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III. Qualités et faiblesses de son oeuvre

Je voudrais maintenant porter un jugement d'ensemble sur l'oeuvre de Louis-Philippe Tur-

cotte. Elle a de très-grandes qualités, mais aussi quelques lacunes. Parmi ses mérites, le premier, je crois, est l'exactitude. L'auteur ne se contente pas de nous renseigner par de vagues généralités ou des à-peu près ; il tient à être précis en tout, et parfois même jusqu'à la sécheresse. Nous avons dit plus haut qu'il se destinait au commerce, ainsi que ses frères. Et la raison que nous cherchions de son départ du séminaire, de son abandon des études classiques et de son entrée dans les affaires, est sans doute dans l'aptitude qu'il se reconnaissait à traiter de choses positives. Devenu, par un accident qui a été très-heureux, historien de son pays, il a porté, dans l'exercice de ce genre, cette disposition foncière de sa nature. Et non-seulement les chiffres et les statistiques ne le rebutent pas, mais il a le désir manifeste de voir bien clair dans toutes les choses et de se rendre parfaitement compte de toutes les situations. Je n'ai pas besoin de dire quel fouillis présentent toujours les documents qui s'appellent les Archives, que ce soient des documents inédits, ou des débats de parlements, ou des liasses de journaux, — tous matériaux avec lesquels l'historien doit édifier son monument. Il n'est pas toujours facile d'échapper au double danger qu'offre le commerce absolument nécessaire avec ces papiers poussiéreux : l'un de n'avoir pas la patience de les fréquenter longuement, de les scruter pour surprendre tous leurs secrets, et l'autre de s'attacher trop servilement à eux. Dans le premier cas, pour n'avoir pas vou-

lu se plier aux recherches ingrates mais indispensables, Ton reste superficiel, Ton prend ses considérations, plus ou moins frappées à l'effigie du réel, pour de l'histoire, quand ce n'en est que le délayage, ou encore, ce qui est plus grave, l'on risque de verser dans la pure fantaisie. Dans le second, l'on court grande chance de faire tout simplement de l'histoire documentaire, et c'est à savoir qu'on aura recueilli de bons matériaux, en oubliant toutefois une chose essentielle aux lois du genre, et qui est leur mise en oeuvre, leur disposition selon les règles de l'art, leur adaptation, et cette espèce de transformation idéale sans quoi il n'y a pas de véritable histoire. Or, il me semble bien que le Canada sous l'Union passe au large de l'un et l'autre de ces écueils : il donne une impression de plénitude, j'allais dire de sécurité ; l'on sent que les substructions sont solides. Mais le maître-ouvrier a gardé toute sa liberté d'esprit à l'égard des pièces qu'il entendait faire figurer dans son travail ; je veux signifier qu'il n'a pas été comme étouffé ni écrasé par leur masse, ni débordé par leur nombre ; il a pris le temps de les examiner, de les contrôler ; il les a dépouillées de leur enveloppe et de leur forme primitives, pour les revêtir d'un cachet personnel. La matière est assimilée. Ici, je ferai une petite réserve. Turcotte n'abuse pas des citations d'archives, ce dont il faut lui savoir gré. Le procédé est vraiment trop commode par lequel l'on se dispense de tisser soi-même une trame forte et serrée avec les documents qui servent de base à l'histoi-

re, et, au lieu de les fondre dans une narration substantielle, de les présenter en quelque sorte à l'état brut, se contentant de les coudre l'un à l'autre. Cependant, encore qu'il ait indiqué en bloc dans sa préface les sources générales et particulières où il a puisé, j'eusse préféré qu'il eût davantage montré, par des références précises au bas des pages, sur quoi s'appuyait son récit.

Reconstituer cette époque comme il l'a fait, l'évoquer avec tous ses caractères complexes, et nous en donner finalement une image fidèle et vivante, cela était d'autant plus difficile qu'il était le premier à opérer cette synthèse. Le premier il a dégagé, du fatras officiel, et ramené à l'unité, les traits épars d'une physionomie. Si cela suppose un énorme travail, ce n'est cependant pas le plus grand mérite de notre historien. L'art bref et concis avec lequel il a composé, à même une vaste documentation, un récit qui a figure de vérité, se rehausse du jugement qu'il porte sur les hommes et sur les faits, lequel nous paraît sincère et impartial. L'une des fonctions de l'historien est d'apprécier. Son rôle ne se borne pas à narrer exactement, quitte à planer ensuite audessus des fluctuations humaines, sans daigner condescendre à exprimer son opinion. L'historien n'a que faire de la subtile et ondoyante diplomatie ; il n'a que faire des finesses de la politique. Il faut que l'on sache ce qu'il pense vraiment. Et comment le saura-t-on s'il le garde pour lui ? Je me méfie des historiens qui nagent dans l'air ambiant. C'est la plus fausse conception de

sa mission que de prétendre qu'il doit s'abstenir de se prononcer, de prendre parti. 0 la belle habileté, mais qui s'harmonise si peu avec les responsabilités inhérentes au genre ! « Le véritable historien, a dit Brunetière, veut toujours prouver quelque chose. » Cela implique choix, discussion, et par conséquent jugement. L'on confond à plaisir toutes les notions : sous prétexte que l'historien doit être serein, on lui refuse le droit d'exprimer son idée profonde. N'est-il donc qu'un assembleur de faits, qu'un arrangeur de documents ? Lui serait-il interdit, par hasard, de faire acte suprême d'intelligence ; et, ces choses qu'il a maniées et retournées, ces hommes qu'il a vu agir, et dont il a perçu, au fond des âges, la voix, de ne pas les soumettre à une judicieuse critique, ni exposer les mobiles et les conséquences de leurs actes, de ne pas scruter le sens de leurs paroles ? — L'historien est un juge. Mais le tout est, pour lui, de fonder ses appréciations sur l'information consciencieuse, d'être droit et impartial, et d'exprimer dans ses jugements l'âme profonde d'une époque. La maturité de jugement, la vérité des aperçus, la pondération dans les considérations qui sortent des événements avec autant de naturel et d'aisance qu'une fleur sort de sa tige, avec un désintéressement et une honnêteté voisins de la candeur, voilà qui est tout-à-fait remarquable dans l'oeuvre de Louis-Philippe Turcotte. L'Union des Canadas est le fruit d'une injustice. Elle consacre notre déchéance. Elle nous impose une intimité de tous les jours avec des hommes

qui se croient nos supérieurs, et qui ne sont que nos ennemis. Elle nous dote d'un gouvernement qui n'a que l'apparence du gouvernement constitutionnel, et qui servira d'abord d'instrument à l'autocratisme. Comment nous avons pu passer d'un tel régime à la responsabilité ministérielle, quelles oppositions nous avons dû briser avant de parvenir à une réhabilitation politique et nationale, voilà en quelque sorte le fond dramatique de cette histoire. Elle prêtait à la déclamation et à l'indignation patriotique. Cependant jamais Turcotte ne pousse d'éclats de voix. L'on sent bien vibrer son coeur. Mais ses appréciations sont tellement mesurées, elles reposent sur des données si loyales qu'il est difficile d'échapper à leur logique. Ni lord Sydenham, par exemple, ni plus tard lord Metcalfe, qui ont méconnu si ouvertement leur rôle de chefs du gouvernement, en intervenant directement dans les élections, ou en disposant arbitrairement des emplois publics, ne sont accablés par l'historien : celui-ci les met en face de leurs devoirs, il montre que leur conduite en est la négation, et la conclusion qui jaillit de ce net exposé emporte la conviction. Les jugements de Turcotte sont toujours ainsi raisonnes, et admirablement nuancés. La passion ne les inspire pas. Qu'il s'agisse des anglais ou de ses propres compatriotes, il prend pour guide, dans sa manière de les apprécier, ce qui lui paraît être la vérité, le souci du bien commun. Et je ne sais pas un seul des jugements portés par cet historien que la postérité ait dû reprendre pour les reviser

et les réformer. Et c'est à cause de cela surtout que son travail a quelque chose de si définitif. Soit à l'égard des anglais, soit à l'égard des siens, il se tient à égale distance du servilisme et de la sévérité. Il a dû lui en coûter plus d'une fois de ne pas laisser fléchir sa sereine impartialité. Ainsi, lors de la démission du grand ministère La Fontaine-Baldwin, après quatorze mois de règne. Le gouverneur Metcalfe a commis ce que les ministres estiment être une grave infraction aux principes constitutionnels. Plutôt que de la sanctionner, ils préfèrent, en hommes d'honneur, descendre du pouvoir. Leur conduite est approuvée par la majorité des représentants, ainsi que par la masse de la population du Canada. Denis-Benjamin Viger leur donna cependant un vote de blâme. « De plus, il consentit à être le conseiller principal de Metcalfe » et à former avec Draper un ministère provisoire. C'était malhabile de sa part de se ranger du côté d'un gouverneur qui était évidemment dans son tort, et de se mettre ainsi à dos la presque totalité de ses compatriotes ; c'était introduire parmi les siens la division. D'autre part, Viger était un personnage considérable et qui avait rendu à son pays les plus grands services. L'historien ne peut approuver l'acte qu'il vient de poser ; mais l'homme a droit à tout son respect, par son long dévouement à l'oeuvre nationale, dans des circonstances délicates. Il le critique donc bien franchement, avec finesse, avec malice même, sans oublier toutefois tout ce que le passé de

Viger doit inspirer de gratitude : « Il fallait à M. Viger des motifs très-puissants pour le déterminer à accepter l'héritage de ses amis, au risque de sa popularité... En acceptant un portefeuille, il crût qu'il pourrait veiller aux intérêts de ses compatriotes. Il voyait un danger planer sur ses concitoyens, et il voulut les sauver de ce péril. Il s'exagéra sans doute ses devoirs ; l'excès de sa vertu le perdit. Il ne fut pas compris des libéraux du Bas-Canada. Malgré le respect dont on aimait à entourer son vieil âge, il ne pût échapper à la condamnation presque générale de ses concitoyens. L'on alla même jusqu'à l'accuser d'ambition personnelle et de trahison envers son parti. Sa conduite était sans doute dictée par des sentiments élevés et purs ; il voulait le bien de ses compatriotes. Mais il avait évidemment fait fausse route . . . »' Comme le blâme que la vérité oblige l'historien à faire entendre, sait cependant se tempérer et s'adoucir, dans ce jugement ! C'est ainsi que toujours Turcotte apprécie les hommes, sans intransigeance, faisant la part du bon et du mauvais. L'on aura remarqué, sans doute, tout ce qu'il y a de fine ironie dans l'une des phrases que nous venons de citer : l'excès de sa vertu le perdit. Notre historien a assez fréquemment de ces mots qui en disent beaucoup, et qui emportent le morceau, sans paraître y toucher d'ailleurs. Cela n'est pas cherché, cela est jeté comme du bout des lèvres, en passant, mais l'effet en est grand. Par exemple, à la séance d'ouverture de

1 Première partie. Ch. III. P. 157.

la première session du second parlement, le gouverneur Metcalf e « pria la Chambre d'assemblée d'élire son président. Le procureur-général Smith, proposa Sir Allan MacNab comme candidat ministériel. Le colonel Prince s'opposa à cette nomination, parce que Sir Allan ne parlait pas le français, et proposa le nom de M. Morin, qui avait l'avantage de connaître également bien les deux langues. C'est pendant ce débat qu'un député du Haut-Canada, M. Ermatinger, déclara que dans le parlement d'une province anglaise, il n'était pas nécessaire que le président connût la langue française ; il considérait que la chambre devait être anglaise de fait comme de nom. »* Et Turcotte ajoute tranquillement : le nom de ce député mérite de passer à la postérité. C'est tout ; mais n'est-ce pas que cela vaut mieux que des tirades sonores sur l'étroitesse d'esprit ou les préjugés de race ? Ou encore, lors de la discussion sur l'abolition de la tenure seigneuriale, après un discours de Louis- Joseph Papineau où celui-ci avait dit : « Cette tenure, contre laquelle on a tant crié, est fondée sur la sagesse et sur la justice. . . Je suis un grand réformiste, pour les changements politiques nécessaires, mais je suis un grand conservateur, quand il s'agit du droit sacré de propriété.»2 Pour tout commentaire, l'historien se contente de ce trait digne de Juvénal : « Il est bon de remarquer que M. Papineau était seigneur lui-même. »

Louis-Philippe Turcotte excelle dans l'art du portrait : l'on pourrait en tirer de son oeuvre

1 Première partie. Ch. III, p. 168-9.

2 Deuxième partie. Ch. III, p. 161.

toute une galerie. Le portrait dans l'histoire, il y a une école qui l'exclut comme une superfétation, et une autre qui admet ce genre comme éminemment propre à graver dans l'esprit le caractère d'une époque. Selon le duc de Broglie, par exemple, l'historien doit raconter de telle sorte les événements que les traits des hommes qui y ont figuré se composent et ressortent d'eux-mêmes ; mais il veut qu'ils restent mêlés à l'ensemble et comme baignés dans l'atmosphère plus ou moins agitée où ils ont vécu ; il ne veut pas que l'on les tire de leur ambiance, que l'on les isole dans un cadre. D'autres, et ce sont les plus nombreux, prétendent au contraire qu'un personnage gagne à être ainsi synthétisé à part selon ses formules essentielles, et campé dans une attitude où se résument toutes les modalités de sa carrière. Taine, pour un, et, plus récemment, M. Pierre de la Gorce, ont pratiqué cette deuxième méthode, qui me semble celle que les lecteurs préfèrent généralement, et qui est, je crois, la meilleure de toutes. Elle excite l'intérêt, elle repose la mémoire souvent fatiguée de s'être promenée à travers l'inextricable dédale des faits, elle guide et fixe la vision. L'historien de l'Union Ta adoptée également, et avec grand profit pour nous, car elle nous a valu peut-être ses plus belles pages. Quand sa narration a bien embrassé tous les détails et suivi toutes les sinuosités d'une période où la vie de la nation se recherche et travaille à se définir, l'on voit vers la fin émerger du récit, saillir dans une lumière rêvé-

latrice, le portrait des hommes qui en occupaient le premier plan. Portraits à l'eau-forte plutôt qu'à l'huile, où les physionomies sont fortement burinées ; l'artiste n'a rien du dilettante qui lèche son oeuvre et qui se complait dans les virtuosités. Il est pressé, il va tout droit à ce qui distinguait son personnage, et il le traduit sur sa planche d'une main très-ferme, avec une négligence voulue de l'accessoire. Sa sincérité et sa pondération éclatent dans le jeu des clairs et des ombres : qu'il appuie ou qu'il passe légèrement, qu'il signale telle déformation ou que la figure se détende en un charmant sourire, les touches du graveur correspondent à des réalités que l'on a encore présentes à la pensée ; elles expriment l'impression que la contemplation des événements nous a laissée. Je voudrais avoir le loisir de dérouler sous vos yeux l'une ou l'autre de ces images, où tour à tour Sydenham, Bagot, Elgin, La Fontaine, Baldwin, Hincks, Yiger, Papineau seconde manière, laquelle fut loin de valoir la première — il semble bien ressortir que l'action politique du grand Louis-Joseph, à partir de 1845, où il revint de France, jusqu'en 1854, où il abandonna la vie politique, n'a rien ajouté à sa gloire ; son opposition à La Fontaine ne paraît pas justifiable ; son ralliement au parti anglais sur certaines questions n'avait pas de cause plus sérieuse que le désir de faire de l'opposition ; sa gloire eût été plus intacte, si, à son retour d'exil, il se fût tenu en dehors de la mêlée, s'il eût songé plus tôt à se réfugier dans ses terres, pour y « vieillir en cultivant

des fleurs, » ainsi que dit Fréchette dans le superbe poème qu'il a consacré à cet illustre patriote — Morin, George Brown, MacDonald, Cartier, défilent sans pose, saisis dans l'attitude où Thistoire la plus lointaine continuera de les voir. Le style de Turcotte est bon, sobre, clair, direct. Il rejette tout ornement, dédaigne toute fioriture. Il épouse l'idée et fait corps avec elle. Sa langue est malheureusement défectueuse. Et d'abord, les documents qu'il cite sont d'après les traductions officielles ou d'après celles qu'en firent les journaux de cette époque. Dès son premier chapitre, dans une note, il s'en excuse ; mais ce qui l'inquiète uniquement, dans sa conscience d'historien, c'est que ces traductions ne sont pas toujours fidèles. Il n'a pas du tout l'air de songer qu'elles pourraient bien aussi manquer d'élégance. Véritablement, elles en manquaient. « Les traductions, dit-on, ne sont jamais que de belles infidèles. » Mais l'on peut joindre la laideur à l'infidélité, et c'est l'exemple qu'ont donné les traductions officielles du Canada sous l'Union, et sous tous les régimes, hélas ! Dans Dupont et Durand d'Alfred de Musset, vous vous rappelez l'aveu qui échappe à l'un de ces deux rimeurs faméliques ; j'ai juré, dit-il à son compagnon

« de ne jamais écrire un livre en bon français,» et il ajoute :

« Tu me connais, tu sais si fai tenu parole... »

Sans l'avoir juré sans doute, les traducteurs officiels chez nous ont rarement écrit en bon f ran-

çais. Aussi ces morceaux baroques déparent l'oeuvre de notre historien. Au reste, elle n'offre pas que ces taches. Certains des vocables qu'il emploie sont barbares. Ainsi, dès son chapitre premier, à la page 99, je lis : « M. Harrison, moteur de cette mesure ...» Soit quand on parle de la « machine politique », Ton n'est pas autorisé à se servir du mot « moteur. » Il faut le laisser à l'automobile. Le mot « législater », anglicisme tout cru, revient aussi assez souvent. Et le mot « origine » pour celui de « race » ; il dit fréquemment « chaque origine », pour désigner chaque groupe d'origine différente. Une chose plus grave est que certaines phrases sont boiteuses ; la syntaxe de Turcotte n'est pas toujours sûre. Il faudrait peu de chose pour redresser ces organismes débiles ; la vérité est que cette sorte de défauts apparaît plutôt rarement, et est comme accidentelle. Mais enfin elle se trouve dans son histoire. Le Canada sous V Union demeure cependant un travail de haute valeur. Entre les achèvements historiques du passé, il est l'un des plus beaux, des plus complets, le plus personnel peut-être que nous ayons, le plus indépendant de toutes ces influences que l'on constate chez un Bibaud, chez un Garneau. Explorer le premier un domaine a ses inconvénients, il a aussi ses avantages, en ce que celui qui s'y aventure ne peut être tenté d'utiliser les travaux de ses devanciers, puisqu'il n'a pas eu de devanciers. Ce fut le cas de Louis-Philippe Turcotte. Dans un article tout récent de la Revue des Jeunes 9 M. Henry Bor-

deaux a écrit : « L'art, comme l'histoire, exige qu'on le rudoie. Il y a de la rudesse de conquérant chez tout homme qui bâtit, que ce soit une maison ou une oeuvre, i1 Turcotte a un peu rudoyé l'histoire, en ce sens qu'il n'a pas suffisamment poli son langage. Quel beau domaine il s'y est taillé toutefois ! Et comme le monument qu'il a élevé est solide et plein !

J'ai peine à empêcher le mot de chef-d'oeuvre de s'inscrire à la fin des considérations auxquelles son Histoire a donné lieu. Je me demande ce qu'il aurait d'exagéré quand je réfléchis aux faits qu'elle contient, aux idées dont elle déborde, à la maturité dont elle témoigne. « Celui qui n'a pas souffert, que sait-il ? » disent les Saints Livres. Notre historien avait souffert ; il était né pour la douleur. Dans la douleur, il avait puisé une sagesse que les hommes n'acquièrent d'ordinaire qu'au prix d'une longue expérience. Il avait la divination de l'histoire ; il était historien dans l'âme. Je ne nie pas qu'une plus complète formation intellectuelle n'eût donné plus d'ampleur à son talent, n'eût pas agrandi l'horizon de sa pensée, ne lui eût pas ouvert des perspectives fécondes. Plus de culture générale lui eût permis d'assouplir et de varier ses conceptions et d'imprimer à sa forme un tour plus affiné. Qu'avec les moyens dont il disposait, et à l'âge où l'homme commence à penser, il ait produit une telle oeuvre, est quelque chose qui déroute les notions traditionnelles,

1 No. du 23 novembre 1920. La Conversion de Maurice Faucon. P. 397.

et qui montre que, dans le monde des esprits, comme dans le monde des corps, les lois communes souffrent des exceptions.

J'ai relu, dernièrement, le Prométhée enchaîné, d'Eschyle, Le Père des dieux ordonne que Prométhée soit cloué à de hautes roches escarpées, parce qu'il a volé la splendeur du feu qui crée tout. Prométhée s'écrie : « Dans une férule creuse j'ai emporté la source cachée du Feu, maître de tous les arts, le plus grand bien qui soit pour les vivants. C'est pour ce crime que je souffre, attaché en plein air par ces chaînes. » Mais à la fin il se console. « Pourquoi craindrais-je ? répond-il au choeur des Océanides. Ma destinée n'est point de mourir.»1

Ravir le feu du ciel, père des arts, et comme rançon, être crucifié dans sa chair, quel symbole ! Avoir du talent ou du génie, cela est sublime, mais ne faut-il pas payer cette conquête, expier l'acte hardi par lequel l'on est allé ravir au ciel la flamme sacrée ? Il arrive que le corps est souvent broyé en retour ; il arrive que la vie devient un tissu tragique. Il est grandiose et redoutable d'avoir du génie. Le ciel se venge sur les mortels dont l'audace lui a arraché ses secrets. L'Histoire est remplie de ces exemples. Dans notre littérature, pour ne parler que des morts, — Crémazie, Nelligan, Charles Gill, Edmond de Nevers, et Louis-Philippe Turcotte, — autant de victimes augustes et lamentables. Ils avaient

1 Prometheus enchaîné. Traduction de Leconie de Lisle, Paris, Lemerre.

reçu « des dons trop grands. » Leur chair ou leur âme a été clouée à une sorte de calvaire. Mais pourquoi craindraient-ils ou pourquoi se plaindraient-ils ? « Leur destinée n'est point de mourir. »

J^B^Antoine Ferland

Sa Biographie.

Sept villes se disputent la gloire d'avoir donné naissance à Homère. Et le débat ne sera probablement jamais tranché. Des deux villes, où les biographes placent le berceau de l'historien à qui nous allons consacrer la présente leçon, Ton peut au contraire déterminer avec certitude quelle est celle où il a vu le jour. D'après Allaire, dans son Dictionnaire Biographique du clergé canadien, Jean-Baptiste-Antoine Ferland serait né à Kingston, Ontario. Cette opinion tout à fait récente a contre elle le témoignage de tous les contemporains de notre personnage. Tanguay, Lareau, Cyrille Légaré, Gérin-Lajoie, — ces deux derniers furent ses intimes amis, — le font naître à Montréal. Ils ont raison. Son extrait de baptême, que nous avons trouvé aux Archives, dirime la question. «Le 26 décembre 1805, j'ai baptisé Jean- Baptiste-Antoine, né hier, du légitime mariage de défunt Antoine Ferland, marchand, et de Demoiselle Elizabeth Le Brun de Duplessis, de cette paroisse. Le parrain a été Jean-Baptiste Lebrun de Duplessis, aïeul, et la marraine Angélique Le Brun de Duplessis. Soussignés. Malard, Ptre. »

Ferland ne connut donc pas son père, mort avant sa naissance. Ses ancêtres paternels étaient

venus du Poitou en Canada, vers le milieu du dixseptième siècle, et s'étaient établis dans File d'Orléans, probablement dans la paroisse St-Pierre, où son père était né. Par sa mère, il était de directe souche française. Son grand-père, Jean- Baptiste Lebrun de Duplessis, qui Ta tenu sur les fonts baptismaux, fils de Jean-Baptiste et de Marie de Champagny, venait de St-Jean, ville de Corbier, en Picardie. Il avait passé au Canada en 1755, comme volontaire au régiment de Béarn, dit un document que nous avons consulté aux Archives du Palais de Justice, « comme écrivain d'artillerie à la suite des armées du roi de France, » dit une autre source.1 En 1762 ou 1763, il avait épousé à Québec, où il agissait comme procureur devant la cour militaire, Marie-Catherine Méthot. « Avant 1763, il remplissait les fonctions de notaire au poste de Michillimakinac. »2 Dans sa Notice sur Ferland, parue à Québec le 13 janvier 1865, Légaré dit de ce Lebrun de Duplessis : « il fut l'un des quatre avocats qui eurent le courage de demeurer à Québec après la conquête, pour y défendre les droits des vaincus.»8 Cette affirmation, qui a été répétée par d'autres, ne semble pas exacte. D'après Y Histoire du Notariat au Canada, Lebrun ne fut « nommé à la fois notaire et avocat » qu'en 1765. Il ne l'était donc pas au moment de la cession du pays. Qu'il ait

1 Roy. Histoire du Notariat au Canada, tome II, ch. IV. P. 22.

2 Id. Ibid.

8 Cette notice figure en tête du tome II de Ferland. Histoire du Canada,

pris fait et cause pour les vaincus, voilà qui est plus que douteux. « Ami du fameux procureur général Mazères, et partageant ses idées, Lebrun s'opposa à l'adoption du bill de Québec de 1775. »' Curieuse manière de défendre nos droits ! Il était, paraît-il, « un grand causeur, et pas toujours d'humeur facile. » Retenons du moins qu'il devait avoir quelques lettres.

En 1813, la mère du jeune Ferland alla se fixer à Kington, où elle avait une petite nièce dans la personne de cette Julia Beckwith, qui fût « l'auteur d'un des premier romans canadiens de quelque importance, »2 St. Ursula' s Couvent, lequel parût en 1824. L'abbé Gaulin, qui fut plus tard évêque de Kington, s'intéressa au petit Ferland et se fit son premier maître. Dans ce milieu tout anglais, l'enfant se familiarisa néessairement avec la langue anglaise, pour ainsi dire en même temps qu'il apprenait sa langue maternelle. Au témoignage des éducateurs les plus éclairés, cela présente un grave inconvénient, car vouloir s'initier à deux langues à la fois, c'est courir le risque de ne pouvoir acquérir ni l'une ni l'autre, ou que la langue étrangère ne supplante celle que la nature nous a donnée. Voilà pourquoi il est si sage de n'ouvrir l'esprit d'un enfant à la connaissance d'un autre parler que lorsqu'il possède déjà suffisamment la technique du sien. Notre bonhomme se tira cependant très bien du danger que la force des circonstances lui imposait ; tout en donnant

1 Roy, loc. cit.

2 Roy, loc. cit. P. 26.

au français sa prédilection, il cultiva l'anglais. Il le parlait déjà bien, quand, en 1816, il fût mis au séminaire de Nicolet. Il devait continuer de le pratiquer toute sa vie. La connaissance de cette langue devait lui être très-utile, soit pour ses recherches historiques, soit surtout dans l'exercice du ministère.

Ferland fit un très-brillant cours d'études classiques. Ordonné prêtre le 14 septembre 1828, il fut successivement vicaire à Québec, à la Rivière-du-Loup en haut, à Saint-Roch de Québec ; en 1834, il était nommé premier curé de St-Isidore de Lauzon ; en 1836, curé de Notre-Dame de Foye ; de Ste-Anne et de St-Ferréol, en 1837 ; en 1841, il était appelé au séminaire de Nicolet, où, comme Préfet des Etudes, il travailla à rénover l'enseignement ; il y fonda aussi la Société Littéraire ; en 1848, il fut nommé supérieur de cette maison. En 1850, Mgr Turgeon, évêque de Sidyme, l'appelait à l'Evêché de Québec et le nommait membre du conseil. Il visita à deux reprises l'Ile d'Anticosti et la côte du Labrador. En 1855, il fut nommé professeur à la Faculté des Arts de l'Université Laval. C'est lui qui a inauguré les leçons publiques de cette université. De mai 1856 à avril 1857, il séjourna à Paris et en Province, en vue de recueillir des documents pour l'Histoire du Canada. Le 18 mars 1864, il fut élu doyen de la Faculté des Arts. Il était chapelain de la garnison de Québec, et exerçait un ministère très actif parmi la population de langue anglaise de la capitale. C'est dans la sacristie de l'église cathé-

drale qu'il eût sa première attaque de paralysie, en 1864. Et Ton vît alors les membres de la colonie irlandaise venir lui offrir leurs sympathies. Il décéda à Québec le 11 janvier 1865, à l'âge de 59 ans. Il fut inhumé dans le choeur de la cathédrale, du côté de répitre.

Sa physionomie physique et morale.

Jean-Baptiste-Antoine Ferland était de taille moyenne, et plutôt trapue. Il avait une tendance à l'embonpoint, qui se manifesta d'assez bonne heure, et qui s'accrût avec la vie trop sédentaire. Le mal qui l'emporta encore relativement jeune aurait pu être retardé, sinon écarté, par une hygiène plus attentive. Homme de bureau, il ne s'occupa pas de son corps ; il était pris par les occupations de la pensée, oubliant totalement que les opérations de celle-ci dépendent d'un mécanisme physique qu'il faut soigner, sous peine d'en souffrir. Il manquait d'élégance ; il était, comme on dit, taillé à la hache. Toute sa beauté était dans sa tête, non pas, certes, une beauté à la grecque, et qui vient de la finesse et de l'harmonie des lignes, mais cette beauté toute faite de l'éclat de l'être intérieur. Un large front couronné de cheveux en broussailles ; des yeux petits, noirs, extrêmement brillants, d'où l'esprit fusait en étincelles, véritable foyer lumineux qui transformait cette figure irrégulière, du point de vue plastique, mais si animée d'intelligence, pleine de malice corrigée par une expression de paternelle bonté. Un sourire, le sourire de France, plisse ces traits pro-

fondement révélateurs. Ferland était gai. On ne le vit jamais de mauvaise humeur. En 1823, alors qu'il n'était encore qu'ecclésiastique, il agit quelque temps comme secrétaire de Mgr Plessis, puis fut envoyé comme professeur au Séminaire de Nicolet. Et le bon évêque écrivait au directeur : « Je vous renvoie Ferland. Je n'ai pu encore réussir à lui faire prendre son sérieux. » Roger Bontemps, il ne s'en faisait pas, il se pliait à toutes les situations de la meilleure grâce. Ce côté séduisant de sa nature se traduit dans les lettres qu'il écrivait de Paris à son ami de coeur, le Grand- Vicaire Cazeau, celui qui fût le fondateur de l'Université Laval. Ainsi, un jour, chez les DeCourcy, il a dîné avec Louis Veuillot, qui n'était pas, comme chacun sait, un Adonis. Le grand polémiste était d'ailleurs tout le premier à reconnaître qu'aucun peintre ne l'aurait pris pour modèle ; et il se moquait si joliment de sa laideur. Le 8 juin 1856, son commensal écrit donc : « Veux-tu connaître Louis Veuillot ? Prends la tête de M. ... à droite, celle du gros B. . . . à gauche, fais-les fondre ensemble ; coule de manière que la nouvelle tête tienne le milieu entre l'une et l'autre des autres ; laisse froidir, — et voilà la tête de Louis Veuillot.»1 Dans une autre missive au même, il note : « Monseigneur Bourget est à la Trappe, en retraite, et faisant pénitence pour ses péchés. »

Là-bas, Ferland tenait aussi son journal intime, qui nous a été conservé, et où le caustique

1 Nous renvoyons, pour ces citations, à l'abbé J.-B.-A. Ferland, par Antoine Gérin-Lajoie. Le Foyer Canadien, III, 1865.

observateur inscrivait des choses dans le goût de celle-ci :

« Un petit prêtre du diocèse de Strasbourg arrive à la salle à manger (de l'Hôtel des Missions Etrangères), comme une souris qu'on a jetée au milieu d'un appartement. Il me déclare qu'il est poète, qu'il a un poème sur les Mystères de la Religion, qu'il a fait précéder d'une adresse au Prince Impérial. « Si l'Empereur voyait cela, ditil, il prendrait mon poème sous sa protection, et le ferait imprimer. J'ai fait ce poème pour une des conférences ecclésiastiques. Voyez-vous, je suis très-fort dans les conférences ecclésiastiques. Je me suis adressé à plusieurs personnes pour faire imprimer mon oeuvre, mais personne ne veut la lire ...»

La gaîté de Ferland ne l'empêcha pas d'être bon prêtre ni de prendre son ministère très au sérieux. « Les saints tristes sont de tristes saints. » Etant donnée cette disposition foncière de sa nature, il y avait pas d'apparence qu'il fût jamais un prêtre triste. Son extraordinaire vertu s'arrangea de la jovialité de son caractère et en fit un instrument d'apostolat. Partout il sût» se faire aimer. Son dévoûment au service des âmes était sans bornes. De 1828 à 1841, où il se livra entièrement au ministère en divers milieux, il donna l'exemple du plus pur zèle sacerdotal. Il ne comptait pas avec ses peines. Il était toujours prêt à courir aux malades, par tous les temps, de jour et de nuit, sous la pluie ou la neige, par des chemins défoncés. Le ministère à la campagne, dans

ces temps-là, quand les chemins étaient nouveaux ou qu'il n'y avait même pas de routes praticables, présentait des difficultés qu'on ne soupçonne pas aujourd'hui. C'était la vie de mission. Le bon gros prêtre laissait tout là pour répondre aux besoins de ses ouailles. Et quand il leur avait donné les consolations divines, il achevait de les réconforter par ses bons mots et ses pétillantes réparties. En 1834, l'année du grand choléra, il était premier chapelain de l'Hôpital de la marine, prodiguant aux victimes de cet affreux mal, nonseulement les secours spirituels, mais les soins matériels les plus répugnants, et cela avec le plus parfait mépris de sa propre sécurité. En 1847, de même, quand le typhus faisait tant de ravages parmi les émigrés irlandais, il se rendit par deux fois à la Grosse-Ile, où sa charité à l'égard de ces malheureux alla jusqu'à l'héroïsme. Pendant les dernières années de sa vie, alors que ses grands travaux historiques eussent suffi à absorber tous ses instants, il consacra des heures précieuses à évangéliser les soldats. Un jour, son ami Cyrille Légaré le rencontra dans les rues de Québec ; il s'en allait, comme d'habitude, visiter les hôpitaux militaires ; il lui dit cette parole : « Le prêtre a besoin d'autres jouissances que de celles de l'intelligence ; j'aime à catéchiser les enfants des soldats et à visiter leurs pauvres malades. » Il était d'un admirable désintéressement, — désintéressement de philosophe, ou mieux, effet de ce sens sacerdotal qu'il avait à un si haut degré. Le prêtre doit planer au-dessus des mesquines considé-

rations auxquelles le commun des mortels attache tant d'importance. Il est le représentant de l'Idéal ici-bas. Son royaume n'est pas de ce monde. Les choses de la vie, il doit en user comme n'en usant point. Il méconnaîtrait sa mission s'il était, ainsi que les autres hommes, attaché aux biens qui passent. L'abbé Ferland avait bien compris ce devoir de son état. Il fut toujours pauvre. Les maigres émoluments que lui rapporta son ministère, il les affecta au soutien de sa mère, il les dépensa en charités. Devenu professeur au Séminaire de Nicolet, il recevait un traitement qui équivalait à presque rien. Et il n'en était que plus heureux. Est-ce qu'il se souciait de l'argent ? Les âmes, les livres, son pays, — là étaient ses amours et ses pensées. Le reste ne comptait pas à ses yeux. « A sa mort, il laissait pour toute fortune quelques douzaines de vieux livres, et une petite somme qu'il destinait aux besoins de sa vieillesse. »1

Sa carrière d'historien.

Les douze ou treize années que Ferland passa d'abord dans le ministère actif, furent loin d'être perdues au point de vue de sa formation comme historien. Et d'abord, il était, par tempérament, de ceux qui ne laissent jamais « la roue de leur esprit tourner à vide », selon une expression qui est, je crois, de Monseigneur d'Hulst. Les loisirs que lui laissait son apostolat, il les consacrait à l'étude, à la lecture. Dès lors, l'histoire l'attirait,

1 Gérin-Lajoie, Loc. Cit.

surtout celle du Canada. Il se renseignait sur tout notre passé.

Mais les contacts même qu'il eût alors, avec les populations de nos campagnes, furent profitables à sa pensée, et le préparèrent, de façon lointaine, à sa mission future, en lui faisant connaître le type canadien, produit ethnique si caractérisé. « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, » dit l'Ecriture. Il n'est peut-être pas bon non plus que celui qui se destine à la science, surtout historique, reste seul avec ses livres, confiné dans une atmosphère artificielle. L'observation préalable et directe de la race dont il se dispose à reconstruire des formes de vie oubliées, et évanouies dans les temps, corrige et complète ce que la connaissance puisée dans les seuls ouvrages aurait de trop théorique et de trop abstrait. Combien les spectacles du présent éclairent et expliquent ceux du passé ! Il en sort une lumière qui guide dans le retour vers les origines d'un peuple. Car l'histoire est faite de traditions qui se renouvellent en se perpétuant. Mille liens rattachent les générations actuelles à leur ancêtres. Les morts continuent à parler et à agir à travers les vivants. Plus tard, Ferland utilisera les notions qu'il avait acquises, pendant que les nécessités de son ministère le mêlaient à l'existence de nos habitants. Il surprendra, pour ainsi dire à sa source, se dégageant de la complexité des événements, la race canadienne, il en suivra attentivement la filiation, il analysera le lent travail par lequel elle a achevé de se donner une physionomie distincte. Ses con-

templations d'après nature, ses constatations prises sur le vif, aiguiseront son instinct de psychologue. Il est un autre avantage qu'il a retiré de son commerce assidu avec nos gens de diverses régions : celui de concevoir un amour plus grand pour ces natures fortes et saines, pour le sol fécond où elles avaient germé, pour l'église catholique qui en avait été la mère et la nourrice. Car, pour bien écrire l'histoire de son pays, ce n'est pas tout de le comprendre, il faut encore l'aimer, avec enthousiasme, avec passion. Sans amour, d'ailleurs, qu'est-ce que l'on comprend ? Et que peuton réaliser qui en vaille la peine ?

C'est en 1841 qu'a commencé la carrière proprement scientifique de notre abbé. Il entre alors au séminaire de Nicolet, où il passera neuf ans, comme professeur, Préfet des Etudes, Supérieur. Ce stage sera pour lui un magnifique entraînement. Il a déjà une culture solide et étendue. Mais l'axiome dit que l'on ne connaît bien que ce que l'on a enseigné. Cultiver des esprits, n'est-ce pas aussi s'affiner soi-même ? Revoir, avec un cerveau mûri, ces grands classiques que l'on était trop jeune autrefois pour les bien goûter, quelle chance !

Ferland a rendu d'éminents services au séminaire de Nicolet. Le niveau des études, en ce collège, n'était pas au point ; il perdait, de ce fait, des élèves ; son avenir en était compromis. L'abbé releva et vivifia les programmes ; il imprima à tout l'ensemble une impulsion qui indiquait chez lui un éducateur de génie. Parmi les

maîtres qui ont fait de cette institution Tune des premières du pays, il aura été, avec l'abbé Thomas Maurault, le plus célèbre. Il avait le don souverain, celui d'être un initiateur, un découvreur de talents, un excitateur d'énergies. Entre autres élèves qu'il a formés, fut Antoine Gérin- Lajoie. Celui-ci a déclaré lui devoir l'orientation de sa vie. Il ne s'en tenait pas aux strictes matières de cours : il ouvrait l'esprit des jeunes gens à tout le monde des idées. Il fonda une Société Littéraire où les joutes avaient surtout pour sujet l'Histoire du Canada. C'était là son terrain favori où il amenait les membres. Que de belles dissertations précises il leur faisait où l'exactitude de l'information s'alliait à la fermeté des aperçus philosophiques ! Modeste comme tout vrai savant, il se fût contenté de ce rôle d'amateur d'âmes et de formateur d'intelligences, sans songer à se produire devant le grand public, si l'obéissance ne l'eût forcé à sortir de l'ombre. Nous sommes en 1853. Ferland a été appelé à l'Evêché de Québec depuis trois ans déjà. Il a quarante huit ans, et nous ne voyons pas qu'il ait encore rien écrit, ou du moins rien publié. Oh ! il a des cartons tout bourrés de notes, mais il n'est pas pressé de montrer ses trésors. Il a choisi pour armes une plume avec une petite lame tranchante, et la devise : Ferro lente paratur. Sa plume, il l'a en effet aiguisée lentement, mais sûrement. Il va s'en servir bientôt, et comme elle obéira à sa main, comme elle sera souple et fine, quels caractères précieux et définitifs elle

tracera ! Une fois qu'il l'aura prise, il ne la laissera plus tomber que lorsque ses doigts se glaceront dans la mort. Ce sera son arme : il s'en servira pour défendre la religion et la patrie. Voici à quelle occasion l'abbé entre en lice et inaugure sa vraie vocation. Un ouvrage vient de paraître en France, intitulé : « Histoire du Canada, de son Eglise, et de ses Missions, depuis la découverte de l'Amérique jusqu'à nos jours, écrite sur des documents inédits compulsés dans les archives de l'Archevêché et de la ville de Québec, par l'abbé Brasseur de Bourbourg, vicaire général de Boston, ancien professeur d'Histoire Ecclésiastique au Séminaire de Québec, membre de plusieurs sociétés savantes d'Europe et d'Amérique, etc., etc. » Tant de titres ronflants sont bien propres à jeter de la poudre aux yeux. Par dessus le marché, l'ouvrage se présente revêtu d'une lettre approbative de Monseigneur l'Evêque d'Arras, Monseigneur Parisis. Mais cette prétendue histoire était l'ouvrage le plus inepte qui eût encore été consacré à notre cher pays ; il laissait bien loin derrière lui les facéties de La Hontan. Notre Histoire y subit un véritable sabotage. Nous ne croyons pas qu'elle ait jamais passé un plus mauvais quart d'heure. Brasseur de Bourbourg l'a traitée avec autant de suite et d'intelligence qu'une corneille qui abat des noix. Ce n'est pas tout. Son ignorance profonde du sujet s'aggrave d'affirmations qui ont un caractère de libelle. Et ce sont nos évêques, Monseigneur Hubert, Monseigneur Piessis entre autres, sur qui le pauvre abbé jette de

la boue à pleines mains. Quant au menu peuple canadien et à l'ensemble de notre clergé, voici, par exemple, le jugement qu'il en porte : « C'est avec la conquête que Ton voit commencer cette altération dans le caractère des Français du Canada, qui finit par n'en être plus que l'ombre. La timidité, la défiance et l'indécision, marques distinctives d'un peuple vaincu, apparaissent ; et ceci surtout devient remarquable dans le clergé et dans la noblesse, classes qui avaient le plus à craindre du vainqueur. » * Cet abbé est bien gentil, n'est-ce pas ? Encore n'est-ce là que la plus inoffensive de ses aménités.

Son ouvrage est une caricature historique. Mais le nom de l'auteur, l'approbation dont il est revêtu, (j'ajoute tout de suite que Mgr. l'Evêque d'Arras, mieux informé, retira solennellement cette approbation),2 peuvent lui donner du crédit. Aussi Mgr. Turgeon demanda-t-il à l'abbé Ferland d'en écrire une réfutation, réfutation victorieuse s'il en fût. Ces Observations sur un ouvrage intitulé Histoire du Canada, etc., parurent à Québec, chez Augustin Côté, en 1853, en in-8 de 79 pages. Il en fut publié une édition à Paris, en 1854, chez Charles Douniol. Cet ouvrage est un chef-d'oeuvre de discussion serrée. Brasseur sort de là absolument pulvérisé, qui plus est, couvert de ridicule. « En France, il n'y a que le ridicule qui tue. » Ferland avait tué son homme. Je ne puis me tenir de vous citer le commencement

1 Tome II, ch. XVIII, p. 2.

2 Cf. Glanes Historiques, par Mgr Lindsay. Le Canada-Français, Février 1921.

de sa réponse. Je ne crois pas que, dans toute notre littérature, il y ait des pages plus vraiment belles. Je dirai même que Ton peut les comparer, pour la manière, aux chefs-d'oeuvre des satiriques français. Ferland avait dans ses armes une petite lame tranchante. Voyez comme il en joue joliment :

« Dans l'automne de 1845, un jeune prêtre français venait frapper à la porte du Séminaire de Québec ; l'hospitalité lui fût offerte avec la bienveillance qui caractérise les membres de cette maison. La navigation étant sur le point de se fermer, le voyageur accepta l'offre qu'on lui fit de passer l'hiver dans l'ancienne capitale de la Nouvelle-France. Installé au milieu de ses confrères canadiens, il ne tarda pas à dérouler devant eux l'objet de sa mission, et les plans qu'il avait conçus pour la régénération intellectuelle et religieuse des habitants de ce pays. Dans ce but, il se proposait d'établir une communauté de réguliers, dont il deviendrait le supérieur ; l'ordre de saint Benoit était toutefois celui qui lui convenait davantage. Il avait même communiqué son dessein au Souverain Pontife, qui l'avait autorisé à fonder un institut de Bénédictins et à y admettre ceux qui consentiraient à devenir ses disciples. Pour appuyer ses prétentions à la dignité de premier abbé du futur monastère, il se déclarait l'auteur de deux ou trois romans imités de Chateaubriand, qu'il montrait avec complaisance, et de plus il distribuait gracieusement des cartes portant une couronne de comte, et le nom aristo-

cratique de « Révérend Count Brasseur de Bourbourg. »

« Par malheur pour le projet favori de M. le Comte, ces puissants moyens ne suffisaient pas à convaincre Mgr Signay, archevêque de Québec, qu'un jeune homme, ordonné prêtre depuis quelques mois, fut assez avancé dans la spiritualité et dans les études théologiques pour fonder une communauté de prêtres. Le vénérable prélat avait peine à concevoir qu'un romancier fut propre à former des Mabillon et des Ruinart ; il comprenait encore moins que le Saint Père eût confié le droit de se créer abbé de Tordre de St-Benoit à un individu qui ne connaissait les Bénédictins que pour les avoir rencontrés dans les rues de Rome. Quelques membres du clergé canadien allaient plus loin ; ils se permettaient de taquiner le moine improvisé, sur sa supériorité future, in partileus infidelium, et sur la protection dont il jouissait à Rome.

« Avec des natures aussi peu progressives, les monastères de M. Brasseur devenaient des châteaux en Espagne ; force lui fut donc de replacer dans son portefeuille ses plans magnifiques qui devaient élever le Canada au rang des pays civilisés. Les directeurs du Séminaire de Québec eurent pitié de M. le Comte dans sa déconvenue ; pour l'empêcher de se regarder comme inutile, ils le prièrent d'entreprendre un cours d'histoire ecclésiastique, en faveur des jeunes élèves en théologie. Sans être un Rohrbacher, il put, en feuilletant et en compilant le grand ouvrage de cet au-

teur, parvenir sans encombre jusqu'à la huitième leçon. Mais un nouveau contre-temps vint obscurcir la gloire du savant professeur ; le cours ne réussit pas, et les leçons cessèrent ; le titre de professeur d'histoire ecclésiastique n'en demeura pas moins attaché au nom de M. Brasseur. Il pouvait lui servir en Europe, comme celui de Comte lui avait servi en Amérique . . .

« Pendant six mois, il avait été hébergé par le Séminaire de Québec ; et durant ce temps le futur historien du Canada s'était occupé à loger dans ses cartons des commérages, des rumeurs malveillantes, mises en circulation par la haine de quelques sectaires fanatiques. Il réservait ces documents précieux, si propres « à donner un caractère de vérité à ses récits », pour couvrir de boue plusieurs des anciens directeurs de cette maison hospitalière, et déverser le blâme sur les évêques, sur le clergé, sur toute la population catholique du Canada.

« A l'ouverture de la navigation, M. Brasseur laissa Québec, connaissant le Canada et les Canadiens, comme un Anglais qui a passé vingtquatre heures à Boulogne connaît la France et les Français. Il avait visité deux ou trois paroisses dans les environs de Québec, avait lu quelques mémoires sur les affaires de la Nouvelle France, et feuilleté quelques registres de l'archevêché de Québec ; mais il n'avait pu parcourir les campagnes ni se mettre en rapport avec les populations rurales ; les archives des communautés et celles de la Province lui étaient entièrement inconnues.

Pour écrire sur le Canada, avec les minces matériaux qu'il possédait, il se reposait principalement sur son imagination, espérant qu'elle lui aiderait à remplir les lacunes qui se rencontraient dans ses connaissances historiques et topographiques. Elle ne lui a point fait défaut ...»

Cette page est un pur chef-d'oeuvre. Elle montre d'abord quel redoutable polémiste il y avait en l'abbé Ferland. Et quel sens des nuances dans le langage, quelle finesse dans l'ironie, quelle prose subtile et rare, où les mots sont pesés avec soin, où le rythme se déroule selon le grand mode classique ! La pensée, indigné et rieuse à la fois, s'y enveloppe d'un voile diaphane qui la rend merveilleuse de grâce et d'élégance, sans rien lui enlever de son énergie. Aussi bien, tout l'ouvrage est-il remarquable. Quand l'auteur, après avoir bien posé la question, bien campé son personnage, quitte le point de vue général pour entrer dans le détail des erreurs et des divagations et des appréciations fausses, dont fourmille cette Histoire du Canada, — autant il s'était révélé supérieur artiste de style dans ses premières pages, autant il manifeste de précision scientifique, et d'information exacte, et d'entente de la discussion des textes, dans le relevé qui remplit tout le reste de ses Observations. Cet écrit obtint un grand succès. Ferland n'en tira aucune vaine gloire. Il se réjouissait seulement d'avoir pu aider à rétablir les droits de la vérité, d'avoir vengé l'Eglise du Canada et ses compatriotes des outrages dont une plume maladroite et ignorante les avait couverts.

En 1854, il publiait, toujours chez Augustin Côté, un autre petit ouvrage de 75 pages in-8°, Notes sur les Registres de Notre-Dame de Québec, « où il retrouva les lettres de noblesse des anciennes familles qui peuplèrent la colonie. »x C'est de la petite histoire, si Ton veut, mais menée avec une méthode digne d'un chartiste. D'ailleurs, pas plus qu'on ne bâtit une maison avec les seules pièces de charpente, la grande histoire ne se compose pas uniquement d'aperçus généraux ni de considérations transcendantes. Le cadre doit loger une foule de menus faits, de renseignements trèssûrs, qui contribuent à la solidité de l'édifice. Enfin, le 10 juillet 1855, Ferland était nommé professeur à la Faculté des Arts de l'Université Laval, avec mission d'y donner un cours public sur l'Histoire du Canada. Il avait déjà une préparation peu commune à pareil enseignement. Très-consciencieux, d'une exigence scientifique extrême, il ne se crut pas le droit d'entreprendre une si haute tâche avant d'être allé achever de se documenter dans les archives européennes. En mai 1756, il partait pour la France, où, pendant un an, il travailla d'arrache-pieds. Il dépouilla quantité de manuscrits, au Ministère de la Marine, à la Bibliothèque de l'Arsenal, aux Archives de l'Empire, à celles de Versailles, à celles de l'Archevêché de Rouen, au Dépôt des Cartes et Fortifications, aux archives de la Guerre. Voici ce qu'il écrivait, dans une lettre du 31 août 1856 :

1 Gérin Lajoie. Loc. cit.

« Il y a quinze jours, je pensais arriver à la fin de mes travaux, au Ministère de la Marine, quand on est venu m'annoncer qu'il ne me restait plus que soixante-dix cartons et quelques gros volumes à parcourir. Or, après en avoir visité de cent ving-cinq à cent trente, je me croyais en droit de m'écrier, comme le héros de Virgile : Italiam ! Italiam ! Mais non, j'en ai encore pour longtemps à monter et descendre les escaliers du Ministère de la Marine . . . »*

En avril 1857, il revenait à Québec, riche de dépouilles inédites. Et c'est cette immense matière, qu'il devait classer, analyser, comparer, et verser dans son Histoire du Canada.

Caractéristiques de son Histoire.

C'est donc en 1857 que l'abbé Ferland inaugura ses leçons, que sa mort devait interrompre, le 11 janvier 1865. En ces huit années, il eût le temps de traiter de la domination française. La première partie de son cours, qui va de 1534 à 1663, fut publiée en 1861. C'est un grand in-8° de XI — 522 pages. La seconde, qui va de 1663 à 1759, fut publiée en 1865, après la mort de l'auteur, par les soins des abbés Laverdière et Langevin. C'est un volume de VI-620 pages. La matière en était toute prête ; les éditeurs n'eurent qu'à surveiller la correction des épreuves. Ces deux tomes sont compacts. Ils n'embrassent que

1 Lettre à Cazault, citée par Gerin-Lajoie. Loc, cit.

la domination française, et cependant renferment plus de matière que Garneau n'en a mis dans ses trois tomes, qui nous portent jusqu'à 1740. Le tome premier a trois livres, sans titres, avec huit chapitres pour le premier, neuf pour le second, et quatorze pour le troisième. Le tome deuxième n'a pas de division par livres ; il contient quarantedeux chapitres.

Dans Y Introduction à ce grand ouvrage, l'auteur énonce et développe brièvement trois idées principales très- justes : 1° Les histoires du Nouveau-Monde, celle du Canada en particulier, sont privées de ce cachet d'antiquité, qui est empreint sur celles de l'ancien continent. C'est la reprise d'une observation qu'il avait faite dans l'une de ses lettres de Paris : « Chez nous, y disait-il, l'horizon de l'histoire est si borné que l'on regarde avec étonnement une pierre posée depuis deux cents ans. » 2° Ces limites, dans lesquelles s'enferme le cycle de notre existence nationale, ont du moins cet avantage, que les origines de notre histoire, à rencontre de celles des nations d'Europe, ne sont pas obscures, ni ne se perdent dans la nuit des temps. 3° Cette histoire présente, dans ses premiers temps surtout, un caractère d'héroïsme et de simplicité antique, que lui communiquent la religion et l'origine du peuple canadien. — Puis, il énumère les sources, publiées et inédites, sur lesquelles il a basé son travail : l'on voit qu'il a choisi les plus sûres, « le petit nombre d'autorités véritables qui restent, » écartant délibérément « les centaines de volumes écrits sur l'his-

toire du Canada, dans lesquels les récits des anciens auteurs sont reproduits plus ou moins défigurés. » En passant, il rend un bel hommage au « talent distingué » de Garneau. Il dit aussi : que l'Histoire du Canada, de Michel Bibaud « possède un mérite réel. » Ce mot est assez contestable, pour ce qui est du moins de la Domination Française, de Bibaud, laquelle, ainsi que nous croyons Tavoir montré, n'est qu'un décalque de Charlevoix. Il est juste, s'il s'agit de son tome deuxième — 1760-1830, paru en 1844, — lequel, malgré le parti-pris trop évident de l'historien de faire de l'histoire bureaucratique, de l'histoire impérialiste avant la lettre, renferme des beautés de premier ordre. Et enfin, Ferland déclare sous quel angle il s'est placé pour écrire son Histoire : « Canadien par la naissance et par le coeur, et catholique avant tout, nous avons étudié l'histoire du Canada et nous l'avons traitée comme canadien et comme catholique. » Inutile d'insister sur la qualité de ce point de vue : il est le seul qui soit acceptable et d'où l'on puisse envisager notre histoire, si l'on veut y comprendre quelque chose. Au même titre que la France a voulu se perpétuer sur les bords du Saint-Laurent, elle a voulu y fonder une puissance catholique ; et nous sommes redevables de notre vie nationale à ces deux sources, l'Etat et l'Eglise. Supprimer le rôle actif et vigilant de celle-ci, c'est arracher de nos annales leurs pages les plus belles. Qui donc a dit : « Les moines ont fait l'Europe, comme les abeilles font leur ruche ? » C'est peut-être Hippolyte Taine.

Le Canada-Français est également l'oeuvre des missionnaires récollets et jésuites, des prêtres et des évêques, des religieuses éducatrices et hospitalières. Ce sont eux qui ont façonné notre âme ; ils furent les créateurs de la race. Méconnaître leur action et leur influence sur nos destinées, serait abolir le meilleur de nos traditions, tout ce qui fait de notre passé un poème d'idéalisme presque surhumain.

Après un Avant-Propos concis et savant, résumé des connaissances géographiques et ethnographiques de Tépoque, où nous voyons que l'Amérique, et les terres du Canada particulièrement, avaient été visitées par les Européens dès le neuvième siècle de notre ère, Ferland aborde son sujet. Et il me plaît de dire tout de suite que la synthèse qu'il a construite est la plus puissante que nous ayons, la plus compréhensive, la mieux équilibrée, la mieux étoffée. Il n'y a pas de vides dans cette charpente dont le cadre embrasse tout près des deux siècles et demi qu'a dures la Domination Française ; il n'y a pas non plus de faiblesse ni de fléchissement dans le jugement philosophique avec lequel l'auteur apprécie les événements. Sur telles et telles questions troublantes et complexes, où la raison, pourtant si ferme et si honnête, de François-Xavier Garneau, s'était laissé surprendre et avait émis des opinions qui ne résistaient pas à l'examen, le clair bon sens de Ferland, affiné par une formation intellectuelle à laquelle rien n'avait manqué de ce qui pouvait l'étendre et la mûrir, apporte une solution qui ne sera jamais ébranlée.

Son plan est vaste. A la page 191 de son tome premier, parlant du fort que Champlain fit bâtir, au-dessus de l'habitation de Québec, (1620), il dit : « Le lieu qui fut choisi est celui où, pendant près d'un siècle et demi, résidèrent les gouverneurs français du Canada, et d'où les ordres du représentant des rois très-chrétiens étaient portés jusques aux confins du Mexique. » C'était donc un empire immense que la Nouvelle France. Le regard de l'historien est à la mesure de cet horizon. Il procède par époques, par tableaux, par ordre de faits. L'une de ses grandes originalités est de nous renseigner sur les peuplades qui habitaient depuis des siècles ces territoires infinis, et de nous intéresser à leur vie. Ce serait une profonde erreur de croire que la Nouvelle France a passé, du jour au lendemain, de l'état de barbarie à celui de civilisation. Les sauvages qui y régnaient ne s'évanouirent pas comme des ombres devant les européens ; ils ne se laissèrent pas non plus déposséder facilement de domaines qui étaient bien à eux. Pendant longtemps, ils furent mêlés à notre vie, dans la paix ou dans la guerre. Ils sont un facteur avec lequel il faut tenir compte, lorsqu'on traite de nos origines. C'étaient, au surplus, des hommes, dépénérés sans doute, mais chez qui persistaient la finesse et la subtilité asiatiques. Ils avaient leurs coutumes, leur religion, leur langue, leur gouvernement, leurs lois internationales de guerre, leur diplomatie même, laquelle, généralement basée sur l'intérêt, sur la crainte ou le mépris, « avait peut-être au fond,

selon la juste remarque de l'historien,1 autant de valeur que celle des plus rusés diplomates de l'Europe. » Lorsqu'on a parcouru les chapitres nombreux, et si nourris de science ethnologique, que Ferland consacre à ces nations vouées à la mort, Ton reste d'abord sceptique au sujet de la légitimité des titres que les Européens avaient à déposséder ces premiers habitants du sol. Sous le prétexte d'ouvrir ce continent à la lumière, la force brutale, la cupidité, l'arbitraire, ont présidé aux relations des blancs avec les sauvages. L'on a taillé dans leurs biens sans y mettre de formes, et sans penser à leur donner des compensations, au moins équivalentes, sinon supérieures, à ce qu'on leur ravissait. Dès son chapitre premier, Cartier est blâmé de s'être emparé par ruse du chef sauvage Donnacona : «L'on ne saurait, ditil, pallier l'injustice d'un tel procédé envers un vieillard inoffensif, qu'on arrachait à sa famille et à son pays, pour le transporter au delà des mers et le jeter sur une terre étrangère. Quelque sauvage que fût sa patrie, elle ne pouvait manquer d'être chère à son coeur : elle avait nourri son enfance, elle renfermait les os de ses pères, elle avait été le témoin de toutes les peines et de toutes les joies de sa longue carrière. »2

Et précisément, que le sauvage eût une patrie, une nationalité, une langue, et qu'il pût avoir droit à conserver tout cela, voilà ce qui n'entra pas dans l'esprit des Européens, français et anglais. Les

1 Livre III, ch. III. P. 320.

2 Livre I, ch. I, p. 36.

amener au christianisme, comme firent les missionnaires, c'était parfait. Mais espérer les faire renoncer à leur vie errante et libre pour les soumettre à l'existence de l'homme civilisé, c'était une vaine entreprise. Il y a eu illusion complète de ce côté, de la part des français ; et peut-être que les réflexions qu'elle inspire à Ferland ont une portée générale qui peut servir de leçon à tous les peuples conquérants. Frontenac vient d'arriver à Québec. « J'ai témoigné aux jésuites, dit-il dans une lettre au ministre, (1672,) l'étonnement où j'étais de voir que, de tous les sauvages qui étaient avec eux à Notre-Dame de Foye, il n'y en avait pas un seul qui parlât français ; et leur ai dit que, dans leurs missions, ils devaient songer, en rendant les sauvages sujets de Jésus-Christ, à les rendre aussi sujets du roi ; que pour cela il leur fallait inspirer l'envie d'apprendre notre langue, essayer de les rendre plus sédentaires, et leur faire quitter une vie si opposée à l'esprit du christianisme, puisque le véritable moyen de les rendre chrétiens était de les faire devenir hommes. » A quoi Ferland répond — et encore une fois sa réponse a une ampleur qui dépasse ce cas particulier :

« Depuis longtemps les gouverneurs français en arrivant dans le pays avaient tenu un langage à peu près semblable. Homme du monde, et élevé au centre de la civilisation européenne, M. de Frontenac n'était pas encore à portée de comprendre l'esprit d'indépendance, l'amour de la liberté, et l'attachement à la langue et aux coutumes de

leurs pères, qui forment le fond du caractère des sauvages de l'Amérique. En faire des hommes ! ils Tétaient déjà à leur gré ; ils se croyaient des hommes bien supérieurs à ces Européens, qui, arrivés au milieu des grandes forêts de l'Amérique, semblaient incapables d'y trouver la vie . . . On pouvait espérer, non pas de changer entièrement leur caractère, mais de l'adoucir avec le temps, avant de le civiliser. Pour réussir auprès de ces natures pleines de fierté, un seul moyen se présentait : c'était l'influence bienfaisante du christianisme. Afin d'arracher ces hommes à leurs passions, il fallait les rendre chrétiens, après les avoir instruits, non pas dans une langue étrangère qu'ils méprisaient, mais dans la langue qu'ils avaient reçue de leur ancêtres, qu'ils avaient toujours entendue depuis leur enfance, et qui se parlait dans la famille. L'on ne pouvait pas s'attendre que les missionnaires laisseraient de côté les grandes vérités de la religion pour enseigner le français à leurs néophytes ; et, quand ils l'auraient essayé, ils n'y auraient pas réussi ; la langue qui a été entendue au foyer domestique, que parle la mère de famille dans ses rapports avec ses enfants, qui est employée pour tous les détails de l'intérieur, ne se laisse pas facilement détrôner. Depuis six cents ans, la puissante Angleterre a travaillé à étouffer la langue celtique en Irlande, et elle est loin d'avoir encore parfaitement réussi ; de nos jours, des villages micmacs et abénaquis, situés au milieu de populations anglaises ou françaises, ont si bien conservé l'idiome national qu'on

n'y trouve que quelques hommes capables de comprendre l'anglais ou le français. »x

Cette page de Ferland est tout-à-fait remarquable ; elle permet de conjecturer de sa manière de voir, s'il avait pu traiter de la domination anglaise et des tentatives qui furent faites pour nous faire renoncer à notre langue. Un peu plus loin, il fait cette constation précieuse : « Les Hurons, transportés à l'Ancienne Lorette, en 1674, et plus tard à la Jeune Lorette, gardèrent leurs bonnes moeurs tant qu'il eurent le bon esprit de conserver leur langue ; le moment d'arrêt dans l'échelle sociale se manifesta quand la langue française fut adoptée par un grand nombre de familles du village. »

L'oeuvre des missionnaires parmi les enfants des bois est longuement analysée par Ferland. Il utilise à cette fin des sources d'une incontestable authenticité. A propos des établissements des anglais, l'on voit se dresser la douce figure de Pocahontas, fleur de délicatesse. Une question grave, qui est très-bien élucidée par notre historien, est celle de l'exclusion des Huguenots de a colonie. Dès son chapitre troisième, page 52, où il raconte les essais d'établissements huguenots en Floride, il note que « les Huguenots français furent les premiers dans le Nouveau Monde à donner le signal de la guerre entre des Européens. » Champlain, qui les avait observés en Acadie, lors de l'expédition de De Monts, en avait conclu que « deux religions contraires ne font jamais grand

1 Tome II, ch. VIII. P. 95-6.

fruit pour la gloire de Dieu. » Aussi, « après avoir été témoin des difficultés qu'entraînent les dissensions religieuses dans un établissement naissant, il fit plus tard tous ses efforts pour éloigner semblable malheur de sa colonie du Canada. »' Dans la requête présentée à Louis XIII par le Père Le Baillif, au nom des habitants du Canada, « ceux-ci se plaignent que des Huguenots de la Rochelle, tous les ans, fournissaient des munitions et des armes à feu aux sauvages en les encourageant à couper la gorge aux Français. »a A la page 241, nous sont données les raisons pour lesquelles Richelieu ferma le Canada à ces protestants. Ces raisons sont convaincantes. Il revient là-dessus au chapitre neuvième de son livre second, pages 274-5, et fait cette réflexion : « Quelles que soient les opinions que Ton puisse entretenir sur l'article de la tolérance religieuse, il faut avouer que l'exclusion des Huguenots a eu pour effet de procurer plus de liaison entre les différents éléments de la société canadienne, et d'empêcher de graves dissensions à l'intérieur. » — Au reste, l'historien remarque que la tolérance en matière religieuse était encore moins admise dans la Nouvelle Angleterre qu'au Canada. Et il est assez étrange de voir des historiens blâmer la France d'avoir exclu les Huguenots du Canada et oublier que les colonies anglaises ostracisaient les catholiques avec une âpreté beaucoup plus grande. La France n'a pas agi, d'ailleurs, en cela, par fana-

1 Page 67. ■ P. 199.

tisme, mais par des motifs supérieurs que lui inspirait le spectacle des guerres civiles formentées par les dissidents.

La question de la vente de l'eau-de-vie aux sauvages a également donné lieu à des expressions d'opinions diamétralement opposées, un grand nombre accusant les autorités religieuses, Mgr de Laval tout particulièrement, d'avoir exagéré dans leur défense de faire ce commerce, les taxant d'abus de pouvoir. La thèse pour et contre est très-bien exposée dans les premières pages du chapitre neuvième du tome deuxième. Elle est magistrale. L'on ne peut résister à la force des arguments que l'historien apporte pour justifier l'attitude énergique prise par l'évêque de Québec. « La lutte qu'il eût à soutenir contre les intrigues et les persécutions de ceux qui favorisaient le commerce de l'eau-de-vie, forme comme un de ses plus beaux titres à la reconnaissance des habitants du Canada. Pour résister aux progrès d'un mal qui menaçait de ruiner la colonie au moral et au physique, il opposa une patience, une sagesse et une fermeté qui arrêtèrent le fléau et le forcèrent même à rétrograder. »

Une chose me frappe, dans la manière de Ferland, c'est que sa sérénité ne l'abandonne jamais, quand il aborde ainsi des questions controversées. Il se tient dans la région des principes. Il réduit ses adversaires à force de dialectique serrée. Il se garde de descendre aux personnalités. Lui qui avait les qualités du polémiste, on ne le voit pas se départir du calme qui convient à l'historien.

Son jugement contrôle sa sensibilité. Ses thèses les plus chères, exemptes de tout cri de passion, s'imposent à l'esprit par le seul éclat de la vérité. C'est à partir de 1663 surtout — époque où, selon lui, la nationalité canadienne a pris naissance, — qu'il utilise les documents inédits qu'il avait copiés dans les Archives de France. Il a consacré presque tout son tome premier aux cinquante années qui se sont écoulées depuis la fondation de Québec jusqu'à la création du Conseil Supérieur, années qu'il appelle nos « temps héroïques. » La haute figure de Champîain domine une partie de cette période : — comme il apparaît grand, et pour ainsi dire seul, avec son rêve de fondateur d'empire ! Vers 1663, notre vie, déjà organisée, se développe normalement. L'historien la suit dans tous ses détails, projette sur une foule de points restés obscurs, une clarté définitive ; il l'accompagne jusqu'au désastre qui devait arrêter brusquement nos destinées, les tenir longtemps en suspens. La documentation de la seconde partie de son histoire est presque toute de première main. Même dans la première il a produit des choses nouvelles : c'est ainsi qu'il exhume les clauses du traité des Habitants, fait en 1654, lequel apportait de si heureux changements dans le maniement des affaires de la colonie. A cet égard, le tome second l'emporte : il y a là une mine d'inédits que l'historien exploite. Il cite relativement peu, ce dont nous devons le féliciter ; il analyse ses matériaux, se les assimile, nous en donne la substance.

Au point de vue du style, Ferland est un classique ; il cultive la grande période. Cet écrivain, qui a vécu au plus beau temps de l'école romantique, ne s'est cependant pas laissé influencer par cette mode douteuse. L'on sent qu'il avait puisé sa formation littéraire chez les anciens, les grecs et les latins, les français du dix-septième siècle. Son écriture est sobre, claire ; la phrase est au service de la raison. Je n'ai relevé qu'un passage un tout petit peu ampoulé, ressemblant peut-être à un exercice de rhétoricien : il est dans le chapitre premier, page 32, et débute ainsi : « Près de trois siècles et demi se sont écoulés depuis le jour où Cartier, du sommet du Mont-Royal, examinait les environs de Hochelaga. S'il lui était aujourd'hui donné de revoir ces mêmes lieux, avec quelle surprise il contemplerait la grande et belle cité qui a remplacé la bourgade indienne ...» et le reste. Le morceau est un peu poncif. Il est le seul qui présente ce ton déclamatoire. Ferland néglige la couleur, et s'en tient au dessin, qui chez lui présente une netteté et une force incomparables. Sous ce seul rapport de la facture, son oeuvre est bien près de la perfection. Comme incorrection de langage, je n'ai vu qu'une seule expression impropre : elle est à la page 81 de son tome deuxième. Il parle du Père Albanel et de M. de Saint-Simon, envoyés par Talon en mission à la fois religieuse et commerciale vers la Baie d'Hudson ; il dit : « Après avoir passé la hauteur des terres, ils arrivent ...» Ils aurait fallu mettre : « Après avoir franchi la ligne de partage

des eaux ...» Sans jamais sacrifier à l'art aux dépens de l'idée, Ferland s'y entend cependant à brosser de sobres tableaux. Je me permettrai de citer celui-ci. Joliette et Marquette viennent d'entrer dans les eaux du Mississipi : « Une profonde solitude régnait autour d'eux ; les montagnes et les épaisses forêts du Nord avaient disparu ; le chevreuil et l'orignal erraient sur les rivages unis et déboisés, tandis que des outardes et des cygnes s'ébattaient sur les eaux. Un peu plus au sud, les voyageurs aperçurent des troupeaux de boeufs sauvages paissant dans les vastes prairies qui bordent le fleuve, et des volées nombreuses de poules d'Inde perchées sur les grands arbres de la rive. »' Ce n'est pas du Chateaubriand ; c'est mieux vu probablement que les immenses fresques de l'auteur des Natchez, peintes de chic. Ces quelques lignes ont plus de vérité ; elles sont plus nature. Je me demande si Fréchette n'y a pas puisé l'inspiration qui anime le début de son poème sur La Découverte du Mississipi :

Le Grand Meschacébé dormait dans la savane. Dans le lointain brumeux passait en caravane, De farouches troupeaux d'élans et de bisons . . .

Des vols d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux, Et pour montrer la route à la pirogue frêle, S'enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle Dans le pli lumineux des eaux . . .

Son récit de la campagne d'hiver de M. de Courcelles, au pays des Agniers, a comme un

1 Tome II, ch. VII, p. 90.

accent napoléonien.1 Ferland est moins un peintre qu'un sculpteur de bas-reliefs. Les événements religieux et civils, les personnages, Champlain et Madame de Champlain, Maisonneuve, Mgr de Laval, la Mère de l'Incarnation, Mademoiselle Mance, Marguerite Bourgeoys, Jean Talon, M. de Montmagny, de Frontenac, les missionnaires, les chefs indiens, s'enlèvent en vigueur. Il y a telle scène qu'on n'oublie pas, et où le talent humoristique de l'auteur se plait : M. de Frontenac, au mépris de toutes les convenances, allant faire jouer la comédie dans les parloirs de religieuses ou les salles d'hôpital.

S'il nous fallait choisir entre Garneau et Ferland, notre hésitation ne serait pas longue ; Ferland est bien autrement original que Garneau ; il a mieux compris le caractère foncièrement religieux de notre civilisation ; sa documentation est plus riche, surtout plus neuve. Et sa philosophie est absolument saine. C'est un maître de vérité. Sur aucun des points où le raisonnement intervient pour discuter de délicats problèmes de psychologie ou de politique, on ne le prend en défaut. L'état d'âme, qui paraît si extraordinaire à nos égoïsrnes, et qui a porté nos grands ancêtres à s'enfoncer dans les bois, à vivre avec les barbares, afin de donner un continent à l'Eglise et à la France, il l'a apprécié comme il convenait. Sa forme même, pour avoir moins de charme peutêtre que celle de Garneau, pour être moins séduisante au premier abord, a une tenue sobre et

1 Tome II, p. 48-9.

grave et majestueuse, qui l'apparente aux oeuvres classiques. Mais pourquoi parler de choisir ? Il y a place, dans notre estime et notre admiration, pour ces deux magnifiques synthèses de notre existence nationale. Elles ne font pas double emploi. Elles se complètent plutôt Tune l'autre ; elles se rencontrent dans un commun amour de la race. Ferland a rendu hommage à Garneau ; Garneau s'est incliné devant Ferland, en qui il a vu « une des lumières du Canada », ainsi qu'en témoigne le billet que nous a conservé Casgrain.1 Imitons l'attitude si digne, si déférente, si désintéressée, que ces deux historiens ont eue l'un à l'égard de l'autre. Chacun a droit à sa part de gloire. Ensevelissons leur nom et leur souvenir « dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. » Quant à leur oeuvre, qu'elle nous serve éternellement de vivante leçon !

1 Cité par Chauveau, F.-X. Garneau. Sa Vie et ses oeuvres. P. 147, en note.

Chapais et Groulx

Madame la Comtesse Mathieu de Noailles a intitulé le plus beau, peut-être, de ses recueils de poèmes : Les Vivants et les Morts. Ce titre pourrait convenir à l'ensemble du sujet que nous avons choisi de traiter dans nos leçons de cette année, sauf que les morts, nos grands historiens en allés, ont passé les premiers : Bibaud, Garneau, Ferland, Turcotte. C'est à ces constructeurs de puissantes synthèses, à ces fondateurs du genre historique chez nous, qu'ont été consacrées nos premières études critiques où nous avons tâché de définir exactement et de situer leurs réalisations. Aujourd'hui, c'est aux vivants que je voudrais en venir. Ils ne figureront pas tous, car, suivant le mot célèbre : ils sont trop ! De toutes les formes d'art, dont se compose une littérature, c'est, je crois bien, l'histoire que nos auteurs cultivent avec le plus d'assiduité. Il ne faut pas s'en plaindre. J'ai eu l'occasion de remarquer, dans notre deuxième leçon, que cette disposition d'esprit qui porte tant de nos écrivains à aborder ce domaine était, au contraire, très consolante ; elle prouve qu'il y a, dans la race, un fonds sérieux et solide. Tant de causes ont contribué à nous mûrir, à nous rassir. Notre légèreté française a reçu des événements de si sévères leçons qu'elle est devenue assez vite pensive et grave. Elle sait rire

toujours, grâce à Dieu ; mais notre passé a été si dramatique, nos lendemains sont si chargés d'inquiétudes, si lourds de problèmes complexes, que notre gaîté native en reste, je ne dis pas voilée, mais assagie, tempérée. La fiction ou le rêve nous tente moins que la réalité. C'est à qui bâtirait sa maison, grande ou petite, à même les matériaux épars dans les âges écoulés depuis notre enfance nationale. Les oeuvres que cette tendance intellectuelle a inspirées et fait naître chaque jour sont si nombreuses que leur analyse demanderait toute une suite de cours. Pas plus que je n'ai pu faire entrer dans nos leçons rétrospectives tous nos historiens disparus, il ne me sera possible de dresser en pied le portrait de tous ceux de nos contemporains qui fouillent la mémoire des siècles pour en tirer une image ou un tableau. Je vous parlerai de deux d'entre eux. Le choix que j'ai fait, parmi la pléiade de nos annalistes vivants, n'a rien eu d'arbitraire : il m'était imposé par le mérite supérieur de ces historiens et par le caractère synthétique de leurs ouvrages. Les peintres anciens nous ont laissé beaucoup de ces tableaux que l'on appelle des diptyques, où, sur deux volets qui se répondent, et qui s'ouvrent ou se ferment dans l'unité d'un cadre, revivent diverses scènes d'un même drame, deux personnages, réels ou symboliques. Ce soir, c'est un diptyque que je voudrais essayer de peindre. J'ouvre tout grand ces panneaux sur lesquels il va s'agir de représenter deux écrivains encore en pleine production, mais dont l'effort cérébral,

déjà considérable, est d'autant plus curieux à observer que, s'exerçant sur les mêmes faits, il aboutit à une philosophie historique toujours parallèle, et parfois opposée Tune à l'autre. J'ai bien peu d'art pour entreprendre un tel travail sur d'incontestables maîtres. A défaut de l'habileté de main, je puis assurer que j'apporte dans mes appréciations une sincérité qui va jusqu'à la candeur, une complète indépendance de jugement. Au surplus, si mon diptyque ne plaisait pas, ou n'avait pas de valeur, il n'y aurait qu'à le refermer pour toujours.

En bonne compagnie, l'âge a droit au privilège de préséance. Aussi commencerai-je mon étude par M. Thomas Chapais. Non qu'il soit ce qui s'appelle un vieillard. Mais voilà des années qu'il n'est plus jeune. A le voir, avec ses cheveux et sa barbe tout blancs, l'on n'en doute pas. D'ailleurs, je commençais mes études au séminaire de Québec qu'il était déjà dans la carrière. Je crois que M. Chapais est né à Saint-Denis de la Bouteillerie, comté de Kamouraska. C'est là qu'il va toujours passer ses vacances d'été. Par vacances, entendons-nous. Il s'y enferme avec ses livres, loin du bruit ; il reçoit des journaux, des revues qui le tiennent au courant du mouvement politique, religieux, littéraire, dans le monde entier, sans excepter chez nous. Il est un homme trèsinformé. Vous savez que, depuis longtemps, il donne à la Revue Canadienne une chronique ré-

196 NOSjHISTORIENS

gulière sous la rubrique : A travers les faits et les oeuvres. L'on prétend que c'est là ce que cette revue publie de plus intéressant. M. Chapais s'y occupe surtout de l'étranger, de la politique française particulièrement, cette politique qui a toujours une répercussion générale en dehors des frontières de ce pays. Lorsqu'il touche aux choses de chez nous, c'est rapidement, par notations prudentes, sans faire la philosophie des événements. Il ne se compromet pas, et ne dérange pas non plus la paix, d'aucuns disent la mort, dans laquelle gît ce vénérable périodique. Ainsi, tout le monde est content, sauf peut-être, et il en existe heureusement, ceux qui aimeraient une franche expression d'opinion sur les questions qui nous touchent de plus près. Planer avec sérénité au-dessus de nos contingences nationales, c'est très- joli, mais, comme on dit, ça n'avance pas les choses. Il y a des revues qui ne sont pas faites pour que les choses avancent. Ainsi, celle où M. Chapais verse chaque mois sa collaboration, laquelle a le mérite de nous renseigner en quelques pages précises sur ce qui s'est passé d'un peu important, à l'extérieur et dans nos foyers, laissant d'ailleurs à chacun, pour ce qui concerne nos problèmes vitaux, la liberté de son jugement. C'est de la haute modération. M. Chapais est donc d'en bas de Québec : l'on s'en aperçoit à son grasseyement, si caractéristique de certaines régions de notre Province. Le mot, dit par une servante à l'apôtre Pierre, est éternellement vrai : «Loquela tua te manifestum facit. » — « Je sais d'où

tu es : tu viens de Galilée. Ton accent l'annonce. » — Quand on ne saurait pas dans quelle partie du pays M. Chapais est né, on le devinerait, rien qu'à l'entendre parler : il a la prononciation ronde et grasse des canadiens d'en bas de Québec. Il a fait ses études classiques à Sainte-Anne de la Pocatière. Ce collège le regarde comme une de ses gloires. Il a étudié le droit à l'Université Laval de Québec. Avocat, il n'a jamais pratiqué sa profession. Il s'est lancé tout de suite dans la politique et le journalisme. Si mes souvenirs ne me trompent pas, il s'est présenté une fois comme candidat à la députation. Mais le suffrage populaire lui fut défavorable. Il s'absorba alors dans la direction de son journal : Le Courrier du Canada, sortant, à l'occasion, de ses bureaux de rédaction, pour participer à des campagnes politiques. Soit par ses écrits, soit par sa parole, M. Chapais a certainement contribué à faire entrer un grand nombre de députés dans cette enceinte législative, dont il ne put jamais lui-même franchir le seuil. Emile Faguet a défini la démocratie : « Le culte de l'incompétence. » Cela me paraît rigoureusement vrai. L'on s'en convainc, en observant la moyenne de la députation, dans tous les pays démocratiques. Il y a, sans doute, des députés qui ont d'éminentes qualités, mais c'est peut-être surtout pour leurs défauts qu'ils ont été choisis ; ce sont leurs lacunes, leurs faiblesses qui leur ont attiré le vote populaire. En général, c'est leur néant que l'on élève sur le pavoi. Je me suis souvent demandé comment il se faisait qu'un

homme sérieux comme M, Chapais, qui ne se sentait pas taillé pour les luttes du barreau, eût songé à briguer le suffrage des foules, et à se lancer dans la galère des élections. Le peuple le renvoya au journalisme. Il y a tenu un rôle très-brillant et très-coloré. C'était le temps où Ton ne pouvait être que rouge ou bleu. Oh ! comme cela semble lointain et vieillot ! Les cadres ont été brisés, du moins en partie ; rétroite boutique s'est aérée ; il y a quelque chose qui compte maintenant en dehors de l'exclusivisme de castes. La balance des partis est affolée. Et quand donc volera-t-elle en éclats, sous la pression de l'idée simplement nationale, transcendante aux étroites catégories, formes démodées, qui ont trop longtemps emprisonné les vives énergies de la race ? Mais alors, il fallait être bleu ou rouge, ou l'on était ostracisé du pacte social ; l'on devenait un membre inutile. Or, M. Chapais voulait servir son pays. Par atavisme, par tradition de famille, par conviction aussi, car il est un grand honnête homme, il s'enroula dans du bleu, un bleu qui n'était pas le bleu du ciel ni le bleu du rêve, mais simplement l'emblème du parti conservateur, non moins suranné que le rouge, emblème du parti libéral. Conservateur il était, et conservateur il est resté. Son journal fut à la dévotion de ce parti. Lorsqu'on en parcourt la liasse, Ton reconnaît le maîtreécrivain à la fermeté et à l'élégance du langage, dans les articles de rédaction. Mais que les questions qui y sont remuées paraissent donc périmées ! Comme il est difficile de s'intéresser à ces

antiques querelles ! Et comme il semble étrange que Ton ait cru et soutenu, avec une admirable souplesse, que le sort de la religion et de la patrie, et de l'agriculture, et du commerce, et de l'industrie, fût intimement lié à l'existence du parti bleu ! Et l'on aurait sans doute la même impression, en feuilletant, par exemple, l'Electeur, où Ernest Pacaud faisait feu et flamme pour le parti rouge, hors duquel il prétendait qu'il n'y avait pas de salut. Feuilles indigos ou feuilles cramoisies, où s'inscrivaient peu d'idées, peu même de grands sentiments, nous laissent bien froids, à distance. Toute la différence que nous voyons entre les unes et les autres, vient du plus ou moins de talent avec lequel l'on défendait des causes qui n'en valaient vraiment pas la peine. M. Chapais a mis au service de la sienne une verve réelle ; et non seulement il a constamment respecté le vocabulaire et la syntaxe, — ce qui n'arrive pas toujours — mais, au point de vue de la facture et de l'art, abstraction faite de la nature de leur inspiration, ses articles avaient un ton, une allure, une élégance française, qui tranchaient avec la prose habituelle de ses confrères en journalisme. Aussi étaient-ils très-remarques. Aussi puriste que Tardivel en fait de langue, il l'emportait sur lui par une certaine chaleur, une éloquence de style, laquelle avait bien son écueil pourtant, puisqu'elle le faisait tomber parfois dans la déclamation. En quelques circonstances, il fut donné à M. Chapais de s'évader de questions mesquines pour aborder des thèses générales, et cela nous a valu des pages

où se révélait sa belle culture, et qui ont fait les délices de lecteurs que les intérêts de parti, même exposés dans une forme subtile, même enveloppés dans les plus harmonieuses périodes, ne parvenaient pas à satisfaire. Je veux parler surtout de la célèbre polémique qu'il soutint, en 1889, contre Gallus. Et voici quelle avait été l'occasion de cette joute brillante. Dans un journal de Montréal, Louis Fréchette avait consacré à Lacordaire un éloge dithyrambique où le grand orateur était loué surtout pour celles de ses opinions politiques qui avaient été le plus risquées. M. Chapais apporta une rectification à ces éloges qui s'adressaient, non pas tant au saint moine et à l'illustre conférencier que fut Lacordaire, qu'au « libéral impénitent » qu'il avait déclaré être. C'était toute la thèse du libéralisme français, bien différent du libéralisme anglais, qui tout à coup se faisait jour chez nous. Le libéralisme anglais est purement politique. Le libéralisme français est à base doctrinale ; il s'oppose à l'ultramontanisme. Sans avoir été jamais condamné, il a cependant une réputation suspecte ; ses principes sur les relations de l'Eglise et de l'Etat ne paraissent pas d'une solidité à toute épreuve. Toujours est-il qu'un certain Gallus, ému par la rectification parue dans le Courrier du Canada, car il y voyait une atteinte à la gloire de Lacordaire, crût de son devoir d'y aller de son article de protestation. Et ainsi s'engendra une polémique qui eut un trèsgrand retentissement, et d'où M. Chapais sortit avec tous les honneurs de la guerre. Ce Gallus

CHAPAIS ETCGROULX 201

n'était autre que le R. P. Antonin Maricourt, alors prieur des Dominicains de Saint-Hyacinthe. Il eût mieux fait de garder le silence. M. Chapais n'avait attaqué en Lacordaire ni le saint religieux, ni l'orateur sacré, car il l'admirait sincèrement à ce double point de vue ; il avait simplement relevé le côté discutable et dangereux de quelquesunes de ses idées politico-religieuses. D'autre part, la plume de Gallus, bien que française, n'était pas de taille à se mesurer avec celle d'un simple canadien comme M. Chapais. Le contraste entre les écrits de l'un et de l'autre sautait aux yeux : la prose de Gallus était hachée, dure, matériellement correcte, mais sans âme ; celle de M. Chapais était limpide, sobre, classique, indiquait un beau tempérament d'écrivain formé à l'école des maîtres. Ce qui fut plus grave, c'est que Gallus fut pris en flagrant délit de tronquage de textes, pour le besoin de sa cause. Cela acheva de le couler. Toute la discussion montra, d'ailleurs, qu'il n'était pas à moitié aussi bien renseigné que son adversaire, sur les grands courants de la pensée européenne et française, dans la dernière moitié du dix-neuvième siècle. Cette polémique a mis M. Chapais au premier rang de nos penseurs et de nos écrivains.

J'ai dit plus haut que M. Chapais n'avait pas été heureux devant le suffrage populaire. S'il échoua à la députation, son parti reconnût de bonne heure qu'il devait beaucoup à son talent de journaliste en l'appelant au Conseil Législatif. Il y a deux ans, il était nommé Sénateur, tout en

conservant son premier titre. Qu'il ait mérité ces honneurs, cela est incontestable. Et il serait à souhaiter que les récompenses officielles fussent toujours distribuées à des hommes aussi dignes et aussi intègres. M. Chapais a été homme de parti, mais il est resté les mains nettes. Sa magnifique intelligence eût certainement gagné à respirer dans une atmosphère plus indépendante ; l'esprit de parti a joué de vilains tours à ses convictions pourtant si fortes, si nettes, si justes, sur la question de langue et de religion. C'est ainsi que, dans l'affaire des écoles du Keewatin, il s'est dérobé à ce qui, dans d'autres circonstances, lui eût paru être un devoir sacré ; et c'est à savoir que l'atteinte aux droits de la minorité, par ce qu'elle avait pour source le parti conservateur, n'avait plus à ses yeux la même importance qu'elle avait revêtue, quand c'étaient les libéraux qui en avaient assumé la responsabilité. Les anathèmes fulminés en 1896 à l'occasion d'une mesure identique s'étaient émoussés, en 1911 ; les traits avérés avaient rentré leurs pointes, tellement qu'ils faisaient presque l'effet de bénédictions. Dans un cas comme dans l'autre, la faiblesse du gouvernement fédéral avait pourtant été la même. L'iniquité, qu'elle fut voilée de rouge ou de bleu, n'en était pas moins l'iniquité. M. Chapais et son école n'eût pas le courage de dénoncer cette dernière ; il en tenta même une explication tirée par les cheveux ; il lui prêta l'excuse de son verbe séduisant, uniquement parce que les hommes au pouvoir étaient ombragés par son vieil étendard con-

servateur. Je ne suspecte pas sa bonne foi. Je ne puis non plus croire qu'il ne fut pas, en cette circonstance, victime de l'aveuglement de caste.

C'est vers 1898, si je me rappelle bien, que le Courrier du Canada, auquel M. Chapais avait donné le meilleur de son activité intellectuelle, cessa de paraître.

Ses amis se demandèrent alors ce qu'il allait faire désormais. Car le Conseil Législatif n'a jamais passé pour être un foyer de vie intense ; et l'on devinait bien que cette haute magistrature, assise autant qu'honorifique, ne suffirait pas à employer ses belles facultés. Au reste, la vocation d'écrivain — et M. Chapais est un écrivain de race — a quelque chose d'impérieux. Emile Faguet, « l'un des cerveaux supérieurs de son temps », au dire de Jules Lemaître, a là-dessus, quelque part en l'un des nombreux ouvrages qu'il a publiés de son vivant ; — et il s'en publie sous son nom depuis sa mort, il en paraîtra longtemps encore, car il a laissé des monceaux de manuscrits tout prêts à être édités ; tout comme Victor Hugo, il sera un grand auteur posthume ; il n'est rien de tel, voyez-vous, que d'avoir pris de fortes habitudes ; la vitesse acquise se fait sentir par delà la tombe ; — et donc Emile Faguet a là-dessus un passage d'une très-fine psychologie. Et Disraeli, dans je ne sais plus lequel de ses romans, dit qu'il l'a composé pour conjurer un fantôme. Ce mot est très-juste. Lord Rosebery, dans la préface de son Napoléon, commentant cet aveu, confesse également qu'il s'est livré à l'étude de la

dernière phase de la vie du grand empereur pour se délivrer d'une obsession, laquelle le poursuivait depuis ce jour de sa seizième année où, en compagnie de son précepteur, faisant son tour de France, il s'était arrêté aux Invalides. Il est avéré que le cerveau de l'écrivain est ainsi hanté par des fantômes, visions tenaces qui le charment et le fatiguent, le tourmentent et l'absorbent, et qui, comme le choeur des suppliantes antiques, l'implorent de s'intéresser à leur destinée. Elles veulent vivre immortellement, être réalisées dans les vocables. Pour s'en libérer, il faut leur accorder cette sorte d'incarnation idéale. Un artiste comme M. Chapais, dans toute la force de l'âge et du talent, avait le cerveau trop plein de semences d'idées, était trop obsédé de divines chimères, pour déposer sitôt la plume. Et, puisque le journalisme militant ne lui était plus ouvert, il dirigerait dans un autre sens, beaucoup plus fructueux et beaucoup plus durable, sa curiosité intellectuelle. L'histoire l'a pris, et elle l'a gardé. C'est que, une fois que l'on est entré dans ce domaine, l'on n'en sort plus, tant il est fascinant. Si l'histoire est une branche particulière des sciences par ses règles et ses méthodes, est-ce que son objet n'embrasse pas tout l'homme et toute la vie ? L'on conçoit dès lors qu'elle ait des charmes extraordinaires, et qu'il soit assez difficile d'échapper à son étreinte, quand on y a une fois cédé. Un esprit supérieur qui, pendant des années, a fait, fût-ce de haut et de loin, l'expérience des moeurs politiques, doit sentir le besoin d'où-

blier les petitesses qu'il a vues et de se dilater dans un air plus pur. Et quel plus sûr moyen de fuir les spectacles de cette comédie, plus souvent déprimante qu'amusante, que de se réfugier dans le passé, pour le contempler, et pour le faire revivre ! M. Chapais a pratiqué ce genre d'évasion morale. Elle lui a réussi, et à nous elle a valu de beaux travaux. Des monographies d'abord. En 1904, il donnait Jean Talon, un grand in-octavo de 540 pages. Dire de cette étude sur le grand Intendant qu'elle est seulement une monographie est sans doute en restreindre un peu trop la portée. En réalité, c'est une tranche d'histoire générale que nous avons là. Et si le livre ne couvre qu'une période de sept années, 1665-1672, en revanche, l'oeuvre de ce proconsul eût un tel caractère d'activité large et précise, l'influence s'en est prolongée si longtemps dans l'avenir, cet homme a tellement dominé et façonné l'époque assez courte, mais si féconde, durant laquelle il administra les affaires de la Nouvelle-France, sa forte personnalité sût mettre si profondément son empreinte sur toutes choses, que, lui consacrer un ouvrage, c'est, au fond, faire de la grande histoire. J'ai insinué tantôt que c'était vers 1898, à partir du moment où il s'était retiré du journalisme, que M. Chapais avait commencé de s'occuper d'histoire. Je crois qu'il faut remonter plus haut, et que la préparation de son Jean Talon était déjà depuis longtemps sur le métier, quand des loisirs plus considérables lui permirent de se livrer tout entier à sa tâche. Une phrase de sa préface sem-

ble l'indiquer : « Notre tâche est maintenant terminée. Nous allons livrer au public l'oeuvre à laquelle nous travaillons depuis si longtemps. Cette oeuvre, dont le fardeau nous a paru lourd à certaines heures de dépression intellectuelle, nous éprouvons cependant un sentiment de tristesse au moment de nous en détacher ...» Il y a un son à part dans le rythme de cette phrase ; ou je me trompe fort, ou elle révèle une longue suite d'années vécues dans l'intimité d'un sujet avec lequel l'auteur s'est en quelque sorte identifié. Au reste, la liste des archives et ouvrages consultés est tellement copieuse qu'il a fallu du temps pour compulser tout cela. M. Chapais est trop consciencieux pour avoir énuméré des sources à seule fin de donner le change au public. Nous tenons pour certain que les documents infinis auxquels il réfère, il les a maniés, et vidés de tout ce qu'ils pouvaient contenir d'essentiel à son objet. L'ouvrage, d'ailleurs, frappe par son air, j'allais dire sa saveur de maturité, de fruit lentement arrivé à terme. Quel que soit le nombre des années employées à la rédaction de cet ouvrage, il a une grande valeur. C'est de la belle peinture. Le personnage est campé dans une lumière sereine ; l'époque est reconstituée avec sa majesté et aussi ses ombres. Un ultramontain comme M. Chapais ne pouvait, par exemple, ne pas dénoncer l'esprit du règne de Louis XIV, ce «gallicanisme d'Etat», « esprit détestable et pernicieux, mélange de foi et d'orgueil, de respect pour la religion et d'empiétement sur ses droits, de zèle orthodoxe et de

prétentions dominatrices frisant l'hétérodoxie. »l La Nouvelle-France a souffert des infiltrations de cette doctrine ; Jean Talon n'a pas su s'en défendre. Les actes qu'elle lui a inspirés, l'influence qu'elle a exercée sur lui dans ses rapports avec le spirituel, sont justement relevés et caractérisés comme il convenait. Sur l'éternelle question de la traite de l'eau-de-vie, l'historien n'apporte aucun argument nouveau à la thèse si magistralement exposée par l'abbé Ferland, mais il la renouvelle par sa manière : « Avait-on le droit, pour remplir de castor les magasins de Québec et les vaisseaux de La Rochelle, de verser aux indigènes, avec le philtre maudit qui les affolait, l'inceste, le viol, le meurtre, le suicide, le déchaînement effroyable de toutes les passions bestiales ?.. » « (Sans cette ordonnance) moins d'habitants eussent été détournés de la culture des terres. Le fléau des coureurs des bois n'aurait point décimé la colonie. La fleur de notre jeunesse ne fut pas allée se jeter tous les ans dans le gouffre de la vie errante. Une immense déperdition de vitalité nationale eut été évitée.. . »2 Quelles fortes idées ! Et quelle prose magnifique ! Et son personnage est blâmé de n'avoir pas mieux compris, sur ce point, où étaient les véritables intérêts de la Nouvelle- France. S'il y a eu des taches dans sa carrière administrative, les bons résultats, les fécondes initiatives l'ont emporté sur les déficiences. Ce

1 Ch. XI, p. 240-2,

2 Ch, III, p. 45,

qui ressort de l'ensemble de cette étude, c'est qu'il faut regretter que le Canada n'ait pas eu une suite d'intendants de l'envergure de Talon. Qui sait si son avenir alors n'eût pas tourné différemment ? Cette monographie est un chef -d'oeuvre.

Montcalm est l'autre grand personnage que M. Chapais a fixé d'un ferme et élégant pinceau. Cette nouvelle monographie est de 1911. Ici, j'ai une donnée sûre, qui me permet de juger à peu près exactement du temps que l'historien a consacré à son sujet. Car le chapitre douzième, qui traite de la Bataille de Carillon, avait paru en 1889, soit vingt-et-un ans auparavant, dans le Canada-Français. En sorte que l'auteur a dû porter son oeuvre quelque chose comme un quart de siècle, avant de la livrer au public. Période de gestation qui en vaut la peine. L'Histoire Littéraire offre de ces cas de longue et patiente incubation. Brunetière, dans son étude sur Balzac, en signale un. L'auteur de la Comédie Humaine roula trente ans dans son cerveau l'une de ses plus pénétrantes études de moeurs. « Ars longa, vita brevis. L'art est long, mais la vie est brève. » Les vrais artistes sont ceux que la précarité de l'existence n'énerve pas au point de sacrifier la qualité de l'oeuvre à la quantité, l'essence au nombre. Le nombre est grossier, matériel ; l'essence est divine. La forme importe, et non la division, le poids, la mesure. Il faut travailler comme si la vie devait durer toujours, et polir, et finir le joyau, ou le laisser inachevé dans l'ensemble et parfait en quelques parties, plutôt qu'à la

fois complet comme nombre, mais faible et négligé comme exécution artistique. L'Enéide n'est pas finie : le vaste poème reste comme suspendu au bord de l'éternité, sur les abîmes du rêve infini. Qu'est-ce que cela fait, si les chants brisés doivent bercer à jamais l'âme humaine par leurs accents harmonieux et purs ? Qu'importe que les lèvres du cygne se soient scellées avant la fin de la mélodie, s'il en était tombé des accents qui ne seront jamais surpassés ! C'est un privilège cependant que de pouvoir aller jusqu'au bout d'une composition intellectuelle en sachant allier le respect de la forme à l'achèvement de l'ensemble, la matière et l'esprit.

Le Montcalm de M. Chapais, est complet, en ce sens qu'il suit son héros, depuis ses ascendances lointaines, sa naissance, son éducation, à travers toutes les péripéties de sa carrière jusqu'à sa mort glorieuse sur le champ de bataille. Et il a cette autre plénitude, bien supérieure, qui vient de la façon précise, majestueuse, souveraine, émue, avec laquelle le sujet a été traité. Il était plus riche que le précédent en éléments variés et dramatiques. Avec Talon, l'on avait affaire à une tête carrée et positive d'administrateur dont le génie était tout réaliste. Montcalm, c'est l'homme du midi, à fine nature, capable de calculs sans doute, mais surtout enthousiaste et désintéressé ; c'est le grand seigneur, humaniste et homme du monde, faisant la guerre en dentelles, brave jusqu'à la folie, passionné de gloire, prêt à donner sa vie pour son drapeau. Et il clôt une ère.

Avec lui s'est éteinte la domination de la France, sur ce continent qui lui avait appartenu presque tout entier. Ses armes seront vaincues, mais l'honneur national sera sauf, grâce au héros qui aura eu la charge de ses destinées finales. Montcalm sera enseveli dans les plis de l'étendard fleur-de-lysé ; avec lui c'est tout un règne qui descendra dans la tombe. Mais amis et ennemis reconnaîtront que le général avait déployé un héroïsme et une valeur militaire qui l'avaient mis au rang des grands capitaines. Comme s'exprime son historien, « par un dessein de miséricorde, le Dieu qui avait veillé sur notre berceau voulût que, même à l'heure où il nous envoyait la guerre, l'invasion et tout leur sinistre cortège, notre défaite et notre chute fussent illuminées d'un reflet de gloire, qui rayonnât sur notre avenir. Montcalm fut le soldat qu'il suscita pour cette fin, et ses exploits, ses triomphes, aussi bien que sa mort au champ d'honneur, couronnèrent le trépas de la Nouvelle-France d'une auréole qui continua de briller sur le Canada-Français, orienté vers des destins nouveaux. » l

Je ne sais rien de plus beau que cette oeuvre, faite d'après les sources, où les documents officiels alternent avec le journal intime et la correspondance de famille, où l'histoire particulière, et comme la vision d'une âme, se détache avec un charmant relief sur le fond des grands événements publics, où les mouvements des armées, la complexité des batailles, sont reconstitués en

L Préface, P, XIL

d'admirables fresques. Bien des idées reçues y sont discutées, remises en question, la plupart du temps victorieusement redressées. Il est bien permis, par exemple, de ne pas partager les opinions de Fauteur touchant ce qu'il appelle « le préjugé colonial et le préjugé métropolitain. » Mais, même si Ton ne partageait pas entièrement sa manière de voir au sujet des funestes démêlés qui divisèrent Vaudreuil et Montcalm, et qui retentirent sur toutes les affaires de la colonie, il faudrait souscrire aux paroles par lesquelles se termine son appréciation d'une lettre violente et haineuse, adressée par Vaudreuil au ministre de la Marine après la mort de Montcalm : « Même s'il y avait eu quelque fondement dans ces imputations de M. de Vaudreuil, comment pouvaitil ne pas voir l'indécence de ces invectives passionnées contre un homme dont les lèvres étaient à jamais muettes, contre un vaillant qui avait donné son sang pour son roi et sa patrie, et qui était tombé au champ d'honneur ? Sans doute, il avait eu à se plaindre de Montcalm, et son amourpropre avait reçu de ce dernier des blessures parfois cruelles. Mais les âmes généreuses savent désarmer devant la mort, et ne permettent pas à leurs inimitiés de troubler la paix des tombeaux. » * Que dire de ce passage ? il est magnifique de sentiment, et il est adorable de facture. Il y a là des phrases à la Bossuet.

Il y a quatre ou cinq ans, l'Université Laval de Québec confia à M. Thomas Chapais la chaire

1 Ch. XIX. P. 679.

d'Histoire du Canada. Il commença donc d'y donner des cours publics. L'abbé Ferland, dans ses célèbres leçons, avait traité du Canada sous la domination française. Le nouveau professeur entreprit de continuer cette grande oeuvre. Les sept premières leçons, allant de 1760 à 1791, ont été publiées en 1919, en un grand in-octavo de 248 pages, plus une centaine de pages dJ 'appendices. Les sept autres, couvrant la période de 1791 à 1812, sont sous presse, et formeront un volume de 272 pages. L'auteur a été assez aimable de m'en communiquer les bonnes feuilles.

M. Chapais, historien du Canada depuis la conquête anglaise, diffère sensiblement de M. Chapais, historien de Jean Talon et du marquis de Montcalm. En quoi donc ? Et d'abord, il donne cette histoire sous forme de leçons. C'est un cours parlé. Il y a là un grand écueil, que tous les professeurs n'évitent pas. Une chose m'a frappé, en étudiant Ferland, c'est que l'on ne s'aperçoit pas, ou à peine, qu'il a parlé son cours, tellement il y est peu oratoire. Or, M. Chapais, lui, verse assez souvent dans l'éloquence ou la déclamation, — ce que la conférence universitaire ne comporte pas. Vous vous rappelez les conseils pleins de sagesse donnés par Verlaine dans son Art poétique : « Prends l'éloquence, et tords-lui le cou. » M. Chapais est trop grave, sans doute, pour avoir jamais lu « pauvre Lélian. » En tout cas, ses recours occasionnels aux vieux procédés de rhétorique, dans des leçons à caractère scientifique, et qui demandent une forme concise,

sobre, dépouillée des vains ornements du discours, constituent des fautes de goût. Il a des clichés et des poncifs, réprouvés par le genre. Mais c'est là une observation qui peut paraître insignifiante. J'aborde tout de suite un point infiniment plus sérieux. M. Chapais, dès l'ouverture de son cours, arbore ses couleurs, qui sont celles du toryisme britannique ; il pose un principe hardi, téméraire, et l'oeuvre historique qui sortira de là sera nécessairement entachée d'un très-fort parti pris ; l'auteur sera en quelque sorte déterminé à solliciter les faits soumis à son examen, de façon à les accorder avec ses prémisses. C'est là un jeu dangereux. Voici donc l'affirmation tranchante d'où il part, et qui va lui servir de guide et de flambeau à travers cette nouvelle période de notre existence nationale, toute semée de problèmes ardus, délicats, angoissants :

« Nos destinées avaient fait un pas irrévocable. La Providence, qui gouverne les événements suivant de mystérieux desseins, avait décrété ce changement de souveraineté contre lequel nous ne pouvions nous insurger. » l Et plus loin : « Sujets anglais ! eh bien ; oui, nos pères le seraient, et ils accepteraient, douloureusement, mais délibérément et sans réserve, le décret providentiel. »

Aucun de nos historiens n'avait encore osé énoncer pareil principe. M. Chapais le fait avec un vigueur, une netteté, une autorité, telles que l'on croirait qu'il était dans les conseils divins, le jour où la Nouvelle-France dût changer d'allé-

1 Cours d'Histoire du Canada. Tome I, ch. I. P. 21.

geance, et qu'il a vu le Père Eternel signer le parchemin par lequel notre sort nous rivait désormais à l'Angleterre. En bonne théologie, l'objet formel d'un décret providentiel, c'est une chose bonne en soi. Ainsi, la prédestination des élus est décrétée, mais la damnation ne l'est pas ; elle est simplement permise ; ou encore, l'indéfectibilité de l'Eglise est décrétée, mais les piersécutions qu'elle souffre ne le sont pas. En d'autres termes, le bien seul relève du décret providentiel ; le mal, les choses fâcheuses, les laideurs humaines, relèvent de la permission divine. Tout arrive providentiellement, sans doute, mais tantôt d'une façon positive, et c'est le bien ; tantôt d'une façon négative, et c'est le contraire du bien, à savoir, le mal. Or, si la chute de la Nouvelle-France, sa transformation soudaine et définitive en colonie anglaise, a été décrétée providentiellement, Dieu a donc voulu ce fait d'un vouloir positif, et par conséquent, ce fait est bon, il est heureux, et toutes sortes de prospérités doivent en découler pour le peuple en faveur duquel il s'accomplit. Et alors, c'est toute notre histoire, depuis un siècle et demi, qui se teinte de reflets tout particuliers et surprenants :

Non, non, vous leur fîtes, Seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur,

dit au lion le renard de la fable. En nous prenant de force, en nous arrachant à notre mère-patrie, en opérant cette brisure éternelle, et en se disposant à nous croquer pardessus le marché, la Grande Bretagne nous a fait d'abord beaucoup

d'honneur. Et de quels périls elle nous a sauvés ? Songez donc ! Sans ce fait, l'un des plus dramatiques de l'histoire, mais nous subissions les contre-coups de la Révolution Française, et le reste, Il est vrai que l'Angleterre a bien songé à nous faire perdre notre langue et à nous noyer dans le grand tout saxon ; il est vrai qu'elle a voulu nous enlever nos évêques, nos prêtres, nous protestantiser, déraciner du sol canadien la religion qui y avait été implantée d'abord. Tout cela, c'étaient des malentendus. Les hommes d'Etat britanniques sont toujours animés des meilleures intentions. Seulement, ils ne voient pas toujours trèsclair. Il suffit de s'expliquer avec eux, et tout s'arrange à merveille. Notre langue, nous la parlons ; le catholicisme jouit ici de toutes les libertés. Oh ! avant de posséder ces franchises civiles et religieuses, il y a bien eu quelques tiraillements. Les Canadiens ont dû lutter. Honneur à eux ! Mais honneur aussi à l'Angleterre, qui leur a accordé tout ce qu'ils demandaient ! Il faut donc être loyaliste à son égard, car elle nous protégés et favorises ; elle nous marquera encore dans l'avenir des attentions maternelles. Coloniaux nous sommes, à l'ombre du drapeau de la libre Albion. Et pourquoi cet état ne serait-il pas définitif ? Quelle raison avons-nous d'en sortir ? Un décret providentiel a uni nos destinées à celles de l'Angleterre. Qu'avons-nous à souhaiter de mieux que cela ? — Je viens de résumer l'esprit dans lequel M. Chapais a composé son Histoire du Canada, et les conclusions auxquelles aboutit le fameux prin-

cipe qu'il a posé. Les événements le gênent bien un peu dans sa démonstration ; et ce n'est pas sans difficultés qu'il peut concilier sa thèse avec les brutales réalités que présente le spectacle de notre vie nationale, aux prises avec le vainqueur. Mais il a tant d'art, tant d'habileté, une conviction si ferme, qu'il débrouille les problèmes, et finit toujours par les plier, tant bien que mal, à ses idées directrices et préconçues. C'est de la haute histoire bureaucratique et officielle. Elle plaît beaucoup aux impérialisants d'hier ou d'aujourd'hui. M. Chapais n'a en vue que la vérité ; son oeuvre dénote les plus consciencieuses recherches ; il est la probité même, et nous ne l'accuserons pas de faire le courtisan. Seulement si, à tous ses mérites incontestables comme historien, il joignait celui de ne pas enfermer les contingences dans un cadre artificiel et fragile, et de ne pas les modeler à rencontre de la nature des choses, la valeur de son travail ne serait pas altérée par une sorte de vice qui en rend certaines parties caduques et inquiétantes, et, pour tout dire, presque enfantines. Le cours d'Histoire du Canada, de M. Thomas Chapais, est une excellente école à former de loyaux sujets à l'Empire. Elle concourt abondamment aux vues de cet ordre soi-disant providentiel, imaginé par l'auteur pour le besoin de sa cause, et la satisfaction de ses idées ultraconservatrices.

C'est un bien autre son, le son même de la vérité, qu'exhalent les oeuvres de l'historien au-

quel nous aurons le plaisir de consacrer la seconde partie de notre diptyque. Parlons d'abord de sa formation.

M. l'abbé Lionel Groulx est né au rang des chenaux, paroisse de Vaudreuil, en 1878. Il est de forte souche paysanne. Sa lignée a des attaches profondes avec la terre canadienne, son ancêtre, Jean Grou, étant venu de France au Canada dès 1670. Ce Jean Grou appartient à notre histoire, à ces années merveilleuses que Ferland appelle si bien « nos temps héroïques. » Il fit partie, en effet, de ce corps de vingt-cinq hommes, organisé à la hâte par le sieur Colombet, et qui vint « se poster au bord du fleuve,» vers la Pointeaux-Trembles, pour tâcher de « couper la route à cent Iroquois pagayant vers Québec, où Phipps allait paraître. » « La lutte fût âpre » ; un « corps à corps s'engagea en plein bois. » « Trente Iroquoi sont tués ou assommés. » Des hommes de Colombet, « quinze restent sur la place ou sont faits prisonniers. » Mais ils ont arrêté « une partie de l'invasion et ont sauvé les soldats de Frontenac d'une attaque en plein dos. » Jean Grou fut au nombre des prisonniers. « Et il eut l'honneur d'être brûlé quelques jours plus tard dans le village des Onneyouths. »x Ainsi, l'ancêtre de M. Groulx subit le supplice du feu, de la main des sauvages que les anglais avaient soudoyés pour les mener à l'attaque contre la Nouvelle-France. Il n'est pas du tout indifférent de savoir que cet historien compte parmi ses ascendants un héros

*L. Groulx, Chez nos ancêtres. II, p. 48-9.

authentique. Cela nous explique bien des choses. Il nous est précieux de connaître cet acte de famille. Quand on étudie un auteur, d'apprendre qu'il a de la race, c'est un détail qui éclaire. Vous vous rappelez ce que disait Mirabeau, dans la plus fameuse peut-être de ses envolées : « Ainsi périt le dernier des gracques de main des patriciens ; mais atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs ; et de cette poussière naquit Marius ...» Ainsi périt, un soir de juillet 1690, sur un bûcher allumé par la haine anti-française, le premier des Grou, Jean, qui s'était sacrifié pour sauver son pays. Sa poussière magnifique, dispersée par le vent de la forêt, devait renaître en un lointain petit-fils, qui se souviendrait toujours que le patriotisme de l'ancêtre fut consacré par le baptême du feu.

Dans un autre ordre, nous trouvons intéressant de savoir que la campagne où notre historien a vu le jour est l'une des plus belles de la province. Le milieu physique n'est pas sans influence sur l'esprit. L'homme est un être très-curieusement organisé. La nature d'une intelligence porte l'empreinte du berceau purement matériel où elle s'est éclose. Aussi, les montagnards ont des dispositions spirituelles différentes de celles des gens nés en pays de plaine. Il est assez rare de trouune originalité réelle chez celui qui, en s'éveiîlant à la vie, n'a pu reposer ses yeux sur aucun relief. Il semble que les paysages mornes et plats engendrent des âmes chez qui il n'y aura non plus rien

de saillant ; tandis que les horizons fortement caractérisés modèlent en quelque sorte à leur image les cerveaux qui s'épanouissent dans leur cadre. Il ne faudrait pas sans doute pousser trop loin cette donnée basée sur l'observation. C'est cependant comme une loi qui s'applique assez généralement, et cela suffit pour lui reconnaître quelque valeur scientifique. Or, la campagne de Vaudreuil, petite patrie de M. Groulx, est faite à souhait pour le plaisir des yeux : elle est harmonieuse et grande, intime et variée, avec de vastes échappées pour le rêve. Tous les accidents de la nature sont comme réunis là pour composer un tableau séduisant : des prairies molles qui aboutissent à un lac au nom évocateur ; des îles ; à l'arrière-plan, ces deux montagnes dont le profil se mire dans la vasque profonde qui tient d'elles son appellation, traçant un demi-cercle majestueux et sombre autour des flots agités, car la rivière Ottawa se déverse dans cet abîme. L'Ottawa, c'est-à-dire le Long-Sault, qui murmure éternellement l'un de nos souvenirs les plus chers, l'exploit immortel de Dollard et de ses compagnons. L'écho de cette épopée a dû parvenir très tôt aux oreilles de l'enfant : celui-ci était si bien placé pour le recueillir. Il s'est fait le chantre et l'historien de ce sublime épisode. Ce n'est pas pour rien que la providence avait mis son berceau tout près de l'endroit où il s'était accompli. Il y a vu comme un appel à faire revivre un nom et un acte qui s'effaçaient de notre mémoire. Et si Dollard a son monument là-bas et ici, si sa

figure, comme un symbole national, réveille désormais nos énergies, nous invitant à lutter jusqu'au bout pour la défense de notre langue, n'est-ce pas en grande partie à l'abbé Groulx que cela est dû ? Quant aux qualités de son esprit, elles sont comme le reflet de la nature au milieu de laquelle il a grandi : un fonds solide et riche comme la bonne terre maternelle, de la largeur dans les aperçus, de la pénétration dans le jugement, une imaginaqui sait voler très haut, mais qui garde dans ses élans une parfaite correction de contour, des idées toujours claires et palpitantes comme ces flots sur lesquels ont erré ses premiers regards, de la variété et de l'équilibre dans les dons. C'est chez les frères qu'il a fait ses primaires. Je suis presque tenté de regretter qu'il n'ait pas fréquenté l'une de ces petites écoles de campagne, au bord de quelque rang, humbles et charmants asiles, où tant de petits de chez nous vont apprendre l'A-B-C. Je ne dis, certes, pas de mal de nos collèges de frères. J'y ai puisé moi-même ma première éducation ; je leur garde une gratitude infinie. Je veux seulement noter ceci que, bien supérieurs aux petites écoles au point de vue de l'enseignement, ils n'en ont pas cependant le charme et le pittoresque ; ils ont quelque chose de plus prosaïque. La discipline y est plus sévère que là où c'est la petite maîtresse qui gouverne seule son troupeau d'enfants. La vie qu'on y mène ne se grave pas dans le souvenir en traits tendres. Tandis que les années passées à la petite école, au bord d'une route poudreuse, à la lisière des

champs, non loin de la grande-croix, comme on doit aimer se rappeler cela ! Il devait y avoir de ces écoles, au rang du Bois- Vert ou au rang du Crochet ? Si le petit Groulx y fût allé, quelle bonne aubaine pour le futur auteur des Rapaillages ! Comme il en eût évoqué au naturel la grâce simple. Et, puisque je viens de mentionner les Rapaillages, à défaut de souvenirs personnels de la petite école — car Une leçon de Patriotisme n'est pas une scène vécue, mais c'est une scène reconstituée d'après le récit d'un autre, et cela n'a plus la même saveur ; — cet ouvrage est tout plein de choses vues et senties. François Coppée a mis à l'un de ses livres de poèmes ce titre : Toute une jeunesse. Les Rapaillages, c'est toute une enfance, une enfance à la campagne. Ce sont de bien jolis contes, et qui fleurent le terroir, qui sont tout imprégnés des parfums du sol. Je crois que l'on a trop vanté le Chez nous d'Adjutor Rivard. Je ne conteste pas la valeur artistique de ces récits. Je trouve précisément qu'ils ont trop d'art — trop d'artifice, si vous aimez mieux. Rivard est un citadin ; il a passé par nos campagnes ; il n'y a pas eu ses racines. Il parle très-bien de ce qu'il a vu. Le Poêle à deux ponts, le Ber, L'heure des vaches , la Grande Charrette, cela est trèsbien, ce sont thèmes à beaux effets ; mais, je ne sais quoi me dit qu'il y a beaucoup de convention dans tout cela. Tandis que l'accent des Rapaillages ne trompe pas, c'est l'accent terrien. Un art admirable aussi enveloppe ces évocations, mais le motif n'est pas extérieur à l'écrivain ; celui-ci le

tire de sa mémoire primitive, et le transpose pour la postérité. Une certaine idéalisation s'imposait dans le rappel de ces frais souvenirs. Comment pourrait-il y avoir de l'art sans cela ? La mémoire de l'écrivain est un prisme à travers lequel la réalité subit comme une métamorphose. Mais Tidéalisation est ici dosée dans une mesure presque toujours exacte ; elle se joue autour de l'observation vraie, de l'impression aiguë, de l'espièglerie enfantine, non pour les déformer, mais pour les fixer, pour les cristalliser. Faut-il choisir parmi ces fines notations, où revit une âme d'enfant très-attentive aux spectacles de la nature, et pour qui les travaux des champs, les jeux rustiques et divins ont une poésie éternelle, — une âme qui déjà rêvait aux étoiles ? Alors, comme dirait cet anglais, j'avoue avoir une débilité pour le récit qui s'intitule : L'herbe écartante.

En 1891, alors qu'il avait entre douze et treize ans, le jeune Groulx entra au séminaire de Sainte- Thérèse, pour y faire ses études classiques. L'internat, surtout pour l'enfant qui a vécu de la libre vie des champs, apparaît d'abord sous des couleurs plutôt tristes. Les murs d'un collège paraissent bien étroits à l'oeil habitué aux larges horizons ; quand on aimait à courir dans les blés, ou à atteler la jument grise pour une commission au village, se voir tout-à-coup enfermé et soumis à des exercices dont la régularité est inflexible, cause une sensation douloureuse. Je soupçonne que l'enfant, l'automne où il fut mis comme pensionnaire, a dû avoir sa crise de nostalgie, au

cours de laquelle la ferme paternelle, avec tous ses agrès et tout son roulant, les jardins, les bois, le lac, les montagnes, tout cela se présentait à son imagination encore plus beau que nature, dans une lumière mélancolique. Le travail est un excellent dérivatif à l'ennui. Il chercha tout de suite dans le labeur le remède à ce vague à l'âme qui est si subtil et si périlleux. Au reste, il était trèsconsciencieux. Le devoir lui commandait de s'appliquer : il s'appliqua. Ses parents faisaient des sacrifices pour lui procurer le bienfait d'une éducation supérieure. Allait-il, par apathie, par caprice, tromper leur attente ? Il aimait l'étude, d'ailleurs. Il avait déjà lu pas mal. Un roman canadien, le chevalier de Bienville, par Marmette, avait fait ses délices. Le souvenir de ce héros lui trottait dans la tête. Et donc, il se jeta dans l'étude. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père, » dit l'évangile. Et dans une classe, il y a bien des places, de la première à la dernière. Le jeune Groulx se dit que la meilleure était encore la première : il la prit, et, qui mieux est, la garda tout le temps de son cours. Il fut premier en toutes ses classes et dans toutes les matières. C'est un phénomène assez rare, et qui prouve combien nous avions raison de dire plus haut que ses facultés frappaient par leur équilibre. Les cerveaux complets ne sont pas si communs que l'on pense. Le plus souvent, une faculté domine au détriment d'une autre. L'on dira d'une personne dont le beau caractère sera cependant déparé par bien des petits côtés : elle a les dé-

fauts de ses qualités. Dans Tordre des intelligences, il y en a qui ont ainsi les défauts de leurs qualités, et ces défauts sont des lacunes absolues, comme des inaptitudes à comprendre et à s'assimiler tel genre de connaissances. Et cela frappe d'autant plus que souvent ces lacunes existent parallèlement à des dons éminents. Dans le même esprit régneront des rayons et des ombres, et celles-ci paraîtront d'autant plus épaisses que les clartés voisines auront plus d'éclat. Ainsi, tel élève sera très-fort dans les langues, qui se reconnaîtra stérile devant une composition à faire, et pour qui les classes de belles-letres seront sans charme. Tel autre qui aura fait des narrations exquises sera incapable d'organiser un discours. Ou encore celui-ci, qui paraissait obtus et fermé, se réveillera tout-à-coup brillant mathématicien, algébriste extraordinaire, franchissant d'un coup le pont-aux~ânes. Lionel Groulx fût supérieur dans toutes les branches ; il s'inscrivit bon premier à toutes les étapes du cours classique. Il est permis toutefois d'avoir ses préférences, après que l'on a satisfait, avec succès à peu près égal, à toutes les exigences d'un programme, et qu'à force de talent et d'application impartiale, l'on a concilié le latin avec le grec, l'éloquence avec les chiffres, la logique avec les cornues du professeur de chimie. J'oubliais de dire que l'anglais seul pouvait peutêtre se plaindre d'avoir été un peu négligé par le brillant élève. C'est d'ailleurs le cas général. Et vraiment, cela est parfaitement compréhensible. L'anglais est si pauvre, si dur, si matériel ! Par-

mi les belles langues classiques, il fait l'effet d'un intrus ; Ton ne s'explique guère sa présence en si bonne compagnie. A côté de Cicéron et de Démosthèmes, d'Homère et de Virgile, de Bossuet et de Racine, non, il ne paie pas de mine. On l'oublie, et c'est tout naturel ; on lui jette quelques miettes de son temps, et c'est tout ce qu'il mérite. Les préférences du jeune Groulx, on le devine, étaient pour la littérature et pour l'histoire, l'histoire du Canada tout particulièrement. Déjà se dessinait l'emprise que notre passé allait mettre sur son âme. Comme ecclésiastique et comme prêtre, M. Groulx fut professeur au collège de Valleyfield. Il y enseigna tour à tour les langues, les belles-lettres, la rhétorique et l'histoire. Ce fut le second stage de sa formation. Pour quelques-uns, hélas ! le professorat est un terme, en ce sens qu'ils s'y encroûtent dans leur petite spécialité. Pour les esprits d'élite, il est un acheminement vers des sphères toujours plus lumineuses, un moyen de développement intellectuel continu. Interrompue par un séjour de trois années en Europe, années d'études passées à Rome et à Fribourg, complétées par des voyages d'observation, ca carrière professorale, dans cet établissement d'instruction secondaire, reprit en 1906 pour durer jusqu'en 1915. L'abbé Groulx était revenu d'Europe plus canadien que jamais. Certes, il avait acquis beaucoup en fréquentant les universités de là-bas ; il s'était particulièrement initié à des méthodes de travail plus sûres et plus directes. Son séjour en France et à Paris, dans cette

atmosphère qui, selon le mot de Mgr. Freppel, « charrie des idées », lui avait été infiniment profitable. Mais il avait échappé à ce déracinement moral qui affecte un trop grand nombre de ceux qui vont étudier en Europe. « L'idéal, me disait un jour un romancier français doublé d'un capitaine de vaisseau, l'idéal, pour un homme d'art, ce n'est pas de demeurer à Paris tout le temps, c'est d'y venir. Quand on s'y fixe, l'air de Paris finit par vous intoxiquer. » Notre abbé ne se laissa pas prendre à cette dangereuse intoxication. Un peu comme ces peintres de chez nous qui vont puiser dans les ateliers des maîtres parisiens une technique rare qu'ils mettent ensuite au service de nos paysages et de nos scènes de genre, il voulut faire bénéficier ses élèves d'abord de la culture intensive qu'il s'était donnée au pied des chaires européennes. Il fut un maître comme le collège de Valleyfield n'en avait jamais eu, et comme peu de nos petits séminaires peuvent se vanter d'en avoir connu de semblables, d'aussi ouverts aux grands courants des idées générales, d'aussi aptes à deviner l'espèce de formation requise par les besoins spéciaux de notre état social. Car il ne se confinait pas dans l'explication claire et compétente des matières qui faisaient l'objet de son cours, mais^â l'exemple des philosophes antiques, il ne séparait pas l'instruction précise de l'éducation plus ample; il aiguillonnait l'esprit des jeunes gens, il cherchait à les faire penser, il les mettait en face de la situation qui les attendait plus tard, il les préparait à l'avenir. Les quelques années qu'il

occupa, en ce collège , la chaire de rhétorique, furent fécondes, non pas seulement au point de vue strictement professoral, mais à celui de la large action intellectuelle qu'il exerça sur toute cette jeunesse inexpérimentée et généreuse. M. Groulx s'avéra dès lors avec cette physionomie dont les traits devaient s'accentuer à mesure qu'il avancerait dans la carrière. Il est à la fois homme d'étude et homme d'action ; il a un tempérament de chef. Il n'a jamais posé à l'impassible parnassien réfugié dans sa tour d'ivoire, satisfait pourvu qu'il ait arrondi de belles phrases et inventé des formules subtiles ; il n'a rien du dilettante qui s'enivre de ses propres vocables, hautement indifférent à la marche du monde autour de lui. Ses pensées tendent à l'action ; il croirait déroger à la vocation d'écrivain en la bornant au rôle de simple amuseur. Sa parole et sa plume ont un but positif et pratique. Dans la sphère de son collège, il se montrait déjà découvreur de talents, incitateur d'énergies morales, encourageant les initiatives. Son premier grand ouvrage, Une croisade d'Adolescents, paru en 1912, nous révèle discrètement les résultats de l'ébranlement que sa pensée et son influence avaient produit sur cette jeunesse étudiante qui ne demande, en s'ouvrant à la vie, qu'à être orientée vers les cimes, terre riche qui n'appelle que des mains expertes et une semence choisie pour donner au centuple. L'auteur s'efface derrière tous ceux qu'il met en scène, dont il analyse les aspirations, dont il esquisse le caractère et les tendances. Certes, le

jardinier avait affaire à des âmes pleines de ressources. Mais n'est-ce pas son intervention, ses soins de tous les jours, qui ont fait jaillir du sol ces qualités latentes ? Sans lui, tout fut demeuré caché et perdu. La morale de ce livre, qui est un très-beau livre, c'est que la jeunesse canadienne a reçu les plus beaux dons. Que si ces fleurs ne vont pas toujours jusqu'au fruit, que si cet admirable printemps ne connaît pas toujours la maturité des abondantes moissons, si les espérances qu'il fait concevoir ne se changent pas toujours en réalités, oh ! je veux bien en rendre la jeunesse elle-même en partie responsable. Mais je ne serais pas prêt à affirmer que cette demi-banqueroute est due à elle seule. Il y a quelque part dans les livres Saints de l'Ancien-Testament, un passage, repris par Notre Seigneur dans le Nouveau, et que je ne lis jamais sans me sentir profondément ému : ces brebis qui errent sur les montagnes comme si elles n'avaient pas de pasteurs, quasi oves non habentes pastorern. Le prophète a eu cette vision désolante, et il en a gémi, et sa plainte a traversé les siècles. Des pasteurs d'âmes, ou, si vous voulez, des conducteurs d'intelligences juvéniles, des éducateurs dans toute l'acception de ce mot, des hommes qui soient autre chose que des dispensateurs brevetés de grec et de latin, de rhétorique et de philosophie, des professeurs qui soient aussi des éclaireurs et des guides, qui soient surtout cela, des formateurs de l'esprit, des directeurs de la pensée, voilà ce qu'il nous faut si nous voulons enrayer la déroute des intelligences, empêcher

que les forces vives de la nation ne dégénèrent, et, comme des sources inutiles, n'aillent se perdre dans les sables.

J'ai noté qu'à Valleyfield déjà l'abbé Groulx s'était occupé activement d'Histoire du Canada. Il y a même eu, à ce propos, un échange de lettres ouvertes entre lui et le plus éminent de nos publicistes. Une phrase, dans un article de ce dernier, avait donné à entendre que notre enseignement secondaire, sur ce point essentiel, présentait des lacunes. Le jeune professeur en prit occasion pour établir la place qu'il avait faite, au contraire, à notre histoire, dans son programme, ainsi que les linéaments de sa philosophie historique. Nous croyons savoir que l'abbé Groulx a rédigé ad usum Delphini, ainsi que l'on disait dans le siècle des grands éducateurs, tout un manuel de l'Histoire du Canada, résumé synthétique des travaux antérieurs, où il y a des discussions serrées de certaines opinions, et où déjà perce l'esprit selon lequel il allait aborder, sur un plus vaste théâtre, l'étude de notre passé. L'on comprend, en effet, que l'Université Laval, déjà travaillée par ce souci très-légitime d'indépendance qui devait la muer en Université de Montréal, désireuse aussi de s'assurer les services d'un maître qui pouvait ajouter plus de lustre à son enseignement, et ainsi aider à sa transformation prochaine en grande université autonome, reconnaissant d'autre part combien il était urgent de compléter sa faculté des lettres par un cours d'Histoire du Canada, ait pensé à nommer M. l'abbé Groulx titulaire de la

chaire nouvelle qu'elle fondait. Il est des circonstances où les métropoles ont des droits qu'il faut respecter. Montréal avait le droit d'arracher à son collège ce jeune professeur; celui-ci avait le devoir d'accepter une invitation dans laquelle il voyait moins un honneur qu'une mission de dévoûment à son pays. Ainsi fût fait en 1915. Et alors commencèrent des leçons, qui se sont continuées depuis, et qui ont marqué fortement de leur empreinte chaque année académique. En 1915-16, leçons sur nos Luttes Constitutionnelles ; puis, leçons sur les Origines de la Confédération Canadienne, sur La naissance d'une race, sur les Lendemains de Conquête, et enfin les leçons de cette année sur ce thème général : Vers l'Emanciper tion. Ces deux dernières séries nous portent de 1760 à 1774.

L'on a vu quelle belle formation, générale et spéciale, M. l'abbé Groulx avait reçu et s'était donné, quelle préparation il apportait à traiter de la grande histoire. En plus de sa culture littéraire et scientifique, il abordait ce domaine avec un esprit absolument libre de préjugés de partis ou de castes, il se lançait dans ce vaste champ avec des yeux vierges, sans autre souci que de contempler les faits dans leur nudité, de les dépouiller de leur enveloppe pour en saisir l'âme profonde, bien décidé d'ailleurs à dire tout haut l'impression qu'ils lui feraient. Examinons maintenant les réalisations qu'il a déjà exécutées en cet ordre. Son premier ouvrage est donc intitulé : Nos luttes constitutionnelles. Ce sont des thèses histo-

riques. La première est un exposé de la constitution de l'Angleterre et de l'état politique du Canada en 1791. C'est la plus aride; c'est un récit étroitement basé sur la réalité. Puis viennent la question des subsides, la responsabilité ministérielle, la liberté scolaire, les droits du français. Les deux dernières sont un peu plus considérables que les précédentes, elles sont sensiblement plus belles : ainsi le voulait la nature du sujet débattu. Elles ont chacune un très^grand mérite, étant solidement charpentées, présentant une ordonnance claire. L'auteur a travaillé d'après les sources. Les devanciers peuvent être utilisés. Cela est reçu. Mais, si l'historien ne doit pas avoir la rage de l'inédit, il doit du moins en avoir le respect, sinon le culte. L'on écrit pour projeter des lumières nouvelles sur le passé. Et comment le faire, si l'on se contente d'agiter les vieux flambeaux ? Force est de fouiller les archives à son tour, de remuer la cendre morte des documents, pour en tirer des clartés qui s'accorderont avec ce que l'on sait déjà ou le contrediront : que la conclusion soit nouvelle ou qu'elle ne fasse que confirmer une vérité déjà acquise, elle reposera sur des motifs sérieux, inébranlables peut-être, elle s'appuiera sur des découvertes. M. Groulx est donc remonté aux sources. Ce qu'elles lui ont révélé corrobore une sorte d'intuition qui s'était fait jour dans une phrase de son ouvrage : Une croisade d'adolescents, et qui se lit comme suit : « Le grand fait de notre histoire, celui qui la domine et l'explique, n'est rien d'autre qu'une lutte continuelle et hé-

roïque pour la survivance. » * Et voilà que de longs entretiens avec les documents les plus authentiques, des recherches minutieuses lui donnaient raison. Où que Ton regarde, de quelque côté que l'on se tourne, soit que Ton envisage la vie parlementaire, ou l'école, ou la langue, les libertés que nous avons à ces divers égards, nous les avons conquises, chèrement achetées ; loin de nous avoir été gracieusement concédées, nous les avons arrachées à la Métropole. Elles sont, au reste, toujours menacées, sinon abolies, sur un point ou sur l'autre de notre vaste territoire. La grande originalité de ce premier livre de notre historien, c'est que nous le voyons déjà en possession de ce que j'appellerai sa doctrine historique, une doctrine sortie des faits comme une fleur sort de sa tige, doctrine qui ira se développant et simplifiant dans ses ouvrages postérieurs, recevant toujours, des réalités impartialement observées, des confirmations plus positives. Ce cher M. Chapais a un jour parlé du « miracle canadien. » Qu'est-ce donc qu'il a voulu dire ? Et comment concilier cette parole avec l'interprétation indulgente de documents et d'attitudes manifestement défavorables à notre cause ? S'il y a eu miracle, c'est donc que notre survivance s'est opérée dans des conditions qui devaient plutôt amener sa ruine, selon le cours ordinaire des choses. Autrement, il y aurait contradiction dans les termes. La merveille vient de ce que refoulée, combattue, humiliée dans ses aspirations les plus naturelles,

dans ses droits les plus inaliénables, par le vainqueur, notre race, à force d'énergie, d'endurance, de ténacité, de revendication, a su, non-seulement se maintenir, mais encore conquérir ses libertés. L'Angleterre n'a, certes, pas de quoi se glorifier de ce miracle-là. Elle n'y a été pour rien. Elle a dû céder à des impondérables qui ont exercé, sur sa volonté de fer, une irrésistible pression. Voilà la leçon de notre histoire, leçon que l'abbé Groulx dégage avec netteté de sa première confrontation avec les sources. Au sujet de la facture de Nos Luttes Constitutionnelles, le ton, dans les deux dernières leçons surtout, est trop oratoire ; c'est l'allure, l'envolée, la période sonore du grand discours ; il serait même possible de trouver, par ci par là, des couplets de bravoure. La langue est bonne, extrêmement française, harmonieuse ; mais elle manque de la simplicité, de la sobriété, de la concision, qui doivent caractériser la leçon universitaire. Celle-ci ne veut pas d'apparats ; elle a horreur de la grandiloquence. Cela ne veut pas dire qu'elle soit exclusive de chaleur, d'émotion, de couleur même. Mais c'est une chaleur qui lui est propre, qui ressemble un peu à celle que des gens très-cultivés mettent dans leur conversation, une émotion concentrée et sourde, qui fuit les grands effets ; en fait de couleur, elle aime surtout les nuances, les fines demi-teintes. Ces petites taches qui venaient de l'inexpérience du genre, et aussi du fait que l'historien se souvenait encore trop du professeur de rhétorique, se feront de plus en plus rares dans les leçons

subséquentes, et finiront par disparaître. Dans ses cours de cette année, je n'en ai plus vu trace. « Le bon discours, a dit Fénelon, est celui duquel on ne peut rien ôter sans trancher en quelque sorte dans le vif. » Les premières leçons de M. Groulx avaient quelques ornements superflus. Les dernières sont d'une élégance dépouillée ; elles ont le tour précis, ferme. La richesse du style s'enveloppe de tons discrets, voile son abondance. C'est la tenue aristocratique.

Sans avoir de prétention à l'oeuvre définitive, les leçons sur la Confédération Canadienne constituent une contribution des plus importantes à l'histoire des origines de cette forme politique. Genèse du projet, tractations auxquelles il a donné lieu ; puis le status que son adoption a fait aux minorités, et enfin une vaste synthèse où le nouveau régime est examiné sous tous ses aspects, et jusque dans ses répercussions : tel est le fond de cet ouvrage. L'ensemble de cet examen rétrospectif laisse l'impression vive qu'aucun des hommes que nous appelons les « Pères de la Confédération » ne fut hors de pair. On en a coulé quelques-uns dans du bronze ; et l'on voit ici même, à Montréal, l'un d'entre eux survolé par une gloire qui a du moins le tort d'être si large et si déployée qu'elle attire tout le regard, laissant dans l'ombre ce qui est censé être le personnage central de ce monument. Et comment des hommes qui appartenaient à l'humanité moyenne eussent-ils pu faire une oeuvré véritablement auguste et définitive ? L'on est quelque peu surpris qu'ils

n'aient pas pensé à faire entrer en ligne de compte dans leurs calculs, comme éventualité plus ou moins prochaine, la disposition dans laquelle l'Angleterre d'alors paraissait être d'accorder un jour au Canada son indépendance ? Pourquoi n'ont-ils pas profité de cette velléité, en la forçant de s'accentuer par l'adoption d'un principe dont l'indépendance eut été la conséquence naturelle et en quelque sorte obligée ? Et ce vieux renard de John A. Mac. Donald, qui avait plus d'un tour dans son sac, est campé dans une attitude qui ne relève pas sa mémoire. Son jeu à l'égard de Cartier, dévoilé par l'historien, et confirmé par des lettres d'Horace Archambault et de M. Antonio Perrault, relatant des souvenirs de famille dont l'authenticité est incontestable, a été d'une diplomatie douteuse, qu'un Machiavel lui-même n'aurait que médiocrement goûtée. Elle n'avait pas le mérite de s'être vêtue d'esprit de finesse. C'était un simple coup de jarnac. L'idée qui ressort de l'application cinquantenaire de cette forme politique, c'est qu'elle a vieilli, qu'elle a fait son temps, que son prolongement indéfini ne pourrait plus être que nocif. Il y a ceci à la charge de ce régime, et cela est formidable : au lieu de contribuer largement à notre émancipation, de nous faire faire l'apprentissage de la liberté, suprême ambition d'un peuple qui a dans les veines autre chose que du sang de navets, il a resserré plus étroitement les liens qui nous unissent à la Grande-Bretagne. Il avait donc un vice originel, puisqu'il a, sinon produit, du moins autorisé ce

qui est, aux yeux de tout penseur, une régression manifeste ? Ou alors, ses rouages sont tellement usés qu'ils sont désormais incapables de réaction vitale ? Et vous savez ce que l'on fait d'ordinaire d'une machine qui a trop servi. M. l'abbé Groulx a failli être écharpé pour avoir énoncé, dans cet ouvrage, des opinions qui lui semblaient émaner de la substance des faits, considérés à la lumière de la raison. Il ne s'en porte pas plus mal. Cette explosion de zèle intempestif, de la part de certains, prouve une chose, à savoir, combien il est difficile de dire la vérité à un peuple si profondément encroûté encore dans l'esprit de parti, et combien le colonialisme a déformé notre âme !

De la Confédération, l'historien, franchissant d'un bond les étapes du passé, est remonté jusqu'à nos origines françaises. Je soupçonne qu'il voulait se donner un peu d'air, l'atmosphère dans laquelle il avait respiré depuis deux ans n'étant pas précisément de celles qui dilatent un coeur sincèrement patriotique. L'ouvrage issu de ses méditations, en cette année 1918-19, et qui a pour titre : La Naissance d'une race, est, jusqu'à date, le chef -d'oeuvre de M. l'abbé Groulx, et l'une des plus hautes réalisations de notre littérature historique. Nous n'avions encore rien de pareil. Il y a bien, dans Garneau et dans Ferland, ce thème, mais à l'état de simple indication. Si la conception essentielle de la donnée sur laquelle repose tout l'ouvrage n'appartient peut-être pas en propre à l'abbé Groulx, il a eu, sur tous ses devanciers, cet avantage de la capter, d'en voir toute

la fécondité, de l'organiser, de la pousser jusqu'à ges limites, d'en exprimer toute la saveur, d'en cueillir tout le fruit. Le jaillissement d'idées fortes que présente ce livre emprunte une forme souvent ailée et chantante, prose de poète qui serait un savant, nombreuse et rythmée, entraînante comme un flot, claire autant qu'un rayon, déroulant ses périodes avec toute la majesté, la mesure, la grâce, de la langue classique. Ce n'est guère qu'en un endroit que j'ai relevé un morceau plutôt fait pour la tribune, et je l'ai signalé dans un article de Y Action française. Tout l'ensemble est, seulement comme facture, d'une puissante, grave, lumineuse, fine beauté. L'idée-mère est celle-ci : la France essaime sur nos bords ; les colons, en nombres divers, viennent d'à peu près toutes ses provinces. Il y a là des statistiques d'une rare précision. L'on n'invente pas en ces matières. Ce travail de supputation, ingrat et nécessaire, s'appuie sur des recherches sûres. Diverses questions sont passées en revue et discutées : celle du choix qui a présidé à ces envois humains, celle du prétendu métissage, entr'autres. Et à ce propos, l'on pourrait chicaner l'auteur pour avoir inséré une boutade de Maurice Barrés : cela était sans importance. Il faut laisser ces grotesques fantaisies aux colonnes de journaux. Et je risque une hypothèse : admettant comme prouvé que notre sang est bien français, et pur de tout alliage, du moins dans l'ensemble, si des unions de français avec les indiens, les indigènes, se fussent produites, d'une façon générale et réguliè-

rement, est-ce que cela eût été un déshonneur ? Et qui sait si la race qui fût sortie de ce croisement n'eût pas été une grande race ? Il y a eu, chez nous, des cas particuliers d'alliances semblables. Les types qui en ont germé sont parmi les plus beaux que nous ayons eus : Mgr. Laflèche, par exemple, et Adolphe Chapleau. Savez-vous bien que ces exceptions ouvrent des perspectives qui donnent à penser ? Charles Maurras, parlant du génie latin, qui est créateur, et l'opposant au génie anglo-saxon, qui est destructeur, mentionne, comme illustration intéressante et instructive des vertus particulières aux races latines, la formation du type sud-américain, composé de sang espagnol et indien, très-beau et très-prometteur spécimen d'humanité. Chez nous, le type primitif français recevra, seulement du dehors et non du dedans, un façonnement qui le rendra sensiblement différent des sources auxquelles il aura puisé sa vie. Ce façonnement lui viendra de l'ambiance physique, sociale et politique, religieuse, qui entourera son évolution lente. Mais si profondément que cette ambiance l'atteigne, et quelque influence qu'elle exerce sur lui, comme elle doit être rangée, après tout, parmi les forces extrinsèques, il est évident que le changement qu'elle opérera dans la matière ethnique qui lui est soumise ne sera jamais total et essentiel, que ce ne sera jamais qu'une affaire de modalités. Ce ne sera jamais un type humain nouveau qui surgira, ni une création originale, comme en sud- Amérique ou au Mexique, mais une transforma-

tion qui gardera toujours un caractère superficiel. Et peut-être qu'ici l'historien outre, exagère un peu la vertu de modelage que peuvent avoir les énergies matérielles et morales qu'il met en jeu. Si puissantes qu'elles soient, peuvent-elles arriver à former une race nouvelle, au sens propre et absolu du mot ? Après deux chapitres consacrés à l'établissement de ce type qu'il accompagne ainsi dans son évolution, — et cet établissement achève, selon l'auteur, de le caractériser, de lui donner l'empreinte dernière, et, comme on dit en style d'atelier, le dernier coup de pouce, alors la statue sort du moule, et c'est notre image même, la race canadienne. Certains côtés de cette thèse peuvent appeler des réserves. Elle est cependant vraie dans son fond, et menée selon une méthode moderne qui en fait un modèle d'ouvrage historique, et je le répète, superbement écrite.

Depuis deux ans, l'abbé Groulx étudie 'le Canada à partir de la conquête anglaise. Lendemains de conquête est consacré aux six premières années qui ont suivi ce changement de domination ; et c'est à savoir qu'il examine notre situation, au moment où s'effectua ce brusque et complet revirement de nos destinées ; la politique du vainqueur ; les tribunaux de l'occupation militaire ; la question religieuse ; puis notre état général après ce cycle assez court, mais si inquiétant, si incertain, si mouvementé. Ses leçons de cette année ont porté sur les tendances secrètes et avouées du nouveau régime ; notre cause aux mains des juristes ; notre cause au

Parlement ; l'acte de Québec, sa teneur et ses causes ; et finalement, une fresque où revit le Canada de 1774.

Notre historien est trop prudent, trop averti, trop judicieux, pour envisager la conquête anglaise sous l'angle doctrinal auquel M. Thomas Chapais s'est placé, pour faire de l'histoire en théologien directement informé des intentions de la Providence. Les théologiens véritables apportent à la discussion de ces graves problèmes une mesure et une discrétion singulières, que ne connaissent pas toujours les docteurs laïques. Joseph de Maistre, qui est entré souvent sur ce terrain réservé, y a parfois erré à l'aventure. Gare aux profanes qui veulent toucher à l'arche ! Il y faut des mains consacrées. M. Groulx, théologien, n'a pas été tenté du tout d'affirmer que notre changement d'allégeance fût voulu par un « décret providentiel. » Son sens de l'histoire eût suffi du reste à l'empêcher d'énoncer un tel principe, dont la démonstration reste à faire, car la cause, même après le plaidoyer de M. Chapais, est encore pendante. Tout ce que notre historien pense de la question est ceci : la conquête anglaise est une contingence dont tout ce que l'on peut dire est qu'elle a été permise par la Providence. Je sais bien que l'on apporte, pour soutenir qu'elle fût un bien positif, l'argument classique suivant : nous avons été préservés, par là, des contre-coups de la Révolution Française. C'est là une vieille balançoire qui a pu servir à amuser nos cerveaux d'enfants, mais qui a cessé de nous méduser.

D'abord, un remarquable historien a prétendu que ce fut la perte de l'empire colonial américain qui fut la cause principale de la Révolution. Si le Canada fût demeuré français, la monarchie française aurait donc continué de régner. Quoi que Ton pense de cette hypothèse, l'anti-cléricalisme n'ayant jamais été pour la France un article d'exportation, je me demande si nous eussions souffert beaucoup des bouleversements religieux dont notre mère-patrie fut secouée. Evénements politiques et religieux d'ailleurs, c'était une crise, et le propre des crises est de ne pas durer. A la tempête succède l'ordre normal. Tandis que par la conquête, nous avons été jetés, du jour au lendemain, au sein d'un régime contradictoire à nos tendances, à notre éducation, à nos aspirations ; nous avons été plongés en plein protestantisme, mis en contact avec une race étrangère à nos croyances, à notre langue, à nos coutumes, une race autre et ennemie. Et cela ne devait pas être l'affaire d'un jour ni de quelques années ; cela devait durer et dure encore. Nous avons été jetés dans un état de lutte, la lutte nous a fait en quelque sorte comme une seconde nature ; pour avoir ainsi appris, dès le berceau, à nous battre, afin de conserver la vie, nous en sommes venus à acquérir des instincts tellement combatifs que nous les exerçons à nous quereller mutuellement, et à dépenser les plus belles énergies de la race en des luttes fratricides. Que la Providence ait tiré le bien du mal ; que les projets d'anéantissement formés contre nous n'aient finalement réus-

si qu'à proclamer notre survivance, il faut en louer ses desseins de miséricorde. Ce n'est pas, au reste, sans participation active et ardue de notre part que les choses ont tourné dans un sens différent de celui qui avait été prévu par nos nouveaux maîtres. Nos libertés furent la récompense de nos efforts, aidés par ce qui se passait dans les colonies voisines. Il faut bien admettre que les Etats-Unis ont donné plus d'une fois la frousse à l'Angleterre, et ils n'ont peut-être pas fini. Les races rogues sont toujours les plus peureuses, c'est tout comme pour les hommes. Animée d'une crainte, aussi salutaire qu'intéressée, la Grande Bretagne se rendait à nos revendications, parce qu'elle ne pouvait guère faire autrement. Cela ressort principalement de la quatrième leçon de cette année, sur l'Acte de Québec. Contrairement à l'affirmation de M. Chapais, M. Groulx montre et prouve supérieurement que la Révolution américaine fut un atout considérable dans notre jeu, et qu'elle a pesé infiniment sur l'esprit des hommes d'Etat anglais pour leur faire relâcher les rênes qu'ils tenaient si serrées autour de nous. Cette partie de son dernier cours est extraordinaire de lucidité, de force argumentative, de témoignages probants. Toutes les leçons de ces deux années s'inspirent, au surplus, de la même philosophie, impartiale, à base de documentation probe, de première main, de science critique pénétrante.

M. l'abbé Groulx est l'historien le plus complet et le plus sûr de notre génération, l'un des

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meilleurs aussi, sinon le meilleur, que nous ayons eus. S'il n'est pas à son berceau, il est encore plus loin du terme de sa carrière : il est peut-être à cet endroit que Dante appelle « le milieu du chemin de la vie », à l'âge où le génie entreprend les grandes réalisations, les monuments impérissables de la pensée. Sa maturité lui permet de les lui faire concevoir ; ses forces ont assez de réserves pour lui faire espérer de les exécuter. La droite nature de M. l'abbé Lionel Groulx, sans avoir rien, certes, de celle du sphinx, n'a cependant pas dit tout son secret ; elle ne l'a pas dit parce qu'elle ne le pouvait pas, parce que cela est enfoui dans les années qui lui restent à vivre. L'avenir révélera tout ce que cet historien porte encore en lui, les grandes constructions que son cerveau élabore mystérieusement. Louis Veuillot a dit : « La véritable poésie est une fleur d'automne. Il faut avoir pleuré pour faire oeuvre d'art.»1 Sans doute ; mais il faut aussi avoir vécu, il faut vivre longuement pour exécuter ce que l'on rêve. M. l'abbé Groulx aura le temps d'aller jusqu'au bout de ses travaux. Dans un article sur Lendemains de Conquête, M. Antonio Perrault souhaitait de lui voir ériger une Histoire du Canada, d'après ces mêmes méthodes, ces mêmes procédés de travail, cette même sereine et ardente et saine philosophie, qui font de lui le maître incontestable de la science historique chez nous. Que Ton me permette de m'associer à ce voeu ! En le formulant à mon tour, je crois servir d'écho à la voix même de la patrie.

1 Cf. Edouard Ruel. Préf .

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