I. Sa formation
François-Xavier Garneau est né d'une famille honorable, mais pauvre. La seule école à laquelle il ait eu l'avantage d'aller fut la petite école, et encore pas longtemps. Le bon gentilhomme Joseph-François Perrault s'intéressa à cet enfant et le recueillit chez lui. Il lui donna
quelques leçons et l'initia sans doute à sa philosophie pratique ; il lui prêta des livres. Quels livres ? Nous serions curieux de le savoir. Le premier aliment intellectuel dont on se nourrit exerce une telle action sur tout un avenir. C'est ici qu'il faut placer un incident relaté avec un grand accent de naturel et de vérité par l'honnête Chauveau :
« Un peu timide et réservé, comme il l'a toujours été depuis, le jeune Garneau devait paraître un bon sujet pour le sacerdoce. Mais lorsqu'on lui offrit de lui faire faire ses études au petit séminaire de Québec, s'il avait l'intention de se destiner à l'état ecclésiastique, il déclara franchement qu'il ne s'y croyait pas appelé. »* L'offre était tout ce qu'il y avait de plus légitime. Un séminaire, le mot le dit : Semen, dans la pensée primitive, dans l'intention des fondateurs de ce genre d'institutions, c'était avant tout une pépinière de prêtres, une maison destinée à préparer de longue main le recrutement à cette auguste carrière. Le cadre s'en est élargi depuis, et l'on y admet indifféremment quiconque veut faire des études classiques, quelque que soit la profession qu'il désire embrasser. Mais le dessein qui a donné naissance aux séminaires n'en est pas aboli. Ce sont toujours des maisons qui doivent favoriser les vocations au sacerdoce. Qu'un prêtre, et la tradition nous dit que c'était le supérieur même du petit séminaire, M. Signai', plus
1 F.-X. Garneau. Sa Vie et ses Oeuvres. P. XII, Montréal 1883.
tard archevêque de Québec, ayant entendu parler des talents du jeune Garneau, de son goût très vif pour l'étude, lui ait proposé de lui faire faire gratuitement son cours classique, non pas à la condition qu'il devint prêtre, mais au cas où il se fût senti des dispositions pour l'état ecclésiastique, cela, je le répète, était légitime, et cela, au surplus, arrive tous les jours. Combien donnent leur protection à des enfants pauvres, parce qu'ils ont découvert en eux les germes de cette noble vocation, lesquels éclatent et se manifestent d'ordinaire de bonne heure. Cela ne signifie nullement qu'il y ait contrat formel de part et d'autre, engagement réciproque absolu, ni surtout coercition chez le protecteur. Des deux côtés l'on reste libre, soumis aux contingences possibles ; et la décision finale est toujours entourée d'une sagesse qui prémunit le jeune homme contre lui-même, et qui l'empêche de céder à la délicatesse de ses sentiments plutôt qu'à la droite raison et à l'appel véritable d'en haut. Et donc l'invitation faite par M. Signai' était tout-à-fait dans l'ordre. La réponse du jeune Garneau ne le fut pas moins. Ne se sentant pas appelé au sacerdoce, il ne se crût pas le droit de profiter de l'offre gracieuse qu'on lui faisait. Et tout fut dit.
J'ai rappelé cet incident, pour la raison qu'il me paraît avoir été dénaturé par le plus récent éditeur de Garneau. Voici ce que je trouve, en effet, dans Y Introduction à cette nouvelle édition : « François Garneau n'alla pas plus loin que l'école mutuelle. Et il avait douze ans. Il ne tenait qu'à
lui d'entrer au collège et de faire ses humanités. Le supérieur du petit séminaire, M.. Signai, le lui offrit gratuitement. Il y mettait, toutefois, une condition : l'étudiant devait embrasser l'état ecclésiastique. L'écolier s'excusa de refuser. Le prix dont il aurait fallu payer cette faveur contrariait ses goûts à la fois et choquait son humeur naturelle. Qui sait ? peut-être couvaient déjà, sous ce front neuf, le besoin passionné de liberté, l'instinct d'indépendance qui éclateront dans l'homme précocement mûr. »' Et voilà ce ce qu'une imagination tendancieuse peut faire. Je regrette que M. Hector Garneau ait transformé en demande arbitraire, toute pleine d'influence indue, l'invitation la plus simple et la plus loyale du monde. Le point de vue sous lequel il s'est placé pour envisager cet épisode, le forçait à mettre sur les livres de son grand-père une réponse qui est une sorte de protestation.
François-Xavier Garneau ne fera donc pas d'études classiques ; il ne subira pas cette lente et sûre formation de l'esprit à laquelle rien ne supplée. Il y aura toujours une différence sensible entre le cerveau qui a été modelé par la discipline classique et le cerveau qui s'est formé luimême, au hasard des lectures. Rien ne remplace la méthode selon laquelle, dans la tradition française ou plutôt latine, l'intelligence de l'enfant est ouverte peu à peu à la pensée, et reçoit ce qu'elle peut porter et assimiler, au fur et à mesure de
1 Hist. du Canada, 5e édition, publiée par Hector Garneau. Intr. P. XXVI.
son développement normal. Nos collèges classiques n'ont pas pour but de donner la science. Ce serait une grande erreur de s'imaginer que le cours classique doit faire d'un jeune homme un « chat savant. » Il donne ce qui est beaucoup plus précieux, en soi, que la science : il donne la clef du savoir, il apprend à raisonner. Son rôle consiste en une initiation, dont l'importance est considérable. Les livres sont sans doute à la portée de tous, et chacun peut aller y puiser la connaissance. Est-ce tout, cela ? Suffit-il d'avoir en mains un trésor ? N'est-il pas, en outre, nécessaire de savoir l'utiliser à bon escient ? N'est-ce pas en cela qu'est l'essentiel ? « Toute la dignité de l'homme est en la pensée », dit Pascal, et il ajoute : « Apprenons donc à bien penser, — c'est le fondement de la morale. » Apprendre à bien penser ? Mais, cela vient-il tout seul ? Cela ne suppose-t-il pas, tout au contraire, une discipline de l'esprit, et par conséquent tout un système d'éducation, par quoi l'intelligence sera assouplie et adaptée à exercer la fonction de penser, et de penser juste ? Mettons que la science, en soi, ne soit ni bonne ni mauvaise, et qu'elle soit indifférente. Elle cessera d'être indifférente, elle prendra nécessairement un caractère, elle s'individualisera en quelque sorte, le jour où elle sera captée par une intelligence humaine. Que si cette intelligence manque d'équilibre, de pondération, si le jeu délicat et complexe de ses facultés n'a pas subi cet entraînement préalable qui apprend à discerner, à juger, à choisir, la science pourra lui
être fatale. Cette thèse a été illustrée supérieurement par M. Paul Bourget, dans Le Disciple. Les pays les plus avancés, et les plus vraiment civilisés, ne sont pas ceux où, dans les écoles, Ton enseigne à la jeunesse le plus de choses, ni ceux où l'instruction consiste en un véritable bourrage de crânes ; ce sont les pays où la discipline intellectuelle est le plus rigoureuse et le plus rationnelle et tient le plus compte de la croissance naturelle de l'esprit. Qu'a fait Socrate ? Qu'a fait Platon ? Quelle était la méthode en honneur sous le Portique ou dans les jardins d'Académus ? Ces grands maîtres se contentaient d'être de sublimes initiateurs, ne croyant pas qu'il y eut plus belle fonction pour leur génie que d'apprendre à des disciples à penser. Or la grande valeur de la tradition classique en usage chez nous vient de là. Elle est d'inspiration gréco-latine, et prolonge au sein de notre race le bienfait qui a créé les civilisations impérissables de l'antiquité. C'est une méthode qui a fait ses preuves, qui est basée sur l'expérience. Elle est donc très sûre. Qu'un esprit de la trempe de Garneau n'ait pas eu l'avantage d'en profiter, ce fut un malheur pour lui et pour nous. Sa carrière d'historien en portera la peine. Et il faudra toujours se rappeler cette irréparable déficience, quand tout à l'heure son oeuvre se présentera à nous.
Et donc, au lieu d'entrer au petit séminaire de Québec, le jeune Garneau fut admis, à titre de clerc, chez un tabellion, le notaire Campbell. C'est là qu'aurait eu lieu l'incident que voici : Dan»
l'étude de Maître Campbell, Garneau venait souvent en contact avec des anglo-saxons qui ne péchaient pas par excès de courtoisie. D'ordinaire cependant les discussions entre ces camarades restaient dans les bornes. Mais un jour, le débat s'envenima, et suivant ce que raconte M. Hector Garneau, « nos imberbes anglo-saxons se mirent à railler leur confrère de son origine et à la traiter de fils de vaincus. Sûrs enfin de lui fermer la bouche, ils lui jetèrent, en ricanant, cet argument suprême : « Après tout, qu'êtes-vous donc, vous ; canadiens-français, vous n'avez même pas d'histoire ! » « Ces mots, continue le narrateur, firent sur le jeune Garneau — car c'était lui — l'effet d'un soufflet aux ancêtres. Ils s'inscrustèrent dans son cerveau. Ils y allumèrent une flamme d'inspiration. « Quoi, répliqua-t-il, nous n'avons pas d'histoire ! Eh ! bien, pour vous confondre, je vais moi-même la raconter ! » Ainsi, à seize ou dix-sept ans, François Garneau avait trouvé sa voie . . .»x
Mon Dieu, que cela est dramatique ! Je ne veux pas nier absolument l'authenticité de ce fait. Je m'étonne seulement que Chauveau, qui est un monographiste averti et prudent, et qui a vécu dans l'intimité de son personnage, n'en souffle pas mot. Et je me demande également pourquoi M. Hector Garneau ne dit pas où il a péché cela ? Dans ses souvenirs de famille probablement ? Il aurait pu nous indiquer sa source. Pour exprimer tout mon sentiment, cette scène m'a tout
1 Ibid. Introd. P. XXVIII.
l'air d'avoir été inventée après coup ; ce mot ressemble trop à tous les mots «historiques», pour que j'y croie beaucoup. Et d'abord, si ces jeunes gens de la race supérieure ont dit que nous n'avions pas d'histoire, ils n'ont prouvé qu'une chose, c'est qu'ils étaient des sots et des ignorants. Car, le travail de Charlevoix, c'est bien une Histoire de la Nouvelle France, je pense, et encore superbe. Et si Garneau leur a répondu de la façon que l'on dit, il a eu une intuition extraordinaire, telle qu'on en voit dans la vie des enfants prodiges. Cela est possible, et je ne désire pas contester. Mais comme il n'y a pas de preuve, le tour dramatique de l'incident me rend tout rêveur.
En juin 1831, Garneau s'embarquait pour l'Europe d'où il revenait en juin 1833. Si je ne me trompe, cela fait deux ans. Chauveau donne exactement la date du départ, juin 1831, et la date du retour, juin 1833.1 M. l'abbé Roy également.2 Quant à M. Hector Garneau, il signale son départ en juin 1831,3 et il ajoute : « le jeune homme passa ainsi trois ans en Europe », — quand, un peu plus loin, il nous fait savoir qu'il se maria à son retour au Canada, et qu'il commença dès lors résolument à se mettre à son Histoire, et cela en 1833. Je veux croire à une distraction de la part de l'éditeur. Garneau a passé juste deux ans en Europe, deux années si bien employées qu'elles
L Ibid. P.P. XIV et XXVI.
1 Manuel de l'His. de la litt. can,, P. 34.
'Ibid. P. XXIX.
ont pu compter double. Il séjourna quelque» semaines à Paris, puis il alla à Londres où il devait demeurer tout le reste de son voyage, sauf un congé qu'il vint prendre à Paris encore, en compagnie de Denis-Benjamin Viger, dont il était devenu le secrétaire.
Il est certain que Garneau a tiré grand fruit de son séjour en Europe. Il y a fait des observations qui lui ont élargi l'esprit. C'était tout un monde nouveau qui s'ouvrait devant ses regards émerveillés. Une chose semble l'avoir surtout frappé, là-bas, le cas que l'on faisait de l'intelligence, l'estime, la faveur dont il voyait entourés les orateurs, les écrivains, ceux que je pourrais appeler les princes de la pensée. Imaginez l'étonnement de ce provincial, tout frais débarqué d'un pays qui non-seulement n'avait pas de littérature encore, mais où les quelques lettrés qu'il comptait, loin de jouir d'aucune influence ou considération sociale, passaient pour des êtres inutiles, pour de vains amuseurs, d'un pays où l'on ne se faisait aucune idée de la carrière des lettres, imaginez son ravissement devant le spectacle qui lui était offert : des hommes, n'ayant à leur crédit que des oeuvres d'art, traités à l'égal des souverains. Quelle révélation cela fut pour le jeune Garneau ! Enfin, il touchait une terre où l'on respectait la hiérarchie des valeurs. Et n'est-ce pas en cela que consiste la civilisation véritable ? Tant qu'une nation met ses épiciers et ses industriels au premier rang de ses admirations, et qu'elle relègue dans une ombre noire ceux qui croient lui rendre
pourtant les plus beaux services, en cultivant la flamme du génie, en lui donnant des poèmes, en burinant une prose immortelle, non, elle n'est pas sortie de la barbarie encore . . . Garneau se créa-til des relations littéraires en Angleterre ou en France ? J'incline plutôt à penser qu'il eût une attitude d'humble disciple à l'égard des gloires intellectuelles qui florissaient alors. Parmi ces gloires, il y en avait de très-pures et qui épandaient des rayons bienfaisants à un jeune esprit qui cherche encore à s'orienter. D'autres étaient seulement éblouissantes : au fond de tout leur éclat, il n'y avait qu'un clinquant grossier. Je veux parler, par exemple, de Michelet. A cette époque, ce dernier professait en Sorbonne ses leçons célèbres et déplorables sur l'Histoire de France. Tout Paris courait entendre cette parole tellement imagée que l'on finit par appeler Michelet « Monsieur Symbole. » Mais sous ces images il y avait une si complète absence d'idées que, dans tout le siècle, Victor Hugo seul manifesta une indigence aussi absolue et une égale incapacité à penser. Michelet devint pour Garneau une espèce d'idole, l'idéal de l'historien. Son récent éditeur l'en loue, tout autant que d'avoir pris Voltaire pour modèle. Et moi, je déclare malheureuse cette admiration. Michelet n'a pas le moindre titre à la réputation d'historien. Il fut un grand poète névrosé, qui se fourvoya dans les sentiers de l'histoire, et qui entraîna à sa suite des générations que son sublime verbiage avait affolées.
Il a fini, d'ailleurs, dans le délire erotique.1 Mais toute son oeuvre est le produit d'une autre forme de délire. Quand Ton ferme Michelet, « Ton croit avoir lu l'Histoire de France, on n'en a lu que le songe. »2 Voltaire pensait mal ; du moins il pensait. Son Siècle de Louis XIV, oeuvre classique, et relativement modérée, lui assigne un rang honnête parmi les historiens de second ordre. Et ici, je fais totalement abstraction de son tour d'esprit, généralement destructeur. Tandis que Michelet se perd dans le rêve et les nuages. Quand, dans la France et l'Europe, infectée par le virus romantique, tant d'esprits se sont laissés prendre aux théories de ce songe creux, il ne faut pas s'étonner que Garneau n'ait pas su s'en défendre. Sa formation première ayant été nulle, s'étant instruit lui-même à coups d'ouvrages disparates, et d'autre part possédant ce que le dixhuitième siècle appelait une « âme sensible », un tempérament poétique, il était une proie toute désignée à tomber sous le charme néfaste de cet ensorceleur.
C'est à partir de 1833 que François-Xavier Garneau se mit à l'étude de notre histoire. Ah ! pas entièrement. Il lui fallait d'abord gagner sa vie dans un travail de bureau. Ni en ce temps-là, ni même aujourd'hui, nos écrivains ne pouvaient espérer tirer leur subsistance de leur labeur céré-
1 Pour s'en convaincre, Ton n'a qu'à lire ses lettres à Mlle Marie Mialaret, qu'il épousa. C'est de la folie toute pure, du sadisme de vieillard.
2 Lasserre. Le Romantisme Français. P. 377.
bral. Ce ne fut donc que dans les loisirs de ses soirées, qu'il avait appris de bonne heure à prolonger bien avant dans la nuit — Ton se rappelle la petite lampe brillant à une mansarde, dont parle si joliment Casgrain, la mansarde du jeune Garneau * — que le futur historien s'initia aux choses de notre vie. Entre temps, il taquinait la muse. Ecrire en vers est une excellente préparation à manier la prose, « mâle outil. » La frontière qui sépare la prose des vers est d'ailleurs assez indécise, rime exceptée. Toute bonne prose a nécessairement le nombre, la mesure, le rythme. Ainsi que Ta fait remarquer M. Henri Brémond, dans des articles que Le Correspondant du printemps dernier a publiés, le vers octosyllabique particulièrement se retrouve chez un grand nombre d'auteurs qui n'ont jamais écrit qu'en prose.2 Si Garneau n'a guère laissé de poésies qui comptent beaucoup, il a rapporté de ses incursions dans le royaume d'Apollon un vocabulaire mieux nourri, une aptitude à dérouler plus musicalement les périodes. « Le journalisme mène à tout, à la condition d'en sortir. » Il en est peut-être ainsi de la poésie. Félicitons Garneau d'avoir compris qu'après que l'art des vers l'avait mené à mieux pénétrer les secrets de la prose française, il n'avait qu'à laisser tomber la lyre.
Enfin, en 1845, parût le tome premier de son Histoire du Canada, lequel va de 1492 à 1689.
1 Cité par Chauveau, Ibid., p. XIII.
2 Les vers dans la prose. Deux articles.
h% tome deuxième est de 1846, et va de 1690 à 1755. Le tome troisième est de 1848 et va de 1755 à 1792. La première édition s'arrêtait à cette dernière date. La matière en était partagée en douze livres, soit quatre pour chaque tome. En 1852, paraissait une seconde édition corrigée et augmentée, également en trois tomes. Elle comprenait quatre nouveaux livres, de treize à seize inclusivement, embrassant une période de cinquante années, de 1791 à 1840. Et enfin, en 1859, Garneau donnait une troisième édition, revue et corrigée, qui ne va pas cependant au delà de 1840. Cette édition-ci est la dernière que Garneau devait publier. Elle est sensiblement plus complète que les précédentes, non par le cadre, qui est resté le même, ni par le nombre des périodes qu'elle couvre, mais par les documents nouveaux que Fauteur y a fait entrer ; elle est surtout plus parfaite, tant au point de vue des correctifs considérables apportés aux idées qu'à celui de la forme. C'est là qu'il faut chercher la vraie pensée de l'historien. Recourir à la première édition sous prétexte d'y trouver sa « pensée intégrale », ainsi que s'exprime M. Hector Garneau,1 est, selon nous, faire grand tort à sa mémoire. Et j'ai entendu des hommes graves caractériser très sévèrement le procédé tout-à-fait arbitraire que son petit-fils a adopté, en ré-insérant de longs passages que l'historien avait manifestement désavoués. C'est en pleine conscience, en toute liberté d'âme, sans subir de pression d'aucun©
1 Ibid. Introd. P. XL.
sorte, que François-Xavier Garneau, mieux éclairé, guidé par les judicieuses critiques dont ses deux premières éditions avaient été l'objet, de la part d'hommes qui ne lui voulaient que du bien, avait réformé certaines thèses risquées, éliminé de son travail primitif des pages qui en amoindrissaient le mérite. Et alors de quel droit venir rétablir ces textes, comme si Fauteur, en les élaguant, eût cédé à une contrainte, et que sa volonté eût été violentée ? De quel droit, alors que c'est toujours la forme de cette troisième édition que M. Hector Garneau préfère et suit, comme étant plus achevée, revient-il à la première chaque fois que des principes scabreux, mis de côté plus tard par l'auteur même, sont énoncés ? Est-ce là faire oeuvre loyale d'éditeur ? Et nonseulement ces textes répudiés sont restitués, mais de copieuses notes, puisées dans des historiens libres-penseurs, viennent amplifier et corroborer ces opinions absolument inadmissibles en saine philosophie historique. Il me resterait infiniment de choses à dire au sujet de la manière dont cette cinquième édition a été conçue et exécutée. Je n'en ai pas le temps. Je veux seulement faire remarquer qu'invité à y contribuer une longue Préface, M. Gabriel Hanotaux a réalisé ce tour de force, peu élégant, de ne pas parler, ou à peine, de Garneau et de son oeuvre, et de s'étendre, à perte de vue et d'haleine, en considérations sublimes sur la politique coloniale de Richelieu, de Louis XIV, et de la Troisième République, nous promenant jusqu'à Madagascar et en Indo-Chine.
Mais revenons au Canada et à François-Xavier Garneau.
//. Structure de son Histoire.
Il y a quelques semaines, je causais de Garneau avec un maître historien que vous connaissez et que je sais que vous appréciez à sa très grande valeur. Il me disait : « Ce fut un constructeur. » Parole extrêmement juste. Examinons donc comment le génie de Garneau a construit ; étudions le cadre, l'architecture de son oeuvre ; voyons comment il a dressé cet édifice, quelles proportions, quelles lignes, quelle ampleur il lui a donné.
Sa première édition s'ouvre par un avantpropos où Fauteur constate d'abord qu'il a été beaucoup écrit sur les commencements du Canada, et toutefois qu'il y a peu de pays si pauvres en histoires. Dans cette pléiade d'ouvrages, il met à part Charlevoix ; il lui reproche sans doute une pieuse crédulité et aussi d'être soumis aux influences de ses affections (jésuitiques;) mais il lui rend hommage ; il affirme que ses rapports intimes avec la Cour de France lui ont procuré l'avantage de puiser à des sources précieuses. Notre Histoire, qui n'était jusqu'à lui qu'un squelette informe, a pris sous sa plume les proportions et le développement d'un ouvrage complet. « C'est à ce titre que cet auteur doit être appelé le créateur de l'Histoire du Canada. » Mais l'Histoire de la Nouvelle-France ne convient plus à notre état politique, 1° parce qu'elle a été écrite principalement au point de vue religieux ; 2° parce qu'elle
s'adressait surtout à la France. D'ailleurs, des documents découverts depuis permettent de combler ses lacunes et de rectifier certains faits demeurés obscurs. Garneau énonce ensuite le plan qu'il va suivre : son Histoire contiendra celle de toutes les colonies françaises de l'Amérique du Nord, jusqu'à la Paix de 1763, à cause de l'unité de gouvernement et des rapports intimes qui existaient entre ces diverses provinces. Mais, au lieu de mener de front les événements de ces différents lieux, il rapportera séparément ceux qui se passaient dans chaque colonie, « autant que cela pourra se faire sans nuire à l'enchaînement et à la clarté. » Il présentera les faits « comme par tableaux », et c'est ainsi que nous aurons autant de chapitres ou de groupes contenant des considérations sur les moeurs des Indiens, sur le régime civil et ecclésiastique du Canada, sur les Découvertes dans l'intérieur du continent. Puis, il appelle mémorable l'établissement du régime constitutionnel en ce pays, il note que c'est à la race normande, de laquelle nous descendons, que l'Angleterre doit la Charte de ses libertés ; et il ajoute : « Notre histoire redouble d'intérêt à partir de ce moment, parce que le peuple entre en scène pour revendiquer, en face du gouvernement, ses droits et ses privilèges. »
Au lieu d'un Avant-Propos, la deuxième édition a une Préface, où Garneau dit d'abord qu'il mène son Histoire jusqu'à L'Union, en 1840. Et il avertit que, grâce à la correspondance officielle des gouverneurs français depuis la fondation de
Québec jusqu'à la Conquête, il a pu rectifier certains faits, parler plus sciemment sur d'autres, et ajouter des détails nécessaires ou intéressants. Même jugement sur Charlevoix que dans F Avant- Propos, mais la rédaction en est un peu différente. Il ne l'appelle plus « le créateur » de l'histoire du Canada, et il constate que Charlevoix n'embrasse que la moitié des temps écoulés depuis la fondation de Québec jusqu'à nos jours. Sa troisième édition s'ouvre également par une Préface. Il n'avait mentionné que la Correspondance Officielle des Gouverneurs Français. Ici il ajoute qu'il ne possédait qu'un petit nombre de documents sur la domination anglaise, mais que, pour cette troisième édition, il a pu utiliser la collection d'Àlbany, celle de la bibliothèque du parlement canadien, les pièces publiées dans les deux derniers volumes de l'Histoire du Canada de Christie, enfin les documents apportés de Paris ou trouvés dans nos Archives par l'abbé Ferland. Pour le reste, tout est comme dans la Préface de la deuxième édition, si ce n'est, et c'est nouveau et très-beau, une déclaration finale et en quelque sorte testamentaire, profession de foi patriotique qui a comme un accent religieux, où l'Historien, prématurément vieilli, assombri par l'ombre de la mort qu'il sent venir, plus encore par le régime politique dans lequel l'on a voulu étouffer les aspirations de sa race, affirme hautement l'esprit qui l'a animé au cours de son oeuvre, et son espérance invincible en l'avenir de sa nationalité. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette magnifique page.
J'ai tenu à reproduire les traits essentiels de ces diverses préfaces, parce que Ton suit, de Tune à l'autre, les progrès qu'une documentation plus riche a permis à Fauteur de faire subir à son ouvrage. Garneau a commis cependant un oubli assez grave : s'il n'a pas omis de dire ce qu'il ajoutait à son Histoire, grâce à la découverte de nouvelles pièces d'archives, il s'est tu sur ce qu'il en retranchait, et sur les modifications considérables qu'il avait apportées à sa pensée, dans sa troisième édition. S'il se fût clairement expliqué làdessus, et qu'il eût avoué tout simplement que ses premiers jugements lui avaient paru avoir besoin d'importants correctifs, il aurait ainsi mis son oeuvre à l'abri des indiscrètes entreprises de sa postérité. Il me semble regrettable qu'il n'ait pas eu cette prudence élémentaire.
L'on se souvient des termes en lesquels il a formulé son plan : il s'occupera de l'histoire de toutes les colonies françaises du continent — il aurait dû ajouter : et de celle des colonies anglaises, qui a eu tant de répercussion sur nos destinées, car c'est de là que sont partis tous les grands mouvements d'attaque contre nous ; ces colonies royales n'ont pas cessé de nous harceler ; même quand nous eûmes changé de domination, les Etats-Unis n'ont-ils pas essayé de nous ranger sous leur drapeau, tantôt par d'hypocrites blandices, et tantôt par le fer et le feu ? Effectivement, Garneau fera la part très large à cet aspect de notre vie. — Mais, au lieu, de mener de front les divers événements qui se sont déroulés
sur cet immense théâtre, il présentera les faits comme par tableaux ; il va sérier les questions. Or, je crois que c'est en ceci surtout que consiste sa grande originalité, la supériorité de son plan sur celui de Charlevoix. Car ce dernier a embrassé aussi toutes les colonies françaises, depuis la Baie d'Hudson jusqu'au Golfe du Mexique, que Joliet, sur la carte géographique qu'il a dessinée de sa propre main, et qui est parmi les trésors de YAmericana de Providence, appelle d'un si joli mot tiré directement du latin Sinus : « le sein du Mexique. » Tandis que l'historien de la Nouvelle France suit simplement l'ordre chronologique, et se tient pour ainsi dire à la remorque des contingences, se laissant entraîner par elles d'un bout à l'autre du continent, Garneau divise, il ramasse, il répare, il modèle, il classifie sa matière. Et cela donne à son ouvrage un air majestueux. « Dans « cette force architectonique qui crée, qui coordonne et qui construit, » Goethe voyait la faculté artiste par excellence et le signe le plus certain du génie. »* L'Histoire de Garneau présente ce rare exemple de coordination et de construction qui la range parmi les grands monuments de l'esprit humain. Elle s'ouvre, à la mode antique, par un Discours Préliminaire. Cela est vieillot, et n'est pas en usage aujourd'hui. Mais c'était la coutume autrefois. Je n'aurais aucun reproche à faire à l'auteur de ce chef, s'il avait su y mettre des idées plus justes. Car ces pages sont entachées
1 Louis Bertrand. L'oeuvre de Paul Bourget. Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1920. P. 733.
d'erreurs. Je n'en suis pas surpris, quand je vois qu'il prend pour guide Michelet et Niébuhr. Si Dante avait pris pareils compagnons de voyage, il fût sûrement resté au fin fond des enfers. Mais il avait Virgile, le grand poète intuitif :
« dieu tout près d'être un ange » *
et c'est pourquoi, de cercle en cercle, le florentin « se purifiait et s'élevait jusqu'aux étoiles. »2 Que pouvait-il advenir d'heureux à notre Garneau en se confiant à cet illuminé de Michelet ? Et donc, notre historien, s'inspirant de son maître, ne nous présente le moyen-âge, « l'ordre féodal, tant admiré de Comte, et que le sage et profond Cournot proclame, par rapport aux circonstances de temps, une merveille politique, que sous les espèces de paysans battus et pillés, levant les mains au ciel.»8 Tout n'est que ténèbres et abrutissement social dans cette époque. Mais le « lion populaire »4 s'agite, et les rois n'ont qu'à se bien tenir. Les premiers coups portés à l'autorité absolue le furent par un italien, Laurent Valla, et par un suisse, Glareanus, natif de Glaris. Et savez-vous pourquoi la Suisse, par l'intermédiaire de Glareanus, devait être la première à foncer sur les trônes et à déclancher ce grand mouvement, qui devait aboutir à la libération universelle de l'humanité par la révolution française ? Michelet va nous le
1 Hugo.
2 Puro e disposto a salire aile stelle. Purg. XXXIII,
* Lasserre. Le Romantisme. P. 379. 4 Discours Prél. P. 12.
dire. Ecoutons bien ceci, ou plutôt, enchâssons ces mots comme on fait une perle : « La Suisse est un pays de raisonneurs. Malgré cette gigantesque poésie des Alpes, le vent des glaciers est prosaïque ; il souffle le doute. »' N'est-ce pas que c'est trouvé ? La Suisse étant un pays de hautes montagnes couronnées de glaces éternelles, il fallait qu'elle enfantât Giareanus, par qui le monde enchaîné a commencé de secouer ses fers. 0 Montesquieu ! que diriez-vous de cette application assez inattendue de votre fameuse théorie des climats et des milieux ? C'est bien le cas de répéter, avec M. Pierre Lasserre : « Michelet s'en remet à une image de nous faire entendre les généralités qu'il ne débrouille pas. »2 Garneau continue sa marche et il aborde la question du progrès, où l'on voit qu'il confond l'identité d'objet et d'esprit de la Réforme et de la Renaissance. « Il affirme que les progrès de la civilisation, depuis trois ou quatre siècles, sont dûs, en partie, à l'esprit de ce livre sublime, la Bible »,3 c'est-à-dire évidemment, d'après le contexte de l'édition primitive, au protestantisme, lequel, en remettant en honneur le livre Sacré, en aurait fait sortir toutes les découvertes et finalement toutes les libertés modernes. Or, tout le monde sait que la Réforme « réduction rigoureuse du christianisme à ses éléments hébraïques, élimination intransigeante de tout ce que l'Eglise avait introduit de
1 Ibid. p. 13.
2 Le Romantisme. P. 372.
e Discours, p. 15.
plastique dans le culte, de rationnel dans la dogmatique »/ fut avant tout démolisseuse. Nous concédons que la Révolution fut son suprême aboutissement. Mais il faut être aveugle pour soutenir que la Révolution fut l'ère générale de la liberté et que l'univers doit quelque avancement aux idées qu'elle a répandues. « La Renaissance est un réveil de l'esprit gréco-latin et du paganisme.»2 L'on doit beaucoup à ce mouvement, encore que Ton ne puisse l'approuver en tous points. Mais la Réforme fut une monstruosité. Quant au Progrès, la truculente facétie du Progrès, » comme disait Flaubert, la religion du Progrès « qui est moins une doctrine qu'un vertige de l'esprit »,3 « il n'y a progrès que dans le sens du parfait. »4 Et alors est-il permis de soutenir que le monde soit en marche « vers l'idée aristotélicienne de perfection ? »5 Y a-t-il eu, depuis quelques siècles, progrès véritable par le christianisme ? N'est-ce pas plutôt une régression qui continue de s'opérer ? La grandeur matérielle s'est développée mais au détriment de la grandeur morale et intellectuelle. La machine a supplanté l'esprit. Cela est de toute évidence. Le progrès des sciences physiques a tué les recherches fines. La matière règne en maîtresse dans tous les domaines. L'on n'a plus le temps de causer, de consacrer des heures à ces plaisirs délicats qui faisaient le charme des socié-
1 Le Romantisme.
2 Le Romantisme.
3 Ibid. p. 419.
4 L. Bertrand, loc.
cit
&Jbid.
tés antiques ; Ton ne va plus entendre les grands drames, mais Ton court au cinéma. En quel siècle nous vivons ! Où est la douceur de vivre ? Si c'est là ce qu'on entend par progrès, vivent les barbares ! Toute la première partie du Discours Préliminaire est donc entachée de faux principes. Quand Garneau quitte Michelet et consorts pour mettre pied sur le sol canadien, quand, des astres errants parmi lesquels l'avait promené son guide, il redescend parmi nous, alors, tout comme pour Chanteclerc, le contact avec la terre natale lui redonne son génie ; et les considérations qui suivent sont pleines de bon sens, elles sont même pénétrantes, et peut-être prophétiques.
J'ai dit que son plan était bien ordonné. Il y a d'abord une introduction en trois chapitres, consacrés l'un à la découverte de l'Amérique, l'autre à la découverte du Canada, et le troisième à l'abandon temporaire du Canada. Puis, c'est une série de livres, douze dans la première édition, et seize dans les éditions subséquentes, sous lesquels se rangent tantôt deux, tantôt trois ou quatre chapitres. Le livre deuxième est seul à ne compter qu'un chapitre consacré à la Description du Canada. Peut-être cette description aurait-elle pu venir un peu plus tôt. Il pourra sembler que l'auteur a un peu tardé à nous faire faire connaissance avec cette terre, dont l'histoire est déjà assez avancée quand il nous la présente enfin, et qu'il nous donne ces belles pages de géographie humaine. C'est la seule petite réserve que se permet mon admiration devant l'architecture régu-
lière et compréhensive de cette histoire, laquelle nous donne ce « ce plaisir véritable qui naît d'un rapport de convenance et d'harmonie. » x
77/. Sa philosophie Historique.
Lorsqu'un historien, et ce fut le cas de Garneau, n'a guère de matériaux de première main pour bâtir son travail, il est tout naturel qu'il s'appuie, dans une mesure ou dans une autre, sur les réalisations accomplies par ses prédécesseurs dans la carrière. Il ne faut donc pas être surpris de voir Garneau utiliser fréquemment Charlevoix, par exemple, dans la première partie de son histoire ; il s'en inspire, mais il le repense en quelque sorte ; il lui a ajouté aussi beaucoup, dans sa deuxième édition notamment. Moreau, auteur d'une Histoire de l'Acadie Française, un savant très consciencieux auquel Garneau a rendu hommage, affirme même ceci :
« Le premier qui ait écrit sur l'Acadie est Denis. Il en a donné, en 1672, une description au travers de laquelle il a jeté quelques récits historiques. Nous aurons occasion de dire quelle confiance il mérite. Ici, il suffit de savoir que Garneau, l'historien moderne du Canada, n'a guère fait que le copier, aussi bien que notre vieil historien de la Nouvelle-France, le Père Charlevoix. »2 Il est juste d'ajouter que Garneau a bien fondu cette matière qui n'était pas originale, et qu'il lui
1 Charles Maurras, Anthinea. Liv. I. c. III. La naissance de la raison. P. 85.
2 Hist. de VAcadie Française. Préface. P. VI. Paris, Léon Téchener, 1873.
a donné un cachet personnel. Il ne Test pas moins d'avouer qu'en entrant dans la domination anglaise, il se trouve presque totalement privé de ces secours sur lesquels il avait pu compter pour l'autre, et qu'ainsi il doit se débrouiller tout seul. Il y a des parties qu'il a été le premier à explorer. Je veux parler, par exemple, de son récit de la bataille de Sainte-Foye, qu'il a composé de toutes pièces. Même quand il s'inspire d'historiens antérieurs à lui, il les revise. Que les documents dont il se sert soient neufs et inédits, ou qu'il s'en rapporte, pour la substance des faits, à des devanciers, il y a une chose qui appartient en propre à Garneau, abstraction faite de son plan si admirablement conçu : et c'est sa philosophie ; ce sont les jugements que les événements lui suggèrent ; c'est le point de vue sous lequel il envisage la politique coloniale française ou britannique ; ce sont les impressions directes que lui font les hommes qui ont été chargés de l'appliquer ; et c'est enfin le sens patriotique qui l'anime, et qui communique à son oeuvre une ardeur, un frémissement où l'on sent passer un pur amour pour son pays et pour sa nationalité. Dans son Journal d'un Poète, Alfred de Vigny écrivait sous la date du 2 juillet 1830 : « J'ai conçu l'idée, ce matin, que l'on devrait écrire l'histoire d'un pays comme d'un homme. »* Pour Garneau, le Canada n'est pas une abstraction, un être lointain qu'il considère avec une hautaine
1 Fragments inédits, publiés par Fernand Gregh. Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1920. P. 691.
indifférence : c'est une personne vivante dont les destinées l'intéressent au suprême degré, dont il accompagne la fortune tantôt avec joie, tantôt avec mélancolie, quand les heures sombres commencent pour son idole, mais sans jamais désespérer de l'avenir qui l'attend. L'on sait que son Histoire se ferme sur V Union des Deux-Canadas, c'est-à-dire sur une mesure longtemps couvée dans dans le mystère de la chancellerie anglaise — car la Grande Bretagne est lente dans ses calculs ; voyez la Déportation des Acadiens, dont l'idée première a été émise par les Lords en 1720, dans une dépêche du 28 décembre, et qui n'a cependant abouti qu'en 1755, après trente cinq années de sournoise préparation, — et cette Union des Canadas apparaissait à notre historien sous les couleurs les plus tragiques ; il l'envisageait comme un coup porté à notre existence indépendante, à notre survivance ethnique. Et cependant, encore que notre horizon lui semblât bien noir à l'heure où il abandonnait sa longue tâche d'annaliste, il s'est refusé à croire que ce régime dût nous être fatal, et que nous dussions être anéantis par ce qu'il appelait, après Lord Gosford d'ailleurs, « un grand acte, acte d'injustice. » * Avant de déposer sa plume, résumant en quelques pages les motifs d'espérance tirés des leçons de notre passé, il s'écrie : « Quoique peu riches et peu favorisés de leurs métropoles, les Canadiens ont montré qu'il conservent quelque chose de l'illustre nation dont ils tirent leur origine ... ils ont fondé
1 Troisième édition, Liv. XVI, c. III, p. 357.
leur politique sur leur propre conservation, la seule base d'une politique recevable par un peuple . . / Ils se sont resserrés en eux-mêmes, ils ont rallié tous leurs enfants autour d'eux, et ont toujours craint de perdre un usage, une pensée, un préjugé de leurs pères, malgré les sarcasmes de leurs voisins. Le résultat, c'est que, jusqu'à ce jour, ils ont conservé leur religion et leur langue . . . Que les Canadiens soient fidèles à euxmêmes, qu'ils soient sages et persévérants, qu'ils ne se laissent pas séduire par le brillant des nouveautés sociales ou politiques ! . . . Une partie de notre force vient de nos traditions : ne nous en éloignons, ne les changeons que graduellement . . . Notre sagesse et notre ferme union adouciront beaucoup nos difficultés, et, en excitant leur intérêt, rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations. »2 Ce ne sont pas là, certes, des paroles qui prêchent la défaite.
Voici maintenant l'une des idées les plus chères à Garneau, et qui fait en quelque sorte la base de sa philosophie historique, quand il traite de la domination française. Cette idée a subi des atténuations dans sa troisième édition ; les termes vifs et âpres dans lesquels il l'avait exprimée ont été adoucis ; mais elle n'a pas disparu, car avec elle se fut écroulé tout un système, et le sacrifice
1 En passant, je demande à M. Hector Garneau, si soucieux de reproduire la « pensée intégrale » de son grand-père, pourquoi il a omis ce dernier membre de phrase, qui se trouve pourtant dans le texte de la 2e et de la 3e édition ?
2 Conclusion.
FRANÇOIS-XAVIERfGARNEAU 111
eût été trop grand. Cette idée, c'est que la métropole a eu grand tort de ne pas ouvrir les portes du Canada aux Huguenots. Dès le chapitre troisième de son livre premier, il énonce son opinion, sur laquelle il reviendra à maintes reprises : « Si Louis XIII et son successeur eussent ouvert l'Amérique à cette nombreuse classe d'hommes, le Nouveau Monde compterait aujourd'hui un empire de plus, un empire français. Malheureusement, Ton adopta une politique contraire . . . Richelieu fit une grande faute, lorsqu'il consentit à ce que les protestants fussent exclus de la Nouvelle France ; s'il fallait expulser une des deux religions, il aurait mieux valu, dans l'intérêt de la colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui émigraient peu ; il portait un coup fatal au Canada en en refusant l'entrée aux Huguenots d'une manière formelle . . . » * Voilà ce qu'il dit dans sa première édition. Et cela ne manque pas d'énergie ; cela est même radical. La formule est sensiblement différente dans la troisième, où tout ceci est retranché. Mais l'idée reste quand même, discrète, voilée, et elle se fait jour chaque fois que l'occasion s'en présente. A chaque instant, Garneau fait un parallèle entre le peuplement rapide des provinces anglaises et le lent accroissement de la nôtre, et il en est comme impatienté. Il semble aussi qu'il trouve l'idéal caressé par la France au Canada trop exclusivement religieux : la mère-patrie lui paraît manquer d'esprit pratique et du sens des affaires de
1 le édit., liv. I, c. III, p. 155 et suiv.
ce monde. Fonde-t-on des colonies durables avec des prières ? Il dit, par exemple : « Ce qui frappait davantage, autrefois, l'étranger en arrivant sur ces bords, c'étaient nos institutions conventuelles, comme dans les provinces anglaises, c'étaient les monuments du commerce et de l'industrie . . . Tandis que nous érigions des monastères, le Massachusetts contruisait des navires pour commercer avec toutes les nations. »' Et notre historien donne généreusement la palme aux futurs américains, qui, eux, ne s'attardaient pas aux patenôtres qui n'avancent en rien les progrès d'une nation. « L'influence de la raison athénienne créa et peut sans doute recréer l'ordre de la civilisation véritable, partout où l'on voudra comprendre que la quantité des choses produites, et la force des activités productrices, s'accroîtraient jusqu'à l'infini sans rien nous procurer qui fût vraiment nouveau pour nous . . . Notre âme de désir, notre âme de labeur ne sera jamais satisfaite par un nombre quelconque d'oeuvres ou de travaux, tout nombre pouvant être accru : c'est la qualité et la perfection de son oeuvre qui lui donnera le repos , . . Jusques à quand serons-nous dupes du nombre et de ce qu'il a de plus vil ? »2 En émettant les théories que nous venons de dire, l'âme, pourtant si noble, de Garneau, fut la dupe du nombre. « Pourquoi avoir fermé l'Amérique française à ceux-là même des Français qui avaient le plus d'intérêt à chercher outre mer une
1 3e édit., liv. I, c. II, p. 63.
2 Maurras. Anthinea, liv. I, c. III, p. 85-7.
patrie nouvelle ? La question posée de la sorte, il est impossible de ne point se joindre à ceux qui blâment le plus fortement . . . Mais il resterait à savoir si protestants et catholiques étaient capables de vivre côte à côte, en paix, si Ton n'aurait pas été obligé de les séparer, de les cantonner, si surtout nos calvinistes auraient pu ne pas succomber à certaines tentations qu'eût multipliées le voisinage immédiat de leur coreligionnaires de la Nouvelle Belgique et de la Nouvelle York. » * Ce texte de Salone me paraît la pure vérité sur la question. La prise de Québec par les frères Kertk venait donner raison à la politique de Richelieu, et, à la fin même du chapitre que nous venons de citer Garneau admet, sans souci de se contredire, que l'attitude des huguenots français justifiait l'ostracisme dont on les frappait au nom du catholicisme. Et alors, pourquoi tant reprocher à la France leur exclusion ? « L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation », selon le mot fameux de Gambetta. Richelieu et Louis XIV ont également pensé que les querelles religieuses qui divisaient la partie française n'étaient pas non plus articles d'exportation. Les laisser s'implanter dans une colonie naissante eût été un moyen infaillible d'étouffer celle-ci au berceau. Ce qui divise, bien autrement que la langue, c'est la croyance. « De vous à moi, il n'y a pas tant de différence, » disait M. Raymond Poincaré à M. Charles Benoist. Et celui-ci de répondre : « Il y
1 Emile Salone. La Colonisation de la Nouvelle-France, p. 45.
a toute la question religieuse. » * Oui, certes, la question religieuse engendre les plus violents conflits, les plus irréconciliables inimitiés, au sein des nations homogènes. L'exemple de la France contemporaine est là pour le prouver. Richelieu et Louis XIV ont donc agi le plus sagement en prémunissant notre race contre ces éléments de discorde éternelle, et en n'y laissant pas s'introduire ce que l'on appelle des « métèques », c'est-à-dire des demi-français qui, au lieu de servir les intérêts de la mère-patrie en ces milieux, se fussent très probablement, et même sûrement, ligués contre elle dans ses luttes avec l'Angleterre pour la possesion du Canada.
Garneau nous apparaît aussi entaché de gallicanisme. L'Eglise et l'Etat se sont plus d'une fois rencontrées dans notre histoire sur des questions mitoyennes, par exemple, à propos de la vente de l'eau-de-vie aux sauvages. Il y a eu également des démêlés regrettables entre l'autorité religieuse et M. Dupuy, sur le cadavre à peine refroidi de Mgr de Saint- Valier. Et l'historien penche toujours du côté de l'autorité civile. Est-il, aussi, bien renseigné quand il oppose ce qu'il appelle « le caractère républicain de la primitive Eglise » à l'Eglise du dix-septième siècle ? N'estil pas un peu empressé à absoudre M. de Frontenac de jansénisme, sous le prétexte que « Pascal est réclamé aujourd'hui comme une des lumières du catholicisme. » T Comprend-il quelque chose
1 Cité par Maurras dans sa Politique religieuse.
2 Liv. V, c. III, p. 149 de la 1ère édition.
aux états d'âmes surnaturels — efflorescence de la dévotion — lorsqu'il accuse Madame d'Ailleboust et la Mère de l'Incarnation d'avoir versé dans le délire religieux et lorsqu'il nous présente ces pures figures de notre Histoire comme des illuminées et des victimes du jansénisme ? Il est beaucoup plus dans le vrai quand il reproche à la France de s'être montrée jalouse de son autorité au point d'avoir toujours donné à ses représentants métropolitains la préférence sur les hommes du pays même ? C'était regarder comme inférieurs ou comme dangeureux les produits de la race. Les Romains avaient pratiqué ce système, qui est inhérent d'ailleurs à l'état colonial. Je me demande aussi si Montcalm, dans sa dernière phase, ne nous apparaît pas dans une attitude indolente et découragée, effet de sa mésentente avec M. de Vaudreuil ?
La philosophie de Garneau est beaucoup plus sûre quand il aborde la domination anglaise. La, il y a peu de chose à reprendre. Sans doute, son opinion morose sur le régime militaire est périmée. Et le mot de sa conclusion, à savoir que l'une des causes de la révolution française a été la perte du Canada, est très exagéré. Mais, en général, il voit juste : son patriotisme l'éclairé dans toutes ses considérations sur la politique anglaise à notre égard. Le réalisme brutal de cette politique, qui ne s'attendrit un peu, ne se relâche de sa sévérité que sous le coup des menaces qui lui viennent des provinces royales en révolte ; les délégations envoyées par celles-ci en 1775,
porteuses de messages doucereux où s'expriment des opinions toutes contraires à celles qu'elles avaient fait entendre pour blâmer l'Angleterre de nous accorder l'acte de 1774, tout cela est profondément analysé. Garneau ne croit pas que le changement d'allégeance ait été pour nous un bien. J'en sais qui partagent cette opinion. Son mot piquant à l'adresse de Monseigneur Plessis, sur ce sujet, est le reflet de la vérité. Oh ! Garneau est impartial, serein même. Mais son impartialité n'est pas aveugle ; et sa sévérité ne l'empêche pas de vibrer sous les injustices faites à sa race. Chauveau estime que la partie la plus faible de son immence travail est celle qui traite des événements qui furent pour l'auteur des événements contemporains. Tant il est vrai que « l'on n'observe bien que ce qui est hors de soi. » Lorsqu'il s'agit d'apprécier ce qui nous entoure immédiatement, les faits auxquels l'on a été mêlé, l'oeil manque de la perspective nécessaire à la contemplation. Dans ce rapprochement, les détails s'exagèrent, et les grandes lignes sont souvent perdues. Il y a cependant des choses précieuses, même dans ces derniers livres. Et, en attendant un jugement définitif sur les événements brûlants qui ont abouti aux troubles de 37-38, c'est peutêtre encore dans Garneau que l'on trouve la notion juste des fautes commises des deux côtés, la plus loyale exposition de nos griefs, le verdict le plus équitable touchant des répressions barbares qui furent sans mesure aucune avec les actes commis par nos patriotes.