III. Qualites et faiblesses de son oeuvre
Je voudrais maintenant porter un jugement d’ensemble sur Foeuvre de Louis-Philippe Tur-
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cotte. Elle a de tres-grandes qualites, mais aussi quelques lacunes. Parmi ses merites, le premier, je crois, est l’exactitude. L’auteur ne se contente pas de nous renseigner par de vagues generalities ou des a-peu pres ; il tient a etre precis en tout, et parfois meme jusqu’a la secheresse. Nous avons dit plus haut qu’il se destinait au commerce, ainsi que ses freres. Et la raison que nous cherchions de son depart du seminaire, de son abandon des etudes classiques et de son entree dans les affaires, est sans doute dans l’aptitude qu’il se reconnaissait a traiter de choses positives. Devenu, par un accident qui a ete tres-heureux, historien de son pays, il a porte, dans l’exercice de ce genre, cette disposition fonciere de sa nature. Et non-seulement les chiffres et les statistiques ne le rebutent pas, mais il a le desir manifeste de voir bien clair dans toutes les choses et de se rendre parfaitement compte de toutes les situations. Je n’ai pas besoin de dire quel fouillis presentent tou jours les documents qui s’appellent les Archives, que ce soient des documents inedits, ou des debats de parlements, ou des Passes de journaux, — tous materiaux avec lesquels l’historien doit edifier son monument. Il n’est pas toujours facile d’echapper au double danger qu’offre le commerce absolument necessaire avec ces papiers poussiereux : 1’un de n’avoir pas la patience de les frequenter longuement, de les scruter pour surprendre tous leurs secrets, et l’autre de s’attacher trop servilement a eux. Dans le premier cas, pour n’avoir pas vou-
lu se plier aux recherches ingrates mais indispensables, l’on reste superficiel, l’on prend ses considerations, plus ou moins frappees a l’effigie du reel, pour de l’histoire, quand ce n’en est que le delay age, ou encore, ce qui est plus grave, 1 on risque de verser dans la pure fantaisie. Dans le second, Ton court grande chance de faire tout simplement de l’histoire documentaire, et c’est a savoir qu’on aura recueilli de bons materiaux, en oubliant toutefois une chose essentielle aux lois du genre, et qui est leur mise en oeuvre, leur disposition selon les regies de l’art, leur adaptation, et cette espece de transformation ideale sans quoi il n’y a pas de veritable histoire. Or, il me semble bien que le Canada sous VUnion passe au large de Tun et l’autre de ces ecueils : il donne une impression de plenitude, j’allais dire de securite ; Ton sent que les substructions sont solides. Mais le maitre-ouvrier a garde toute sa liberte d’esprit a l’egard des pieces qu’il entendait faire figurer dans son travail ; je veux signifier qu’il n’a pas ete comme etouffe ni ecrase par leur masse, ni deborde par leur nombre ; il a pris le temps de les examiner, de les controler ; il les a depouillees de leur enveloppe et de leur forme primitives, pour les revetir d’un cachet personnel. La matiere est assimilee. Ici, je ferai une petite reserve. Turcotte n’abuse pas des citations d’archives, ce dont il faut lui savoir gre. Le procede est vraiment trop commode par lequel l’on se dispense de tisser soi-meme une trame forte et serree avec les documents qui servent de base a l’histoi-
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re, et, au lieu de les fondre dans une narration substantielle, de les presenter en quelque sorte a l’etat brut, se contentant de les coudre l’un a l’autre. Cependant, encore qu’il ait indique en bloc dans sa preface les sources generates et particulieres ou il a puise, j’eusse prefere qu’il eut davantage montre, par des references precises au bas des pages, sur quoi s’appuyait son recit.
Reconstituer cette epoque comme il Fa fait, l’evoquer avec tous ses caracteres complexes, et nous en donner finalement une image fidele et vivante, cela etait d’autant plus difficile qu’il etait le premier a operer cette synthese. Le premier il a degage, du fatras officiel, et ramene a l’unite, les traits epars d’une physionomie. Si cela suppose un enorme travail, ce n’est cependant pas le plus grand merite de notre historien. L’art bref et concis avec lequel il a compose, a meme une vaste documentation, un recit qui a figure de verite, se rehausse du jugement qu’il porte sur les hommes et sur les faits, lequel nous parait sincere et impartial. L’une des fonctions de l’historien est d’apprecier. Son role ne se borne pas a narrer exactement, quitte a planer ensuite audessus des fluctuations humaines, sans daigner condescendre a exprimer son opinion. L’historien n’a que faire de la subtile et ondoyante diplomats ; il n’a que faire des finesses de la politique. Il faut que l’on sache ce qu’il pense vraiment. Et comment le saura-t-on s’il le garde pour lui ? Je me mefie des historiens qui nagent dans Fair ambiant. C’est la plus fausse conception de
NOS IIISTORIENS
sa mission que de pr6tendre qu’il doit s’abstenir de se prononcer, de prendre parti. 0 la belle habilete, mais qui s’harmonise si peu avec les responsabilites inherentes au genre ! « Le veritable historien, a dit Brunetiere, veut tou jours prouver quelque chose. » Cela implique choix, discussion, et par consequent jugement. L’on confond a plaisir toutes les notions : sous pretexte que l’historien doit etre serein, on lui refuse le droit d’exprimer son idee profonde. N’est-il done qu’un assembleur de faits, qu’un arrangeur de documents ? Lui serait-il interdit, par hasard, de faire acte supreme d’intelligence ; et, ces choses qu’il a maniees et retournees, ces hommes qu’il a vu agir, et dont il a perqu, au fond des ages, la voix, de ne pas les soumettre a une judicieuse critique, ni exposer les mobiles et les consequences de leurs actes, de ne pas scruter le sens de leurs paroles ? — L’historien est un juge. Mais le tout est, pour lui, de fonder ses appreciations sur l’information consciencieuse, d’etre droit et impartial, et d’exprimer dans ses jugements l’ame profonde d’une epoque. La maturite de jugement, la verite des apercus, la ponderation dans les considerations qui sortent des evenements avec autant de naturel et d’aisance qu’une fleur sort de sa tige, avec un desinteressement et une honnetete voisins de la candeur, voila qui est tout-a-fait remarquable dans l’oeuvre de Louis-Philippe Turcotte. L’Union des Canadas est le fruit d’une injustice. Elle consacre notre decheance. Elle nous impose une intimite de tous les jours avec des hommes
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qui se croient nos superieurs, et qui ne sont que nos ennemis. Elle nous dote d’un gouvernement qui n’a que l’apparence du gouvernement constitutionnel, et qui servira d’abord d’instrument a rautocratisme. Comment nous avons pu passer d’un tel regime a la responsabilite ministerielle, quelles oppositions nous avons du briser avant de parvenir a une rehabilitation politique et national, voila en quelque sorte le fond dramatique de cette histoire. Elle pretait a la declamation et a 1’ indignation patriotique. Cependant jamais Turcotte ne pousse d’eclats de voix. L’on sent bien vibrer son coeur. Mais ses appreciations sont tellement mesurees, elles reposent sur des donnees si loyales qu’il est difficile d’echapper a leur logique. Ni lord Sydenham, par exemple, ni plus tard lord Metcalfe, qui ont meconnu si ouvertement leur role de chefs du gouvernement, en intervenant directement dans les elections, ou en disposant arbitrairement des emplois publics, ne sont accables par l’historien : celui-ci les met en face de leurs devoirs, il montre que leur conduce en est la negation, et la conclusion qui jaillit de ce net expose emporte la conviction. Les jugements de Turcotte sont toujours ainsi raisonnes, et admirablement nuances. La passion ne les inspire pas. Qu’il s’agisse des anglais ou de ses propres compatriotes, il prend pour guide, dans sa maniere de les apprecier, ce qui lui parait etre la verite, le souci du bien commun. Et je ne sais pas Un seul des jugements portes par cet historien que la posterity ait du reprendre pour les reviser
et les reformer. Et c’est a cause de cela surtout que son travail a quelque chose de si definitif. Soit a l’egard des anglais, soit a l’egard des siens, il se tient a egale distance du servilisme et de la severite. II a du lui en couter plus d’une fois de ne pas laisser flechir sa sereine impartiality. Ainsi, lors de la demission du grand ministere La Fontaine-Baldwin, apres quatorze mois de regne. Le gouverneur Metcalfe a commis ce que les ministres estiment etre une grave infraction aux principes constitutionnels. Plutot que de la sanctionner, ils preferent, en hommes d’honneur, descendre du pouvoir. Leur conduite est approuvee par la majorite des representants, ainsi que par la masse de la population du Canada. Denis-Benjamin Viger leur donna cependant un vote de blame. « De plus, il consentit a etre le conseiller principal de Metcalfe » et a former avec Draper un ministere provisoire. C’etait malhabile de sa part de se ranger du cote d’un gouverneur qui etait evidemment dans son tort, et de se mettre ainsi a dos la presque totalite de ses compatriotes ; c’etait introduire parmi les siens la division. D’autre part, Viger etait un personnage considerable et qui avait rendu a son pays les plus grands services. L’historien ne peut approuver l’acte qu’il vient de poser ; mais l’homme a droit a tout son respect, par son long devouement a l’oeuvre nationale, dans des circonstances delicates. Il le critique done bien franchement, avec finesse, avec malice meme, sans oublier toutefois tout ce que le passe de
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Viger doit inspirer de gratitude : « II fal-
lait a M. Viger des motifs tres-puissants pour le determiner a accepter l’heritage de ses amis, au risque de sa popularity. .. En acceptant un portefeuille, il crut qu’il pourrait veiller aux interets de ses compatriotes. II voyait un danger planer sur ses concitoyens, et il voulut les sauver de ce peril. Il s’exagera sans doute ses devoirs ; l’exces de sa vertu le perdit. Il ne fut pas compris des liberaux du Bas-Canada. Malgre le respect dont on aimait a entourer son vieil age, il ne put echapper a la condamnation presque generate de ses concitoyens. L’on alia meme jusqu’a l’accuser d’ambition personnelle et de trahison envers son parti. Sa conduite etait sans doute dictee par des sentiments eleves et purs ; il voulait le bien de ses compatriotes. Mais il avait evidemment fait fausse route . . . »J Comme le blame que la verite oblige l’historien a faire entendre, sait cependant se temperer et s’adoucir, dans ce jugement ! C’est ainsi que tou jours Turcotte apprecie les hommes, sans intransigeance, faisant la part du bon et du mauvais. L’on aura remarque, sans doute, tout ce qu’il y a de fine ironie dans l’une des phrases que nous venons de citer : I’exces de sa vertu le perdit. Notre historien a assez frequemment de ces mots qui en disent beaucoup, et qui emportent le morceau, sans paraitre y toucher d’ailleurs. Cela n’est pas cherche, cela est jete comme du bout des levres, en passant, mais l’effet en est grand. Par exemple, a la seance d’ouverture de
1 Premiere partie. Ch. III. P. 157.
la premiere session du second parlement, le gouverneur Metcalfe « pria la Chambre d’assemblee d’elire son president. Le procureur-general Smith, proposa Sir Allan MacMab comme candidat ministeriel. Le colonel Prince s’opposa a cette nomination, parce que Sir Allan ne parlait pas le frangais, et proposa le nom de M. Morin, qui avait 1’avantage de connaitre egalement bien les deux iangues. C’est pendant ce debat qu’un depute du Haut-Canada, M. Ermatinger, declara que dans le parlement d’une province anglaise, il n’etait pas necessaire que le president connut la langue frangaise ; il considerait que la chambre devait etre anglaise de fait comme de nom. »" Et Turcotte ajoute tranquillement : le nom de ce depute merite de passer a la posterite. C’est tout ; mais n’est-ce pas que cela vaut mieux que des tirades sonores sur l’etroitesse d’esprit ou les prejuges de race ? Ou encore, lors de la discussion sur l’abolition de la tenure seigneuriale, apres un discours de Louis- Joseph Papineau ou celui-ci avait dit : « Cette
tenure, contre laquelle on a tant crie, est fondee sur la sagesse et sur la justice. . . Je suis un grand reforrniste, pour les changements politiques necessaires, mais je suis un grand conservateur, quand il s’agit du droit sacre de propriete.»1 2 Pour tout commentaire, 1’historien se contente de ce trait digne de Juvenal : « Il est bon de vemarquer que M. Papineau etait seigneur lui-meme. »
Louis-Philippe Turcotte excelle dans l’art du poi trait ; 1 on pourrait en tirer de son oeuvre
1 Premiere partie. Ch. Ill, p. 168-9.
2 Deuxieme partie. Ch. Ill, p. 161.
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toute une galerie. Le portrait dans l’histoire, il y a une ecole qui l’exclut comme une superfetation, et une autre qui admet ce genre comme eminemment propre a graver dans l’esprit le caractere d’une epoque. Selon le due de Broglie, par exemple, rhistorien doit raconter de telle sorte les evenements que les traits des hommes qui y ont figure se cornposent et ressortent d’eux-memes ; mais il veut qu’ils restent meles a l’ensemble et comme baignes dans l’atmosphere plus ou moins agitee ou ils ont vecu ; il ne veut pas que Ton les tire de leur ambiance, que Ton les isole dans un cadre. D’autres, et ce sont les plus nombreux, pretendent au contraire qu’un personnage gagne a etre ainsi synthetise a part selon ses formules essSntielles, et campe dans une attitude ou se resument toutes les modalites de sa carriere. Taine, pour un, et, plus recemment, M. Pierre de la Gorce, ont pratique cette deuxieme methode, qui me semble celle que les lecteurs preferent generalement, et qui est, je crois, la meilleure de toutes. Elle excite l’interet, elle repose la memoire souvent fatiguee de s’etre promenee a travers 1’inextricable dedale des faits, elle guide et fixe la vision. L’historien de 1’Union l’a adoptee egalement, et avec grand profit pour nous, car elle nous a valu peut-etre ses plus belles pages. Quand sa narration a bien embrasse tous les details et suivi toutes les sinuosites d’une periode ou la vie de la nation se recherche et travaille a se definir, Ton voit vers la fin emerger du recit, saillir dans une lumiere reve-
latrice, le portrait des hommes qui en occupaient le premier plan. Portraits a l’eau-forte plutot qu’a l’huile, ou les physionomies sont fortement burinees ; l’artiste n’a rien du dilettante qui leche son oeuvre et qui se complait dans les virtuosites. II est presse, il va tout droit a ce qui distinguait son personnage, et il le traduit sur sa planche d’une main tres-ferme, avec une negligence voulue de l’accessoire. Sa sincerity et sa ponderation eclatent dans le jeu des clairs et des ombres : qu’il appuie ou qu’il passe legerement, qu’il signale telle deformation ou que la figure se detende en un charmant sourire, les touches du graveur correspondent a des realites que Ton a encore presentes a la pensee ; elles expriment l’impression que la contemplation des evenements nous a laissee. Je voudrais avoir le loisir de derouler sous vos yeux l’une ou 1’autre de ces images, ou tour a tour Sydenham, Bagot, Elgin, La Fontaine, Baldwin, Hincks, Viger, Papineau seconde maniere, laquelle fut loin de valoir la premiere — il semble bien ressortir que Faction politique du grand Louis- Joseph, a partir de 1845, ou il revint de France, jusqu’en 1854, ou il abandonna la vie politique, n’a rien ajoute a sa gloire ; son opposition a La Fontaine ne parait pas justifiable ; son ralliement au parti anglais sur certaines questions n’avait pas de cause plus serieuse que le desir de faire de 1’opposition ; sa gloire eut ete plus intacte, si, a son retour d’exil, il se fut tenu en dehors de la melee, s’il eut songe plus tot a se refugier dans ses terres, pour y « vieillir en cultivant
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des fleurs, » ainsi que dit Frechette dans le superbe poeme qu’il a conkacre a cet illustre patriote
Morin, George Brown, MacDonald, Cartier,
defilent sans pose, saisis dans 1 attitude ou l’histoire la plus lointaine continuera de les voir.
Le style de Turcotte est bon, sobre, clair, direct. II rejette tout ornement, dedaigne toute fioriture. II epouse l’idee et fait corps avec elle. Sa langue est malheureusement defectueuse. Et d’abord, les documents qu’il cite sont d’apres les traductions officielles ou d’apres celles qu’en firent les journaux de cette epoque. Des son premier chapitre, dans une note, il s’en excuse ; mais ce qui Pinquiete uniquement, dans sa conscience d’historien, c’est que ces traductions ne sont pas toujours fideles. II n’a pas du tout 1 air de songer qu’elles pourraient bien aussi manquer d’elegance. Veritablement, elles en manquaient. « Les traductions, dit-on, ne sont jamais que de belles infideles. » Mais Ton peut joindre la laideur a l’infidelite, et c’est l’exemple qu’ont donne les traductions officielles du Canada sous V Union, et sous tous les regimes, helas ! Dans Dupont et Duvand d’Alfred de Musset, vous vous rappelez l’aveu qui echappe a l’un de ces deux rimeurs fameliques ; j’ai jure, dit-il a son compagnon
« de ne jamais ecrire un livre en bon frangais,»
et il ajoute :
« Tu me connais, tu sais si j’ai tenu parole... »
Sans l’avoir jure sans doute, les traducteurs officiels chez nous ont rarement ecrit en bon fran-
gais. Aussi ces morceaux baroques d6parent l’oeuvre de notre historien. Au reste, elle n’offre pas que ces taches. Certains des vocables qu’il emploie sont barbares. Ainsi, des son chapitre premier, a la page 99, je lis : « M. Harrison, moteur de cette mesure ...» Soit quand on parle de la « machine politique », l’on n’est pas autorise a se servir du mot « moteur. » II faut le laisser a 1 automobile. Le mot « legislater », anglicisme tout cru, revient aussi assez souvent. Et le mot « origine » pour celui de « race » ; il dit frequemment « chaque origine », pour designer chaque groupe d origine differente. Une chose plus grave est que certaines phrases sont boiteuses ; la syntaxe de Turcotte n’est pas toujours sure. II faudrait peu de chose pour redresser ces organismes debiles j la verite est que cette sorte de defauts apparait plutot rarement, et est comme accidentelle. Mais enfin elle se trouve dans son histoire.
Le Canada sous V Union demeure cependant un travail de haute valeur. Entre les achevements historiques du passe, il est l’un des plus beaux, des plus complets, le plus personnel peut-etre que nous ayons, le plus independant de toutes ces influences que l’on constate chez un Bibaud, chez un Garneau. Explorer le premier un domaine a ses inconvenients, il a aussi ses avantages, en ce que celui qui s’y aventure ne peut etre tente d’utilisei les travaux de ses devanciers, puisqu’il n’a pas eu de devanciers. Ce fut le cas de Louis-Philippe Turcotte. Dans un article tout recent de la Revue des Jeunes} M. Henry Bor-
LOUIS-PHILIPPE TURCOTTE
deaux a ecrit : « L’art, comme l’histoire, exige qu’on le rudoie. II y a de la rudesse de conquerant chez tout homme qui batit, que ce soit une maison ou une oeuvre. »* Turcotte a un peu rudoye l’histoire, en ce sens qu’il n’a pas suffisamment poli son langage. Quel beau domaine il s’y est taille toutefois ! Et comme le monument qu’il a eleve est solide et plein !
J’ai peine a ernpecher le mot de chef-d’oeuvre de s’inscrire a la fin des considerations auxquelles son Histoire a donne lieu. Je me demande ce qu’il aurait d’exagere quand je reflechis aux faits qu’elle contient, aux idees dont elle deborde, a la maturite dont elle temoigne. « Celui qui n’a pas souffert, que sait-il ? » disent les Saints Livres. Notre historien avait souffert ; il etait ne pour la douleur. Dans la douleur, il avait puise une sagesse que les hommes n’acquierent d’ordinaire qu’au prix d’une longue experience. Il avait la divination de l’histoire ; il etait historien dans Fame. Je ne nie pas qu’une plus complete formation intellectuelle n’eut donne plus d’ampleur a son talent, n’eut pas agrandi l’horizon de sa pensee, ne lui eut pas ouvert des perspectives fecondes. Plus de culture generale lui eut permis d’assouplir et de varier ses conceptions et d’imprimer a sa forme un tour plus affine. Qu’avec les moyens dont il disposait, et a l’age ou l’homme commence a penser, il ait produit une telle oeuvre, est quelque chose qui deroute les notions traditionnelles,
1 No. du 23 novembre 1920. La Conversion de Maurice Faucon. P. 397.
et qui montre que, dans le monde des esprits, comme dans le monde des corps, les lois communes souffrent des exceptions.
J’ai relu, dernierement, le Promethee enchaine, d’Escliyle. Le Pere des dieux ordonne que Promethee soit cloue a de hautes roches escarpees, parce qu’il a vole la splendeur du feu qui cree tout. Promethee s’ecrie : « Dans une ferule creuse j’ai emporte la source cachee du Feu, maitre de tous les arts, le plus grand bien qui soit pour les vivants. C’est pour ce crime que je souffre, attache en plein air par ces chaines. » Mais a la fin il se console. « Pourquoi craindrais-je ? repond-il au choeur des Oceanides. Ma destinee n’est point de mourir.sJ
Ravir le feu du ciel, pere des arts, et comme ran§on, etre crucifie dans sa chair, quel symbole ! Avoir du talent ou du genie, cela est sublime, mais ne faut-il pas payer cette conquete, expier l’acte hardi par lequel Ton est alle ravir au ciel la flamme sacree ? II arrive que le corps est souvent broye en retour ; il arrive que la vie devient un tissu tragique. Il est grandiose et redoutable d’avoir du genie. Le ciel se venge sur les mortels dont 1’audace lui a arrache ses secrets. L’Histoire est remplie de ces exemples. Dans notre litterature, pour ne parler que des morts, — Cremazie, Nelligan, Charles Gill, Edmond de Nevers, et Louis-Philippe Turcotte, — autant de victimes augustes et lamentables. Ils avaient
1 Prometheus enchatne. Traduction de Leconte de Lisle, Paris, Lemerre.
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re<ju « des dons trop grands. » Leur chair ou leur ame a ete clouee a une sorte de calvaire. Mais pourquoi craindraient-ils ou pourquoi se plaindraient-ils ? « Leur destinee n’est point de
mourir. »
J.-B.- Antoine Ferland
S a Biographic.
Sept villes se disputent la gloire d’avoir donne naissance a Homere. Et le debat ne sera probablement jamais tranche. Des deux villes, oil les biographes placent le berceau de l’historien a qui nous allons consacrer la presente le$on, Ton peut au contraire determiner avec certitude quelle est celle ou il a vu le jour. D’apres Allaire, dans son Dictionnaire Biographique du clerge canadien, Jean-Baptiste-Antoine Ferland serait ne a Kingston, Ontario. Cette opinion tout a fait recente a contre elle le temoignage de tous les contemporains de notre personnage. Tanguay, Lareau, Cyrille Legare, Gerin-Lajoie, — ces deux derniers furent ses intimes amis, — le font naitre a Montreal. Ils ont raison. Son extrait de bapteme, que nous avons trouve aux Archives, dirime la question. «Le 26 decembre 1805, j’ai baptise Jean- Baptiste-Antoine, ne hier, du legitime mariage de defunt Antoine Ferland, marchand, et de Demoiselle Elizabeth Le Brun de Duplessis, de cette paroisse. Le parrain a ete Jean-Baptiste Lebrun de Duplessis, aieul, et la marraine Angelique Le Brun de Duplessis. Soussignes. Malard, Ptre. »
Ferland ne connut done pas son pere, mort avant sa naissance. Ses ancetres paternels etaient
venus du Poitou en Canada, vers le milieu du dixseptieme siecle, et s’etaient etablis dans 1 lie d Orleans, probablenient dans la paroisse St-Pierre, ou son pere etait ne. Par sa mere, il etait de directe souche franeaise. Son grand-pere, Jean- Baptiste Lebrun de Duplessis, qui l’a tenu sur les fonts baptismaux, fils de Jean-Bap iiste et de Marie de Champagny, venait de St- Jean, ville de Corbier, en Picardie. II avait passe au Canada en 1755, comme volontaire au regiment de Bearn, dit un document que nous avons consulte aux Archives du Palais de Justice, « comme ecrivain d’artillerie a la suite des armees du roi de France, » dit une autre source.1 En 1762 ou 1763, il avait epouse a Quebec, oil il agissait comme procureur devant la cour militaire, Marie-Catherine Methot. « Avant 1763, il remplissait les fonctions de notaire au poste de Michillimakinac. »2 Dans sa Notice sur Ferland, parue a Quebec le 13 janvier 1865, Legare dit de ce Lebrun de Duplessis : « il fut l’un des quatre avocats qui eurent le courage de demeurer a Quebec apres la conquete, pour y defendre les droits des vaincus.»‘ Cette affirmation, qui a ete repetee par d’autres, ne semble pas exacte. D’apres YHistoire du Note. > Hat au Comada, Lebrun ne fut « nomme a la fois notaire et avocat » qu’en 1765. Il ne l’etait done pas au moment de la cession du pays. Qu’il ait
1 Roy. Histoire du Notariat au Canada, tome II, ch.