse et sans fin, à défaut de voix pour en prolonger dans l'espace et dans le temps le souvenir ailé. Les écrivains sont le verbe ample et sonore par quoi se transmet ce qu'il y a de plus subtil, de plus idéal et de plus éternel dans un peuple. Leurs oeuvres sont, en définitive, tout ce qui subsiste des formes multiples de son activité : ces choses menues, fines, et apparemment si frêles, sont plus durables que l'airain — aère perennius. — Les caractères qui s'y inscrivent défient l'usure des siècles. C'est là qu'est enclos le mystère des civilisations antiques, là que se cristallise l'élément précieux et permanent d'une race. « Une seule injustice ébranle tout l'ordre social, » a dit M. Hanotaux.2 Nous ne ferons pas à nos travailleurs
1 Lib. IV Carminum. Ode IX.
2 La canonisation de Jeanne d'Arc. Revue des Deux Mondes du 15 août 1920. P. 677.
de la pensée cette injustice d'écarter de notre vue leurs réalisations. Car l'équilibre de notre jeune société en serait ébranlé. « Etre artiste, a dit M. René Doumic, don précieux, enviable, envié, mais dangereux aussi, car il est toujours dangereux de se distinguer, et de ne pas voir les choses comme les autres les voient ; et les autres ont des moyens de vous faire payer l'impertinence que vous avez de ne pas leur ressembler. Mais l'artiste aura sa revanche . . . » x Nos écrivains ont assez souffert de nos oublis, de nos ingratitudes, de nos impertinences et de nos mépris, pour qu'ils aient droit enfin à leur revanche, revanche d'artiste, noble,' sereine, pure et haute, tardif rayon de gloire, suprême récompense d'une vie toute vouée à la recherche de l'Idée.
Nous n'aurons pas rempli tous nos devoirs à l'égard de nos auteurs quand nous nous serons enfin aperçus qu'ils existent, et que leurs travaux méritent autre chose de notre part que la conjuration du silence. Nous leur devons en plus la vérité. La justice qui est aveugle n'est pas la bonne justice. Les théologiens nous enseignent qu'il y a connexion entre les vertus, en sorte que toutes s'accordent et s'harmonisent dans l'unité du bien. Loin qu'il y ait répugnance entre la justice et la vérité, l'une ne peut subsister sans l'autre, et toutes deux se donnent, dans une sphère
1 Saint-Simon, ch. VIII. P. 264.
supérieure, ce baiser dont parle le Livre Sacré. L'équité, qui nous oblige à reconnaître et à apprécier les efforts de nos écrivans, doit donc s'accompagner d'un discernement qui pèse le fort et le faible de chacune de leurs oeuvres.
Nous avons tous connu de ces collectionneurs, qui se spécialisent, par exemple, en ouvrages canadiens : ils achètent tout ce qui paraît chez nous, uniquement parce que cela vient de chez nous, et qu'ils ont fait le voeu de se procurer la série complète de nos auteurs. Ne leur demandez pas leur opinion sur tel ou tel livre, ni quoi que ce soit qui ressemble à un jugement même superficiel. Ce n'est pas leur affaire. Ils ont tous nos ouvrages, parce que cela leur chaut de les avoir, comme un autre aime à collectionner des timbres ou des cartes-postales illustrées. Manie inoffensive, dont je doute qu'elle puisse faire progresser beaucoup une littérature. Il est peu flatteur, au demeurant, pour un écrivain, de savoir que l'on traite ses ouvrages un peu comme des articles de musée, et qu'on les achète par principe, pour satisfaire une lubie professionnelle.
Les productions idéales d'un peuple sont de vivants organismes : l'on n'est pas quitte envers elles en les classifiant comme des momies. L'esprit doit travailler dessus, entrer dans leur substance, les analyser, les disséquer, les retourner en tout sens, pour en voir la qualité ou en sonder les déficiences. Le domaine de l'art n'est pas livré à la fantaisie ni au caprice. « Qu'est-ce que la vérité ? » interrogeait Pilate. Comme il y a une vérité re-
îigieuse, et une vérité philosophique, et une vérité sociale, il y a une vérité littéraire. Il faut la chercher loyalement dans les oeuvres soumises à notre examen; et, après l'avoir trouvée, oser la dire. Des lois régissent la pensée et des lois régissent le langage. Dans quelle mesure ont-elles été observées ou enfreintes en tels écrits ? Contrairement aux prétentions de certaines écoles, ces lois n'ont nullement pour objet de comprimer ou d'éteindre l'inspiration. Elles la guident plutôt, l'empêchent de s'emporter en des écarts dangereux. A les suivre, elle ira plus haut et plus loin ; tandis qu'en les foulant aux pieds comme vaines entraves, elle risque d'épuiser son élan en des soubresauts désordonnés et fébriles, que seuls les esprits faussés prendront pour de la vraie beauté. Rien de plus spontané et de plus naturellement jaillissant que le lyrisme de Pindare, et aussi rien de plus harmonieux, de mieux balancé. Au plus fort de l'inspiration, quand le dieu le possède et l'anime, le poète ne perd cependant jamais son équilibre ; il respecte les bornes de la raison et ne confond pas la ferveur sacrée avec l'hystérie. Croyez-vous que son oeuvre n'y gagne pas ?
Il est sûr que le dix-neuvième siècle français a été extrêmement fécond en génies littéraires ; il est non moins certain que la plupart de ces génies ont laissé des oeuvres caduques où abondent les perfections fragmentaires, mais où la continuité dans la perfection fait défaut, où l'ordonnance sévère et le juste équilibre des parties, condition du grand art, offrent des défaillances. A
quoi faut-il attribuer ces disproportions entre la grandeur du talent et la petitesse de ses réalisations, si ce n'est à l'espèce d'anarchie intellectuelle qui a sabré les règles antiques, et substitué à la liberté légitime de l'esprit une effrénée licence ? Un critique compare Chateaubriand à une sorte « d'oiseau sauvage.1 » Des oiseaux sauvages, notre âge en a compté beaucoup, et qui n'ont pas eu, comme René, la puissance du coup d'aile pour faire oublier ce que leurs tournoiements avaient d'irrégulier, de bizarre et de fou. « Le romantisme^ dit Tolstoï, c'est ne pas pouvoir regarder la réalité dans les yeux.»2 L'on aurait bien surpris les chefs et les tenants du romantisme, si l'on leur avait dit que le mouvement qu'ils instauraient, au nom de plus de vérité dans l'art, aboutisait à la déformation de la réalité. Le romantisme est, en effet, à base d'illusion. Sous prétexte de libérer l'esprit, il l'a livré à tous les mensonges. La vérité humaine, l'observation directe et précise, ce n'est pas là qu'il faut la chercher. Cette école voit tout à travers un verre grossissant, ou une prisme qui décompose les objets. Les règles du langage ou du style ne sont guère moins précieuses que celles de la pensée. Les deux se tiennent et se prêtent mutuel appui. Il est rare, et peut-être inouï, qu'un cerveau bien organisé, et où les idées s'agencent selon les principes de la saine raison, s'exprime autrement que dans
1 Pierre Lasserre. Le Romantisme Français. Ch. V. P. 172.
2 Tolstoï peint par Gorki. Revue des Deux Mondes du 17 octobre 1920. Louis Gillet.
une forme qui ne dévie en rien du sens de la tradition. Et ici encore, tradition ne signifie pas esclavage. Combien l'écrivain est maître de sa langue ! Quelle latitude lui est laissée de se mouvoir à Taise, et de choisir, parmi la richesse infinie des vocables, ceux qui lui conviennent le mieux ! Comme il est libre de modeler cette immense matière verbale, et de la plier à sa guise, jusqu'à ce qu'elle ait épousé les contours et la physionomie de l'être intérieur ! Cela ne suppose pas du tout cependant qu'il doive sortir des bornes flexibles et sages au delà desquelles le style tourne au gâchis. « Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature, » a écrit La Bruyère.1 C'est ce point qu'il s'agit de découvrir dans les ouvrages d'une littérature. Opération délicate, car il y faut, outre un goût inné, beaucoup d'étude, de tact, de réserve discrète dans les affirmations, de compréhensive impartialité. L'Allemagne, avec toutfe son érudition, n'a jamais pu fonder une école de vraie critique littéraire, à cause précisément de cette absence de goût qui la caractérise. S'il est un genre où l'esprit de finesse soit indispensable, c'est bien celui-ci. Et l'on sait que la finesse n'est pas née en Germanie. Il y a des intelligences tellement intuitives que, selon un mot que j'ai lu dans une étude sur Péguy, elles « sentent les livres ; » — et c'est-à-dire qu'elles devinent, seulement à les voir, et à réfléchir sur leur titre, tout leur contenu. Sans exiger du critique qu'il pous-
1 Caractères, hoc. cit.
se la divination à ce point, du moins, est-il nécessaire qu'il ait le sens de l'esthétique littéraire. L'expérience, l'observation développent et affinent cette faculté ; elles ne la donnent pas. Et un peu comme on naît poète, je crois que l'on naît critique. Et je n'avance rien d'osé en disant que ce don est surtout propre aux races latines.
Au reste, le jugement n'est pas laissé à ses seules ressources, si abondantes qu'on les suppose, dans le triage et la sélection difficiles qu'il est chargé de faire parmi les oeuvres de l'esprit. Car, en plus des lois éternelles de la pensée, qu'il prend comme large base de ses sentences, en plus des règles particulières à la langue dont se sont servis les écrivains qui font l'objet de son enquête, il adopte comme norme et comme point de comparaison les modèles antiques, confrontant à ces réalisations achevées et définitives les productions d'une époque ou d'un genre. L'héritage intellectuel de l'humanité est considérable. Dans toutes les branches de l'art, figurent des oeuvres qu'il est convenu d'appeler, classiques, parce qu'elles constituent la perfection d'un type donné. Qu'il s'agisse d'art dramatique, d'histoire, de poésie, d'éloquence, l'antiquité grecque et latine est parvenue, en tous ces domaines, à la beauté absolue. L'antiquité grecque surtout, et peut-être uniquement ; car, ainsi qu'Ernest Hello l'a lumineusement montré, la Grèce fut profondément neuve, originale, créatrice ; tandis que Rome, dans son art, a copié, imité, réduit en formule. «Le jour où Rome dévora la Grèce, la formule dévora la
science. » La littérature grecque serait organique ; la littérature latine mécanique. — Que si ces oeuvres paraissent bien lointaines et bien perdues dans les siècles, la littérature française de la grande époque offre des patrons qui ne le cèdent en rien, pour la majesté, le fini, le rendu, aux plus magnifiques monuments de la pensée hellénique ou romaine. Sans doute, le critique aux yeux de qui une oeuvre sans caractère trouverait grâce, pourvu qu'elle fût bâtie selon les règles, serait hors de la voie. Car, la production le plus fortement disciplinée n'est pas, par le fait même, chose d'art. Les méthodes de composition les plus rigoureuses et les plus conformes à la tradition, ne suppléent pas au manque d'inspiration ni à la sécheresse cérébrale. Le talent ou le génie est le facteur avec lequel il faut d'abord compter. Ceci bien entendu, dans quelle mesure une création personnelle et sentie, où vibre vraiment une âme, se rapproche-t-elle de l'idéal du genre ? A quelle distance se tient-elle des réalisations analogues que l'esprit humain regarde comme des exemplaires consacrées ? C'est la fonction de la critique de le déterminer. Il faut savoir d'où l'on part et où l'on va ; il faut orienter sa marche sur les étoiles si l'on veut arriver au but et toucher à la vérité. La critique, pour judicieuse qu'elle soit, n'a aucun droit de prétendre à l'infaillibilité ; ses considérants et ses conclusions peuvent toujours être revisés et renversés. Mais enfin, si elle prend pour critère ces grandes données sérieuses, et qu'elle y ramène, comme à un centre de clarté, les
oeuvres sur lesquelles elle s'exerce, il y a chance qu'elle puisse situer celles-ci à leur place exacte et donner de leur mérite une idée assez complète. « La critique est la conscience de l'art,», a dit ce maître que j'aime encore à citer, Hello.1 C'est un rôle difficile, et qui comporte de grandes responsabilités. Celui qui est appelé à le remplir doit avoir pour unique ambition de chercher la vérité, touchant une production de l'esprit, et, cette vérité, cette opinion qu'il se sera formée, non pas en consultant les impressions mobiles de sa sensibilité, mais d'après des principes sûrs, l'exprimer telle qu'elle se présente à sa pensée, avec modération et fermeté, sans fard, sans déguisements, sans ces atténuations habiles, ces vagues sous-entendus, ces dédales de circonlocutions, lesquels n'ont rien à voir avec l'art, où, pour parler avec Boileau,
« Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul
{est aimable. »2
Soit que l'on conçoive et exécute une oeuvre d'art, soit que l'on procède à son analyse et à sa dissection, il faut se proposer la vérité. La vérité! Mais les écrivains qui entrent dans le champ de la vision critique ont intérêt, tous les premiers, à la savoir. Un écrivain sérieux, et qui a à coeur son propre développement, n'attache d'importance qu'à une appréciation basée sur les sources, et se déroulant selon les saines lois du jugement. Quant
L'Homme. 3e Partie. L'Art. P. 308.
! Epit. IX.
à ceux qui ne sont plus, si, du séjour élyséen où se promènent leurs ombres sereines, ils peuvent percevoir l'écho de nos spéculations, il est raisonnable de supposer que seul l'accent de la sincérité est capable de les frapper. Dans le désintéressement auguste d'où ils contemplent tout, et dans la lumière qui les inonde, chacun de ces grands disparus n'est plus sensible qu'au jugement qui nous le montre :
Tel qu'en lui-même enfin V éternité le change,
ainsi que Stéphane Mallarmé écrivait d'Edgar Poe.1 Par delà les auteurs en cause, il y a d'ailleurs tout un large public que l'on n'a pas le droit d'abuser, il y a l'avenir de toute une littérature, lequel ne se fonde que sur la vérité. Si, pour n'avoir pas su la proclamer, l'on faussait l'esprit de générations entières, et l'on aiguillait vers les routes tortueuses et sans issue les jeunes talents qui réclament une directive et se préparent à la « Course du Flambeau », la conscience nationale aurait le droit de nous demander des comptes sévères. « La critique est une des plus hautes formes de l'art. La critique féconde le sol. »2 Mais c'est à la condition de ne pas altérer son essence, par de mesquines considérations de personnes ou d'opportunité. L'Avenir de l'Intelligence, chez nous, doit être particulièrement cher à quiconque en assume le rôle; et ce n'est pas par d'insipides
1 Cf. André Fontainas. La Vie d'Edgar Poe. Ch. VIII. P. 243.
2 Ernest Hello. Loc. cit. P. 312.
boniments à l'eau-de-rose que Ton assurera à nos destinées spirituelles un règne brillant.
Au reste, la sincérité dans l'appréciation n'est nullement exclusive de bonté ni de sympathie ardente. S'il faut avoir sous les yeux, comme norme fixe de nos jugements, les grands modèles qui président aux diverses catégories de la création littéraire, il n'importe pas moins de se rappeler les circonstances ingrates et difficiles dans lesquelles notre littérature est née, et qui accompagnent son évolution présente. Peut-être un critique étranger ne comprendra-t-il jamais bien les manifestations idéales d'une autre nation. Que l'on n'apporte pas, à rencontre de cette affirmation, le célèbre Roman Russe, de Eugène Melchior de Vogue. Cet ouvrage a sans doute été toute une révélation pour le public de France, qui l'a accueilli comme un nouvel évangile. Les grands écrivains slaves ont un peu raillé, cependant, les naïfs enthousiasmes provoqués par la prétendue découverte de leur âme et de leur religion de la pitié ! De Vogue n'a-t-il pas vu dans cette neuve littérature du Nord tout autre chose que ce qui y était réellement ? Si souple et si compréhensive que soit une intelligence, est-elle capable de se dépouiller de sa formation subjective et de s'adapter étroitement aux conditions dans lesquelles se meut et opère la pensée des divers peuples ? Voyez, par exemple, comme Brunetière s'est lourdement trompé dans la définition et la caractérisation de ce qu'il appelait Un Catholicisme américain. Sa correspondance avec le Cardinal Mathieu, tout récemment
publiée. par la Revue des Deux Mondes, donne de nouvelles preuves de l'illusion qu'il se faisait sur ce point, illusion que notre Tardivel signala, et dont il montra toute la profondeur, en dressant un tableau irrécusable de la véritable situation. La psychologie des races est complexe. La pénétration naturelle, et la haute culture de l'esprit, ne suffisent pas pour que Ton puisse parler en connaissance de cause de tout ce qu'elle recèle de subtil et de varié. Il faut appartenir à un peuple pour bien saisir les modalités qui distinguent son ârne. Et, pour ce qui est de sa littérature, les divers éléments qui composent l'atmosphère où éclosent ses oeuvres d'art, et dont la claire perception aide à nuancer le jugement qu'on en porte, est-ce que cela n'échappe pas fatalement à l'étranger le plus perspicace ? Ne faut-il pas être du pays, de la famille, du même sang, pour capter ces ténuités fuyantes sous lesquelles se dérobe tout un monde ? Car un ouvrage de pensée se juge sous un angle double, dans l'absolu et le relatif, selon l'abstrait et selon le concret. Si son appréciation, au point de vue absolu, relève à la rigueur de quiconque a fait ses humanités, son appréciation, au point de vue relatif, suppose des connaissances que la seule étude ne donne pas, tout un ordre d'intuitions qui s'éveille dans les seuls fils d'une même race, et qui leur permet de descendre jusqu'au coeur des oeuvres fines où son âme s'est traduite. Un penseur a dit : « Il faut vivre quotidiennement, largement, douloureusement, pour illustrer la vie par l'art et la perfec-
tionner. S> Il n'est pas moins nécessaire, semblet-il, d'avoir fait soi-même l'expérience de cette vie quotidienne, large, douloureuse, pour acquérir le sens intime et comprendre parfaitement l'âme des illustrations artistiques nées de son souffle.
Je pense m'être suffisamment expliqué sur l'esprit avec lequel je me propose d'aborder tout un domaine de notre littérature : esprit de justice et esprit de vérité. Il est temps qu'une part de notre curiosité intellectuelle soit réservée à nos auteurs, et que les oeuvres de chez nous soient enfin l'objet d'une critique scientifique. S'il est tout naturel que l'on apprenne l'histoire et la géographie de son pays, avant de s'enquérir de ce qu'ont fait les Grecs et les Romains, ou d'étudier la conformation physique des plus lointains continents, il l'est tout autant de prêter une attention sérieuse à l'expression de notre verbe intérieur, avant de se saturer des formes de pensée, traductrices des autres civilisations. Cet ordre si simple n'a jamais été observé dans nos programmes d'enseignement. Quand ils ont daigné s'occuper de nos essais vers l'idéal, c'était pour leur donner un regard rapide et superficiel, ou pour les écraser sous le poids d'un parallèle illégitime avec une littérature qui compte des siècles d'existence. Pareille attitude est une atteinte à l'équité. Je ne crois pas qu'elle soit, non plus, bien propre à favo-
1 Gonzague Truc. Une crise intellectuelle. P. 18. Paris. Editions Bossard, 1919.
riser une diffusion plus grande de ce que Ton a appelé « nos énergies méconnues. »
C'est une vérité d'expérience que l'orateur est redevable à ceux qui l'écoutent d'idées soudaines, d'impressions, de sentiments, de fulgurantes illuminations, qu'il aurait cherchés en vain dans la solitude et le silence de son cabinet de travail : entre son auditoire et lui s'établit un contact et un courant d'intelligente sympathie, profitable à tous les deux. Les princes de la parole nous ont laissé, sur ce mystère de la création oratoire, des aveux précis, et qui montrent jusqu'à quel point leurs auditoires ont concouru inconsciemment à la production de leurs chefs-d'oeuvre. L'écrivain a pour auditoire le grand public. Que si celui-ci déserte l'atelier où le penseur, l'historien, le poète oeuvre avec patience les formes ténues du rêve ou du souvenir, afin de donner à une matière fugace et confuse cette vie des mots, qu'elle réclame, cette transposition en vocables, les vocables, qui ne sont pas seulement le vêtement ou la parure de l'idée, mais qui sont la chair où elle s'incarne, je dis que l'art, que la littérature d'un pays sera beaucoup plus lente à germer, à fleurir, à s'épanouir pleinement, faute de ce soleil, source de toute fécondation, père de la vie.
Cette littérature canadienne, si négligée, à laquelle de nobles coeurs ont voulu enfin assigner la place qui lui revient dans les activités de notre esprit, c'est avec le souci de voir et de dire la vérité que nous procéderons à l'analyse de quelques unes de ses réalisations. « L'histoire, c'est mon
48 NOSJHISTORIENS
gibier en matière de livres, » disait Montaigne. Nos leçons auront précisément pour objet ceux de nos écrivains qui se sont spécialisés dans l'histoire, qui ont construit des synthèses historiques, et dont l'oeuvre embrasse tout un ensemble. Quant aux monographistes, ils sont trop pour que je puisse les faire tenir dans le cadre qui m'a été tracé. Nos grands historiens suffiront amplement à absorber ces leçons.
Celle-ci, c'est encore par une phrase empruntée à l'auteur des Essais que je veux la terminer : « Les historiens seront le vray gibier de mon étude.1 »
De ce gibier, laissez-moi vous convier à venir savourer avec moi la chair succulente et saine, qui fleure notre sol, nos forêts, nos saisons, la fine odeur ne notre âme nationale.
1 Essais. Livre II, ch. X. P. 135 du tome III de Y édition des Bibliophiles.
Les Maitres Primitifs
Dans notre première leçon, nous avons essayé de définir l'esprit dont nous voulions nous inspirer, et qui nous servirait de guide, dans nos recherches à travers tout un domaine de notre littérature : esprit de justice et esprit de vérité. L'équité nous fait un devoir absolu de prêter enfin une attention sérieuse aux oeuvres de nos écrivains. Si, dans Tordre politique ou économique, par exemple, Ton s'enquiert de ce qui se passe chez soi avant de s'occuper du mouvement du monde, si Ton envisage les événements extérieurs surtout au point de vue des répercussions possibles qu'ils peuvent avoir sur la vie de la nation, il me semble qu'il en doit être ainsi dans l'ordre littéraire. Celui dont la curiosité serait tournée uniquement vers les choses de France, d'Angleterre ou de Russie, et qui ne saurait pas le premier mot de ce qui se déroule ou s'amorce autour de lui, qui fermerait obstinément les yeux sur ces grands courants d'opinion où se dessine l'avenir même de sa race, serait regardé comme étrange, incomplet. Son attitude boudeuse, hautaine, ou apathique à l'égard de toutes ces contingences prochaines, d'un intérêt immédiat, paraîtrait une anomalie, une véritable infirmité du cerveau.
Or, dans un pays civilisé, il n'y a pas que les fluctuations politiques qui comptent, il n'y a pas
que les variations, les hausses, les crises du commerce et de l'industrie qui soient dignes de capter la méditation; il y a encore, il y a peut-être surtout son évolution littéraire. Je ne vois pas comment Ton a pu contester que la littérature soit l'expression de la société. Elle en est le miroir, le cristal sonore. C'est là que se réfléchit l'état de sa langue, la nuance de sa pensée ; là que les forces qui travaillent une âme collective trahissent leurs secrets, et permettent de saisir, à travers leurs jeux divers, si la vie d'un peuple est montante ou en voie de se désagréger. Dira-t-on que la raison, l'équilibre, la sérénité qui distinguent les oeuvres du grand siècle français, sont sans rapport avec la santé générale de la France à cette époque ? D'autre part, osera-t-on soutenir qu'une littérature pleine de tares, comme le romantisme, aurait pu éclore au sein d'une société qui eût gardé son axe, et qui n'eût pas été jetée, par la révolution, dans une sorte de chaos ? Et alors, ne pas faire entrer dans le champ de sa vision la littérature de son pays, serait tout aussi rationnel que de vouloir ignorer les orientations de sa politique ou les autres formes de sa vie et de son activité ; ce serait se refuser à vouloir être éclairé sur la condition de son intelligence, sur la valeur humaine de ses aspirations, l'accent particulier et neuf que peut prendre une langue antique, sur les lèvres d'un peuple qui s'est éveillé à l'existence personnelle. Une pareille indifférence aurait encore ceci d'injuste qu'elle paralyserait la~ création artistique, qu'elle étoufferait, dans son
atmosphère glacée, le talent ou le génie. Quand tout être, en ce monde, de règne en règne, et depuis la plante jusqu'à l'homme, a besoin, pour naître et s'épanouir, de soleil et de chaleur, n'y aurait-il donc que la pensée qui fût, comme une fleur-de-neige, capable de largement s'ouvrir dans une ambiance hostile, et là où tout le reste périrait ? — Cependant, l'équité qui oblige à se pencher vers les oeuvres du terroir, et à les reconnaître comme l'une des manifestations les plus limpides de tout ce qu'il y a au fond d'une race, ses espoirs, ses rêves et ses promesses, ses égarements et ses angoisses, — laisse à l'esprit la liberté de juger ces réalisations d'après les principes de l'art, et d'essayer de les situer exactement, dans le vaste empire de l'idéal. Précisément parce que la littérature est, en quelque sorte, en fonction de la société, c'est réagir sur celle-ci que de discerner les tendances où se laissent aller la pensée et la langue des auteurs, et de les signaler franchement. Sans que le mouvement personnel de l'inspiration, chez l'écrivain, en soit alourdi ni entravé, les lois de la raison et du style le prémunissent contre les spéculations hasardeuses ou les téméraires innovations. Quel que soit le genre qu'il adopte, il a devant lui des modèles exemplaires où le sentiment commun des siècles voit l'expression de la Beauté parfaite. Et le rôle de la critique est de réduire les essais qu'elle a sous les yeux à ces normes directrices, et de montrer dans quelle mesure ils s'en approchent ou s'en écartent.
Ces règles posées, nous abordons la matière de notre cours, à savoir : Nos Historiens.
Il est consolant de constater que les premiers monuments de notre littérature ont pris la forme de l'histoire, et que c'est par ce genre que notre pensée nationale a inauguré la série de ses manifestations. Il ne Test pas moins de voir qu'aujourd'hui encore, c'est cette branche de l'art qui est le plus cultivée parmi nous, et avec le plus de succès, et selon des méthodes rigoureuses inspirées de l'école historique moderne. Cela indique dans l'esprit de la race un caractère de sérieux qui est tout à sa louange, et aussi beaucoup de goût. L'Histoire est une reconstruction. Celui qui s'y adonne prend ses matériaux dans les siècles écoulés, il ramasse les documents de toute nature qui peuvent jeter de la lumière sur telle période donnée. Mais les documents ne sont pas l'histoire, pas plus que les pierres ne sont l'édifice. L'on peut avoir une immense érudition historique et n'être qu'un très-pauvre historien. Avec des choses éparses et inertes, l'historien recompose la vie. Il faut qu'il ait la divination des temps, pour les reconstituer dans leur figure de vérité. Cela demande de la science, et un très-grand art. De la science, pour que l'édifice tienne debout, qu'il repose sur le roc solide, que toutes les parties en soient liées, qu'il y ait entre elles de justes proportions ; de l'art, pour que la vie circule dans l'oeuvre évocatrice du passé, non pas une vie de
convention ou de fantaisie, telle par exemple que celle dont Michelet a voulu animer son Histoire de France, mais une vie vraie et profonde, à l'image de celle qui fut. Car l'historien repétrit la pâte humaine : recueillant la poussière d'atomes en laquelle se sont dissipées les sociétés antiques, il redonne l'existence à ce qui n'était plus qu'un souvenir confus, qu'un amas de traditions sans ordre. Dans sa main puissante, le néant se réorganise, les molécules se pressent l'une contre l'autre, se rajustent pour former un ensemble ; un peuple mort, des générations évanouies surgissent aux regards et reprennent leur physionomie. Mais voici que leurs traits autrefois éphémères ont été coulés dans le bronze, ciselés en bas-reliefs où la postérité la plus lointaine viendra chercher les grandes leçons du passé. L'histoire, genre auguste, maîtresse de vérité, il est exquis, il est d'heureux augure de la trouver à nos origines littéraires. Dans le berceau frêle où vagissait une littérature nouvelle, quelque fée a déposé ce cadeau : l'amour, le culte de l'histoire. Don infiniment précieux, et qui renfermait tout un avenir ; don qui répondait à une impérieuse aspiration de la race. Car celle-ci sortait à peine de la tourmente ; ses vainqueurs mettaient toujours en question la possibilité pour elle de continuer sa vie française ; ils pensaient qu'elle perdrait la mémoire de ses sources, que sa personnalité se fondrait en quelque chose de neutre et d'indistinct, sans couleur et sans force, submergé par la vague du britannisme. Il importait donc d'écrire
au plus tôt rhistoire, afin de montrer à nos maîtres que nous ne dations pas d'hier comme peuple, que deux siècles de colonisation française ne s'effacent pas d'un trait de plume, et que nous entendions bien nous réclamer de traditions qui avaient tous les droits à la survivance. L'Histoire est la conscience d'une nation. C'est dans notre histoire que nous devions puiser les éléments de résistance aux forces qui tramaient notre déchéance comme race.
Lorsqu'on parle d'Histoire du Canada, immédiatement le nom de Garneau vient aux lèvres, comme si nous n'eussions eu que lui, et qu'en cet auteur se résumât toute notre production en ce domaine. C'est là une vue par trop simplifiée. Nous nommons Garneau notre historien national. Je crois que ce titre est convenable et justifié. Encore que son oeuvre s'arrête à une date bien éloignée de l'époque présente, elle est la plus fortement construite de toutes nos synthèses. Toutefois, si cet historien a la priorité de mérite, il n'a pas la priorité de temps. ïl a eu des prédécesseurs. Il serait miracle qu'il en fût autrement. Il y aurait quelque chose d'extraordinaife à ce que notre première création historique eût tout de suite atteint à une telle hauteur. Ce n'est pas ainsi que la nature procède. Ses élaborations sont lentes et sages. Ses meilleurs fruits sont une résultante d'efforts continus. Il n'en va pas autrement en art. Les essais individuels, parfois gauches et chercheurs, préparent la voie au maître qui les utili-
sera supérieurement et en tirera la composition harmonieuse et finie. Renan, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, se félicite d'être né de parents qui n'avaient pas connu le travail de pensée. — Si je puis tant écrire, dit-il en substance, avec son habituelle modestie, c'est grâce aux économies de labeur cérébral accumulées dans ma famille, pendant de longues générations. — Garneau devait, au contraire, se réjouir de voir qu'au sein de notre race, des travailleurs avaient déjà creusé et ensemencé le sillon, sur lequel il devait peiner à son tour, et d'où il devait faire jaillir une merveilleuse floraison. Dans quelle mesure a-t-il emprunté à ses devanciers ? Peut-être ne leur doitil que l'idée de se consacrer à l'histoire lui aussi, et de tâcher de faire mieux qu'eux. Mais il est certain qu'il a eu des prédécesseurs. Or, ceux-ci sont trop oubliés. Garneau est un sommet. C'est le propre d'un sommet de projeter de l'ombre. Plus il est élevé, et plus son ombre s'allonge dans les plaines, enveloppant et noyant tout un paysage.
« Majoresque cadunt altis de montibus umbrae. »
Regardons seulement d'un peu plus près, et nous verrons émerger de cette demi-obscurité des figures de pionniers historiques, que nous voulons essayer de faire revivre.
Le premier canadien qui se soit occupé sérieusement d'histoire est Jacques Labrie, né en 1784, le 4 janvier, à Saint-Charles de Bellechasse,
décédé à Saint-Eustache, le 26 octobre 1831. Médecin de profession, député du comté des Deux- Montagnes, très-mêlé à la vie politique et sociale de son pays, ardent patriote, intéressé aux choses de Féducation — il mourût, en effet, d'une peripneumonie contractée à organiser et à visiter les écoles paroissiales de son comté, pendant cet automne de 1831, car il voulait rendre compte à l'Assemblée, « qui allait s'ouvrir de nouveau le 15 novembre, du fonctionnement de la loi scolaire de 1828 » * — Labrie trouva encore le moyen, au milieu de ces multiples soucis, de cultiver l'histoire, pour laquelle il semble avoir eu une véritable passion. Il eût le temps de bâtir une synthèse qui embrassait tous les événements de notre vie nationale, depuis les origines de la colonie jusqu'à mil huit cent douze. Son manuscrit eût formé trois ou quatre tomes in-octavo. Après sa mort, Auguste-Norbert Morin présenta à la Chambre, avec l'agrément de Lord Aylmer, une requête à l'effet de faire voter des crédits pour la publication de ce grand ouvrage. Le solliciteur accompagnait sa demande d'une appréciation extrêmement flatteuse de cette Histoire, « qu'il avait eu l'occasion, disait-il, d'examiner à plusieurs reprises. M. Labrie s'est procuré et a consulté, outre un grand nombre de manuscrits originaux, presque tous les écrivains français et anglais qui se sont occupés de l'histoire de cette partie du globe. Je regarde son histoire comme exacte et originale ...» L'As-
1 J'emprunte les quelques citations sur Labrie à la monographie d'Auguste Gosselin.
semblée alloua avec enthousiasme une somme considérable, cinq cents louis courants, destinée à payer les frais d'impressions. Mais le fameux conseil législatif détourna cette résolution patriotique, en accordant la somme votée à la Société littéraire et historique de Québec, « afin de permettre à celle-ci d'acheter des héritiers du docteur Labrie tous les manuscrits, notes et documents qu'il avait laissés à la mort, » Le Conseil commettait là une infamie ; ce n'était pas la première ; elle devait être suivie de bien d'autres. Pareil procédé n'était guère propre à le réconcilier avec les représentants du peuple, Louis-Joseph Papineau, Roch de Saint-Ours, Louis Bourdages, Norbert Morin, Bédard, collègues et amis de Labrie, qui voyaient dans la publication de cette histoire une entreprise d'utilité publique. Dans Le Cariadieu du 3 décembre 1831, Papineau, ajoutant son témoignage à celui de Morin, écrivait : « Cette Histoire du Canada, je l'ai vu naître sous mes yeux . . . Labrie lègue à son pays une oeuvre immortelle ...» Et alors, pourquoi ces messieurs du Conseil étaient-ils venus se mettre en travers d'un projet désintéressé, noble, profitable à tous, et fausser la destination d'un crédit en faisant manquer l'objet pour lequel il avait été voté ? Car, ou la société Historique ne fit aucune démarche pour se procurer le manuscrit en question, ou Madame Labrie refusa de lui en léguer la propriété, fût-ce à prix d'argent. Ceci changeait, en effet l'aspect de la transaction : autre chose est de permettre que l'on publie un ouvrage, en en contrôlant
soi-même l'exploitation, et sans engager l'avenir, et autre chose de céder tous ses droits d'auteur. En tout cas, Y Histoire du Canada de Labrie demeura en portefeuille, sous la garde de M. Girouard, de St-Benoit, où elle périt quand ce village fut mis à feu et à sang, lors des troubles de 1838. Il est dangereux pour la littérature d'être dépendante de la politique, de confier son sort à la mêlée confuse des partis. Mais en ce temps-là, comment une pauvre veuve aurait-elle pu se charger seule de faire éditer un ouvrage aussi volumineux ? C'était au gouvernement à y pourvoir ; et il faut déplorer comme un malheur la manoeuvre impie qui a frustré notre pays de son premier monument historique. Comme il ne reste plus rien du travail de Labrie, il serait vain de vouloir en juger. Mais il y a toute une série de faits qui permettent du moins de conjecturer de sa valeur. Dans sa requête plus haut citée, Auguste-Norbert Morin décrit avec précision l'armature de l'oeuvre, et l'on peut en inférer que cette Histoire était admirablement charpentée, et que son auteur avait le sens de la composition. D'autre part, la correspondance de ce dernier, dont il a été publié de larges extraits, nous montre quel soin il apportait à colliger les documents, comme il était curieux d'inédits, comme il se donnait de peine pour ramasser et classer les petits faits. Il ne reculait devant aucun sacrifice pour mieux se renseigner, jusqu'à faire le voyage de Montréal à Québec uniquement afin de fixer un point, de trouver une date, ou jusqu'à copier le soir, après de longues
journées données au labeur de la session, des pages et des pages dans les registres que l'évêché de Québec lui communiquait. De toute cette activité d'abeille industrieuse déployée par cet historien, il n'est pas imprudent de conclure que la matière, dont il avait rempli le vaste cadre qu'il s'était tracé, était abondante, choisie, et autant que possible de première main. Nous avons des raisons de croire que la question religieuse, tout particulièrement, les relations de l'autorité civile avec l'autorité ecclésiastique, qui furent si fréquentes avant comme après la conquête, étaient traitées par lui avec un tact, une discrétion, une sûreté d'appréciation, j'allais dire une orthodoxie, que certain de nos historiens ultérieurs, et non le moindre, n'a pas toujours manifestés. La preuve de ceci repose dans la méfiance qu'il paraissait avoir de son opinion propre sur ce délicat sujet, et dans son souci de consulter les sources et de s'enquérir auprès de personnages qui pouvaient le mieux former et guider sa pensée. Bibaud, qui n'était pas dans les idées de Labrie sur l'orientation à donner à notre vie nationale encore flottante et indécise, ne peut s'empêcher cependant de louer « sa modération et son bon sens politique », à propos d'un discours qu'il prononça pendant la session de 1831, sur la grave affaire du Conseil Législatif. Ces qualités d'équilibre cérébral furent mises sans aucun doute au service de l'histoire, et se reflétaient dans l'oeuvre dont il avait fait l'oeuvre capitale de sa vie, et qui fut l'objet de ses dernières recommandations. Deux
lettres de lui, concernant le règne militaire, à savoir les premières années du régime anglais, et qui ont paru dans les Mémoires de la Société Historique de Montréal, lettres qui paraissent avoir été détachées de son ouvrage, sont ce qui nous donne ridée la plus juste de ce que devait être cette Histoire du Canada. Au dire des spécialistes, Labrie, dans ces pages, a complètement élucidé un point qui était resté obscur, celui de la nature véritable du gouvernement qui nous fut alors imposé. L'opinion qu'il a émise, et qui nous montre ce régime sous un jour beaucoup moins terrible qu'on ne l'avait vu jusque-là, semble avoir prévalu. Qui sait combien d'autres périodes de notre existence, assez troubles, il avait ainsi fouillées, y projetant des rayons vainqueurs !
De tous nos maîtres primitifs, le plus savoureux et le plus pittoresque — j'entends au point de vue de la personnalité — fût Joseph-François Perrault, surnommé le « Grand-Père Perrault », et « le Père de l'éducation au Canada. » Né en 1753, à Québec, Perrault appartenait donc à cette génération dont les racines plongeaient en quelque sorte en deux mondes, et qui eut tout de suite à organiser sa vie selon un mode auquel l'éducation première ne l'avait pas préparée. Il était de presque directe souche bourguignonne, son grandpère François étant venu de France pour s'établir à Québec vers 1710 ou 12. Perrault vécut jusqu'à l'âge de 91 ans. Nous avons sa « Biographie écrite par lui-rnêrne, à l'âge de quatre-vingts ans, sans lunettes, à la demande de Lord Aylmer, Gouver-
neur-en-chef du Bas et du Haut Canada. » Cela fut imprimé à Québec, à renseigne du Chien d'or, en 1834. Rien de plus curieux que ce document, tout plein de sel gaulois, et de sereine philosophie bourgeoise. « J'ai travaillé, depuis l'âge de vingt ans, à devenir vieux et j'ai bien réussi. » Et si l'on veut savoir le régime qu'il a suivi pour atteindre à cette longévité, tout en conservant une santé parfaite, « je vais le détailler, nous dit-il. J'ai suivi la maxime de Martial qui est : « qu'il ne suffit pas de vivre, mais qu'il faut encore soigner la vie ; » et cette autre de je ne sais plus quel auteur : « si vous manquez de médecins, les trois choses suivantes y suppléeront : la gaîté, le repos, une diète modérée. » — La modération, telle fut la règle de vie du bonhomme : modération dans le plaisir comme dans les peines, dans le travail comme dans le repos, modération dans le boire et le manger. « Cette dernière est hors de mode, remarque-t-il, mais je l'ai observée strictement ...» Or voici ce que Perrault appelle modération dans le boire et le manger : « Je mange ordinairement, à mon dîner, de la soupe, un morceau de bouilli, et peu d'un autre mets quelconque ; je bois après ma soupe un verre de vin rouge, un gobelet de bière pendant le repas, après lequel je prends un demiverre d'eau-de-vie de France, pour aider la digestion ; je finis le dessert par un verre de vin blanc, ce qui me suffit pour la journée ...» Nous le croyons sur parole. Avec un tel régime, le grandpère pouvait être sûr d'aller loin.
Cet original, portant perruque poudrée à frimas et long manteau, a eu, en matière d'éducation, des idées tout-à-fait remarquables pour l'époque, et il fut, en ce domaine, une manière de précurseur. Après la conquête, nos écoles se ressentirent longtemps du désarroi général causé par le changement de domination. L'Institution Royale pour l'avancement des sciences, créée en 1801, voulut nous imposer un système d'écoles neutres, ou plutôt protestantes et anglicisatrices, contre lequel le clergé et la conscience populaire s'insurgèrent. En attendant que le gouvernement, mieux inspiré, s'occupât de régler cette grave question dans un esprit plus pratique, plus conforme à l'équité, l'éducation fût laissée aux soins de l'initiative privée. Perrault est l'un de ceux qui montrèrent le plus de zèle afin d'assurer à l'enfance le bienfait d'une formation première. Il fit ériger à ses frais, dans le faubourg Saint Louis, à Québec, deux écoles, l'une pour garçons, l'autre pour filles. Et comme les manuels manquaient, — il est peu de choses, en effet, que les autorités coloniales d'alors aient davantage redouté que les livres français ; elles semblaient en avoir horreur ; leur influence leur paraissait devoir être pernicieuse sur ces populations qu'elles voulaient subjuguer, même intellectuellement ; aussi leur importation fût-elle pendant longtemps prohibée ; — Perrault se mit à l'oeuvre et prépara les ouvrages classiques indispensables aux élèves qui fréquentaient ses écoles. C'est à cette circonstance que nous devons son Abrégé de l'Histoire du
Canada, en quatre petits volumes parus en 1830 et 1833. Le pédagogue est devenu historien par nécessité, parce qu'il comprenait que la première histoire à apprendre à des enfants est celle de leur pays. Et comme il n'existait point, en ce genre, d'ouvrage à leur portée, il en a bâti un tout exprès pour eux, « sur la rédaction du Père Charlevoix, imprimée à Paris en 1743, et sur celle de W. Smith, imprimée à Québec, en 1815 », avouet-il humblement dans sa Préface. Il est le premier qui, chez nous, ait réduit la grande histoire à la proportion de cerveaux d'enfants. La méthode est bonne. Chaque chapitre, assez court, mais plein, est suivi d'un questionnaire qui en résume les données principales, et qui devait permettre aux élèves de se les graver plus facilement dans la mémoire. Ne demandons pas à l'auteur les vues profondes et originales. Il n'invente rien ; il va au plus pressé ; il fait oeuvre d'adaptation. Cela n'est pas si aisé que l'on pense. Il aura eu surtout le grand mérite de voir qu'il est essentiel que les petits canadiens soient mis au courant des annales de leur pays. J'ai dit qu'il n'avait rien inventé. Si. Il a peutêtre fondé un genre, qui devait se développer beaucoup, et que plusieurs de nos futurs historiens devaient cultiver avec un soin touchant. Avant d'aborder la seconde partie de son ouvrage, le Canada sous la domination anglaise, Perrault épanche son coeur dans les paroles suivantes : « Il semble que la Providence m'a préservé, presque seul, de toute la génération existante lors de
la conquête du Canada, pour rendre hommage aux anglais de la conduite sage et judicieuse qu'ils ont ténue envers les Canadiens ; des grâces et faveurs que leurs Rois leur ont accordées . . . Puisse ce petit ouvrage imprimer ces bienfaits dans le coeur de leurs enfants, leur faire aimer et soutenir les intérêts d'une Nation qui les a, en toutes occasions, bravement protégés, défendus, et n'a cessé d'accumuler des faveurs sur le pays. » Quel loyalisme extraordinaire ! La suite du manuel en sera fortement teintée. Pour un historien, partir d'une idée préconçue est la moins heureuse des inspirations. L'esprit de l'historien doit être parfaitement libre d'entraves. Il s'en va, il s'embarque sur la mer houleuse des faits et des contingences, bien déterminé à regarder les choses en face, et à les voir telles qu'elles sont, infiniment mobiles et changeantes. Se tracer à l'avance un cadre inflexible, s'énoncer à soi-même un programme, c'est risquer fort d'avoir à triturer la réalité des événements pour les faire entrer dans son système, c'est s'exposer à défigurer les faits pour l'amour d'une idée fixe. Perrault n'a pas échappé à ce danger : tout le reste de son abrégé est entaché de ce vice originel. Les événements s'y déroulent à la lueur du beau principe qu'il a énoncé, et c'est à savoir qu'au lieu de nous être présentés dans l'infinie complexité de leur physionomie, ils sont apportés comme preuve de l'immense gratitude que nous devons à l'Angleterre de tous ses bienfaits. Perrault a fait école ; il a amorcé un genre qui a pris dans notre sein une
ampleur regrettable ; il a mêlé deux choses que tant d'autres, après lui, devaient également confondre ; le loyalisme et l'histoire. C'était un fonctionnaire, le plus admirable type de protonotaire que nous ayons eu, consciencieux, ponctuel. Il a gardé dans l'histoire le pli professionnel, et, au lieu d'aborder ce domaine avec une intelligence libérée de toute influence d'école ou de parti, avec le seul souci de se soumettre aux faits et de les exprimer dans leur vérité, il y a vu l'occasion de mieux servir le gouvernement dont il était l'officier modèle. Cela me paraît être le côté le plus faible de son travail. Il sera cependant pardonné beaucoup à l'historien Joseph-François Perrault, par ce qu'il a accueilli chez lui, dans son « Asile Champêtre », ainsi qu'il avait baptisé sa résidence de Québec, un enfant pauvre mais intelligent, qu'il entoura de bontés, auquel il donna des leçons, en l'âme de qui le vieillard sema peut-être le germe d'une haute vocation à l'histoire, ou du moins discerna, à certains traits, des dispositions si prometteuses de tout un bel avenir dans le domaine de la pensée qu'il se plût à les cultiver, à les orienter, à leur donner le premier essor : cet enfant s'appelait François-Xavier Garneau.
Et j'en arrive à Michel Bibaud, 1782-1857. Son oeuvre historique est assez considérable. Le tome premier, qui a paru en 1837, — notre année terrible, — est intitulé : Histoire du Canada sous la domination française, et va des origines jusqu'à 1760. Le deuxième, paru en 1844, a pour titre : Histoire du Canada et des Canadiens sous
la domination anglaise, et embrasse de 1760 à 1830. A la fin, un tableau chronologique, en six pages, résume les événements survenus depuis la fin de 1830 jusqu'à l'automne de 1837, ce qui semble indiquer que l'auteur n'avait pas l'intention de pousser plus loin qu'en 1830 la rédaction de son ouvrage, ou que du moins il ne pensait pas la publier de son vivant. Car, s'il avait eu vraiment l'intention de donner un tome troisième, pourquoi cette anticipation ? Effectivement, le tome troisième et dernier ne fut publié que longtemps après sa mort, en 1878, par les soins de son fils, Gaspard Bibaud, — - celui-là même qui, alors étudiant au collège de Montréal, s'avisa, en un moment où il avait besoin d'argent, de prendre au hasard un livre dans la bibliothèque de son père et d'aller le brocanter. Quand le père apprit cette étourderie d'écolier, il s'écria d'un ton de surprise et de regret : « Comment, tu as vendu mon Pythagore ? » Ce fût, paraît-il le seul reproche qu'il adressa à Gaspard. Celui-ci a racheté sa faute de jeunesse en donnant aux lettres canadiennes la suite de l'Histoire que Michel Bibaud avait laissée en manuscrit, et qui va de l'automne de 1830 à l'automne de 1837. Ce tome dernier se termine également par un tableau chronologique de quatre pages, qui nous porte jusqu'à l'Union des deux Provinces du Canada, en février 1841. Et maintenant, procédons à un examen consciencieux de ce grand travail.
La méthode de Bibaud est chronologique. C'est la plus simple de toutes, et ce mot n'est pas
un compliment. Elle n'exige aucun effort de pensée ; elle consiste à enregistrer fidèlement les événements divers dans Tordre où ils se sont produits, quitte à gloser peut-être au sujet des plus marquants. Excellente pour les manuels de classe, elle devient insipide dans les travaux plus étendus. Cette forme est bien abandonnée aujourd'hui ; aucun historien de quelque valeur ne voudrait y recourir. Au lieu de grouper les faits par ordre de familles, j'oserais dire, de leur donner une disposition logique, et de les modeler fortement, elle les suit pas à pas, elle se laisse dominer par eux, en sorte que, abstraction faite de la philosophie dont il a pu les assaisonner, l'on ne voit pas que l'historien leur ait mis une empreinte bien personnelle. Il semble que ce soit surtout la mémoire que la méthode chronologique mette en jeu. Et je veux bien que la mémoire soit une des facultés du génie ; mais elle n'est pas, tant s'en faut, tout le génie. Celui-ci est fait, pour la plus grande partie, d'éléments originaux. Et donc, l'Histoire de Bibaud n'est pas construite ; n'y cherchons pas de plan, il n'y en a pas. C'est une narration, conditionnée par les lois du genre, et dans laquelle figurent les siècles, les années et les jours, l'un après l'autre, chacun avec son cortège d'épisodes, n'ayant entre eux d'autre lien visible que celui de la succession dans le temps. Outre le manque d'intérêt qu'offre un tel procédé, de ce chef que l'historien y paraît en quelque sorte esclave de sa matière, l'attention se trouve à chaque instant sollicitée et divisée par des objets qui ont voisiné ma-
tériellement, mais qui appartiennent à des catégories différentes, et qui eussent demandé d'être ramenés à leur sphère naturelle, et étudiés dans leur enchaînement rationnel. Ainsi Ton passe d'un fait de guerre à un fait politique, et d'un fait politique à un fait religieux ; et l'esprit est incessamment ballotté de vague en vague, sans pouvoir jamais saisir la pensée dominante d'un règne ou d'une époque, sans pouvoir embrasser dans un vaste ensemble l'unité d'action qui circule à travers les événements brutaux, et les fait concourir à tel résultat. Car les faits ne sont que des signes extérieurs. C'est leur sens qui importe ; ce qui est intéressant est d'examiner de quoi ils sont l'expression, quelle figure morale ils dessinent et doivent servir à déchiffrer, comment ils s'engendrent l'un l'autre et comment ils s'agencent avec la vie générale d'un peuple, où ils aboutissent et quelles sont leurs répercussions sur l'ordre universel. Dans la Préface de son tome premier, Bibaud a écrit : « Une histoire suivie, uniforme, et complète, du Canada sous la domination française, manquait aux lecteurs canadiens, et nous avons eu l'intention, au moins, de bien mériter de nos compatriotes, en leur donnant cette histoire. » Je crois qu'il s'est mépris sur le sens des mots, et qu'il a par conséquent commis une confusion d'idées. Car une histoire bien ordonnée, où les questions sont sériées conformément à leur nature, est nécessairement suivie. Que serait une histoire qui entremêlerait les époques ou qui révolutionnerait l'enchaînement des faits ? L'auteur veut évidem-
ment parler de chronologie, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus primitif et de plus facile dans la manière de traiter l'histoire, de ce qui demande le moins de ressources de la part de l'historien. C'est le système qu'il a adopté, auquel il a été fidèle jusqu'à la fin, et qui lui a permis d'atteindre à une uniformité de réalisation qui n'était probablement pas celle qu'il entendait dans sa Préface.
Quelle est son érudition historique ? Je n'ose pas mentionner le mot de science, puisque sa méthode n'a rien de scientifique. Mais a-t-il compensé par une ample information ce que celle-ci avait de très-élémentaire. ? Garneau, dans la préface de sa troisième édition, a dit fort justement : « Il y a peu de pays en Amérique sur lesquels on ait autant écrit que sur le Canada. » Estce que Bibaud a compulsé toute cette littérature ? Nous analysons d'aJbord son volume sur la domination française. Il est certain qu'il n'est pas allé aux sources. Nous ne cherchons pas à lui en faire grief. Nos archives n'étaient pas organisées. Il y aurait cruauté à lui reprocher de n'être pas allé se documenter en France ou en Angleterre. Mais Lescarbot, Thivet, Pierre Boucher, voire Lahontan, les Relations des Jésuites, et tant d'autres ouvrages qui avaient été publiés concernant la Nouvelle-France, a-t-il compulsé tout cela, s'est-il inspiré de tout cela ? A en croire sa préface, tout ce que nous avons sur le Canada se réduit à Charlevoix, Smith, Raynal, et l'ouvrage intitulé : « Beautés de l'Histoire du Canada. » Au reste, à la façon dont il parle de ces divers au-
teurs, Ton comprend qu'il ne les utilisera guère, car il semble les éliminer l'un après l'autre, et Ton en conclut qu'il va nous donner du nouveau. Or, voici : Michel Bibaud a pris Charlevoix, et il en a tiré un assez pauvre décalque. C'est une grave accusation que je porte là : je me dois de la prouver. Le procédé de l'auteur est celui-ci : l'on sait toute la place que, dans l'oeuvre du célèbre Jésuite, occupent les missions de son ordre et les faits religieux en général. Et certes, l'on aurait mauvaise grâce à l'en blâmer. Le catholicisme, avec sa floraison d'oeuvres de dévoûment, fait partie intégrante de notre histoire coloniale française. L'historien qui n'en tiendrait pas largement compte serait plus qu'incomplet : il montrerait qu'il n'a pas compris l'âme de cette époque, il en déformerait le sens, il en défigurerait la rare beauté. Bibaud suit Charlevoix sur ce terrain, mais au lieu des longs développements qui se trouvent dans ce dernier au sujet de notre vie religieuse, il se contente de notations brèves et sèches. Il le suit également sur le terrain politique et sur le terrain militaire. Ah ! s'il avait prévenu ses lecteurs que le Jésuite serait son guide, qu'il se proposait seulement de le résumer ! S'il avait repensé son Histoire de la Nouvelle France ! Mais il y a opéré des coupures plus ou moins heureuses, et pour le reste, il l'a plagié. « Toutes les questions d'emprunt et de plagiat sont complexes, » a dit Charles Maurras. Voyons s'il n'est pas possible de tirer au clair celle-ci. Je me suis donné la peine le confronter les deux textes, et non-
seulement la marche en est la même, mais la rédaction de Bibaud est une pauvre copie de l'original, dans Fensemble. Pour le détail, j'ai relevé quelques centaines de passages, six ou sept cents, et ce n'est pas tout, où Bibaud prend les phrases même de Charlevoix, et dans un effort vers l'originalité, ne réussit, en les copiant, qu'à les vider de leur saveur. Je prends un exemple, absolument au hasard, et qui vous fera saisir son procédé habituel : En son livre douzième, à la page 403 de la petite édition en six tomes, de 1744, Charlevoix écrit, sous la date de 1689 : « Le vingtcinquième du mois d'août, dans le tems qu'on se croyait le plus en sûreté, quinze cent Iroquois firent descente avant le jour au quartier de la Chine, lequel est sur la côte méridionale de l'Isle, environ trois lieues plus haut que la ville. Ils y trouvèrent tout le monde endormi, et ils commencèrent par massacrer tous les hommes, ensuite ils mirent le feu aux maisons. Par là tous ceux qui y étaient restés tombèrent entre les mains de ces sauvages, et essuyèrent tout ce que la fureur peut inspirer à des barbares. » Lisons maintenant Bibaud, chapitre XXII, p. 145 : « On passa assez tranquillement l'hiver et une partie de l'été de 1689 ; mais le 25 août, 1500 Iroquois descendirent de nuit, dans l'île de Montréal, à l'endroit appelé la Chine. Trouvant tout le monde endormi, ils se mirent d'abord à enfoncer les portes, et commencèrent un massacre général des hommes, des femmes et des enfants, faisant souffrir à ceux qui tombaient entre leurs mains tous les tourments que
la fureur pouvait leur faire imaginer. » Et encore un autre. Charïevoix, au livre IX, p. 156, écrit : « M. de Tracy, arriva à Québec au mois de juin (1685), avec quelques compagnies du Régiment de Carignan, qui l'avaient accompagné aux Isles, et il en détacha une partie avec des sauvages, sous la conduite du Sieur de Tilly de Repentigny, capitaine, pour donner la chasse aux Iroquois, qui avaient recommencé leurs courses. » Et Bibaud, chapitre XVI, page 97 : « Le marquis de Tracy, qui avait été aux Iles françaises avant de venir en Canada, arriva à Québec au mois de Juin 1665, avec quelques compagnies du régiment de Carignan. Aussitôt après son arrivée, il détacha une partie de ses soldats, avec des sauvages, sous la conduite du Capitaine Tilly de Repentigny, pour donner la chasse aux Iroquois, qui avaient recommencé leurs courses. » Je répète que ce ne sont pas là des accidents dans son ouvrage ; pareils exemples en sont la base ; et souvent l'imitation est encore plus f ragrante, et la version de l'un suit encore de plus près celle de l'autre, au point de n'en être que le reflet pâli. De place en place, tout-à-fait rarement, il y a un court renvoi à Charïevoix, d'ailleurs sans indication de livre ni de page, suivant la façon peu louable de citer, dans l'ancienne école historique, ou bien un vague : « comme remarque Charïevoix. » Et cela dépiste le lecteur de bonne foi, qui ne s'imaginerait jamais que l'historien, assez consciencieux pour renvoyer loyalement à un autre, est le même qui pille effrontément ce dernier, sans daigner
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avertir de ses emprunts. Charlevoix ne s'étant pas rendu jusqu'à la fin de la domination française, force est à Michel Bibaud de se rabattre sur un autre et c'est à l'ouvrage de Smith qu'il applique, en le traduisant, son procédé.
Pour ce qui est du Canada sous la domination anglaise, comme l'histoire n'en était pas faite, et que Smith s'arrêtait au commencement du XVIIIe siècle, notre auteur a dû la préparer luimême. Elle est composée des dépêches et pièces officielles des gouverneurs, des requêtes et représentations populaires, à partir de l'établissement d'un gouvernement responsable ; ce sont les discours du trône, les débats du parlement qui en constituent le fond. Tout cela est plus ou moins lié par les idées propres à notre historien, et dont il est temps de dire un mot.
Pour un poète, Bibaud est le moins sentimental des hommes. C'est un esprit qui ne manque pas de vigueur, mais positif. Il est vrai que sa poésie a surtout consisté en épîtres et en satires. Ainsi, quand il traite de la domination française, jamais la beauté de certains aspects de cette époque ne lui arrache des cris du coeur ; jamais il ne s'emporte en élans enthousiastes. Il y a même des actes de la plus haute nature morale dont le sens semble lui échapper entièrement. Et par exemple, à la fin de son chapitre dixième, résumant en quelques traits sans grâce les pages sublimes où Charlevoix parle de la fondation des Ursulines, et de l'abandon absolu que Madame de la Peltrie avait fait de tous ses biens pour suivre le Christ, Bi-
baud ajoute une réflexion personnelle qui sent son dix-huitième siècle : « Madame de la Peltrie poussa son zèle et sa charité jusqu'à se dépouiller du peu qu'elle s'était réservé pour son usage ; à se réduire à manquer parfois du nécessaire, et à cultiver même la terre de ses mains, pour avoir de quoi soulager les nécessiteux et les enfants pauvres qu'on lui présentait. Ce zèle peut paraître bien excessif et même peu éclairé, puisqu'en se réservant un revenu, même modique, elle se fut trouvée en état de subvenir aux besoins des indigents, bien plus efficacement que par le travail de ses mains, et surtout par la culture de la terre. » Ceci montre un esprit fermé à tout un ordre de choses que seuls comprennent les fils de la lumière, et que la prudence purement humaine est incapable d'apprécier à leur valeur. A la fin de son chapitre quinze, citant cette fois un long passage ou l'Historien de la Nouvelle France rapporte les étranges faits, tremblements de terre et autres, qui se produisirent dans l'automne de 1662, et au commencement de 1663, Bibaud le fait suivre de la note que voici : « Quelques écrivains modernes pensent que ces faits extraordinaires, relatés dans des mémoires qui ne devaient être rendus publics que longtemps après la date qui leur est donnée et rapportés à l'époque des plus violents démêlés entre les autorités ecclésiastiques et civiles du Canada, n'étaient que des fraudes pieuses, crues permises alors par quelques-uns ; vu surtout que les historiens de la Nouvelle Angleterre et de la Nouvelle York, provinces limitrophes de la Nouvelle
France, ne font aucune mention de phénomènes semblables. »
L'argument n'est pas fort ; s'il sert à quelque chose, c'est surtout à prouver que notre historien était vaguement teinté de ces idées que l'on appelle avancées, sans doute par ce qu'elles retardent beaucoup. Mais l'originalité de Bibaud, laquelle éclate dans ses tomes deuxième et troisième, est d'avoir érigé en système le point de vue déjà émis par Joseph-François Perrault, à savoir que l'Angleterre étant devenue notre souveraine, et nous ses sujets, elle a tous les droits et nous tous les devoirs. C'est sur ce principe que son oeuvre repose. Aussi, les réclamations, les griefs de nos pères, leurs luttes constitutionnelles ardentes, ne trouvent pas en lui d'écho favorable. Son tome deuxième conserve cependant une modération relative à cet égard. C'est dans le tome troisième que l'historien prend violemment parti, et transforme son oeuvre en plaidoyer pour l'autorité, ou plutôt en pamphlet, où ses adversaires sont l'objet d'une critique sans nuance. Pierre Bédard, Louis Bourdages, Auguste- Norbert Morin, Papineau surtout ont tous les torts : la raison est de l'autre côté. Rien de moins serein ni de moins digne de la gravité de l'histoire, que cette dernière partie, embrassant les années durant lesquelles a fermenté le mouvement qui devait aboutir à la rébellion de 1837-38. Ce furent des années brûlantes de vie. Et si l'insurrection même doit être jugée à la lumière des directions émanées de l'autorité religieuse, il est
incontestable d'autre part que le plus pur patriotisme animait nos hommes politiques d'alors, et que leurs luttes parlementaires, leurs résistances ont eu des répercussions avantageuses sur notre avenir. Et cependant, Bibaud les condamne en bloc. Il était bureaucrate lui-même, comme Perrault. Après avoir occupé diverses positions officielles, il fut nommé magistrat en 1837. Je ne veux pas douter le moins du monde de sa sincérité. Je veux croire que la position tranchée qu'il a prise fut l'effet de son tour d'esprit plutôt que d'une servilité à l'égard du gouvernement. Mais le véritable historien s'élève à des hauteurs où les passions personnelles se taisent, pour faire place au calme inaltérable qui laisse au jugement toute sa liberté d'action, à l'esprit son acuité de vision. Michel Bibaud avait, sur la question de nos rapports avec l'Angleterre, des idées très arrêtées ; d'autre part, il était trop proche des hommes et des événements qu'il décrivait. Ce manque de recul dans l'espace et dans le temps, n'était pas propre à atténuer la rigueur de ses principes de loyalisme, ni à favoriser une appréciation plus impartiale d'une époque dont toutes les tendances contrecarraient ses sentiments les plus profonds. Car l'on « n'observe bien que ce qui est hors de soi. »
Il y a cependant quelques pages, que j'ose qualifier d'admirables, au point de vue de la pensée, dans ces deux derniers volumes de Bibaud ; et il y en a d'admirables au point de vue de l'art, de la facture. Si notre historien ignore l'art de
la construction, il sait cependant résumer en une synthèse vigoureuse et pleine ses idées éparses, et les mettre en un extraordinaire relief. A cet égard, les pages 306 à 308 de son tome deuxième sont des modèles de concision et d'éloquence concentrée. Egalement la page 505 de son tome troisième. A tout prendre, et puisqu'il est prouvé que son tome premier lui appartient peu, c'est son tome deuxième qui me paraît le meilleur de son oeuvre. Michel Bibaud a des parties de grand écrivain. Le milieu où il a vécu, les difficultés matérielles auxquelles se sont heurtées ses diverses entreprises intellectuelles, expliquent que ses qualités latentes n'aient pu atteindre à leur complet développement. Il avait une belle culture, mais pas assez disciplinée. Aussi son Histoire a-t-elle, dans l'ensemble, quelque chose de chaotique : si l'on y découvre des beautés réelles, ces beautés ne sont pas essez soutenues par la condition générale de leurs entours ; elles font un peu l'effet de diamants auxquels manque une sertissure. Leur valeur est comme amoindrie, du fait que le milieu où elles se trouvent n'est pas dans un plus juste équilibre, et que leur voisinage immédiat n'est pas mieux assorti à leur qualité. Selon le mot de M. Charles Maurras, « la réflexion, la rêverie sont les deux muses de l'histoire ; nulle archive ne les remplace. » En général, et tout particulièrement pour la période écoulée de 1830 à 1837, Michel Bibaud n'a pas suffisamment prêté l'oreille à la voix de ces muses ; s'il se fût montré plus attentif à recueillir leurs inspirations, il nous
aurait légué quelque chose de moins diffus, de moins âpre, de moins violent, de moins étroit, une oeuvre où le raisonnement, fondé sur les preuves, eût mis en présence les deux doctrines, les deux majestés, la majesté du gouvernement et la majesté populaire, et exposé tour à tour la source et les développements de leurs conflits. Au lieu de cela, il nous jette en quelque sorte les documents par la tête, les uns toujours épingles d'épithètes péjoratives, et les autres présentés d'une main respectueuse. Il semble que parfois Fauteur fasse effort pour se dégager de l'emprise de son déterminisme, soit lorsqu'il promène son regard sur ce qui se passe ailleurs que dans le Bas-Canada, soit pour signaler les apparences d'éveil de vie intellectuelle au sein de la nation. Ces dernières notations sont rapides, mais très curieuses. L'esprit de finesse n'est pas absent de son oeuvre. A certains indices, l'on juge que l'historien aurait pu exceller dans l'art du portrait historique. Haldimand est très-bien vu, par exemple ; et l'attitude de Lord Gosford me semble analysée avec une grande pénétration.
Qu'il me soit permis maintenant de résumer toutes mes considérations sur le premier de nos grands historiens. L'ensemble de l'oeuvre de Michel Bibaud est régi par la méthode chronologique, qui ne constitue pas une façon supérieure de traiter l'histoire. Il semble bien, au contraire, qu'elle interdise les vastes conceptions personnelles, et qu'elle empêche l'artiste de modeler les événements selon les affinités de leur nature.
Celui-ci devient alors un patient enquêteur, notant au jour le jour les faits variés qui se déroulent devant son regard observateur. Si ingrate qu'elle soit, il est possible à un talent original d'en tirer un chef-d'oeuvre, à la condition de suppléer par l'ampleur et l'exactitude de l'information, le charme, la grâce, la nouveauté de l'expression, à ce qui peut manquer du côté de l'architecture. Il est d'autant moins dispensé de manifester richesse d'érudition et tour personnel du récit, de jeter au creuset les multiples contingences pour les fondre harmonieusement, que ces qualités sont seules capables de relever ce que le genre offre de terne et de plat.
Or, dans son premier ouvrage, Bibaud s'en tient étroitement à Charlevoix ; il l'utilise en le réduisant et en l'amputant. L'Histoire du Jésuite est nombreuse, surchargée de détails, peu facile à trouver, même de nos jours. Il pouvait y avoir mérite à l'émonder, à en extraire le suc, à nous en présenter un vigoureux raccourci. Mais autre chose est de prendre un grand livre comme base de son travail, et de le repenser en quelque sorte, de lui infuser un jeune sang, et autre chose d'en saccager la floraison mystique, et, pour le reste, de lui emprunter tout, ordre, matière, rédaction même, sauf des variantes, généralement pas heureuses, et qui ne suffisent pas à exonérer de l'accusation de plagiat. Ceci est pourtant ce qu'a fait Michel Bibaud. Son imitation de Charlevoix est si servile qu'elle n'en est qu'une copie. Ce dont il faut le blâmer, c'est moins d'avoir accepté cet
esclavage, que de n'en avoir pas loyalement prévenu le public. Car sa Préface nous laisse sous Timpression très nette, non, certes, qu'il s'affuble de la peau d'un autre, mais qu'il apporte figure et accent personnels. Aussi, tout le monde s'y est-il trompé, faute d'y avoir regardé d'assez près, et même M. l'abbé Camille Roy, dans son Manuel d'Histoire de la Littérature Canadienne, et spécialement dans sa longue étude sur Bibaud ; il y est si bien pris que, remarquant que l'histoire de la domination anglaise, de ce dernier, n'est pas aussi fondue, aussi artistement composée que sa domination française, il ne soupçonne pas du tout la cause réelle de cette différence et -de cet écart, et qui est qu'ici l'auteur s'est approprié une composition toute faite, et par un maître, tandis que dans l'autre cas il a dû bâtir de toutes pièces, alors que sa formation à l'histoire avait été trop incomplète pour qu'il possédât tous les secrets de cet art. Aussi, quand Bibaud se trouve en face de lui-même, et livré à ses propres efforts, et obligé de défricher un terrain jusque-là inexploré, oh ! alors, sa manière change. Et ce n'est plus le bruit d'une rivière coulant harmonieusement que l'on perçoit, mais des coups de hache taillant un chemin dans la forêt ; et ce que l'on voit, ce sont des abatis, un entassement de troncs, un fouillis de branchages ; parfois, une éclaircie soudaine ; ou bien le bûcheron s'arrête, et il nous détaille la nature du sol qu'il essouche, il dit ses espérances ou ses craintes ; mais ces monologues sont plutôt courts, pressé qu'il est de faire de la terre. Il est
parti cependant avant d'avoir déblayé le sol. Le« grandes surfaces unies, où poussent les moisson» harmonieuses, ce n'est pas un tel caractère qu'offre son oeuvre. Elle ressemble plutôt à un chantier où toutes les pièces sont réunies, attendant la main qui les assortira. Bibaud fût un pionnier. Sa réalisation est défectueuse, mais elle n'est pas négligeable, et elle est si touchante. Nos premiers colons ont préparé les domaines que nos habitants accroissent et embellissent. Bibaud fut ainsi un précurseur. Son bras nerveux a frayé la voie ; et si nous avons eu depuis tant d'historiens, et de si remarquables, ses travaux d'approches n'ont pas été sans leur faciliter l'accès de la carrière. L'Histoire de Labrie n'étant plus qu'un souvenir, celle de Joseph-François Perrault ne dépassant pas les limites du manuel élémentaire, le travail de Michel Bibaud est l'essai le plus considérable qui ait signalé nos origines littéraires, le premier élan de notre pensée nationale vers le grand art, élan gauche, irréguiier, vigoureux toutefois, et dont les imperfections ne doivent pas faire oublier la hardiesse et le mérite. Cette réalisation porte la marque des choses primitives. Et cependant, l'esprit qui l'anime est-il mort parmi nous ? N'est-ce pas à cette histoire qu'il faut remonter, et par de-là à celle même de Perrault, pour trouver les premiers signes et même, chez Bibaud, la cristallisation d'un état d'âme qui est devenu chronique dans notre race ? Avoir énoncé des idées destinées à pareille fortune, et adopté une attitude qui devait tant se généraliser, n'est san*
doute pas un suprême titre de gloire, car ces idées sont extrêmement contestables, et plusieurs déplorent le servilisme de cette attitude. Mais il faut reconnaître, chez ceux qui en furent les véritables initiateurs, une personnalité puissante, une manière de génie, malfaisant peut-être, mais véritable. Et Ton ne peut se défendre de regarder l'oeuvre de Bibaud avec curiosité, avec sympathie, avec admiration parfois, et plus souvent avec angoisse.
François-Xavier Garneau
J'aborde, ce soir, l'étude de celui que la reconnaissance populaire appelle notre Historien National. François-Xavier Garneau est l'un des grands noms de notre littérature. Il semble que la postérité n'ait méconnu aucun de ses devoirs de justice envers ce grand travailleur, mort à la tâche. Chauveau et Casgrain ont pieusement écrit sa vie. Suprême gloire, il a même sa légende ; et « une légende, c'est plus qu'un rêve, c'est une persistance qui se protège en s'enveloppant de vapeurs dignes de la faire aimer. »* Dès 1867, c'est-à-dire l'année qui a suivi son décès, par un beau soir doucement mélancolique de septembre, l'on érigeait sur sa tombe, dans le cimetière Belmont, tout près de ce champ de bataille de Sainte- Foye, théâtre de la dernière bataille qui fut aussi une victoire française, — victoire sans influence, hélas ! sur le cours fatal de nos destinées, — une pierre commémorative : à l'occasion de l'inauguration de ce monument, présidée par notre premier lieutenant - gouverneur canadien - français, Pierre Chauveau prononça un discours qui est l'un des beaux que j'aie lus. Et voici neuf ou dix ans, sur le terrain de l'Hôtel du Gouvernement, à
1 Maurice Barrés. Le Génie du Rhin, Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1920, p. 605.
Québec, Ton dévoilait sa statue, un bronze, oeuvre du sculpteur Paul Chevré.
Les témoignages de gratitude n'ont donc pas manqué à Garneau. Sa mémoire est l'objet d'une sorte de culte chez notre peuple. Ce n'est pas à dire toutefois que l'on ne puisse toucher à son oeuvre pour en faire la critique et pour tâcher de la « situer » exactement. Quant elle serait transcendante, l'on aurait le droit d'y porter une main respectueuse. Gardons-nous de ces admirations vagues qui ont peur de se définir à ellesmêmes. Elles ont leur source dans l'ignorance réelle de ce dont on parle. Garneau n'est pas tellement majestueux qu'il ne puisse être atteint et dominé par le jugement de l'esprit. Pour combien des nôtres il n'est qu'un nom, nom grave et respecté, mais un nom ! Nous fréquentons si peu nos auteurs, nous lisons si peu nos grands ouvrages sérieux. Ce soir, ouvrons Garneau largement, et faisons-nous une idée bien nette de son Histoire du Canada. Mieux que les pierres tombales ou que les monuments de bronze, c'est la forme d'hommage qu'il convient surtout de rendre à l'ombre d'un écrivain.