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IV. Son art

Il me resterait encore beaucoup à dire. Garneau pourrait faire l'objet de plusieurs leçons. Je ne puis clore celle-ci sans signaler du moins son art. Garneau est un grand artiste. Ainsi que je l'ai remarqué, d'une édition à l'autre de son Histoire, il ne s'est pas contenté d'améliorer, à l'aide de documents nouveaux, le côté scientifique de son oeuvre, mais il l'a retouchée considérablement au point de vue de la forme. Combien le style de la troisième est autrement harmonieux et français que celui de la première ! Tout est mieux fondu et plus délicatement nuancé. Il y a même des pages ou des morceaux d'une très belle venue, et qui sont uniquement dans la troisième. Par exemple, sa description des aurores boréales : «Il est un phénomène que l'on peut placer au rang des beautés naturelles du Canada, ce sont les aurores boréales. Comme elles sont rares sous le ciel de l'Europe méridionale, elles excitèrent vivement l'admiration des français. Rien d'aussi magnifique n'avait encore frappé leurs regards au milieu des nuits . . . Les aurores boréales, sans cesse en mouvement, prennent toutes les formes. Tantôt elles s'élancent d'un point de l'horizon, et s'élèvent en se développant jusqu'au sommet du ciel ; tantôt elles frémissent et jaillissent de différents points des airs ; tantôt elles serpentent et s'épanouissent en lançant des jets de lumière. Le plus souvent, c'est un voile immense qui semble suspendu dans l'espace, et qui flotte par grands plis avec mille reflets de diverses couleurs. Au milieu du silence,

ces météores font entendre souvent un bruit qui ressemble au frôlement de la soie ... On voit les étoiles étinceler à travers leur blancheur gazeuse . . . »x

Il arrive, ça et là, mais rarement, que dans son effort de retouche, l'écrivain laisse tomber une beauté qu'il avait trouvée dans le feu de la première composition. J'en veux donner un seul exemple, tiré du chapitre premier du livre cinquième, au tout commencement : l'auteur, après avoir dit qu'à l'époque où lès colonies de l'Amérique septentrionale naisssaient à peine, (1632), les combattants étaient tous des européens, ajoute : « la terre qu'ils foulaient était encore à leurs yeux une terre étrangère. Mais en 1689, les choses avaient bien changé. Il y avait alors des Canadiens, il y avait des Américains; il y avait une patrie, ce mot si magique pour le soldat. »2 Cet admirable membre de phrase a disparu par la suite, se transformant en ceci, qui me semble beaucoup plus terne : « Mais, en 1689, les choses avaient déjà changé : une génération nouvelle était sortie du sol ; elle allait y attacher son honneur et son existence . . . »3 D'une façon générale pourtant, les corrections sont heureuses. Ce sont plus que de simples corrections. L'auteur a comme jeté au creuset la forme primitive, et il en a tiré quelque chose de neuf et d'achevé. Les quatorze années qui se sont écoulées, entre la première

1 Livre II. Description du Canada, p. 83, de la 3e édit.

2 P. 2 du tome II de la prem. édit.

8 Tome I, p. 278 de la 3e.

et la troisième édition, furent évidemment remplies par ce labeur artiste, où l'historien, tel qu'un peintre qui a ce que Ton nomme, en style d'atelier, des « repentirs », consentant à tous ces « sacrifices » en lesquels consiste, pour une grande part, l'art d'écrire, a refondu toute sa matière, l'a repétrie d'une main plus experte, en sorte que l'oeuvre finalement sortie de ses doigts est d'une grande élégance, d'un rythme souple et varié. Voici, pris sur le vif, un exemple qui montrera le lent acheminement de son style vers une tenue toujours plus parfaite. Dans sa première édition, livre premier, chapitre deuxième, page 129, il avait écrit : « Les révolutions de cette nature n'étaient pas rares chez les nations indiennes, qui erraient dans leurs vastes forêts, sans laisser ni monuments de leur existence, ni trace de leur passage. » La deuxième édition porte : « qui erraient dans leurs vastes forêts, comme les nuages dans les airs, sans laisser aucune trace de leur passage, ni aucun monument de leur existence. » Et enfin, dans la troisième, il a mis : « comme les nuages dans le ciel. » C'est évidemment cette dernière formule qui est la bonne. Ne dites pas que c'est un détail. En art, le détail compte. Tout y est affaire de nuance subtile et d'exacte trouvaille verbale. Le procédé de Garneau ne surprendra pas ceux qui sont du métier, et qui, après avoir couché sur le papier l'essentiel de leur pensée, se remettent à leur manuscrit avec un cerveau reposé et rafraîchi, et font appel aux mystères infinis du langage, pour tâcher de découvrir les com-

binaisons de sons, les alliances de mots qui leur paraissent s'adapter le mieux au verbe intérieur, et le rendre le plus sensible et vivant. Je ne prétends pas qu'entre sa première et sa dernière manière il y a autant de différence qu'entre une esquisse et une oeuvre finie. Et pourtant, c'est presque cela. Si, peut-être, le caractère plus spontané, la fruste poésie de l'ébauche en ont souffert, en revanche, l'art véritable y a gagné. L'Histoire de Garneau, dans sa forme définitive, n'a pas trop vieilli, ce qui est le signe infaillible auquel on reconnaît les grandes oeuvres. Il y a tels épisodes que Charlevoix avait en quelque sorte épuisés, comme le massacre de Lachine, l'héroïsme de Dollard et de ses compagnons, et le sublime dévouement de Madame de Verchères et de sa fille Madeleine. Repassant après l'artiste religieux, Garneau est incapable de nous le faire oublier. Il donne toute sa mesure là où personne avant lui n'avait encore glané. Ainsi dans le récit de la bataille de Ste-Foye. Ah ! ce drame qui clôt une ère, comme il est puissamment reconstitué ! Le sang de nos braves empourpre la neige de mars ; il semble que la prose de l'historien saigne également, que sa plume soit haletante, si je puis dire, secouée par les péripéties, merveilleuses et inutiles, de cette journée, la dernière de notre existence française. A quoi tiennent les destinées des peuples ? Quelle est donc la main invisible qui empêche les victoires, pourtant, d'être fécondes ? Il s'en est fallu de si peu, d'un rien, et Québec était repris, la garnison anglaise culbutée en

bas des remparts, et le drapeau blanc flottait à nouveau sur la patrie reconquise, ombrageant les âmes libérées. Mais ce rien ne s'est pas accompli. Tant d'héroïsme devenait la matière de l'histoire. Notre sort n'en serait pas changé. Les peuples, comme les individus, doivent aller jusqu'au bout de la route que d'insondables desseins leur ont marquée . . .

Madame de Staël parle quelque part de ces artistes qui ont fait d'une seule oeuvre le but de toute leur existence, y consacrant les forces de leur esprit, concentrant sur cet unique objet toutes les ressources de leur pensée créatrice. Et c'est pourquoi les réalisations nées d'un si persévérant effort ont mérité de vivre. François- Xavier Garneau peut prendre place parmi ce cortège auguste. Il n'a guère fait autre chose, pendant toute sa carrière, que s'occuper de l'histoire de son pays. Car le reste de son labeur d'écrivain, — poésies fugitives ou relation de son voyage en Angleterre, — n'est intéressant qu'en ce qu'il nous renseigne sur sa formation intellectuelle. L'oeuvre historique qu'il a laissée ne périra pas. Ce n'est pas à dire qu'elle soit parfaite. Si son armature est à peu irréprochable de tenue et de proportion, les idées qui remplissent ce cadre ne sont pas, sur tous les points, d'une absolue justesse. La documentation en est plutôt restreinte. L'on peut trouver aussi que l'auteur fait trop souvent appel à des écrivains qu'il y aurait quelque risque à invoquer aujourd'hui, tant la critique sérieuse a montré le néant de leurs idées,

Raynal, par exemple, et bien d'autres. Pour être pleinement équitable à l'égard de Garneau, il faut faire entrer en ligne de compte ce manque de discipline intellectuelle que nous avons signalé plus haut. Rien de plus dangereux que d'être à soimême son propre éducateur. Et puis, les sources où il pouvait puiser n'étaient pas largement ouvertes et abondantes, ainsi qu'à présent. L'imprécision de ses références était alors reçue en histoire. Et sa tendance générale à ratiociner sur les moindres événements est la caractéristique des historiens de son époque. En y cédant, il obéissait à une mode que les progrès scientifiques devaient abolir. En dépit de ses lacunes en quelque sorte nécessaires, son Histoire du Canada traversera les siècles. Je loue l'ampleur et l'unité de sa structure, la belle qualité de sa langue, sa forme bien française, je loue aussi l'esprit qui a animé l'historien, spécialement quand il traite de la domination anglaise, car c'est par là que Garneau demeure d'une grande opportunité. C'est par là aussi, je crois, qu'il a mérité le beau titre d'historien national. Tout en étant impartial à l'égard de la Grande Bretagne, il n'a jamais été la dupe de sa diplomatie profondément égoïste; il a compris nos aspirations, et il les a incarnées, il leur a donné un corps et une voix. « A la cause que nous avons embrassée dans ce livre, disait-il dans sa dernière préface, — la conservation de notre religion, de notre langue et de nos lois, se rattache aujourd'hui notre propre destinée . . . Nous n'avons fait qu'écouter les sympathies pro-

fondes de notre coeur pour une cause qui s'appuie sur ce qu'il y a de plus saint et de plus vénérable aux yeux de tous les peuples ... Si l'avenir des canadiens se trouve aujourd'hui menacé, qui sait encore ce qu'il renferme dans ses entrailles ? » . . . C'est à cause de cela, de cet accent patriotique qui vibre dans son ouvrage, que Garneau est devenu comme un symbole. La voix populaire, qui si rarement se trompe, lui a décerné la plus magnifique des récompenses, en l'appelant d'un nom que la postérité la plus lointaine ratifiera : François- Xavier Garneau, Historien National du Canada.

Louis-Philippe Turcotte

Rien de moins serein que l'histoire du Canada dans son ensemble, mais surtout à partir de la conquête anglaise. L'on n'y voit guère de ces périodes qui se déroulent sous les yeux comme un calme paysage. Tout est heurts, soubresauts, commotions. Sous la domination française, il y a eu les incursions des sauvages, et les perpétuelles menaces venues des colonies voisines, pour troubler cette paix à laquelle un peuple aspire légitimement, et qui seule peut lui permettre d'atteindre son développement normal. Depuis que le sort nous a jetés entre des mains étrangères, avons-nous goûté, sous les divers régimes dont nous avons fait l'essai tour à tour, cette tranquillité féconde, mère des arts, nécessaire au progrès dans tous les ordres ? Je ne le crois pas. Il y a toujours eu quelque chose d'éminemment instable dans notre condition : notre vie présente manquait de véritable équilibre ; nos lendemains étaient énigmatiques. Ils le resteront sans doute, tant que nous n'aurons pas touché à cette forme définitive dans laquelle les énergies de la race s'épanouiront librement. Car, de quelque nom ambitieux qu'on le décore, et quelque soin que l'on prenne de voiler de fleurs les liens

dont il charge l'âme d'un peuple, l'état colonial réserve à celui-ci des surprises désagréables.

C'est ainsi qu'en février 1841 nous était imposé un gouvernement qui semblait aux meilleurs esprits une régression, l'anéantissement, par ordre officiel, de toutes ces franchises pour la conquête desquelles nos pères avaient tant lutté. Il s'agit de l'Union du Haut et du Bas-Canada. Dès 1820, cette idée de la fusion des deux provinces, à l'avantage de la race supérieure, s'était présentée à l'esprit des hommes d'Etat anglais. Mais la Grande-Bretagne procède rarement par à-coups. Elle laisse à ses projets, généralement égoïstes, le temps de mûrir, et les lance quand l'occasion lui semble favorable. L'on appelle cela, dit-on, de la haute diplomatie. C'est aux alentours de 1839 que le plan émis vingt ans plus tôt fut repris sérieusement, discuté dans la 'Chambre des Communes et la Chambre des Lords, et finalement adopté. Les événements qui s'étaient passés chez nous, les perpétuels conflits entre l'assemblée législative et le conseil, le tour parfois violent et provocateur donné à nos légitimes revendications, les agitations partielles qui avaient éclaté au sein de notre peuple, et qui étaient le fruit de l'exaspération, mais où il était impossible de voir une révolte savamment menée, et organisée selon toutes les règles de l'art militaire, n'avaient pas été sans influence sur la détermination de la Métropole. L'Angleterre avait étouffé dans le sang et dans l'exil cette chouannerie, cette rébellion de paysans coupables d'avoir obéi à la

générosité de leur coeur plutôt qu'aux calculs de la prudence humaine. Non contente du grand nombre de victimes que s'était choisies sa sommaire justice, et qui durent payer de leur vie ou de leur liberté leur participation irraisonnée et si explicable à ce soulèvement, elle voulût faire peser sur toute la race le poids de sa rancune, en instaurant une constitution destinée à nous broyer comme nationalité distincte et à effacer nos traits éternels.

L'équité, aussi bien que la gratitude, nous fait un devoir de noter que lorsque la question de changer notre gouvernement fut discutée au parlement britannique, il se trouva des hommes pour protester contre cette mesure attentatoire aux droits politiques, civils, et naturels de la majorité. Dans la Chambre des Communes, O'Connell, O'Brien et Hume eurent le courage de prendre notre défense, et de montrer que le plan proposé par le ministère, avec son inégalité de représentation et sa proscription de la langue française, était un outrage à notre race et attaquait le principe même de notre vie. C'est surtout dans la Chambre des Lords que l'on entendit retentir des accents inspirés par un sage esprit politique et de larges vues humaines. Le duc de Wellington, lord Ellenborough, lord Brougham, le comte de Hardwicke, lord Gosford s'opposèrent énergiquement à ce projet pour des raisons fondées sur l'honnêteté et la justice. Rien n'y fit. Après avoir été voté dans la Chambre des Lords, l'acte d'union recevait la sanction royale, le 23 juillet 1840.

L'on se rappelle que l'histoire de Garneau s'achève au seuil de cette phase nouvelle de notre existence. L'avenir apparaissait bien sombre à notre historien national. Ses dernières pages sont toutes teintées de la tristesse qui emplit son âme à l'espect du régime qui va être inauguré, et dont le dessein évident parait être « de nous noyer », selon l'expression qu'avait employée lord Gosford. Cependant Garneau ne désespère pas : « Si l'avenir des canadiens se trouve aujourd'hui menacée, qui sait encore ce qu'il renferme dans ses entrailles ? » Et en effet, la Providence devait encore une fois nous sauver. Le régime tyrannique dans lequel l'on nous enferma, en 1840, s'assouplit peu à peu sous la pression que lui firent subir ceux qui avaient alors la gloire d'incarner les aspirations de la race, et de réclamer la reconnaissance de nos droits. « Les circonstances ne font pas le génie, à dit Lamennais, elles donnent au génie l'occasion de se révéler. » Les dix-sept années que l'Union des Canadas a duré furent pour un La Fontaine, un Morin, un Taché, un Cartier, l'occasion de déployer toutes les ressources de leur grande âme. C'est cette époque curieuse et ardente de notre vie nationale que Louis-Philippe Turcotte a fixée dans son ouvrage : Le Canada sous V Union, ouvrage de grande valeur auquel nous voulons consacrer la présente leçon.

I. Sa vocation historique Louis-Philippe Turcotte est né à Saint-Jean de l'Ile d'Orléans, le 11 juillet 1842, d'une bonne

famille de cultivateurs, et il est mort à Québec, le 3 avril 1878. Il n'a donc vécu que trente-six ans. Après avoir fréquenté la petite école de sa paroisse, et appris, au presbytère, les rudiments du latin, il entra, en 1855, au séminaire de Québec. Il n'y resta que trois ans. Nous ne savons exactement pour quelle raison il ne continua pas son cours classique. Il aimait pourtant l'étude. Son application au travail fut remarquée. Et ses parents avaient les moyens de le tenir au séminaire. Peut-être fût-ce par une inconstance assez naturelle à la jeunesse qu'il abandonna ses classes ? Un cours classique, cela paraît si long ! Combien le commencent avec enthousiasme, et qui se découragent au milieu de la carrière ! Toujours est-il qu'en 1858, Turcotte disait adieu au grec et au latin, pour orienter sa vie dans un sens tout différent. Il avait deux frères dans le commerce. L'un, Nazaire, faisait dans les épiceries. Il devait y réussir, et devenir l'un des plus gros négociants de Québec. Je me rappelle l'avoir vu, alors que j'étais étudiant au séminaire de Québec. J'en ai surtout entendu parler. Il attirait l'attention, par sa belle fortune, qu'il avait bâtie lui-même. Dans notre état de civilisation, les belles fortunes sont plus admirées que les oeuvres d'art ; les bourgeois cossus sont des manières de célébrités. Nazaire Turcotte, épicier en gros de la Basse-Ville, s'était fait construire sur la Grande Allée, une espèce de palais, tout près de l'Hôtel du Parlement. Cette résidence passait pour la plus luxueuse de tout Québec. Le luxe,

même dans notre Athènes, n'est pas sans exercer son attrait. Si je ne me trompe, cette demeure, que Ton disait princière, mais que je n'ai pu contempler que du dehors, est maintenant la propriété des Chevaliers de Colomb.

Or, est-ce un vague ennui qui porta Louis- Philippe Turcotte à renoncer à ses études ? Où est-ce le désir de se rendre immédiatement utile à son frère Nazaire, alors que celui-ci venait de lancer un commerce qui devait le mener si loin ? Ou encore, se jugeait-il plutôt propre aux affaires qu'aux travaux de l'esprit ? Les spéculations de la pensée lui semblaient-elles bien lentes, et d'un résultat fort problématique, à côté d'occupations qui étaient d'un rendement immédiat, et qui permettaient d'entrevoir un avenir de richesse ? Nous sommes sans lumières là-dessus. A défaut de renseignements certains, j'irai de ma conjecture. En entrant au service de son frère, et en se destinant lui aussi au négoce, Louis-Philippe Turcotte cédait à la tendance profonde de sa nature positive et réaliste. Pourtant, cette voie même dans laquelle il s'engageait, devait le conduire, par un détour tout-à-fait inattendu, à sa véritable vocation, qui était d'être historien. Le 31 décembre 1859, Turcotte s'en allait, avec deux compagnons, vers Saint-Jean, sa paroisse natale, pour passer le jour de l'an avec les siens. « Comme la glace n'était prise que depuis la veille, ils faisaient le trajet à pied. Ils arrivent sans accident aux abords du Bout-de-1'Isle ; les « battures » sont dans un état dangereux. L'un des voyageurs

— c'était Louis-Philippe — s'avance, sans précaution ; tout-à-coup, il sent la glace céder et se briser sous ses pas ; il s'enfonce jusqu'aux bras. Effrayé par cet accident, l'un des jeunes gens reprend aussitôt le chemin de la ville, sans penser à son infortuné compagnon. Le troisième, plus humain, ou possédant du moins plus de sang froid, s'empresse de porter secours à son ami, et, parvient, quoiqu'avec beaucoup de difficulté, à le retirer de l'eau. Glacé jusqu'au coeur, transi dans tous ses membres, le jeune homme, victime de son imprudence, peut, à l'aide de son compagnon, se traîner jusqu'à l'hôtel Trudel, où il change de vêtement. Dans l'après-midi du même jour, sans attendre que ses vêtements soient entièrement séchés, il se rend en voiture, par un froid intense, à Saint-Jean, sa paroisse natale. » *

Cet accident fit de Louis-Philippe Turcotte un invalide pour le reste de ses jours. Une grave maladie se déclara bientôt. Pendant les six années qui suivirent, Turcotte endura un martyre qui ne lui laissa de répit ni de jour ni de nuit. Ses douleurs étaient atroces. Elles se calmèrent enfin, mais après avoir marqué à jamais leur victime. Il resta infirme, perclus, aux trois-quarts paralysé, ne pouvant marcher un peu qu'avec des béquilles. Cependant, le cerveau du jeune homme était intact. Il semblait que la vie qui avait quitté les membres s'était réfugiée dans la tête. Il ressentait un grand besoin d'activité. Mais que faire

1 J. P. Tardivel. Notice biographique sur L. P. Turcotte. Ann. de Fins. Can. de Québec, 1878, No. 5, P. 75.

dans un pareil état ? Comment s'employer à quelque chose d'utile ? Je me rappelle avoir lu, je ne sais plus où, la parole suivante : « Mon ami, tu souffres ? Fais de ta douleur un poème, et elle guérira. » Turcotte eut l'idée, sinon de guérir, du moins de charmer et consoler sa douleur, en s'occupant d'histoire. Il prépara d'abord, avec beaucoup de soin, celle de sa paroisse natale, puis le cadre s'élargissant comme à son insu, il étendit son travail à toute l'Isle d'Orléans. Cette histoire, que l'on dit « intéressante et fidèle », et qui parût en 1867, ayant été bien reçue du public, l'auteur fut engagé à continuer dans cette voie. C'est alors qu'il se mit à composer Le Canada sous V Union, dont la première partie parût en 1871 et la deuxième en 1872.

Représentons-nous bien les circonstances, plutôt défavorables, dans lesquelles l'auteur entreprit et mena à bonne fin son oeuvre. Il est chez lui, dans son île, et intellectuellement parlant, tout seul comme Robinson, loin de toute excitation cérébrale, et par dessus le marché, infirme et souffrant. Et il est jeune encore, il a à peine vingtcinq ans. Il n'a fait que trois ans de séminaire. Sa formation sous des maîtres n'a donc pas été poussée très-loin. Et puis, l'époque qu'il tente de reconstituer est toute récente. Le Canada vient à peine d'en sortir. Elle n'a pas été racontée encore. Sans doute les documents sont là, ils gisent épars, comme des matériaux sur le chantier. Mais quel parti cet historien en herbe pourra-t-il en tirer ? Il est sans guide immédiat, pour le diriger

à travers toutes ces masses informes, pour lui montrer comment les ordonner en un ensemble harmonieux. Certes, l'exemple qu'il donne est admirable. Cela est beau de le voir essayer de distraire en des occupations sérieuses ses longues journées mélancoliques, au lieu de gémir inutilement sur sa vie brisée. Le résultat, cependant, sera-t-il au niveau de sa bonne volonté ? L'oeuvre qui naîtra dans des conditions si désavantageuses vaudra-t-elle l'effort qu'elle aura coûté ? Il manque à l'auteur la perspective, ce recul dans le temps, qui apparaît si nécessaire à la saine appréciation des événements du passé. Il lui manque la maturité de l'esprit. Pascal nous dit que c'est à vingt-cinq ans que se fait « l'ébranlement salutaire de la raison. » Louis-Philippe Turcotte a tout juste vingt-cinq ans. Serait-il donc prêt à cueillir déjà, et sitôt, les fruits produits dans une intelligence humaine par cet éveil véritable à la pensée ? Ou bien, les lois qui président au développement de l'esprit n'auraient-elles pas été suspendues à son sujet ? Ne serait-il pas, par hasard, une exception à laquelle l'on ne doit pas appliquer les règles communes ? « L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel », a écrit Lamartine. Et peut-être Turcotte avait-il reçu de telles intuitions qu'il a pu, hors de tous les secours ordinaires, et par le seul instinct de son génie, parvenir au rang de grand historien. Cela s'est vu déjà. Et je me demande pourquoi notre littérature ne présenterait pas un pareil exemple. L'examen de son oeuvre nous dira ce qui en est.

IL Plan de son Histoire.

Parlons d'abord de l'architecture de son oeuvre. Comment Louis-Philippe Turcotte l'a-t-il conçue ? Ainsi qu'il en avertit dans sa Préface, il avait devant lui « La Gazette officielle, les Statuts du Canada, les Journaux du Conseil Législatif et de l'Assemblée Législative, avec les appendices, qui renferment une foule de documents officiels, les brochures politiques et les principales publications périodiques du pays. Il a mis à profit les discours et les écrits des hommes d'Etat et des publicistes les plus distingués du pays ; il a basé généralement sur eux ses opinions et ses jugements sur les graves questions politiques et constitutionnelles, allant même assez souvent jusqu'à emprunter leurs propres paroles.»1 — Tout cela, c'est la matière, ce sont les sources. Mais il va falloir opérer une sélection parmi tout ce fatras, débrouiller ce chaos.

Le Canada sous V Union a paru en deux volumes de modeste apparence, le premier en 1871, et le second en 1872. Le tome premier renferme la première partie, qui est en quatre chapitres, et qui va de 1841 à 1847. Ce tome a deux cent vingt-cinq pages in-douze. Le tome deuxième a six cents pages, et contient la deuxième, troisième et quatrième partie. La deuxième partie va de 1847 à 1853 ; la troisième de 1854 à 1861 ; la quatrième de 1861 à 1867. La deuxième et troisième partie ont également quatre chapitres, et la

Préface. P. 8-9.

dernière trois seulement. L'ouvrage s'ouvre par une Introduction de quarante pages donnant un aperçu général de l'histoire du Canada avant l'Union. L'auteur passe très rapidement sur la Domination française et la Domination anglaise ; c'est un court résumé pour lequel il a consulté, dit-il dans une note, Garneau, Laverdière, Miles et Laf rance. 1 Puis il aborde le récit des événements qui ont abouti à l'Acte d'Union. C'est la partie vraiment neuve de cette Introduction. Le rapport de Durham est à la base du régime dont l'Angleterre se préparait à nous doter. Mais c'est Poulett Thomson qui fut chargé de faire accepter aux deux provinces le beau projet qui sanctionnait leur mariage de raison et d'intérêt. Contre une telle alliance, les Canadiens-Français protestèrent en vain par des adresses et des requêtes au parlement impérial. L'effet de ces protestations fut annulé par les dépêches de Thomson, où celuici prétendait qu'au contraire la majorité de la population française était favorable à la mesure. D'ailleurs l'Angleterre était bien décidée à passer outre à toute opposition. A tous les motifs de ressentiment qu'elle pouvait avoir de nous imposer une constitution qui « défranchisait, par de nouvelles divisions électorales, une partie de la population française, en accordant aux anglais de la province-unie plus des deux-tiers de la représentation »,2 et qui « stipulait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire »8 s'en

1 Page 24.

2 Page 36.

8 Ibid. P. 30.

ajoutait un autre qui lui semblait tout-à-fait impérieux. Le Haut-Canada était à la veille de faire banqueroute. Sa dette s'élevait alors à près de six millions de piastres ; ses revenus ne suffisaient pour en payer l'intérêt. La plus grande partie de cet argent était payable à la maison Baring de Londres, dont l'un des sociétaires était ministres des finances dans le cabinet anglais. La haute finance britannique poussa donc à l'adoption d'un projet de loi qui avait l'avantage de lui assurer le paiement de sa créance, en reportant sur le Bas-Canada une grande partie des obligations contractées par la province supérieure. Nous étions donc sacrifiés, et au point de vue politique, et au point de vue national et économique. Après avoir ainsi exposé les prodromes de l'Union, qui détruisait l'équilibre entre les deux races française et anglaise, l'historien nous dit que l'Angleterre viola par là « le droit des gens. » Et le mot n'est que juste. Tout semblait conjurer notre perte. Et ce n'est pas l'un des épisodes les moins marquants du miracle de notre survivance, qu'un régime si admirablement combiné pour nous étrangler, ait finalement tourné à la gloire de la race. Les plus beaux types d'hommes publics qu'ait encore produits notre nationalité, ont précisément paru à cette époque, à ce moment psychologique où notre avenir était en cause, où nous avions besoin de si ardents défenseurs. Des instruments, parfaitement adaptés aux nécessités de l'heure et à toute la tragique complexité de la situation, ont alors surgi par une coïncidence telle

que le seul hasard ne l'explique pas, mais qu'il y faut voir Tune de ces interventions dont notre histoire offre souvent la trace.

Les dernières pages de Y Introduction sont consacrées à respect général du Canada en 1841. Nous y prenons une idée très-précise de l'état de la population, de l'agriculture, du commerce, de la colonisation, des finances, des canaux, de la tenure seigneuriale, de la littérature, des sciences et des arts, de la religion, des formes de la justice. A la page 48 de ce tableau tout basé sur des chiffres et sur des faits, il y a une petite inexactitude que je me permets de relever, car rien n'est insignifiant quand il s'agit d'histoire, « maîtresse de vérité », selon la parole de Cicéron. L'auteur vient de dresser la liste des journaux, et finit sa nomenclature par les « Mélanges Religieux, recueil périodique, publié à Montréal, dans les intérêts de la religion catholique, et sous la direction du révérend M. Prince, sulpicien. » J'ai d'autant plus le droit de relever cette erreur qu'il est question ici de mon grand-oncle, le frère de mon grandpère maternel. Et d'abord, son nom véritable était, non pas Prince, mais Le Prince. Jean- Charles Le Prince descendait, en ligne directe, par la branche paternelle et maternelle, de la race acadienne. Sa mère, Rosalie Bourg, dont nous avons un portrait au Pastel, par le célèbre Louis Dulongpré, avait cinq ans lorsqu'elle fut déportée. Le Prince est un nom breton, encore assez commun en Bretagne. Chateaubriand, dans ses

Mémoires, parle d'un abbé Le Prince, qui fut son professeur de rhétorique au petit séminaire de Dol. Dans tous les documents que j'ai dû consulter pour faire l'histoire de YAcadie, le nom de mes ancêtres n'est jamais écrit autrement que Le Prince. C'est après la déportation que ce nom s'est perdu, ou du moins défiguré. Jean-Charles Le Prince, après avoir été directeur du séminaire de Saint-Hyacinthe, fut appelé à Montréal, où il rédigea, en effet, pendant quelques années, les Mélanges Religieux- Mgr. Bourget le nomma son Grand-Vicaire. En 1845, il était fait coadjuteur de Montréal, sous le titre d'évêque de Martyropoiis. En 1852, il prenait possession du nouveau diocèse de Saint-Hyacinthe. L'abbé Le Prince n'appartint jamais à la compagnie de Saint-Sulpice. Il était simple prêtre séculier.

Maintenant, voici la méthode que suit Louis- Philippe Turcotte tout au long de son Histoire. Il prend chaque gouverneur l'un après l'autre, Sydenham, Bagot, Metcalfe et Cathcart, dans la première partie ; Elgin, Edmund Head, Monck, dans les autres ; et il étudie, dans une successions de chapitres, tout ce qui s'est passé de remarquable sous chaque administration. Le titre général de chaque partie est, par exemple, Administration de lord Sydenham, Administration de Sir Charles Bagot. Sous cette rubrique se rangent les divers chapitres, par ordre de ministères : ministère Draper-Ogden, ministère Lafontaine-Baldwin, et les autres. Toujours il commence par une exposition fort complète et dé-

taillée des événements politiques. Puis la part est faite aux autres, les civils, les religieux, ainsi qu'au mouvement industriel et commercial, littéraire et scientifique. En sorte que nous avons, à l'intérieur de chaque chapitre, tout ce qui s'est déroulé d'important, de digne de mention, de telle date à telle date, dans tous les domaines ouverts à l'activité d'un peuple. Je crois que cette méthode est bonne, en l'espèce, et vraiment je ne vois pas quelle autre l'auteur eût mieux fait d'adopter. Je me demande si ce n'était pas la seule qui fût pratique, dans ce cas particulier. Car la période qui faisait l'objet de son examen n'embrassait qu'un espace de dix-sept années. Et alors, lui eût-il été possible de trouver, en dehors des événements proprement politiques, ou s'y rattachant par un point ou par un autre, suffisamment de matière pour remplir le cadre de toute une partie ou même d'un chapitre ? En soi, la méthode par groupement de faits, et qui consiste à ramasser par familles homogènes les contingences historiques, est de beaucoup la meilleure. C'est là ce qui fait la beauté et l'originalité de l'oeuvre de Garneau. Mais si les vastes synthèses gagnent à être traitées de cette façon, il est bon de se souvenir que l'amplitude du champ ouvert ainsi à l'oeil de l'historien, rend relativement facile à celui-ci le travail de séparation et de division, selon les affinités des faits. Les documents abondent ; une floraison riche et variée n'attend plus que la main qui agencera les couleurs et les essences. L'esprit n'a plus qu'à choisir et à dis-

poser. La chose est bien différente quand l'horizon se restreint à une courte période. Et d'ailleurs, les faits sont groupés par familles dans l'oeuvre de Turcotte. Ce n'est pas la simple méthode chronologique qu'il suit, où la narration est perpétuellement hachée par l'introduction d'éléments disparates. Non. Son récit va d'ordre de choses en ordre de choses. Et c'est quand il a en quelque sorte épuisé l'un qu'il en substitue un autre. Et ainsi, la composition de son Histoire est d'une grande clarté. Elle a l'unité de ligne. Les proportions sont gardées. On se sent en face d'une oeuvre fortement construite. Si l'on objectait que la place qu'occupent les débats parlementaires paraît démesurée, je répondrais que ce n'est pas la faute de l'historien, mais celle du sujet. Car la caractéristique du Canada sous l'Union réside précisément en ce que le Parlement a, pour ainsi dire, absorbé les forces vives de la nation. Il a tout attiré à lui. Il est devenu le centre duquel tout procédait. En lui, le Canada avait la vie, le mouvement et l'être. La machine politique couvrait tout de son ombre. C'est de là que tout partait, là que tout aboutissait. L'historien de cette époque ne pouvait changer la nature des choses. Comme un peintre, il lui fallait bien reproduire la physionomie de son modèle, dans ce qu'elle avait eu de plus accentué et de plus marquant.

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