‹ Nos historiensChapitre 9 sur 13 · II. Plan de son Histoire · texte numérisé non relu

II. Plan de son Histoire

Parlons d’abord de l’architecture de son oeuvre. Comment Louis-Philippe Turcotte l’a-t-il congue ? Ainsi qu’il en avertit dans sa Preface, il avait devant lui « La Gazette officielle, les Statuts du Canada, les Journaux du Conseil Legislate et de l’Assemblee Legislative, avec les appendices, qui renferment une foule de documents officiels, les brochures politiques et les principals publications periodiques du pays. II a mis a profit les discours et les ecrits des hommes d’Etat et des publicistes les plus distingues du pays ; il a base generalement sur eux ses opinions et ses jugements sur les graves questions politiques et constitutionnelles, allant meme assez souvent jusqu’a emprunter leurs propres paroles. » 1 — Tout cela, c’est la matiere, ce sont les sources. Mais il va falloir operer une selection parmi tout ce fatras, debrouiller ce chaos.

Le Canada sous V Union a paru en deux volumes de modeste apparence, le premier en 1871, et le second en 1872. Le tome premier renferme la premiere partie, qui est en quatre chapitres, et qui va de 1841 a 1847. Ce tome a deux cent vingt-cinq pages in-douze. Le tome deuxieme a six cents pages, et contient la deuxieme, troisieme et quatrieme partie. La deuxieme partie va de 1847 a 1853 ; la troisieme de 1854 a 1861 ; la quatrieme de 1861 a 1867. La deuxieme et troisieme partie ont egalement quatre chapitres, et la

1 Preface. P. 8-9.

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derniere trois seulement. L’ouvrage s’ouvre par une Introduction de quarante pages dormant un apergu general de l’histoire du Canada avant 1’Union. L’auteur passe tres rapidement sur la Domination frangaise et la Domination anglaise ; c’est un court resume pour lequel il a consulte, dit-il dans une note, Garneau, Laverdiere, Miles et Lafrance. 1 Puis il aborde le recit des evenements qui ont abouti a 1’Acte d’Union. C’est la partie vraiment neuve de cette Introduction. Le rapport de Durham est a la base du regime dont l’Angleterre se preparait a nous doter. Mais c’est Poulett Thomson qui fut charge de faire accepter aux deux provinces le beau projet qui sanctionnait leur mariage de raison et d’interet. Contre une telle alliance, les Canadiens-Frangais protesterent en vain par des adresses et des requetes au parlement imperial. L’effet de ces protestations fut annule par les depeches de Thomson, ou celuici pretendait qu’au contraire la majorite de la population frangaise etait favorable a la mesure. D’ailleurs l’Angleterre etait bien decidee a passer outre a toute opposition. A tous les motifs de ressentiment qu’elle pouvait avoir de nous imposer une constitution qui « defranchisait, par de nouvelles divisions electorales, une partie de la population frangaise, en accordant aux anglais de la province-unie plus des deux-tiers de la representation »,2 et qui « stipulait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire »3 s’en

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6 Ibid. P. 36.

ajoutait un autre qui lui semblait tout-a-fait imperieux. Le Haut-Canada etait a la veille de faire banqueroute. Sa dette s’elevait alors a pres de six millions de piastres ; ses revenus ne suffisaient pour en payer l’interet. La plus grande partie de cet argent etait payable a la maison Baring de Londres, dont l’un des societaires etait ministres des finances dans le cabinet anglais. La haute finance britannique poussa done a l’adoption d’un pro jet de loi qui avait l’avantage de lui assurer le paiement de sa creance, en reportant sur le Bas-Canada une grande partie des obligations contractees par la province superieure. Nous etions done sacrifies, et au point de vue politique, et au point de vue national et economique. Apres avoir ainsi expose les prodromes de l’Union, qui detruisait l’equilibre entre les deux races frangaise et anglaise, l’historien nous dit que l’Angleterre viola par la « le droit des gens. » Et le mot n’est que juste. Tout semblait conjurer notre perte. Et ce n’est pas l’un des episodes les moins marquants du miracle de notre survivance, qu’un regime si admirablement combine pour nous etrangler, ait finalement tourne a la gloire de la race. Les plus beaux types d’hommes publics qu’ait encore produits notre nationality ont precisement paru a cette epoque, a ce moment psychologique ou notre avenir etait en cause, ou nous avions besoin de si ardents defenseurs. Des instruments, parfaitement adaptes aux necessites de l’heure et a toute la tragique complexity de la situation, ont alors surgi par une coincidence telle

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que le seul hasard ne l’explique pas, mais qu’il y faut voir Tune de ces interventions dont notre histoire offre souvent la trace.

Les dernieres pages de V Introduction sont consacrees a l’espect general du Canada en 1841. Nous y prenons une idee tres-precise de l’etat de la population, de l’agriculture, du commerce, de la colonisation, des finances, des canaux, de la tenure seigneuriale, de la litterature, des sciences et des arts, de la religion, des formes de la justice. A la page 48 de ce tableau tout base sur des chiffres et sur des faits, il y a une petite inexactitude que je me permets de relever, car rien n’est insignifiant quand il s’agit d’histoire, « maitresse de verite », selon la parole de Ciceron. L’auteur vient de dresser la liste des journaux, et finit sa nomenclature par les « Melanges Religieux,' recueil periodique, publie a Montreal, dans les interets de la religion catholique, et sous la direction du reverend M. Prince, sulpicien. » J’ai d’autant plus le droit de relever cette erreur qu’il est question ici de mon grand-oncle, le frere de mon grandpere maternel. Et d’abord, son nom veritable etait, non pas Prince, mais Le Prince. Jean- Charles Le Prince descendait, en ligne directe, par la branche paternelle et maternelle, de la race acadienne. Sa mere, Rosalie Bourg, dont nous avons un portrait au Pastel, par le celebre Louis Dulongpre, avait cinq ans lorsqu’elle fut deportee. Le Prince est un nom breton, encore assez commun en Bretagne. Chateaubriand, dans ses

Memoires, parle d’un abbe Le Prince, qui fut son professeur de rhetorique au petit seminaire de Dol. Dans tous les documents que j’ai du consulter pour faire l’histoire de VAcadie, le nom de mes ancetres n’est jamais ecrit autrement que Le Prince. C'est apres la deportation que ce nom s’est perdu, ou du rnoins defigure. Jean-Charles Le Prince, apres avoir ete directeur du seminaire de Saint-Hyacinthe, fut appele a Montreal, ou il redigea, en effet, pendant quelques annees, les Melanges Religieux. Mgr. Bourget le nomma son Grand-Vicaire. En 1845, il etait fait coadjuteur de Montreal, sous le titre d’eveque de Martyropolis. En 1852, il prenait possession du nouveau diocese de Saint-Hyacinthe. L’abbe Le Prince n’appartint jamais a la compagnie de Saint-Sulpice. Il etait simple pretre seculier.

Maintenant, voici la methode que suit Louis- Philippe Turcotte tout au long de son Histoire. Il prend chaque gouverneur l’un apres l’autre, Sydenham, Bagot, Metcalfe et Cathcart, dans la premiere partie ; Elgin, Edmund Head, Monck, dans les autres ; et il etudie, dans une successions de chapitres, tout ce qui s’est passe de remarquable sous chaque administration. Le titre general de chaque partie est, par exemple, Administration de lord Sydenham, Administration de Sir Charles Bagot. Sous cette rubrique se rangent les divers chapitres, par ordre de ministeres : ministere Draper-Ogden, ministere Lafontaine-Baldwin, et les autres. Tou jours il commence par une exposition fort complete et de-

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taillee des evenements politiques. Puis la part est faite aux autres, les civils, les religieux, ainsi qu’au mouvement industriel et commercial, litteraire et scientifique. En sorte que nous avons, a l’interieur de chaque chapitre, tout ce qui s’est deroule d’important, de digne de mention, de telle date a telle date, dans tous les domaines ouverts a l’activite d’un peuple. Je crois que cette methode est bonne, en l’espece, et vraiment je ne vois pas quelle autre 1’auteur eut mieux fait d’adopter. Je me demande si ce n’etait pas la seule qui fut pratique, dans ce cas particulier. Car la periode qui faisait 1’objet de son examen n’embrassait qu’un espace de dix-sept annees. Et alors, lui eut-il ete possible de trouver, en dehors des evenements proprement politiques, ou s’y rattachant par un point ou par un autre, suffisamment de matiere pour remplir le cadre de toute une partie ou meme d’un chapitre ? En soi, la methode par groupement de faits, et qui consiste a ramasser par families homogenes les contingences historiques, est de beaucoup la meilleure. C’est la ce qui fait la beaute et l’originalite de 1’oeuvre de Garneau. Mais si les vastes syntheses gagnent a etre traitees de cette fa§on, il est bon de se souvenir que l’amplitude du champ ouvert ainsi a l’oeil de l’historien, rend relativement facile a celui-ci le travail de separation et de division, selon les affinites des faits. Les documents abondent ; une floraison riche et variee n’attend plus que la main qui agencera les couleurs et les essences. L’esprit n’a plus qu’a choisir et a dis-

poser. La chose est bien differente quand Fhorizon se restreint a une courte periode. Et d’ailleurs, les faits sont groupes par families dans Foeuvre de Turcotte. Ce n’est pas la simple methode chronologique qu’il suit, ou la narration est perpetuellement hachee par l’introduction d’elements disparates. Non. Son recit va d’ordre de choses en ordre de choses. Et c’est quand il a en quelque sorte epuise Fun qu’il en substitue un autre. Et ainsi, la composition de son Histoire est d’une grande clarte. Elle a l’unite de ligne. Les proportions sont gardees. On se sent en face d’une oeuvre fortement construite. Si l’on objectait que la place qu’occupent les debats parlementaires parait demesuree, je repondrais que ce n’est pas la faute de l’historien, mais celle du sujet. Car la caracteristique du Canada sous V Union reside precisement en ce que le Parlement a, pour ainsi dire, absorbe les forces vives de la nation. II a tout attire a lui. II est devenu le centre duquel tout procedait. En lui, le Canada avait la vie, le mouvement et l’etre. La machine politique couvrait tout de son ombre. C’est de la que tout partait, la que tout aboutissait. L’historien de cette epoque ne pouvait changer la nature des choses. Comme un peintre, il lui fallait bien reproduire la physionomie de son modele, dans ce qu’elle avait eu de plus aocentue et de plus marquant.

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