AUX LIBRES ET INDÉPENDANTS ÉLECTEURS DH QUÉBEC
‘© On a bien raison de dire que c’est dans le malheur qu’on d‘couvre ses véritables amis. Lorsque cette excellente ville de Québec était la potnpeuse capitale de notre glorieuse provinee; lorsqu'on pouvait la reptésenter sans sortir de chez soi, sans avoir à errer par monts et par eaux, bouscoulé, moulu, brisé par la classique et tortueuse carriole, sans courir le risque d'ûtre échaudé par les bateaux--vapeur on noyé par la
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fantastique goëlette; enfin lorsque l'emploi du défenseur des droits de ses citoyens n'exposait qu'à des bals prolongés, qu'à des indigestions plus ou moias opiniâtres, qu'au désagrément d'empocher deux shillings par jour, sans avoir même la consolation de les gagner ; lorqu'en faisant marcher les affaires publiques on pouvait donner un solide coup de pied aux affaires privées; alors c'était à qui se disputerait vos suffrages ; on s'arrachait le poll; on se tuait pour arriver à l'aréopage et l'on ne regrettait point les horions plus où moins gènants dont on se trouvait ordinairement favorisé, tant au moral qu'au physique, si l’on sortait victorieux de la lutte,
“ Mais aujourd'hui que votre antique et tant vantée cité n’est plus qu'une misérable bicoque releguée dans un coin désert et inconnu de ce monde, qu'elle est insultée, invectivée, vilipendée, conspuée, empolicée, emmuraillée, verrouillée et souillée, aujourd'hui qu’elle est tombée de son trône dans le pétrin, qu'elle est plus morte que vive et que par conséquent un poulet n'a pas craint de lui donner le coup de pied de l'âne ; aujourd'hui que pour prendre les intérèts publics il faut faire abnégation des soins du boursicot particulier; aujourd'hui qu'il faudra parcourir l'Amérique Septentrionale à la poursuite du siége du gouvernement, qu'on croirait recouvert de fourmis à voir l'instabilité de celui qui l'occupe ; aujourd’hui que la gloire d’être votre délégué parait nulle et le profit clair, chacun vous tourne le dos; chacun vous renie toutes les fois que le cog chante; chacun reste sur le qui vive du statu quo, et l'on met autant de zèle à se cacher qu'on en mettait autrefois à s'offrir à vous. On se dispute l'obscurité.
“ C’est donc, libres et indépendants électeurs, un acte de bravoure ct d'excessif dévouement que de s'exposer à réunir vos votes. Eh! bien c'est moi qui subirai la peine; c’est moi qui vient m'offrir en sacrifice. Quoique je ne doute pas que vous ne m'ayez de fort vives obligations et que vous ne vous empressiez de m'accabler de vos suffrages unanimes, je veux bien condescendre à vous détailler mes titres et ju:tifier ainsi la haute opinion que j'ai de moi-même,
“D'abord avant de procéder, je vous demanderai très humblement pardon de vous avoir appelé Zibres et indépendants, C'est une petite phrase en manitre de frime flatteuse pour emmieller un peu votre légère vanité; car si je pensais que vous fussiez libres et independants je vous assure bien que je ne vous offrirais point mes services et que je vous Conseillera's au contraire de rester comme vous ôtes, de peur d’être pis. Mais c'esi parceque je sais fort bien que vous n’ètes pas plus libres qu'indépendants et que vous désirez le dévenir, que je veux bien vous
démontrer que je suis, mieux que tout autre, fait pour vous faire arriver à votre louable but,
‘Je suis indépendant.
“Je crois n'avoir pas besoin de tous expliquer au long comlien Je téunis à un haut degré cette précieuse et rare qualité ; vous avez eu plus d'une occasion d'en voir les preuves, Je suis indépendant de tout préjugé de partis, de castes et de rangs, vu qu'etant étranger à votre pays, On ne m’accusera pas de partiahité; je ne reconnais que l’aristocratie des talents et de lu vertu; aussi je respecterai bien davantage le plus pauvre des cordonniers, quoi qu’il soit le plus mal chaussé, que son Excellence le potentat de tous les Canadas avec tout son luxe et tout votre argent.
“ Je suis indépendant sous le raprort pécuniaire puisque je n'ai pas le* sou vaillant sur la terre et que par constquent je ne crains pas de le perdre; d’ailleurs je méprise hautement les biens éphémères de ce monde. Je me suffis à moi-mûme, je mange du pain blanc qnand j'en »*: je le partage au besoin avec l’indigent. Quand je n'en ai pas je m'en passe ; c’est ce que ne pourront peut-être pas dire maints propriétaires et gros marchands.
& Je suis indépendant ; mais cette indépendance n’est cependant que le plus faible de mes titres à votre choix; j'en ai d’autres plus incontestables encore et que je ne crains point de vous étaler en détail
‘ Je ne suis pas officier public. Ainsi vous devez être bien certains que dan le parlement, je ferai tant de bruit, de mes pieds, de mes mains, de ma v x, de mes motions, de mes rapports, pour obtenir la réforme radicale d bureaux et de leurs «bus, qu'on sera forcé pour se drbarasser de moi de me donner une beile et bonne place d'honneur et de profit que je remplirai au gré de mes désirs. Il est vrai que vous perdrez un précieux repr'sentant; mais vous acquerrez un excellent officier public qui se souviendra toujours qu’il vous aura dû son avancement, et qui, s'il ne vous fat plus de bien, montrera le ‘chemin de la fortune à tous ceux d’entre vous qui sauront le suivre,
“Je ne suis point docteur, Ainsi vous ne pourrez point penser que les discours virulents que je prononcerai n'auront pour but que de m'attirer la pratique et que je ne me serai mèlé de votre politique et des affaires de votre gouvernement que par un penchant invincible à tripoter de la drogue,
Je ne suis point avocat. Ainsi vous pouvez être certains que les lois auxquelles je travaillerai seront un peu plus intelligibles que celles qu'ou doit à ceux qui vivent de la brillante obscurité du droit. Autre singularité dans mes vues: je prétendrai qu'il faut que les lois soient faites plus encore pour ceux qui #ont gouvernés que pour ceux qui gouvernent,.
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& Je ne suis point marchand. Je ne serai donc point instinctivement
porté à trafiquer sur tout, comme le premier négociant du pays qui
» brocante sur les opinions, spécule sur les trahisons, met à l'encan sa
loyauté, Non, dignes électeurs, je vendrai ma dernière culotte avant ina conscience.
“ Je ne suis point juge-en-chef.
cœur un reste de justice,
Ceci vous prouve que j'ai dans le Je ne bouleverserai point les lois pour servir Je n'abolirai point des districts forissants pour Je ne recevrai pas une somme de plus ou moins de cent louis pour plaider une cause comme jurisconsulte dans le mème temps que je condamnerai mes clients comme législateur,
mes viles vengeances.
m'enrichir.
Je pourrai encore rougir d’une mauvaise action, enfin, je n'aurai rien qui puiss: m'attirer le titre de chevalier; rien de cominun avec .... mais pas de personnalités.
« Vous savez ce que jo ne suis pas.
et ce que je sais.
Voyons maintenant ce que je suis Une telle connaissance accroitra nécessairement l'admiration que vous avez déjà pour moi.
“D'abord je suis le flaneur-en-chef du Fantasgne. Cette simple désignation me dispensera, j'espire, de détailler tout ce que ce titre comporte, Je me bornerai donc à passer en revue les agréments superflus que je pourrai consacrer au service du pays.
“Je connais assez passablement la musique, Ce sera sans doute + d’une grande utilité pour ramener fréquement parmi les représentants, la bonne harmonie sans laquelle il n’est ras de gouvernement possible,
" Quaud il s'agira de bien public, je criera: Presto; mais lorsqu'il sera
« question des biens publics je vociférerai: Moderato.
“Je dessine fort joliment. Ceci me permettra de découvrir au premier coup d'œil les mauvais desseins de l'adiuinistration. Dans mes instants de loisir j'en ferai même au besoin d’agréables caricatures qui serviront à votre recréation.
Ce sera la vraie manière de représenter votre gouvernement.
‘J'ai d'assez profondes connaissances en astronomie, ce qui me permettra d'étudier la lune ettous ceux qui sont sous l'influence de cet astre. Cela me srvira à trouver le moment propice pour déposer aux pieds de votre gouverneur les requêtes que vous lui pourriez addresser par mon
entremise,
‘{J'ai fait une étude toute particulière de la chimie et je suis sur le
point de découvrir la pierre philosophale. Il n'est pas besoin de vous
faire concevoir l'utilité de cette découverte au moment où vous allez être obligés de payer tant d'inombrables écus, et où, sans moi, l’on ne vous
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laissera qu': les yeux pour pleurer. A défaut de la pierre philosophale je vous donnerai la pierre philosophique au moyen de laquelle on se casse le cou lorsqu'on n’a plus d’autre consolation,
“Je pourrais énumérer longuement encore maintes autres perfections dont je suis doué et au moyen desquelles j'avancerai vos intérêts; mais c’est par des actions plutôt que par des paroles que je vous témoignerai de mon dévouement.
‘ N'allez point me demander une profession de foi, ce serait une insulte à mon bon sens comme à mon bon cœur, Je veux être libre, comme vous désirez l'être vous-mêmes. A bon chat bon rat, Je vous dirai seulement que dans icutes les questions de liberté....d’égalité....de probité....de morue....de légalité....de hareng....d’éducation. .…. d'amélioration. ...d’amuistie....d’union....de réserves du clergé.... dé police. ...d'encouragement. ...de monopole. ...d’embellissements.... de budget secret. ...de chemins de fer....de canaux....dechevaux.... ete. ete, etc., je suivrai toujours la ligne qui me paraitra....selon mon opinion....par l'effet....d'autant plus que....sans restriction du système et sous beaucoup de points de vue....je ne sais trop....au fait, oui, sinon le contraire, c’est-à-dire, n'importe quels seront les événements, voilh comme je penserai toujours iuvariablement et la profession de foi à laquelle je resterai sans cesse inéhranlable et avec laquelle
J'ai bien l'honneur d'être, etc., etc., etc./?
Malgré sa longueur nous avons cru devoir citer en entier cet admirable article, tant il est susceptible d'application encore aujourd’hui. Ecrit en 1840, c’està-dire depuis trente-trois ans,on pourrait, en changeant la date, le prendre pour un article d'hier, tant il a d'actualité. Nous l'avons choisi entre mille articles du Fantasque, mais combien d’autres sont aussi dignes d’être cités !
Lorsque la Tribune cessa de paraitre, Aubin s’en fut résider à Belæil, où il vécut retiré de la politique active, mais sans, toutefois, la perdre tout à fait de vue. Ce fut pendant son séjour dans ce charmant village, qu'il publia les Veillées du père Bonsens. Ce pamphlet politico-philosophique écrit dans ce style
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a la fois léger et profond qui caractérise toutes les œuvres littéraires d’Aubin, renferme tout un cours d'entretiens familiers bien propre à instruire le peuple sur les affaires publiques.
Quelques années plus tard, Aubin fut chargé de la rédaction du Pays qu’il maintint avec une rare habilité et un talent de polémique de première force.
Aujourd'hui Aubin demeure à Montréal. Quoique sur l’âge, il conserve, néanmoins, toute la vivacité de la jeunesse, Vieux de corps, mais alerte d’esprit, il pourrait encore tenir la plume et lutter avec avantage contre les plus rudes jouteurs de la presse.
En voyant passer ce petit vieillard encore leste et dispos, qui vous jette en passant un regard furtit et animé à travers des bésicles d'argent qu'il relève vivement à votre approche; la figure rayonnante d'idées ; allant quelquefois d’un pas accéléré, puis devenu distrait, le ralentissant tout à coup et le scandant pour ainsi dire sur le rhytime de sa pensée toujours en éveil; tenant une canne plutôt pour battre la mesure que comme objet de luxe ou pour s'aider ; portant une barbe de patriarche ; en voyant, disons-nous, cette figure empreinte d’une spirituelle bonhomie qui rappelle les traits du chantre du eu des bonnes gens, on se dit: voilà un penseur, un savant, un philosophe.
Aubin est tout cela, et de plus un brave homme. Comme tout le monde, il a ses défauts, mais nous ne lui connaissons-pas de vices. Les défauts que l’on peut lui reprocher, proviennent un peu de la légèreté de son caractère prime-sautier, indifférent au réalisme de la vie, et beaucoup aussi de sa trop grande
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confiance dans l'esprit de camaraderie si souvent trompeur ; mais ces légères imperfections sont amplement compensées par l’exquise urbanité de ses manières, la franchise et la fermeté de ses principes politiques.
Loyal et confiant, il s’est laissé parfois surprendre et circonvenir par des apparences trompeuses, et certains faux amis qui avaient intérêt à l’exploiter, abusèrent de sa bonne foi. L'auteur de ces pages peut en parler par expérience et avec connaissance de cause, car il lui fut donné de subir, il y a quelques années, les conséquences funestes de la néfaste influence de cet esprit de camaraderie dont il est parlé plus haut ; mais il se convainquit plus tard que le plus coupable n’était pas celui qui semblait l'être. I n’y a rien d'aussi dangereux que les faux amis pour susciter des difficultés, des chicanes d’ Allemand, comme on dit, et faire éclater de véritables tempêtes dans un verre d’eau !
Somme toute, Aubin, pour nous servir d’une expression populaire, pêche plutôt de la téle que du
cœur.
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C'etait en 1848. La France venait de chasser son roi, et Louis-l’hilippe, prenant le chemin de l'exil, se dirigeait sur Claremont, comme dix-huit ans auparavant Charles X avait suivi la route de Holyrood, et comme près d’un quart de siècle plus tard, après la chûte du premier, le prisonnier de Ham, atteignait Chiselhurst. Quelqu'un a dit que quand “ la France éternue, le monde tremble ;” on peut avec encore plus de vérité déclarer que quand la granîe nation lance un de ses rayons intellectuels, le mode sillumine.
Le comotion sociale qui, en Europe, ébranlait les trônes, réagissait aussi sur les idées, Le monde était de nouveau mis en mouvement, et la révolution s'opérait dans le domaine des arts et des sciences aussi bien que dans l'arène politique: le progrès emboitait le pas après la liberté,
Ce mouvement intellectuel eût aussi son contrecoup en Amérique et jusque dans notre pays.
Tous les dix ans, il surgit une nouvelle jeunesse. Celle de 1848 était remplie d’enthousi:sme et d’espérance. Elle a tracé pour l'avenir une voie spacieuse et rayonnante que devront nécessairement suivre toutes Les générations qui voudront se montrer dignes de leur origine et du rôle important que le peuple Canadien est appelé à remplir en Amérique, cette terre classique du progrès et de la liberté.
C'était le temps où les Tories sous la conduite de Sir Allan MacNab, que l’on aurait pu, aussi juste-
ment que Sir Colborne, appeler le vieux brélot, incendiaient le parlement canadien, et renouvelaient en petit l'acte vandalique du calife Omar, en y faisant bruler aussi une riche bibliothèque; où les Canadiens chassaient de la demeure de LaFontaine les émeutiers qui avaient insulté le bon et honnête lord Elgin; et où le Répertoire National démontrait que les Canadiens avaient eux aussi une littérature indigène. Cette jeunesse héroïque et loyale montrait avec orgueil dans ses premiers rangs, les Dorion, les Papin, les Desaules, les Doutre, les Laflamme, les Laberge, les Coursol, les Lenoir, les Laframboise, les Euclide Roy, les Pierre Blanchet et cent autres vrais lions canadiens comme ceux-là! On savait alors repousser aussi bien l'ennemi que manœuvrer la plume.
C'était un temps de troubles et de luttes mais où les hommes étaient pleins d’héroîsme et d’abnégation.
La génération qui a suivi celle dont nous parlons, est restée bien loin en arrière de son ainée. Nous ignorons ce que fera celle qui perce aujourd’hui, mais s’il nous était permis de lui donner un conseil, nous lui dirions de suivre l'exemple que lui a laissé la jeunesse de 1848.
La jeunesse de cette époque entrait tête baïissée dans la lutte; faisait face à l'orage, à la persécution et risquait sa peau et son avenir dans la mêlée ; celle d'aujourd'hui, sauf de nobles exceptions, est trop prudente et trop indécise. Klle voudrait parvenir au but vers lequel en justice elle a droit d’aspirer, mais elle craint les hasards de la lutte, ou, si elle l'entreprend, ce n’est que gantée et parfumée. Devenant bientôt poussive, elle retraite et se retire. Elle voudrait des triomphes faciles, mais elle doit savoir,
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pourtant, que l’on ne va pas à la guerre sans qu'il en coute !
À cette époque, la jeunesse instruite de Montréal qui se faisait une gloire d’être libérale, venait de fonder l’'Institut-Canadien. Québec ne voulut pas rester en arrière, et l’on vit sa jeunesse à la téte de laquelle brillaient les Fournier, les Soulard, les Plamondon, les Hudon, les Huot, les Lévesque, les Dupont, les Adjutor Chartier, les Lécuyer, les Fiset, et maints autres, inaugurer aussi un institut littéraire dans la ville de Champlain.
Bientôt, sous les auspices des deux institutions, des cours de lectures ou conférences furent donnés durant la saison d'hiver devant des auditoires attirés par la nouveauté des sujets et le savoir des conférenciers. Des talents jusqu'alors ignorés, se revélèrent tout à coup à l'admiration du public instruit, et portèrent une impulsion considérable au mouvement littéraire qui s’annonçait alors si brillamment et qui, depuis cette époque, a fait de si grands et de si rapides progrès en Canada.
De tous ceux qui ont le plus contribué à répandre et à entretenir parmi la population québecquoise, le goût littéraire, on peut citer, en tête de tous, le savant et spirituel docteur Painchaud qui, à lui seul, délivra plus de lectures que tous les autres conférenciers ensemble Il était le Zectureur à la mode, et certes il méritait bien la vogue qu'il avait si légitimement acquise. Il avait tout ce qu'il fallait pour captiver l'auditoire. Vastes connaïssances sur tous les sujets ; organe souple, délié, se prêtant à toutes les intonnations de la voix et à toutes les exigences de la mise en scène du sujet; geste varié, tour à tour
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imposant ou comique ; pose vraiment mimique, véritablement tragique ou comique, suivant le cas; Painchaud n’était pas seulement un parfait lectureur, mais aussi un inimitable comédien.
En voyant cet homme taillé à l'antique, quoique d'une moyenne stature, orné du solennel habit noir de cérémonie, portant sur la poitrine un large jabot aussi blanc que la neige de nos Laurentides ; cette figure réjouie, respirant le plaisir et la santé, étincelante de spirituelle malice; cette tête ornée d'une perruque, pyramidale, ce torse bien cambré, ces larges épaules et ce buste dont la pose annonçait celle d’un mime accompli; l'auditoire se sentait gagné d'avance.
Et qu'était-ce donc quand Painchaud avait parlé ? Pour se faire une idée exacte de l'attrait qu'il exerçait sur ses auditeurs, il faut avoir soi-même assisté aux intéressantes séances littéraires qu’il donnait. Oui, il faisait véritablement courir tout Québec à ses lectures. C’est qu'aussi il savait faire rire tout en instruisant. Jamais comédien n'eut à un si haut degré que lui le don de dérider les fronts et de désopiler la rate. Jamais
aussi lectureur ne développa en même temps aussi savamment et d'une manière aussi drôlatique, les divers et nombreux sujets qu’il eut à traiter. Dire le nombre de questions aussi variées qu'intéressantes sur lesquelles Painchaud a parlé dans ses savantes et spirituelles conférences, serait bien difficile. Le Répertoire National contient l’une de ses principales lectures, celle qui a pour titre: Cours de lectures sur l'univers.
Ce cours se compose de trois lectures, et certes elles
forment bien ce qu'il a écrit de mieux sous tous les rapports. Nes autres lectures étaient, néanmoins, encore plus assaisonnées de plaisanteries et de bons mots. Parmi les plus spirituelles et même, on peut dire les plus facétieuses, on peut citer ses lectures sur la pipe et le tabac, les erreurs populaires, le choléra, le magnétisme, et maintes autres.
Parfois on y rencontre un peu trop de gros sel, mais cela n'aurait peut-être pas tiré à conséquence, si l'auditoire n'avait été composé que de personnes capables de le goûter comme le sel le plus attique. Naturellement, beaucoup de jeunes gens assistaient à toutes ces lectures, et le clergé jugea qu’elles étaient trop largement assaisonnées et trop fortement épicées pour des jeunes constitutions.
Défense fut donc faite d'assister aux lectures de Painchaud, qui cependant, n’en continua pas moins à lecturer mais à de longs intervalles
Les lectures se faisaient alors dans l’ancienne bâtisse du parlement; dans cet édifice où les Papineau, les Vallières, les Bédard, les Lafontaine, les Morin, les Stuart, les Gugy, s'étaient si souvent et si éloquemment fait entendre. L'édifice n’était pas ce qu'il est aujourd’hui: une espèce de ferme bousillée. Ni l’on ne pouvait le comparer aux Tuileries, au Louvre, à l’Alhambra, à l’Escurial, au Vatican, au Quirinal, à Windsor, à Schœænbrunn, à Sans-Souci, ou même au Capitole de Washington, on pouvait, au moins, le considérer comme un monument digne de Québec, surtout quand il a été complété. Sa façade possédait surtout un frontispice superbe dont les
ornementations emblématiques attiraient le regard des connaisseurs Mn ee Et dire que notre grand
ministre Langevin qui est artiste comme il est ministre, c’est-à-dire à peu près comme un joueur d'orgue de Barbarie est musicien, dire que ce grand homme, quand il a été maire de Québec, a vendu ou plutôt sacrifié tout cela pour une bagatelle dans le but de plaire à quelques-uns de ses affidés !
C'est donc dans cette bâtisse doublement digne d'éveiller les souvenirs patriotiques et l'amour des Canadiens-Français que Painchaud lecturait.
Grands et petits, pauvres et riches, jeunes et vieux, filles et garçons, blondes et cavaliers, les papas et les mamans, tout le monde courait entendre lecturer Painchaud. Chaque fois, il y avait foule. Il faut ajouter aussi qu'outre l'agrément d'entendre ce lectureur aussi savant qu'aimable, la musique qui, souvent, se faisait entendre pendant ces soirées amusantes, avait l’effet d'attirer beaucoup d'amateurs. On parlait de ces soirées, de ces lectures, huit jours d'avance ! Nous même, comme bien d’autres, nous nous rappellons encore, avec un ineffable plaisir, à vingt ans de cette date, de ces trop courts instants de récréation instructive, tant les réminiscences du passé ont de prise sur la vie entière. L'homme aime à se ressouvenir et à se refléchir dans la miroir de son passé. Il sabuse et se trompe par la fiction. Quand il s’'illusionne, il s'amuse! Le plus beau de la vie, est dans le rêve qu’on s’en fait. L'illusion nous plait et fait oublier la triste réalité! Et puis, les hommes paraissaient moins tristes, les choses plus gaies alors qu'aujourd'hui. C’est peut-être là, la raison qui nous l3s rappelle si souvent à notre esprit et qui nous les fait tant aimer !
Le docteur Painchaud était bien l'homme le plus jovial et même le plus excentrique que nous ayons jamais connu. Nous avons eu, un jour, la bonne fortune de nous rencontrer avec quelques amis en compagnie du fameux lectureur qui était de plus un causeur émérite. Le hasard voulut que le célèbre colonel Gugy fit aussi son apparition chez la personne où nous nous trouvions rassemblés. À eux deux ils soutinrent la conversation pendant deux heures. Ce fut un feu continuel et bien nourri de bons mots, de fines réparties où le savoir et l'esprit excitaient l'admiration et l’hilarité des auditeurs. Il faut avouer que nous avions l'avantage d'entendre converser deux des plus savants et des plus spirituels causeurs du Canada.
Afin de faire connaitre le style et la manicre d'écrire de Painchaud, qu'on nous permette de citer ici, deux extraits d'une de ses lectures, l’un dans le genre sérieux, et l’autre dans le genre badin.
Citons d’abord l'extrait de la partie sérieuse :
Mesdames et messieurs,
‘ Vous offrir des lectures sur l'univers, entreprendre de vous parler du monde, matériel, du ciel et de la terre, vous paraitra, sans aucun doute, chose bien téméraire,
« L'histoire de la terre, qui la sait? le tableau de l'univers, qui peut l'embrasser ? n'est-ce pas la route de l'infini? l'entreprise ne serait-elle pas le comble de la hardiesse et de l'audace ?
“Telle n’est pas aussi uotre dessein, nous nous contenterons de jeter, bien humblement, un rapide coup d'œil sur tout ce qui nous frappe davantage dans cet univers: sur tout ce qui touche plus généralement nos sens. Nous n'avons pas non plus, la prétention de vous donner du nôtre dans ces lectures. Nous ne ferons que mettre devant vos yeux, ce que les savants ont dit et écrit de mioux et de plus satisfaisant sur cette matière: notre seul mérite, s'il y en a, sera donc d’avoir bien
choisi, d'avoir assemblé les différentes pièces, et leur avoir donné de la suite,
“Nous parlerons d'abord de la terre et de ce qu'elle contient; puis nous monterons au ciel tous ensemb.e; mais non pour y rester longtemps, car dans ce cas, tout le monde ne monterait pas avec nous, tant on aime cette misérable terre, cette vallée de larmes, et que personne ne veut quitter, jeunes, vieux, pauvres, riches, infirmes, malades, mendiants, personne demande à partir. Vous connaissez ce que le poëte fait dire au bucheron, réduit à l'extrême misère: il succombe sous le poids de son fagot, dans son découragement il le jette par terre, il commence à se lamenter, il invoque la mort, pour venir le débarrasser de ses maux. Celle-ci, à l'air diabolique, vient par derrière, lui tappe sur l'épaule et lui dit: ‘Que me veux-tu donc, mon ami, tu m'appelles, me voici.’ ‘Eh! qui êtes-vous donc, s’il vous plait? ‘Je suis la mort, dit-elle, toujours obligeante. ‘Ah! dans ce cas, voulez-vons bien avoir la complaisance de m'aider à remettre mon fagot sur mon dos ?
# Voilà l'homme, tout l'homme. Personne ne veut mourir, chacun trouve des raisons pour vivre encore.
“Lorsque nous serons, mesdames et messieurs, au milieu du cé'este panorama, nous passerons en revue les astres, les soleils, les planètes ; nous les verrons suivre paisiblement et dans un majestueux silence, la route que l'Eternel leur présente; nous les verrons rouler, s'avancer,
, s'éloigner, s'en retourner et revenir, avec une telle harmonie que l'on sera tenté de croire, pour un moment, que ces corps sont réellement stationnaires.?
‘Cependant il fut un temps, assurément, où la terre et les cieux n'existaient pas. Dieu a voulu qu'ils existassent, et sa volonté toute puissante créa l’univers. Oui, mais quand? Mesdames et messieurs, il n’y a pas de quand, pour Dieu, ni de pourquoi, ni de comment! Il est lui. même le commencement et la fin: il n'y a pas d'époques en Dieu, ni passé, ni avenir; c'est un maintenant éternel. “Dieu, a dit Fénélon, est éternellement créant tout ce qui lui plait de créer.”
« Mais si vous me demandez, depuis quand l’homme est-il sur la terre ? à cela je puis répondre, avec assurance, qu’il n’a guère plus de six mille
ans.”
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C’est ainsi que Painchaud parlait quand il voulait être sérieux.
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Maintenant voulez-vous le connaitre quand il prenait le ton comique”? Voici quelques échantillons que nous glanons dans le même cours de lectures :.…
“ Je vous ai prouvé, je l'espère, dans ma dernière lecture, que je sais prendre mon sérieux dans l'occasion..,......
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& Maintenant, que ie goût dés lectures est, pour ainsi dire général à Québec, nous pouvons aborder les sujets graves ou amusants.
“ Pour ceux qui ne viennent ici que pour s'amuser et rire, je dois leur dire que le temps de rire est passé, qu'il s’agit à présent de s'instruire.
& À la sortie de ma précédente lecture, j'avais devant moi des demoiselles anglaises, et une d'elles disait à ses compagnes :
& But he has not been so funny as last time!” Funny! et où trouver du funny dans un sujet comme celui de l'univers? Nou, le sérieux va prendre la place du funny. Je ne prétends pas, pourtant, aller jusqu'à faire pleurer mes auditeurs; il me faudrait, pour cela, changer de caractère, et je ne m'y hasarderai pas à monâge. Sans ma gaité oratoire, je gèlerais à glace tout mon auditoire, dames et messieurs, sans exception !
“Nous avons, considéré, l’autre soir, la belle harmonie qu’il a plu à la divine providence d'établir sur cette terre. Nous continuons le sujet aujourd’hui, l'harmonie terrestre; et nous prouverons qu'ici bas, tout est à sa | Lace, et que tout concourt à procurer à l’homme, et la jouissance et le bonheur;
“Il est probable que nous ne monterons pas encore au ciel, ce soir; mais préparez-vous y, mesdames et messieurs, pour la prochaine soirée !
“Mais on va, peut-être me dire que j'aimal choisi mon temps pour une excursion céleste : qu’on s'amuse si bien sur la terre, durant le carnaval ; qu'on ne parie que de pick-niks, de danses, de bals et de divertissements!
“ Je conviens de tout cela, et pour ne déranger personne, voici ce que je proposerai: Comme j'apprends que mon ami, le docteur Bardy, doit donner prochainement une lecture, je lui abandonnerais volontiers mardi prochain, qui est le mardi gras; et moi je me présenterais le mercredi des cendres, joxr assurément très propre à méditer sur les vanités de ce bas monde, et à nous engager à visiter le ciel l”
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Painchaud s'était autrefois mêlé activement de politique. Quelques années avant l'insurrection de 1837, il avait été choisi par le parti libéral de l’époque, pour opposer à Québec, le candidat fory. Les luttes
électorales étaient alors excessivement vives. On luttait pour ainsi dire, sur les bords du volcan qui devait bientôt faire irruption. C'était le temps ou le célèbre Castarat, ce chef Ce bande, dont l’habile et savant auteur des Tours de force, L. À. Montpetit, a si bien décrit les exploits et les prouesses, sur l’Opinion Publique, se mettait à la tête des Canadiens- Français, —qui, jusque-là, avaient fui comme des moutons devant les fils de la verte Erin, poussés par le parti tory,—pour les lancer dans la mêlée et à la victoire.
La lutte qui se préparait semblait promettre à Painchaud, une victoire assurée; seulement tout faisait croire qu'elle serait chèrement payée et que le sang coulerait. Cette crainte jointe aussi à d’autres considérations, décidèrent certaines personnes timorées et ayant de l'influence sur Painchaud à le forcer à abandonner une lutte aussi menaçante. Il en coutait beaucoup à Painchaud de laisser ainsi ses amis dans la honte et l'embarras ; aussi persista-t-il a continuer la lutte. Le premier jour de la votation, ce que l’on avait prévu arriva: la lutte dégénéra en bagarre. Painchaud fut de nouveau sollicité, obsédé et finalement contraint par les amis de l’ordre et de la paix à tout prix, ne plus continuer cette lutte sanglante.
Painchaud céda sous la pression et surtout devant les pleurs et les craintes de ceux qui lui présentaient les choses sous un jour si terrible.
La parti qui l'avait mis en nomination fut naturellement fort irrité, et pour se venger le brula en effigie. Preuve nouvelle de l’inconstance du peuple et du peu de durée des faveurs populaires.
Depuis cette époque, Painchaud s'était exclusivement occupé de la profession médicale. Sa clientèle était des plus considérables.
Il est mort à Québec, il y a une couple d'années, âgé de plus de quatre-vingts ans, emportant dans la tombe la certitude d’avoir guéri beaucoup de ses compatriotes et, surtout, d’en avoir fait rire encore un plus grand nombre !
Painchaud (Antoine) était né à l'ile aux Grues, en 1784. Il était frère de feu le révérend messire
Charles-Francois Painchaud, fondateur du Collège de Sainte-Anne de la Pocatiere
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On peut dire de Cauchon ce que l’auteur d’Andromaque répondit, un jour, à Boileau qui lui demandait son opinion sur la manière d'écrire du chantre du Lutrin :
“Tu es un bœuf qui fait bien son sillon
Telle fut l’énergique réponse de l’immortel Jean Racine.
L’ex-président du sénat canadien a fait, lui aussi, son sillon. Il l’a fait dans le journalisme canadien,— partant dans la littérature du pays,—et l’a creusé profondément, comme partout ailleurs, du reste. Sa plume est une plume de fer qui a laissé dans les annales du pays, pendant les vingt-cinq dernières années, une empreinte marquante mais, par malheur,
souvent aussi triste que fatale.
Le style du rédacteur-en-chef du Journal de Québec, est dur, sec, rude jusqu’à la brutalité, cru, trop même, et cependant, malgré ces graves imperfections, sa phrase, sacadée comme sa démarche, respirant le défi et la violence, se précipite à travers les obstacles et écarte, sur son passage, amis et ennemis quand elle ne les écrase pas.
Cauchon mord jusqu'au sang ses adversaires.
Sous sa plume, chaque mot se change en un trait redoutable, souvent mortel. Cet homme est un rude jouteur. Il nous fait songer à ces fougueux spadassins du moyen-âge, qui, à la moindre agression, tiraient l'épée et mettaient flamberge au vent.
Shakspeare a donné pour titre à l’un de ses chefs-