PREFACE
Le sort fait a Vensemble de nos ecrivains canadiens ne manque pas d’aprete. La litterature est, chez nous, une carriere peu invitante ; et il ne faut pas s’etonner qu’elle soit jonchee de talents dont la fleur, souvent tres-belle et tresriche, s’est effeuillee avant de donner tons ses fruits. Ce n’est pas a des sensibilites d’artistes que Von peut demander Venergie de resister longtemps au souffle qui 'Vegne dans le champ de notre ideal. Seule, une vocation, fortement chevillee a Vame, imperieuse, irresistible, rend capable de surmonter les degouts qui attendent nos hommes de lettres, en renouvelant constamment au fond de leur esprit, telle une source genereuse, les enthousiasmes de debut, les ferveurs sacrees.
Au point de vue materiel, d’abord, il n’est pas de manoeuvre dont le metier ne rapporte infiniment plus que le travail de pensee, en nos milieux. Aucun ecrivain n’a pu vivre de sa plume, j’entends aucun ecrivain independant, et soucieux de ne pas sacrifier sa personnalite a des besognes mercenaires. Quiconque a voulu suivre son reve, et pratiquer la forme d’art a laquelle il se sentait appele, vers laquelle le portaient ses aspirations les plus vives, s’est heurte a des difficult es de Vordre le plus prosaique, pour ne pas
dire le 'plus grossier. Certes, je suis loin de soiohaiter que nous en arrivions jamais d un etat de societe qui fasse a nos auteurs de grasses rentes. Rien de plus fatal au talent que Vabondance des biens de ce monde. Combien, qui promettaient beaucoup, ont verse dans une platitude beate pour avoir vu la fortune leur sourire ! Je pourrais citer nombre d’exemples de cette decheance intellectuelle causee par un succes qui se traduisait en especes sonnantes. L’argent est un dur maitre qui sait eteindre les plus belles flammes. Tandis que la pauvrete est un aiguillon pour Vesprit. L’homme d’etude doit etre souverainement desinteresse de ces choses qui sont, pour la plupart des mortels, le but de la vie. Sa pensee doit planer, en toute liberte, loin des spheres mesquines oil s’agitent et peinent les ordinaires convoitises. Mais, sans desirer, pour nos ecrivains, une existence commode dont les facilites auraient tot fait d’enerver et d’amollir les energies creatrices, il me sernble que leur art devrait suffire a leur assurer le pain quotidien. Notre degre de civilisation devrait etre assez a vance pour nous rendre pleinement cons dents de nos devoirs encers ceux qui « sculptent Videal », selon V expression de Victor Hugo, et dont la mission est de distribuer la lumiere. Favoriser leurs recherches en leur donnant les moyens de vivre, aider leurs speculations, serait simple justice, respect de la MSrarchie des valeurs.
Ce n’est pourtant pas a quoi V education a habituti notre peuple. A la fin d’un Memoire pre-
sente au Premier Congres de la Langue Frangaise au Canada, il y a ces mots, que je cite de souvenir : € II n’y a pas de nation au monde qui traite ses ecrivains avec un plus profond mepris. » C’est de nous, helas ! qu’il est question. Et la formule, si forte qu’elle soit, n’est que V expression de la realite. Or, cela suppose un etat d’dme vraiment extraordinaire, et peut-etre unique dans Vhistoire. Hamlet disait : < Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. » Nous pouvons bien nous eerier, en face de la condition qui est faite a nos ouvriers de la pensee : <11 y a quelque chose d’anormal chez nous, dans notre temperament, notre culture. » Car, nulle part sous le globe, la ou a penetre la clarte, la profession d’ecrivain n’est tenue en mesestime, ni celui qui Vexercice compte pour peu. Ceux qui en font mauvais usage sont meprises par les dmes droites et honnetes. Mais cet etat, en soi, est regarde comme Vun des plus hauts auxquels il puisse etre donne a un mortel de parvenir. Et il est bien certain qu’ecrire est le plus grand et le plus difficile des arts. « Toute la dignite de Vhomme est dans la pensee », a dit Pascal, et j’ajoute dans le style, e’est-d-dire dans Vacte qui I’exprime, qui V exteriorise , lui donne un corps, la rend vivante et concrete. Qu’est-ce que la pensee, tant qu’elle ne s’ est pas incarnee dans le verbe ? Et qu’est-ce que I’dme humaine, tant qu’elle ne s’ est pas individualisee dans un etre en chair et en os ? Faire du style le simple vetement de I’idee est une notion superficielle et perimee : V antique distinction
entre le fond et la forme est abolie. Elle n’a jamais repose sur une psychologic serieuse. Et alors, la definition du style prend Vampleur qui lui revient de par son essence meme. A la condition d’entendre le mot de Buff on dans toute sa profondeur philo sophique, « le style, c’ est I’liomme », en effet , tout I’homme.
Ecrire etant une si noble fonction, un art si souverain, comment se fait-il done que notre people, pourtant si intelligent, oublie d’apprecier ceux qui le pratiquent, qui en ont la vocation, qui s’y devouent, jusqu’a preferer l’ obscurite, la misete, a toute renonciation a ces voix interieures dont ils se font I’echo ? Car, selon le mot du poete, Vecrivain, Vartiste est
« . . . au centre de tout comme un cristal sonore. »
II est charge, sinon de penser pour tons , du moins de preciser les idees qui flottent pour ainsi dire dans Fair, d’insuffler I’existence a toutes ces vagues notions oil les pensees en germe sont disseminees. Son role a quelque chose de createur ; ou, s’il ne fait pas la substance sur laquelle il opere, il V organise, la marque de traits distinctifs, lui assigne des contours parfaitement delimites, la separe de la masse amorphe, et modele sa physionomie, dessine nettement la ligne de sa figure. Tant que ce travail n’est pas accompli, la vie de la pensee est fuyante et nuageuse ; elle se perd en meandres capricieux et fous. L’ecrivain capte la semence divine, il la feconde, et nous la presente sous une forme bien caracterisee ; et le lecteur a la joie de
reconnaitre en cette incarnation sa propre vision peut-etre ; niais il faut etre « du metier >> pour savoir le secret et le tourment de cette elaboration cerebrate par quoi la pensee se concretise et parait a la vie personnelle.
Et je reviens d ma question de tout-d-Vheure: comment expliquer que notre public manifeste une apathie si complete a I’egard de nos hommes de lettres, et que la litterature soit encore chez nous la plus dure des carrieres ? II y a, a cela, bien des reponses, dont aucune ne constitue une excuse sufflsante. J’aborclerai tout de suite ce qui me sernble etre la raison profonde de cette regrettable disposition generate, d laquelle il faut attribuer les lenteurs de notre developpement et de nos progres, en cet ordre de choses pourtant si essentiel a notre avenir.
Le gout de la lecture existe chez nous : tout le monde ne lit sans doute pas autant qu’il le devrait, mais on aime d lire. La classe cultivee ne se pardonnerait pas de n’avoir pas sa bibliotheque, petite ou grande. En ce domaine comme en tout le reste, sevit la fievre moderne, qui fait que le journal passe avant le livre. « La revue a tue le livre, le journal tuera la revue », disait Ernest Hello. Et cette parole du plus voyant peut-etre parmi les ecrivains du siecle dernier, se verifie parmi nous comme ailleurs. Les esprits sont emportes par un tel tourbillon qu’ils ne trouvent guere le temps de s’attarder a de longues et fructueuses lectures. L’on veut se renseigner tres-vite sur le mouvement de Vunivers, la marche des
idees et des evenements, et Von passe. Notre public n’echappe pas a, cette frivolite intellectuelle, qui est la caracteristique peu enviable de notre epoque. Seulement, il faut etre equitable, et admettre que, dans les diverses classes de notre society, le livre trouve des fiddles plus nombreux qu’on ne pense. Mais toute notre formation nous a portes a chercher uniquement au dehors Valiment de notre vie intellectuelle. Lorsqu’il est question de litterature, c’ est vers Vetranger que nous regardons, comme si, autour de nous, chez nous, rien n’avait fleuri qui jut digne de retenir notre attention, de nous charmer et de nous instruire. L’on se rappelle le theme d’ou Cremazie a tire un si puissant effet : ce vieux soldat, debout sur les remparts de Quebec, scrutant les lointains du fleuve Saint-Laurent, dans Vespoir de voir apparaitre le drapeau blanc et les guerriers de France : « Dis-moi, mon fils , ne paraissent-ils pas ? » — Un tel sentiment se comprenait chez ce veteran des derniers combats. II ne sentait plus battre le coeur de la patrie. La vie avait en quelque sorte cesse sur la terre canadienne, depuis que le conquerant en avait chasse les maitres legitimes. Toute son esperance etait au dela des mers , dans un retour offensif de ces armees frangaises, capables de resouder nos destinees brisees . . .
Le temps a marche depuis. Et la Providence a permis que, du petit noyau laisse par la France sur les bords du Saint-Laurent, sortit un grand arbre. II est incontestable que nous sommes devenus un peuple, que la souche frangaise primitive,
tout en restant tres-saine, a ete modelee par les diverses influences de milieu, de climat, d’ institutions , qui lui ont donne une physionomie d part. Ce qui serait absolument enigmatique serait que revolution de notre existence vers la maturite, a travers toutes sortes de secousses, et ce que j’appellerais la creation de notre dme nationale, se fut accomplie sans etre accompagn&e d’une naissance et d’une evolution parallele dans Vordre litteraire. Uhistoire n’offre pas de cas semblable, qui est, au surplus, une impossibilite. II a done fallu que les forces qui etaient en travail d’une societe nouvelle eussent leur reflet, leur expression dans des oeuvres de pensee, et qu’une litterature germat a I’image et d la ressemblance de I’dme qui prenait conscience d’ elle-meme. Or, cette litterature, necessitee par les lois qui regissent I’eclosion et le progres des races humaines, engendree par la nature des choses, — voila I’entite superieure dont nous nous refusons a admettre V existence dans notre sein. Et, encore une fois, lorsqu’il s’agit d’art, de poesie, d’histoire, d’ eloquence, de sociologie, de romans, de contes, de monographies, des genres divers compris sous ce vocable de litterature, nous tournons les regards vers la France lointaine, comme si tout nous manquait de ces realisations et que nous n’eussions encore rien produit qui vaille.
Dieu me garde de pretendre que nous puissions nous passer de la litterature francaise. Dans une conference du printemps dernier, je me suis assez clairement explique sur ce point pour que
Von ne vienne jamais me preter une idee aussi saugrenue. Rien de ce qui compose la belle et bonne litterature francaise ne devrait nous etre Stranger. Je suis encore plus eloigne de penser que notre jeune litterature puisse soutenir la comparaAson avec son ainee et son modele. Je suis seulement d’ opinion que, sous aucun pretexte, il ne nous est permis de rester indifferents, ou de nous montrer hostiles ou dedaigneux d I’egard des oeuvres dejd ecloses chez nous, de fermer nos regards d toutes les tentatives, passees et presentes, pour nous doter d’une litterature personnelle, portant V empreinte de notre dme speciale. A dejav.t de curiosite intellectuelle, une juste fierte devrait au contraire nous inspirer de nous interesser a tout ce qui parait de serieux chez nous, d toute manif e station ideade.1 II est vrai que les programmes de notre haut enseignement, en ignorant les oeuvres du terroir, — et je donne a ce mot le sens le plus large, je rn’en sers pour designer toute noire production, — ont autorise ou favorise une attitude qui a, en soi, quelque chose d’incomprehensible. Ignoti nulla cupido, dit la philosophie. Comment nos auteurs seraient-ils sortis de V ombre, quand, dans aucune chair e, Von ne daignait s’occuper de leurs essais ? Comment le public aurait-il pu mordre d des oeuvres que recouvrait le voile du silence, quand aucune voix ne daignait s’ clever pour les lui signaler ? Ces dernieres annees, Von a paru s’apercevoir de cette lacune im-
1 France d’abord ! disent les Francais. Pourquoi ne dirions-nous pas : Canada d’abord ?
mense dans nos programmes d’ instruction ! Et ce sera la gloire de M. I’abbe Camille Roy d’avoir, Vun des premiers , sinon le premier, voulu la combler, en nous donnant sur nos ecrivains des travaux critiques qui puissent servir de base a un enseignement regulier. Puisse cet eminent professeur recouvrer les forces qui lui permettront d’aller fusqu’au bout de son entreprise ! Car il nous faut une Histoire critique de la Litterature Canadienne, congue et executee d’apres les methodes d’ investigation et de discussion les plus sures. Les oeuvres de nos auteurs gisent eparses ; beaucoup sont devenues rares, et presque introuvables. Une synthese de nos richesses intellectuelles s’impose. Lacordaire disait : « Un homme qui n’a pas d’histoire est tout entier dans sa tombe. Un peuple qui n’a pas dicte la sienne n’est pas encore ne.\» Et cela est vrai tout aussi bien de Vhistoire litteraire que de Vautre. De meme que Vhistorien relie dans une trame solide les faits multiples de la vie d’une nation, ramene d V unite les evenements qui ont sollicite ses energies, et nous les montre concourant a la creation d’un type, convergeant, a travers toutes sortes de contingences, vers une fin ideate, — Vhistorien de la litterature ramasse les materiaux qui couvrent le chantier, et il en construit, d’apres un plan bien defini, un edifice aux lignes harmonieuses, dans lequel chaque oeuvre trouve sa place et contribue a la beaute de V ensemble ; et alors qu’isolees, leur sens, leur vertu secrete, leur dme profonde n’apparaissait pas, ces oeuvres prennent, dans la
puissante synthese qui les a groupees et fondues, leur male physionomie et rentrent dans Vordre eternel. S’il faut qu’un peuple ait dicte son histoire pour qu’on affirme de lui qu’il existe, n’est-il pas egalement necessaire qu’une litterature ait compose la sienne pour meriter son nom et prouver sa vie ?
C’est un chapitre de cette Histoire revee que nous allons essayer de bdtir dans les quelques conferences que Von a bien voulu nous inviter a venir donner cette annee, devant le fidele et brillant auditoire de /’Action francaise. Et ce sont nos Historiens qui nous en fourniront la matiere. Le sujet me sourit, car il est si beau ; il m’effraie, car il est si difficile. Si nous commencions . . .
Considerations generates
sur
la litterature canadienne
Sa naissance. — Son developpement. — Ses lacunes. — Ses merites. — Principes a suivre dans la critique de nos auteurs.
L’an dernier s’est agitee chez nous une question qui a fait couler beaucoup d’encre et passionne notre monde le plus distingue. II s’agissait de savoir si nous avions, oui ou non, une litterature canadienne. L’affaire est d’importance. Nos gens pratiques doivent la trouver singulierement vaine, car elle ne se resout pas en une operation financiere. Aux yeux de tous ceux qui pensent, elle est d’une extreme interet. Aussi n’a-t-elle laisse indifferent aucun de ceux qui, dans notre societe utilitaire et mercantile, preferent encore suivre « la voie royale de la vie selon l'esprit, » 1 au risque de passer pour des attardes ou des etres improductifs. Les partis se sont divises la-dessus en deux camps bien tranches, ine-
1 Ernest Renan. Souvenirs d’enfance et de jeunesse. P. 372.
gaux comme nombre et comme force, sinon comme valeur. D’un cote, les tenants de l’inexistence de notre litterature : ce sont eux qui ouvrirent le feu, et qui jeterent dans le public un debat qui y a fait le plus beau tapage. Pour un peu, nous avions notre bataille d’Hernani. Et Ton ira dire que nous ne sommes pas de sang latin !
Les partisans de cette these purement negative, abstraction faite d’ailleurs de tout ce que leur opinion avait de desobligeant pour notre legitime fierte, n’ont pas paru s’apercevoir qu’elle avait quelque chose de paradoxal. Une litterature n’est pas une forme vaporeuse et inaccessible. C’est un ensemble de realisations ideales et concretes. Elle suppose des ecrivains, des oeuvres plus ou moins parfaites, et dans lesquelles tous les genres, ou a peu pres, sont representes, toutes les branches de l’art ont eu leur expression. II faut, en outre, que Ton puisse dire de ces creations qu’elles ont un cachet particulier, qu’elles sont le reflet, la fleur exquise de l’ame du sein de laquelle elles ont germe. Or, il me semble qu’il y a quelque temerite a affirmer que notre pays est depourvu de ces entites diverses, et que Ton y chercherait inutilement les notes revelatrices de ce que l’on est convenu d’appeler une litterature nationale. L’affirmation en a ete faite, pourtant, et avec un eclat qui accentuait encore son caractere de gageure. Plusieurs se demandaient comment l’on pouvait deployer un si grand luxe d’argumejnts et depenser tant d’esprit a pourfendre une chose que Ton declarait, au prea-
CONSIDERATIONS GENERALES
lable, inexistante. Ce n’est guere l’habitude, en ce bas monde, de s'escrimer contre un pur neant. C’etait un spectacle assez amusant de voir tout le mal que Ton se donnait, pour arriver a prouver 1 inanite de ce que Ton disait n’etre qu’un reve, une chimere aussi vide qu’ambitieuse.
L’intelligence est une faculte qui choisit. Les directeurs de Y Action francaise, hommes intelligents, ne pouvaient, sous aucune raison, rester spectateurs tranquilles ni affecter une neutrality olympienne, dans une cause ou tant de principes etaient en jeu, et dont Tissue regardait, non seulement notre passe, mais tout notre avenir. Au reste, il n’est pas dans leur maniere de se retrancher dans un silence aussi prudent que peu chevaleresque, quand surgissent des questions si grosses de consequences pour les interets superieurs de la race. Ils ont done pris parti ; et leur determination a ete conforme aux traditions deja illustres de leur Institut, en attendant qu’il soit demontre qu’elle est en harmonie parfaite avec la nature des choses et qu’elle procede d’un jugement sain et averti. A preuve que messieurs de Y Action francaise se sont prononces en faveur de 1’existence d’une litterature canadienne, e’est qu’ils m’ont invite a donner une serie de lecons sur ce sujet. Ils n’ont pas entendu, j’en suis sur, m’imposer un theme qu’ils jugeaient fictif, ni me condamner a refaire, apres Pascal, un Traite du Vide. Aussi bien, s’ils ont manque de discernement peut-etre, e’est dans le choix du conferencier, et non dans la matiere du cours qu’ils
ont mis a l’affiche. Pour moi, mon hesitation a accepter une offre si honorable n’aurait pu venir que du sentiment de mon insuffisance ; car jamais il ne se fut presente a mon esprit que nous n’avions pas une litterature vivante, douee de tous les elements que comporte cet organisme, et que la critique serieuse ne saurait trouver chez nous des ecrivains et des oeuvres dignes de retenir son attention et d’exercer sa penetrante sagacite. C’est tout le contraire que je crois vrai. Au cours du voyage d’exploration que nous allons faire a travers nos auteurs, il arrivera peut-etre que nous differions d’opinion sur des points secondaires et que certaines de nos appreciations soient divergentes. La critique litteraire ne formule pas de dogmes. L’esprit se meut ici dans un domaine ou il garde sa liberte. Quelles que puissent etre nos faqons diverses d’envisager les realisations de nos ecrivains, vous et moi partons de cette idee qu’il faut qu’on s’en occupe enfin, et que notre litterature soit tiree de l’ombre dans laquelle elle a ete tenue indument. L’oeuvre que nous entreprenons devrait echapper aux liasards des contingences. Nous en aurons pose ensemble la premiere pierre, dans la conscience d’accomplir un acte de justice et de servir les interets de la verite. Et qu’importe qu’un autre peut-etre la reprenne et la continue, pourvu que l’edifice soit un jour acheve !
L’age d’une litterature se mesure a l’age de la nation dont elle est l’expression directe. Cela
CONSIDERATIONS CENTRALES
etant, la notre ne peut etre bien vieille, car nous sommes l’un des derniers venus parmi les peuples, par le nombre des annees s’entend. Notre croissance reguliere, au surplus, a ete retardee, entravee, compromise par Tun des evenements les plus dramatiques de l’histoire ; il s’en est fallu de peu qu’elle ne fut arretee a tout jamais. Ce ne fut, certes, pas la faute des hommes si le jeune arbre a obei quand meme a l’impulsion de sa seve et continue son ascension. Entre notre enfance et notre jeunesse s’est produite une brisure dont nous subirons indefiniment les effets. Ne du plus pur sang de la France, eleve a la francaise, pour prolonger et faire eternellement refleurir sur les bords du Saint-Laurent des formes de vie que l’Europe regardait comme les plus belles, les plus fines, les plus civilisees qu’il y eut alors dans le monde, le peuple canadien s’est vu tout a coup au bord d’un abime. La fin de luttes seculaires entre 1’Angleterre et la France marquait sa separation violente d’avec sa mere et maitresse, a un age ou une nation ne peut encore se suffire a elle-meme, ou elle a besoin de se retremper a sa source pour atteindre son developpement normal. Dans le regne naturel, les transplantations sont une operation tou jours delicate, et souvent fatale. Ce qui nous advint fut pire qu’une transplantation, ce fut une dechirure. Jamais entreprise coloniale n’avait abouti a un echec apparemment plus complet ni plus radical. L’on avait vu des colonies trancher, meme violemment, les attaches qui les retenaient a 1’em-
pire qui les avait fondees, pour inaugurer une existence personnelle. Et les provinces royales du continent americain etaient precisement a la veille de donner ce spectacle, assez ordinaire dans l’histoire, et de se constituer en nation independante. Mais l’etat colonial a son aboutissement naturel dans l’independance ; et si le fruit ne tombe guere de l’arbre par son propre poids, s’il faut que 1’arbre soit secoue, et parfois assez fort, pour qu’il se consente a se depouiller de sa richesse, il n’en reste pas moins que le fruit est fait pour se detacher du rameau qui le porte. Et de meme, la fin raisonnable et necessaire de 1’evolution coloniale est l’autonomie absolue. Cela est voulu par l’essence des choses. La maniere, plus ou moins mouvementee, dont cette fin se produit rentre dans l’ordre inferieur des accidents.
Rien de pareil n’a eu lieu pour nous : nous ne sortions pas de tutelle pour vetir la toge virile et prendre en mains nos destinees. Nous changions d’allegeance ; nous tombions d’une sujetion dans une autre, entierement contradictoire a la premiere. C’etait le saut dans l’inconnu. Les premieres revelations de l’avenir que voulait nous faire la domination nouvelle n’etaient pas de nature a nous rassurer beaucoup. Et Ton comprend que nos peres en aient ete profondement inquiets. Ce n’est pas dans cette passe difficile de notre histoire qu’il faut s’attendre a trouver les premiers monuments de notre litterature. « Pour posseder le droit de penser, il faut
CONSIDERATIONS GENERALES
avoir conquis le droit de vivre, » a dit M. Frederic Masson. 1 Le droit de vivre ! Mais c’etait justement ce qui etait en cause. Les eminents historiens qui ont traite de ces melancoliques Lendeviains de conquete ont assez lumineusement expose notre situation d’alors, en face de l’autorite britannique, pour que nous soyons pleinement edifies sur les intentions de celle-ci. Quelle raison l’Angleterre aurait-elle eu de nous manifester une amitie particuliere, elle qui venait de deraciner et de broyer le petit peuple acadien ? Nous etions, nous aussi, catholiques et frangais ; nous etions du meme sang que la race qu’elle avait semee aux quatre vents du ciel ; nous etions egalement un obstacle au beau reve d’unification religieuse et linguistique qu’elle pro j etait de realiser en ce continent. Qui peut conjecturer de la tournure qu’auraient prise les evenements, sans la fermentation qui soulevait deja les provinces voisines, et allait bientot amener la guerre de l’lndependance americaine ? En ce qui nous concerne, il semble bien que la crainte des Etats- Unis fut, pour l’Angleterre, le commencement de la sagesse. Toutefois, ce ne fut pas sans resistance que son apre diplomatie dut accepter, dans sa conduite a notre egard, les temperaments que lui imposaient les circonstances. Nos luttes furent longues et difficiles. C’est une a une que nous dumes lui arracher nos libertes, liberte de rester fideles au catholicisme, droit de garder notre ame
1 Academie FranQaise. Seance du 28 janvier 1909. Reception de Henri Poincare.
et de nous developper dans le sens de nos traditions. Que cette epoque fut dramatique ! Quelles ressources elle offre au poete et a l’historien ! Quand je m’y reporte en esprit, je crois voir comme un gouffre ouvert sous les pas de notre race a peine sortie du berceau. Va-t-elle y sombrer ? va-t-elle le franchir ? Elle le franchit ; et peu a peu elle renoue, par dessus ses bords, le fil rompu de ses destinees ; elle reprend sa marche vers un avenir conforme a son passe, et laisse eclater tous les germes de vie deposes en son sein par la France, sa mere et sa nourrice. Mais, d’avoir entrevu et sonde 1’abime ou la politique humaine avait failli 1’engloutir, lui a communique je ne sais quoi de grave, de fremissant, de religieux, qui fait penser a cet « ebranlement salutaire de la raison » dont Pascal a parle, — imprime une secousse qui devait se transmettre de generation en generation, et garantir notre nationality contre les liaisons dangereuses ou les nefastes lethargies. Un peuple qui regoit, au sortir de l’enfance, de si dures legons, s’achemine plus rapidement vers la maturity. 11 est d’ailleurs etonnant qu’il ait pu resister a la violence du choc, et surgir de ce chaos avec une physionomie ou, sur le vieux fonds frangais, se dessinaient des traits de plus en plus personnels et fortement individualises. Dans ce fait reside, a proprement parler, ce que l’on a appele le « miracle canadien. » En esthetique, il y a une forme d’art que Ton nomme composite. Et il y a des races que Ton peut dire aussi composites. La notre n’est pas du nombre,
CONSIDERATIONS GEnERALES
si Fon prend ce mot dans son sens absolu, et si Ton entend signifier le melange des sangs. Car la source d’oii nous sommes issus est demeuree incroyablement pure d’alliage. Mais il est avere que le milieu, infiniment complexe, ou elle a du achever sa croissance, a influe sur elle, et qu’il a nuance sa substance cle modalites qui iront la distinguant et la differencial de plus en plus d’avec Fame tout uniment francaise. II n’y a, au reste, que les races a essence genereuse qui puissent se preter a ces modelages et a ces sortes de transformations, qui les renouvellent et les diversified dans Funite d’une meme matiere, tou jours presente et sensible sous les mutations par lesquelles se constitue la variete d’un type humain.
L’ame canadienne devait done jaillir de la tourmente qui, selon toutes les previsions, etait plutot destinee a aneantir les semences de vie frangaise jetees sur nos bords. II faudra attendre cependant qu’elle ait suffisamment pris conscience d’elle-meme, et que Fatmosphere se soit apaisee autour d’elle, pour voir eclore des oeuvres ou commence de se refleter sa vie. La forme premiere et embryonnaire de la litterature francaise fut latine ; la forme premiere et embryonnaire de la litterature canadienne fut purement franqaise, et e’est-a-dire que des frangais ont ecrit chez nous et a propos de nous, et ont produit des ouvrages souvent remarquables. Si la litterature frangaise a eu son exotisme canadien, la litt6rature canadienne a eu son exotisme frangais. Mais de meme que Fon ne compte pas par-
mi les monuments de la litterature frangaise les oeuvres ecrites en latin par des frangais, dans un latin qui evoluait et qui etait deja tout gros d’une autre langue et d’une autre substance litteraire, — Ton ne saurait non plus ranger dans la litterature canadienne les livres parus sous l’ancien regime, et canadiens par le sujet, en ce sens qu’ils avaient trait aux choses du Canada, mais profondement frangais par l’ame et Inspiration. Cela serait une grande erreur depreciation.
Si la litterature est l’expression de la societe, il est de toute evidence que la notre ne pouvait naitre avant que n’existat notre ame collective. L’heure viendra pourtant ou notre pensee encore timide se formulera dans le verbe, ou tout ce qu’il y a de special en nous, tout ce qui nous situe a part dans la grande famille frangaise, tentera de se faire jour en des productions marquees a notre effigie. C’est au cours du siecle dernier que ce phenomene si interessant, et a la fois si simple et si naturel, a commence d’apparaitre. Simple et naturel, ai-je dit. Alors que les preuves les plus positives proclament notre descendance directe d’un peuple qui s’est illustre par la facilite, l’abondance, l’art superieur avec lesquels il a su traduire les mouvements de sa pensee, pourquoi voudrait-on que cette vertu de la race frangaise se fut eteinte en nous, et que, de tout l’heritage des ancetres, nous eussions oublie de nous approprier seulement leur etonnante souplesse verbale et leur culte pour les choses de l’esprit ? Ce n’est
CONSIDERATIONS GENERALES
pas l’usage, quand on herite d’un bien paternel, d’en laisser de cote le plus rare et le plus precieux. Je ne pretends pas que des oeuvres merveilleuses ont signale nos origines litteraires. L’enfant qui commence a parler ne s’enonce pas des l’abord dans une langue divine et n’arrondit pas des periodes savantes ; et de meme une nation qui s’ouvre a l’ordre ideal ne s’eleve pas du premier coup aux realisations achevees. La Grece etait deja tres vieille, et s’etait donnee des siecles de culture, quand Homere y a paru. Les litteratures, comme tout ce qui est de ce monde, sont soumises a la loi du progres. Leur age d’or ne coincide jamais avec leur enfance. Le siecle de Pericles est une resultante, et le siecle de Louis Quatorze en est une egalement. Sans que la valeur personnelle des genies qui en ont fait la gloire en soit diminuee, il est certain que ces genies ont beneficie des fortes disciplines intellectuelles dont ils furent comme la supreme efflorescence, et que des ramifications mysterieuses rattachaient leurs travaux a ceux de leurs devanciers. Pour ce qui est de la France, par exemple, 1’on suit, de siecle en siecle et d’auteur en auteur, une formation laborieuse qui devait s’epanouir en sa periode classique, au dix-septieme. De Descartes a Pascal, il n’y a pas un long espace dans le temps ; mais, si « la langue de Descartes marque un progres sur celle de Montaigne, de Descartes a Pascal la langue franqaise fera un pas de geant, sera pleinement fibre, emancipee de toute tu-
telle. »* Et done, ne cherchons pas dans nos premieres manifestations d’art un caractere de fini que leur age leur interdisait d’avoir ; ne nous laissons pas aller a d’inopportunes severites a l’egard des oeuvres contemporaines, si elles ne satisfont pas nos aspirations d’ideale beaute. L’important est que notre mouvement litteraire, si lent qu’il ait ete, ne soit pas reste stationnaire, qu’il n’ait pas connu de regression, et que, depuis ses timides et gauches debuts jusqu’a nos jours, il ait constamment suivi une marche legerement ascendante. Et e’est la constatation qui s’impose, pour peu que 1’attention qu’on lui donne soit depouillee de toute idee precongue.
En poesie, par exemple, il est incontestable que, de nos premiers chanteurs a Nelligan et a toute l’ecole actuelle, il y a eu remarquable progres. Je ferai la meme observation au sujet de l’histoire, de la monographie, des oeuvres doctrinales, de 1’eloquence religieuse et patriotique, du journalisme, du conte, de la nouvelle. La forme roman est en baisse a 1’heure qu’il est. Nos meilleurs datent deja. Nous en avons eu de tres bons. Cette eclipse d’un genre que les ecrivains frangais du dix-neuvieme siecle ont porte a sa perfection, ne sera que momentanee. Le roman est une forme d’art extremement precieuse. Paul Bourget confesse s’y enfermer avec delices comme d’autres en un reve d’opium.* 2 Il nous faut des
Introduction au Discouvs de let Methode, par B. Aube. Pages 7-8. — Paris. Firmin-Didot, 1864.
2 « . . . cet art du roman, enivrant et decevant comma un songe d’opium ...» Le Demon de Midi. Intro. P. IV.
considerations;g£n£rales
romanciers qui se passionnent ainsi pour les creations de leur cerveau, et pour qui le roman soit un vehicule de grandes idees, un miroir d’observations morales prises sur le vif, un instrument d’action superieure sur les intelligences. Pour ce qui est du drame, c’est la sans doute ce qui nous manque le plus. Et pourtant, notre passe est tout plein d’une riche substance qui ne demande qu’a etre organisee. Les essais en cet ordre ont ete, autant dire, infructueux. Louis Frechette, pour un, y a echoue platement. Ce que nous lui devons, en fait de theatre, va d’un extreme a l’autre comme theme, de la vulgarite a la solennite tendue, de Felix Poutre a Veronica. Mais c’est le rnoindre defaut de ses pieces, de ne se mouvoir dans une sphere moyenne, de ne garder le juste milieu humain. Ne desesperons pas de l’avenir. Je crois bien que c’est encore Marchand qui, par sa line comedie, les Faux Brillants, a le mieux reussi, en provoquant un rire distingue, a nous prouver que, si denues que nous soyons encore de litterature dramatique, ce genre aussi est capable de fleurir sur notre sol et de fuser de notre ame gauloise.1
Nous sommes un peuple jeune. Dans a peu pres toutes les categories de l’art, se sont inscri-
1 Depuis que ceci est ecrit, trois essais dramatiques ont paru chez nous. Ils n’infirment en rien nos constatations. Dollard est une suite de tableaux inorganises. Aux Jours de Maisonneuve est simplement la transposition de VOublie. Quant au Maisonneuve de Colombine, c’est une caricature historique qui n’a meme pas le merite d’etre spirituelle.
tes des oeuvres a travers lesquelles il est aise de suivre 1’evolution de notre esprit vers des formes litteraires plus exquises : que ces oeuvres ne soient pas plus nombreuses, autant nous reprocher d’etre une nation de deux millions au lieu de trente ; qu’elles ne soient pas plus parfaites, autant demander au jeune artisan la maturite d’experience et l’habilete technique, propres au chef d’atelier qui a parcouru toute la carriere, et pour qui les secrets du metier ne sont plus qu’un jeu. Nous n’avons pas encore longuement vecu ; et il y aurait une inquietante anomalie a voir notre litterature posseder deja les caracteristiques de celles des pays a vieille formation. Si elle a les imperfections naturelles a la jeunesse, elle en a aussi la fraicheur et la sante. Dans la Priere sur VAcropole, le barbare dit a Athena : « Dans mon pays, une litterature qui, comme la tienne, l’hellenique, serait saine de tout point, n’exciterait plus maintenant que 1’ ennui. >/ Nous n’en sommes pas, heureusement, a cette deliquescence morale qui piefere les fruits tres murs, et meme un peu piques, a la saveur peut-etre un peu neuve et acide des premieres pommes de nos vergers. Au reste, parmi les causes qui justifient et excusent l’etat present de notre production intellectuelle, il ne faudrait pas oublier notre condition coloniale.
« La floraison de l’art, exigeant l’existence d’un gout public, d un monde de connaisseurs, presuppose un ordre politique puissant et durable. »1 2 Et
1 Renan. Souvenirs . . . p. 71.
* Pierre Lasserre. Le Romantisme Franqais. P. 304.
CONSIDERATIONS GENERALES
comme cet ordre politique est encore pour nous du domaine de l’avenir, Ton est moins surpris de tout ce que nos essais litteraires peuvent offrir d’incomplet et de defectueux.
A toutes les plaintives elegies sur nos indigences litteraires, il vaut mieux, je crois, substituer, comme plus loyale et plus virile, la reconnaissance pure et simple des efforts accomplis jusqu’ici. Nos auteurs ont cree dans la pauvrete ; ils se sont souvent heurtes a un mepris informule et sourd, et presque tou jours a l’indifference et a l’apathie. Un sentiment vieux comme le monde, eternel comme l’evangile ou il a trouve son expression, regne chez nous ; et c’est particulierement dans le domaine de l’art qu’il s’est donne libre cours : « De Nazareth peut-il venir quelque chose de bon ? » — se demandaient les Juifs. Nos compatriotes ont tou jours affecte le meme scepticisme a l’egard des oeuvres ecloses dans notre sein. Cette regrettable disposition n’est pas speciale a notre race ; elle releve de la psychologie generale ; mais ses effets ont ete plus sensibles chez nous a raison de notre petit nombre. Elle se renforce de la jalousie inherente au caractere frangais, et de tout ce qu’un interminable colonialisme a depose dans notre ame d’esprit de dependance envers tout ce qui est etranger, tout ce qui nous arrive du dehors. Nous protesterions moins hautement centre cette facheuse tendance, la moins faite pour stimuler le talent, et fermerions plus volontiers les yeux sur la part de responsabilite qui lui revient dans les lenteurs de
notre developpement, si le detriment qu’elle a cause a notre litterature eut 6te compense et rachete en quelque sorte par une culture frangaise puisee aux meilleures sources. Mais il faut bien admettre que ce ne sont pas les classiques fran- <jais, ni les oeuvres consacrees par radmiration des siecles, qui beneficient ordinairement du dedain avec lequel nous traitons nos propres ecrivains. Notre attention ne se detourne de ce qui devrait au contraire la solliciter, que pour s’egarer en des engouements dont l’objet n’est pas a 1’avantage reel de notre esprit.
Or, la simple equite demande que nous regardions enfin vers ceux qui se sont efforces de nous doter d’une litterature personnelle. Nous celebrons nos defricheurs, nos pionniers, les hardis colons qui ont fait reculer la foret et cueilli sur nos terres vierges les premices des moissons futures. Nous elevons des statues a nos hommes politiques par qui nos libertes ont ete conquises, et qui ont contribue a modeler notre physionomie comme peuple. Nous cultivons la memoire des chefs religieux dont la sollicitude a l’egard de nos destinees ne fut jamais plus vive, ni la foi en notre avenir plus ferme, que lorsque la tempete se montrait le plus violente. Et nous avons mille fois raison d’en agir ainsi. Une race s’honore en mettant ses heros et ses veritables bienfaiteurs au premier plan de ses admirations. Mais il y aura un vide immense dans notre galerie national tant que nous nous refuserons a y faire entrer nos ecrivains. Car ils sont, parmi les forces
CONSIDERATIONS gEnERALES
qui travaillent a preciser notre ame et a en projeter au dehors 1’ image fidele, l’une des plus actives et des plus efficaces. Le mot prononce par lord Durham en 1857, est, en soi, d’une profondeur infinie : « Les canadiens-francais ne sont pas un peuple, car ils n’ont pas de litterature. » C’est que la litterature fait partie essentielle de la constitution d’une nation, et que Ton ne peut pas dire de celle-ci qu’elle existe vraiment, tant qu’elle ne s’est pas refletee en des oeuvres intellectuelles. Et alors, ceux qui les lui donnent, ces oeuvres, sans quoi il semble que Fame d’une race demeure eparse et diffuse, ceux qui fixent dans des monuments litteraires les traits qui la feront reconnaitre entre toutes les autres, meritent de prendre rang parmi les forgeurs augustes auxquels un peuple est redevable de sa vie. Ils portent temoignage en sa faveur ; ils sont, j’oserais dire, sa conscience et sa voix. C’est eux que l’etranger interroge pour savoir a quoi s’en tenir sur la valeur humaine de tel groupement ethnique. C’est en ecoutant les pulsations de leur sang, que Ton juge du degre plus ou moins grand de vertu, de la race dont ils sont l’incarnation eminemment representative. « La vie des heros a enrichi l’histoire, a dit X<a Bruyere, et l’histoire a embelli les actions des heros ; ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont ecrit l’histoire a ceux qui leur en ont fourni une si noble matiere, ou ces grands hommes a leurs historiens. »x Cette belle pensee a son complement dans les admirables vers d’Horace :
"T Les Caracteres. Ch. I. Des ouvrages de 1’esprit.
NOS IIISTORIENS
Vixere fortes ante Agamemnona Multi, sed omnes illacrymabiles Urgentur, ignotique, longd Node, carent quia vate sacro.1
Ces Agamemnons, sur qui jamais les generations futures ne pourront s’attendrir, parce qu’ils n’ont pas eu de poete ou d’historien pour les tirer de 1’ombre et publier leurs hauts faits, c’est 1’image d’une nation qui n’aurait pas ses artistes, ses chanteurs, ses annalistes et ses roraanciers. Longd node. Si riche et si puissante que fut sa vie, tout ce fourmiliement de faits et de sensations se perdrait dans une nuit epaisse et sans fin, a defaut de voix pour en prolonger dans l’espace et dans le temps le souvenir aile. Les ecrivains sent le verbe ample et sonore par quoi se transmet ce qu’il y a de plus subtil, de plus ideal et de plus eternel dans un peuple. Leurs oeuvres sont, en definitive, tout ce qui subsiste des formes multiples de son activite : ces choses menues, fines, et apparemment si freles, sont plus durables que l’airain — aere perennius. — Les caracteres qui s’y inscrivent defiant l’usure des siecles. C’est la qu’est enclos le mystere des civilisations antiques, la que se cristallise l’element precieux et permanent d’une race. « Une seule injustice ebranle tout l’ordre social, » a dit M. Hanotaux.2 Nous ne ferons pas a nos travailleurs
1 Lib. IV Carminum. Ode IX.
2 La canonisation de Jeanne d’Arc. Revue des Deux Mondes du 15 aout 1920. P. 677.
CONSIDERATIONS GENERATES
de la pensee cette injustice d’ecarter de notre vue leurs realisations. Car l’equilibre de notre jeune societe en serait ebranle. « Etre artiste, a dit Ivl. Rene Doumic, don precieux, enviable, envie, mais dangereux aussi, car il est tou jours dangereux de se distinguer, et de ne pas voir les choses cornme les autres les voient ; et les autres out des moyens de vous faire payer l’impertinence que vous avez de ne pas leur ressembler. Mais Fartiste aura sa revanche ...» 1 Nos ecrivains ont assez souffert de nos oublis, de nos ingratitudes, de nos impertinences et de nos mepris, pour qu’ils aient droit enfin a leur revanche, revanche d’artiste, noble, sereine, pure et haute, tardif rayon de gloire, supreme recompense d’une vie toute vouee a la recherche de l’ldee.
Nous n’aurons pas rempli tous nos devoirs a Fegard de nos auteurs quand nous nous serons enfin apercus qu’ils existent, et que leurs travaux meritent autre chose de notre part que la conjuration du silence. Nous leur devons en plus la verite. La justice qui est aveugle n’est pas la bonne justice. Les theologiens nous enseignent qu’il y a connexion entre les vertus, en sorte que toutes s’accordent et s’harmonisent dans Funite du bien. Loin qu’il y ait repugnance entre la justice et la verite, l’une ne peut subsister sans Fautre, et toutes deux se donnent, dans une sphere
1 Saint-Simon, ch. VIII. P. 264.
superieure, ce baiser dont parle le Livre Sacre. L’6quite, qui nous oblige a reconnaitre et a apprecier les efforts de nos ecrivans, doit done s’accompagner d’un discernement qui pese le fort et le faible de chacune de leurs oeuvres.
Nous avons tous connu de ces collectionneurs, qui se specialised, par exemple, en ouvrages canadiens : ils achetent tout ce qui parait chez nous, uniquement parce que cela vient de chez nous, et qu’ils ont fait le voeu de se procurer la serie complete de nos auteurs. Ne leur demandez pas leur opinion sur tel ou tel livre, ni quoi que ce soit qui ressemble a un jugement meme superficial. Ce n’est pas leur affaire. Ils ont tous nos ouvrages, parce que cela leur chaut de les avoir, comme un autre aime a collectionner des timbres ou des cartes-postales illustrees. Manie inoffensive, dont je doute qu’eile puisse faire progresser beaucoup une litterature. II est pen flatteur, au demeurant, pour un ecrivain, de savoir que Ton traite ses ouvrages un peu comme des articles de musee, et qu’on les achete par principe, pour satisfaire une lubie professionnelle.
Les productions ideales d’un peuple sont de vivants organismes : l’on n’est pas quitte envers elles en les classifiant comme des momies. L’esprit doit travailler dessus, entrer dans leur substance, les analyser, les dissequer, les retourner en tout sens, pour en voir la qualite ou en sonder les deficiences. Le domaine de l’art n’est pas livre a la fantaisie ni au caprice. « Qu’est-ce que la verite ? » interrogeait Pilate. Comme il y a une verity re-
considerations;generales
ligieuse, et une verite philosophique, et une verite sociale, il y a une verite litteraire. II faut la chercher loyalement dans les oeuvres sournises a notre examen, et, apres l’avoir trouvee, oser la dire. Des lois regissent la pensee et des lois regissent le langage. Dans quelle mesure ont-elles ete observees ou enfreintes en tels ecrits ? Contrairernent aux pretentions de certaines ecoles, ces lois n’ont nullement pour objet de comprimer ou d’eteindre l’inspiration. Elies la guident plutot, l’empechent de s’emporter en des ecarts dangereux. A les suivre, elle ira plus haut et plus loin ; tandis qu’en les foulant aux pieds comme vaines entraves, elle risque d’epuiser son elan en des soubresauts desordonnes et febriles, que seuls les esprits fausses prendront pour de la vraie beaute. Rien de plus spontane et de plus naturellement jaillissant que le lyrisme de Pindare, et aussi rien de plus harmonieux, de mieux balance. Au plus fort de l’inspiration, quand le dieu le possede et l’anime, le poete ne perd cependant jamais son equilibre ; il respecte les bornes de la raison et ne confond pas la ferveur sacree avec Thysterie. Croyez-vous que son oeuvre n’y gagne pas ?
11 est sur que le dix-neuvierne siecle francais a ete extremement fecond en genies litteraires ; il est non moins certain que la plupart de ces genies ont laisse des oeuvres caduques ou abondent les perfections fragmentaires, mais ou la continuite dans la perfection fait defaut, ou 1’ordonnance severe et le juste equilibre des parties, condition du grand art, offrent des defaillances. A
quoi faut-il attribuer ces disproportions entre la grandeur du talent et la petitesse de ses realisations, si ce n’est a l’espece d’anarchie intellectuelle qui a sabre les regies antiques, et substitue a la liberte legitime de 1’esprit une effrenee licence ? Un critique compare Chateaubriand a une sorte « d’oiseau sauvage.1 » Des oiseaux sauvages, notre age en a compte beaucoup, et qui n’ont pas eu, comme Rene, la puissance du coup d’aile pour faire oublier ce que leurs tournoiements avaient d’irregulier, de bizarre et de fou. « Le romantisme,a dit Tolstoi, c’est ne pas pouvoir regaraer la realite dans les yeux.»2 L’on aurait bien surpris les chefs et les tenants du romantisme, si Ton leur avait dit que le mouvement qu’ils instauraient, au nom de plus de verite dans l’art, aboutisait a la deformation de la realite. Le romantisme est, en effet, a base d’illusion. Sous pretexte de liberer l’esprit, il l’a livre a tous les mensonges. La verite humaine, l’observation directe et precise, ce n’est pas la qu’il faut la chercher. Cette ecole voit tout a travers un verre grossissant, ou une prisme qui decompose les objets. Les regies du langage ou du style ne sont guere moins precieuses que celles de la pensee. Les deux se tiennent et se pretent mutuel appui. II est rare, et peut-etre inoui, qu’un cerveau bien organise, et ou les idees s’agencent selon les principes de la same raison, s’exprime autrement que dans
1 Pierre Lasserre. Le Romantisme Francais. Ch. V.
2 Tolstoi peint par Gorki. Revue des Deux Mondes du 17 octobre 1920. Louis Gillet.
CONSIDERATIONS GENERALES
une forme qui ne devie en rien du sens de la tradition. Et ici encore, tradition ne signifie pas esclavage. Cornbien l’ecrivain est maitre de sa langue ! Quelle latitude lui est laissee de se mouvoir a 1’aise, et de choisir, parmi la richesse infinie des vocables, ceux qui lui conviennent le mieux ! Comme il est libre de modeler cette immense matiere verbale, et de la plier a sa guise, jusqu’a ce qu’elle ait epouse les contours et la physionomie de I’etre interieur ! Cela ne suppose pas du tout cependant qu’il doive sortir des bornes flexibles et sages au dela desquelles le style tourne au gachis. « II y a dans l’art un point de perfection, comme de bonte ou de maturite dans la nature, » a ecrit La Bruyere.1 C’est ce point qu’il s’agit de decouvrir dans les ouvrages d’une litterature. Operation delicate, car il y faut, outre un gout inne, beaucoup d’etude, de tact, de reserve discrete dans les affirmations, de comprehensive impartiality L’Allemagne, avec toutfc son erudition, n’a jamais pu fonder une ecole de vraie critique litteraire, a cause precisement de cette absence de gout qui la caracterise. S’il est un genre ou l’esprit de finesse soit indispensable, c’est bien celui-ci. Et l’on sait que la finesse n’est pas nee en Germanie. Il y a des intelligences tellement intuitives que, selon un mot que j’ai lu dans une etude su.r Peguy, elles « sentent les livres ; » — et c’est-a-dire qu’elles devinent, seulement a les voir, et a reflechir sur leur titre, tout leur contenu. Sans exiger du critique qu’il pous-
1 Caracteres. Loc. cit.
se la divination a ce point, du moins, est-il necessaire qu’il ait le sens de l’esthetique litteraire. L’experience, 1’observation developpent et affinent cette faculte ; elles ne la donnent pas. Et un peu comme on nait poete, je crois que Ton nait critique. Et je n’avance rien d’ose en disant que ce don est surtout propre aux races latines.
Au reste, le jugement n’est pas laisse a ses seules ressources, si abondantes qu’on les suppose, dans le triage et la selection difficiles qu’il est charge de faire parmi les oeuvres de l’esprit. Car, en plus des lois eternelles de la pensee, qu’il prend comme large base de ses sentences, en plus des regies particulieres a la langue dont se sont servis les ecrivains qui font 1’objet de son enquete, il adopte comme norme et comme point de comparaison les modeles antiques, confrontant a ces realisations achevees et definitives les productions d’une epoque ou d’un genre. L’heritage intellectuel de l’humanite est considerable. Dans toutes les branches de l’art, figurent des oeuvres qu’il est convenu d’appeler classiques, parce qu’el,les constituent la perfection d’un type donne. Qu’il s’agisse d’art dramatique, d’histoire, de poesie, d’eloquence, l’antiquite grecque et latine est parvenue, en tous ces domaines, a la beaute absolue. L’antiquite grecque surtout, et peut-etre uniquement ; car, ainsi qu’Ernest Hello Pa lumineusement montre, la Grece fut profondement neuve, originale, creatrice ; tandis que Rome, dans son art, a copie, imite, reduit en formule. «Le jour ou Rome devora la Grece, la formule devora la
CONSIDERATIONS GEnERALES
science. » La litterature grecque serait organique ; la litterature latine mecanique. — Que si ces oeuvres paraissent bien lointaines et bien perdues dans les siecles, la litterature frangaise de la grande epoque offre des patrons qui ne le cedent en rien, pour la majeste, le fini, le rendu, aux plus magnifiques monuments de la pensee hellenique ou romaine. Sans doute, le critique aux yeux de qui une oeuvre sans caractere trouverait grace, pourvu qu’elle fut batie selon les regies, serait hors de la voie. Car, la production le plus fortement disciplinee n’est pas, par le fait meme, chose d’art. Les methodes de composition les plus rigoureuses et les plus conformes a la tradition, ne suppleent pas au manque d’inspiration ni a la secheresse cerebrale. Le talent ou le genie est le facteur avec lequel il faut d’abord compter. Ceci bien entendu, dans quelle mesure une creation personnels et sentie, ou vibre vraiment une ame, se rapproche-t-elle de l’ideal du genre ? A quelle distance se tient-elle des realisations analogues que l’esprit humain regarde comme des exemplaires consacrees ? C’est la fonction de la critique de le determiner. II faut savoir d’ou Ton part et ou Ton va ; il faut orienter sa marche sur les etoiles si Ton veut arriver au but et toucher a la verite. La critique, pour judicieuse qu’elle soit, n’a aucun droit de pretendre a l’infaillibilite ; ses considerants et ses conclusions peuvent tou jours etre revises et renverses. Mais enfin, si elle prend pour critere ces grandes donnees serieuses, et qu’elle y ramene, comme a un centre de clarte, les
oeuvres sur lesquelles elle s’exerce, il y a chance qu’elle puisse situer celles-ci a leur place exacte et donner de leur merite une idee assez complete. « La critique est la conscience de l’art, », a dit ce maitre que j’aime encore a citer, Hello.1 C’est un role difficile, et qui comporte de grandes responsabilites. Celui qui est appele a le remplir doit avoir pour unique ambition de chercher la verite, touchant une production de l’esprit, et, cette verite, cette opinion qu’il se sera formee, non pas en consultant les impressions mobiles de sa sensibility, mais d’apres des principes surs, l’exprimer telle qu’elle se presente a sa pensee, avec moderation et fermete, sans fard, sans deguisements, sans ces attenuations habiles, ces vagues sous-entendus, ces dedales de circonlocutions, lesquels n’ont rien a voir avec l’art, ou, pour parler avec Boileau,
« R™n n’est beau que le vrai, le vrai seul
[est aimable. »2
Soit que 1 on congoive et execute une oeuvre d art, soit que 1 on procede a son analyse et a sa dissection, il faut se proposer la verite. La verite! Mais les ecrivains qui entrent dans le champ de la vision critique ont interet, tous les premiers, a la savoir. Un ecrivain serieux, et qui a a coeur son propre developpement, n’attache d’importance qu’a une appreciation basee sur les sources, et se deroulant selon les saines lois du jugement. Quant
1 L’Homme. 3e Partie. L’Art. P. 308.
2Epit. IX.
CONSIDERATIONS GENERALES
a ceux qui ne sont plus, si, du sejour elyseen ou se promenent leurs ombres sereines, ils peuvent percevoir l’echo de nos speculations, il est raisonnable de supposer que seul 1’accent de la sincerity est capable de les frapper. Dans le desinteressement auguste d’ou ils contemplent tout, et dans la lumiere qui les inonde, chacun de ces grands disparus n’est plus sensible qu’au jugement qui nous le montre :
Tel qu’en lui-meme enfin Veternite le change,
ainsi que Stephane Mallarme ecrivait d’Edgar Poe.1 Par dela les auteurs en cause, il y a d’ailleurs tout un large public que Ton n’a pas le droit d’abuser, il y a l’avenir de toute une litterature, lequel ne se fonde que sur la verite. Si, pour n’avoir pas su la proclamer, Ton faussait l’esprit de generations entieres, et Ton aiguillait vers les routes tortueuses et sans issue les jeunes talents qui reclament une directive et se preparent a la « Course du Flambeau », la conscience nationale aurait le droit de nous demander des comptes severes. « La critique est une des plus hautes formes de Part. La critique feconde le sol. »2 Mais c’est a la condition de ne pas alterer son essence, par de mesquines considerations de personnes ou d’opportunite. L’ Avenir de V Intelligence, chez nous, doit etre particulierement cher a quiconque en assume le role; et ce n’est pas par d’insipides
1 Cf. Andre Fontainas. La Vie d’Edgar Poe. Ch. VIII. P. 243.
2 Ernest Hello. Loc. cit. P. 312.
boniments a l’eau-de-rose que Ton assurera a nos destinees spirituelles un regne brillant.
Au reste, la sincerity dans ^appreciation n’est nullement exclusive de bonte ni de sympathie ardente. S’il faut avoir sous les yeux, comme norme fixe de nos jugements, les grands modeles qui president aux diverses categories de la creation litteraire, il n’importe pas moins de se rappeler les circonstances ingrates et difficiles dans lesquelles notre litterature est nee, et qui accompagnent son evolution presente. Peut-etre un critique etranger ne comprendra-t-il jamais bien les manifestations ideales d’une autre nation. Que Ton n’apporte pas, a l’encontre de cette affirmation, le celebre Roman Russe, de Eugene Melchior de Vogue. Cet ouvrage a sans doute ete toute une revelation pour le public de France, qui l’a accueilli comme un nouvel evangile. Les grands ecrivains slaves ont un peu raille, cependant, les naifs enthousiasmes provoques par la pretendue decouverte de leur ame et de leur religion de la pitie ! De Vogue n’a-t-il pas vu dans cette neuve litterature du Nord tout autre chose que ce qui y etait reellement ? Si souple et si comprehensive que soit une intelligence, est-elle capable de se depouiller de sa formation subjective et de s’adapter etroitement aux conditions dans lesquelles se meut et opere la pensee des divers peuples ? Voyez, par exemple, comme Brunetiere s’est lourdement trompe dans la definition et la caracterisation de ce qu’il appelait Un Catholicisme americain. Sa correspondance avec le Cardinal Mathieu, tout recemment
CONSIDERATIONS GEnErALES
publiee par la Revue des Deux Mondes, donne de nouvelles preuves de l’illusion qu’il se faisait sur ce point, illusion que notre Tardivel signala, et dont il montra toute la profondeur, en dressant un tableau irrecusable de la veritable situation. La psychologie des races est complexe. La penetration naturelle, et la haute culture de l’esprit, ne suffisent pas pour que 1’on puisse parler en connaissance de cause de tout ce qu’elle recele de subtil et de varie. II faut appartenir a un peuple pour bien saisir les modalites qui distinguent son arae. Et, pour ce qui est de sa litterature, les divers elements qui composent l’atmosphere ou eclosent ses oeuvres d’art, et dont la claire perception aide a nuancer le jugement qu’on en porte, est-ce que cela n’echappe pas fatalement a 1’etranger le plus perspicace ? Ne faut-il pas etre du pays, de la famille, du merne sang, pour capter ces tenuites fuyantes sous lesquelles se derobe tout un monde ? Car un ouvrage de pensee se juge sous un angle double, dans l’absolu et le relatif, selon l’abstrait et selon le concret. Si son appreciation, au point de vue absolu, releve a la rigueur de quiconque a fait ses humanites, son appreciation, au point de vue relatif, suppose des connaissances que la seuie etude ne donne pas, tout un ordre d’intuitions qui s’eveille dans les seuls fils d’une meme race, et qui leur permet de descendre jusqu’au coeur des oeuvres fines ou son arae s’est traduite. Un penseur a dit : « II faut vivre quotidiennement, largement, douloureusement, pour illustrer la vie par Fart et la perfec-
tionner. b> II n’est pas moins necessaire, semblet-il, d’avoir fait soi-meme l’experience de cette vie quotidienne, large, douloureuse, pour acquerir le sens intime et comprendre parfaitement Fame des illustrations artistiques nees de son souffle.
Je pense m’etre suffisamment explique sur 3’esprit avec lequel je me propose d’aborder tout un domaine de notre litterature : esprit de justice et esprit de verite. II est temps qu’une part de notre curiosite intellectuelle soit reservee a nos auteurs, et que les oeuvres de chez nous soient enfin l’objet d’une critique scientifique. S’il est tout naturel que l’on apprenne l’histoire et la geographic de son pays, avant de s’enquerir de ce qu’ont fait les Grecs et les Remains, ou d’etudier la conformation physique des plus lointains continents, il 1’est tout autant de prefer une attention serieuse a l’expression de notre verbe interieur, avant de se saturer des formes de pensee, traductrices des autres civilisations. Cet ordre si simple n a jamais ete observe dans nos programmes d’enseignement. Quand ils ont daigne s’occuper de nos essais vers l’ideal, e’etait pour leur donner un regard rapide et superficiel, ou pour les ecrascr sous le poids d’un parallele illegitime avec une litterature qui compte des siecles d’existence. Pareille attitude est une atteinte a l’equite. Je ne crois pas qu’elle soit, non plus, bien propre a favo-
1 Gonzague True. Une crise intellectuelle. P 18 Paris. Editions Bossard, 1919.
CONSIDERATIONS GENERALES
riser une diffusion plus grande de ce que Ton a appele « nos energies meconnues. »
C’est une verite d’experience que l’orateur est redevable a ceux qui l’ecoutent d’idees soudaines, d’impressions, de sentiments, de fulgurantes illuminations, qu’il aurait cherches en vain dans la solitude et le silence de son cabinet de travail : entre son auditoire et lui s’etablit un contact et un courant d’intelligente sympathie, profitable a tous les deux. Les princes de la parole nous ont laisse, sur ce mystere de la creation oratoire, des aveux precis, et qui montrent jusqu’a quel point leurs auditoires ont concouru inconsciemment a la production de leurs chefs-d’oeuvre. L’ecrivain a pour auditoire le grand public. Que si celui-ci deserte l’atelier ou le penseur, l’historien, le poete oeuvre avec patience les formes tenues du reve ou du souvenir, afin de donner a une matiere fugace et confuse cette vie des mots, qu’elle reclame, cette transposition en vocables, les vocables, qui ne sont pas seulement le vetement ou la parure de 1’idee, mais qui sont la chair ou elle s’incarne, je dis que l’art, que la litterature d’un pays sera beaucoup plus lente a germer, a fleurir, a s’epanouir pleinement, faute de ce soleil, source de toute fecondation, pere de la vie.
Cette litterature canadienne, si negligee, a laquelle de nobles coeurs ont voulu enfin assigner la place qui lui revient dans les activites de notre esprit, c’est avec le souci de voir et de dire la verite que nous procederons a 1’analyse de quelques lines de ses realisations. « L’histoire, c’est mon
gibier en matiere de livres, » disait Montaigne. Nos le§ons auront precisement pour objet ceux de nos ecrivains qui se sont specialises dans l’histoire, qui ont construit des syntheses historiques, et dont 1’oeuvre embrasse tout un ensemble. Quant aux monographistes, ils sont trop pour que je puisse les faire tenir dans le cadre qui m’a ete trace. Nos grands historiens suffiront amplement a absorber ces legons.
Celle-ci, c’est encore par une phrase empruntee a l’auteur des Essciis que je veux la terminer : « Les historiens seront le vray gibier de mon etude.* 1 »
De ce gibier, laissez-rnoi vous convier a venir savourer avec moi la chair succulente et saine, qui fleure notre sol, nos forets, nos saisons, la fine odeur ne notre ame nationals.
„,,.\Essais‘ Livre n> ch- x- P. 135 du tome III de
1 edition des Bibliophiles.
Les Maitres Primitifs
Dans notre premiere legon, nous avons essaye de definir l’esprit dont nous voulions nous inspires et qui nous servirait de guide, dans nos recherehes a travers tout un domaine de notre literature : esprit de justice et esprit de verite. L’equite nous fait un devoir absolu de preter enfin une attention serieuse aux oeuvres de nos ecrivains. Si, dans 1’ordre politique ou econornique, par exemple, l’on s’enquiert de ce qui se passe chez soi avant de s’occuper du mouvement du monde, si Ton envisage les evenements exterieurs surtout au point de vue des repercussions possibles qu’ils peuvent avoir sur la vie de la nation, il me semble qu’il en doit etre ainsi dans l’ordre litteraire. Celui dont la curiosite serait tournee uniquement vers les choses de France, d’Angleterre ou de Russie, et qui ne saurait pas le premier mot de ce qui se deroule ou s’amorce autour de lui, qui fermerait obstinement les yeux sur ces grands courants d’opinion ou se dessine l’avenir meme de sa race, serait regarde comme etrange, incomplet. Son attitude boudeuse, hautaine, ou apathique a 1’egard de toutes ces contingences prochaines, d’un interet immediat, paraitrait une anomalie, une veritable infirmite du cerveau.
Or, dans un pays civilise, il n’y a pas que les fluctuations politiques qui comptent, il n’y a pas
que les variations, les hausses, les crises du commerce et de l’industrie qui soient dignes de capter la meditation ; il y a encore, il y a peut-etre surtout son evolution litteraire. Je ne vois pas comment l’on a pu contester que la litterature soit 1’ expression de la societe. Elle en est le miroir, le cristal sonore. C’est la que se reflechit l’etat de sa langue, la nuance de sa pensee ; la que les forces qui travaillent une ame collective trahissent leurs secrets, et permettent de saisir, a travers leurs jeux divers, si la vie d’un peuple est montante ou en voie de se desagreger. Dira-t-on que la raison, l’equilibre, la serenite qui distinguent les oeuvres du grand siecle francais, sont sans rapport avec la sante generate de la France a cette epoque ? D’autre part, osera-t-on soutenir qu’une litterature pleine de tares, comme le romantisme, aurait pu eclore au sein d’une societe qui eut garde son axe, et qui n’eut pas ete jetee, par la revolution, dans une sorte de chaos ? Et alors, ne pas faire entrer dans le champ de sa vision la litterature de son pays, serait tout aussi rationnel que de vouloir ignorer les orientations de sa politique ou les autres formes de sa vie et de son activite ; ce serait se refuser a vouloir etre eclaire sur la condition de son intelligence, sur la valeur humaine de ses aspirations, l’accent particular et neuf que peut prendre une langue antique, sur les levres d’un peuple qui s’est eveille a l’existence personnels. Une pareille indifference aurait encore ceci d’injuste qu’elle paralyserait la creation artistique, qu’elle etoufferait, dans son