GÉRIN-LAJOIE
Par une de ces froides mais belles soirées d'hiver comme on n'en voit qu'en Canada, alors que des millions de météores font de la voute du ciel comme une incommensurable gaze d'azur parsemée de saphirs ; nous cheminions de compagnie avec un ami, sans pouvoir néanmoins soutenir une conversation suivie. Nos pas foulaient le sol durci du Canada, mais notre imagination, prenant les ailes infinies de la pensée, se transportaiten France. C'était quelques semaines après le sanglant deux décembre du féroce égorgeur dé la république française, du bourreau impérial qui fit, avec les os des démocrates français, un cimetière de Cayenne—-le ridicule héros de Sédan-— nous avions comme tous les démocrates sincères, comme tous les vrais républicains, le cœur brisé, découragé. Nous ne pouvions nous décider à croire, et combien d’autres avec nous !—à tant de cynisme joint à tant de cruauté de la part de celui qui venait de noyer dans des flots de sang ce qu'il avait solennellement juré de défendre à peine quelques mois auparavant !
Tout ce qui touche à la France, nous intéresse, nous réjouit ou nous aflige selon que le bonheur ou l'adversité frappe notre ancienne mère-patrie. Nous étions doi. triste et quand on a à peine vingt-ans, la tristesse est encore, il nous semble, plus lourde à porter.
Si nous étions soucieux, le compagnon ou plutôt
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l'ami qui nous accompagnait, l'était encore d'avantage. C'était un Français, un Parisien, et il venait de recevoir, ce jour-là même, une lettre dans laquelle on lui annonçait que son père, coupable comme tant d’autres, d'avoir voulu maintenir intactes la constitution et les libertés de la république française, avait été jeté dans un cachot comme devaient l’être bientôt aussi Thiers, Hugo, Ledru-Rollin et des centaines d’autres hommes illustres de cette époque.
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