‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 24 sur 33 · LR SAUF DE PENN · texte numérisé non relu

LR SAUF DE PENN

ouvert, c'en était fait de lui; il allait être cerné. Il franchit la chaussée du canal, le voilà en face du pout : Fatalité! le pont est fermé.

Il connait trop bien la fureur de ses ennemis et la haine qu’il lui ont vouée pour hésiter longtemps sur le parti qu’il doit prendre. Il respire un instant, mais bientôt il entend des cris de rage ; des pierres lancées sifflent à ses oreilles. Le danger est pressant. Il prend son. élan, se précipite à toutes jambes vers le canal, pose ‘le pied sur la . pierre de revêtement et d’un bond il franchit la largeur de l’écluse, largeur d'à peu près 22 pieds, en cet endroit. On conçoit qu'aucun de ses ennemis ne tenta d’en faire autant.

Ce petit canal existait encore, il y a peu d’an-

nées, et j'ai pu voir de mes propres yeux l'endroit du Suut de Penn.

Montréal a Joseph Vincent et Québec a Claude Giguère, tous deux grands amis du fleuve Saint- Laurent, mais tous deux également ses adversaires jurés. Du matin au soir, ils suivent ses mouvements du regard, se moquent deses colères, lui enlèvent à la barbe ses proies les plus assurées et lui ravissent les trésors qu’il cache au plus profond de son sein ou qu’il enfouit dans hit comme les vieilles femmes font de leur a. ont. Le batelier Joseph Vincent et le 'batelier Claude Ciguère alias Bonaparte, ne se connaissent peut-être

JOS. VINCENT EP OLAUDE (GIGUÈRE 157

pas, et cependant ils sont deux frères jumeaux. On ne s'étonne pas des services qu'ils ont rendus et qu'ils rendent encore tous les jours, on les en remercie à peine. Il semble à chacun qu'ils sont faits pour cela, qu'ils remplissent les devoirs de leur état, en opérant les sauvetages les plus difficiles, en arrachant des naufragés au gouffre, en sauvant des vies en danger, au péril de la leur propre. Qui songe à donner un salaire, à Jos. Vincent et à Claude Giguère pour le temps qu'ils passent à surveiller les faits et gestes du monstre qui ne cherche qu'à engloutir les imprudents ? Qui songe seulement, après leurs nombreux services, à les décorer d’une médaille de sauvetage ? Cela ne les ferait ni plus fiers, ni plus dévoués, ni plus heureux bien entendu, mais cela attesterait au moins que nous savons apprécier le mérite, le courage et la vertu, que nous sommes susceptibles du noble sentiment de reconnaissance.

Lorsque la tempête déchaîne ses fureurs, lorsque le vent: fouette yiolemment le fleuve ct qu'il se tord:en-hurlant et rugissant dans son dit, lorsque chaque vague devient une gueule :écumante, et que d'on:; voit toutes nos: petites! embarcations,

barques, yächts, ebaloupes, canats, gägnerile ; port:

come. des. monettes :effarées,. Jos! Vincent et:

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Claude Giguère, restent là, debout sur la-rive, leur chaloupe prête, la rame à la main et l'œil sur les flots.

Une chaloupe a chaviré! Ceux qui la montent sont roulés dans les replis des vagues. Oh! mon Dieu ! ils vont périr!

Mais Jos. Vincent, si c’est à Montréal, Claude Giguère, si c’est à Québec, volent au secours des malheureux, et rarement manquent ils de les.

sauver,

Le ler lemain, on entendra les journaux les remercier au nom du pays, mais tout en reste là. Nous avons l'air de nous considérer quittes envers eux, Allons donc! de grâce! täâchons de répondre avec un peu plus de cœur à tant de courage, d’énergie et de valeur.

Vers la fin de février 1868, M. Myraud, marchand de Bécancour, se faisait traverser par un charretier, de Québec à Lévis. Il avait placé à côté de lui, sur iu siége de sa carriole, une valise en'cuir, contenrnt 1,040 piastres en ‘argent mc:nayé. J'sételage allait bon train, et déjà il était aux trois quaris de la traversée, lorsqué soudain

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glace se rompt/et c’est à grande peine que M. Myrand et lo charretier se sauvent et retirent cheval et voiture dela mare. De valise, il n’en restait plus l'ombre. Le fleuve la tenait au plus profond de ses sombres cachettes. ‘

M. Myrand est assez riche pour se payer cette perte sans trop se gêner. Cependant, en se penchant sur la mare, comme on se penche une dernière fois sur la tombe d’un ami que la terre recouvre déjà, il dit à ceux qui l'entourent : “ Part à deux à qui repêchera ma valise: elle contient 1,040 piastres en argent dür. ”

Il y avait déjà foule autour de lui et l’on sait que la foule a des oreilles pour entendre ces choses-là et des langues aussi pour les répéter.

Les sondeurs arrivèrent vite et nombreux, auprès de la mare; mais tous s’éloignèrent découragés. Il y avait là environ 130 pieds de profondeur d'eau. Le moyen d'aller grappiner ainsi, sans y voir, au fond d’un abîme, une valise, à peine un peu plus grosse que rien? Je vous le demande,

Giguère se reposait tranquillement, au Cap- Blanc, dans sa modeste demeure. -Lorsque le fleuve se laisse prendre par les: glaces, Giguère a des loisirs. Son adversaire est sous les les verroux,

154 L'ROSTHOMMÉS ‘FORTE!

souvent pour de lonigs mbis Mais dès ‘qiil ape prend que le-vieux prisonnier a rémpü-un'de : ses barreaux, et qu'il a englouti un trésor: “il né le cavders pas longtemps se dit-il: et ïl se hâte vers le lieu de l'accident.

I] jette sa sonde, comme avaient fait les autres,

Cent trente pieds de profondeur !

Le fleuve qui passait rapide et tournoyant, produisait un bruit sec, qui ressemblait à un rire s’échappant de cette bouche béante.

— Tu ne riras pas longtemps, va! vieux misérable ! se dit Giguère en tordant sa chique.

A son compte, il lui faut une perche de 140 pieds de longueur. Ce n’est pas l'embarras. A une des extrémités de sa perche il adapte un dard barbelé de 16 pieds de longueur. L’instrument ainsi préparé ne pesait pas moins de 120 livres, Comment le manæuvrer ? Car cette perche ne peut être manœuvrée que par un seul homme. Ce n’est pas non plus l'embarras ; Giguère a une taille et surtout des bras d’Hercule, il manicra sa gœule comme un jouet. .

Il se rend tout armé au bord de la mare, qu’un pavillon de couleur rougeûtre signalait de loin aux voyageurs et aux curieux. Plusieurs hommes

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vigoureux l'accompagnent pour l'aider. On le sait généreux et s’il réussit, chacun compte sur une bonne aubaine, Comme il connaît l'heure de la marée à laquelle l'accident est arrivé, il attend l'heure correspondante, prend ia direction du courant, et se met en frais de-scier la glace en divers sens. Jl ouvre ainsi une grande coupe de près de trois cents pieds de longueur sur dix à douze de largeur. Et le sondage commence. ‘Huit jours, quinze jours, trois semaines se passent et Giguère est toujonrs là, sa perche à la main, travaillant quatre et cinq heures par jour. Ses recherches n’aboutissant à aucun résultat, il ouvre trois autres coupes de même dimension et parallèles à la première; mais éloignées de 15 à 20 pieds les unes des autres; ce travail terminé, les recherches recommencent.

On lisait, à ce sujet, dans l'Evénement du 21 mars, les réflexions suivantes :

“ Dire les découragements, les fausses alertes, les déceptions, les espérances de toute heure, car chaque coup du colossal engin, chaque sondage de cette gaule immense, dont les dents de fer mordaient le lit du Saint-Laurent, faisait naître une émotion? Chose impossible ! Souvent, on sentait

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