UXE NOTE DE L'AUTEUR
Mathurin le Naufragé 152 heures paseées sur quelques planches, en mer, par une tempête froyable, sans boire ni manger.
En parcourant les premières pages des notes manuscrites de Napoléon Mathurin qu’il m'avait remises pour les coordonner et les retoucher à souhait, je fus plutôt sensible à la naïveté de l'auteur qu’à l'intérêt de son récit,
J'avais même résolu de lui renvoyer avec un mot affectueux, et pas plus, les trois petits cahiers, sous forme de memoranda d'épicier contenant les notes un peu décousues de l’intrépide marin, lorsque, plus tard, dans un mo-
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ment d'ennui peut-être, et n'ayant rien autre chose sous la main, je me repris à les feuilleter par distraction ou pour tuer le temps, ce pauvre temps que l’on tient à tuer quand même, quoique €e soit lui qui nous apporte et nous fournisse la vie,
Ce fut un bon mouvement de ma part et dont je me félicite aujourd’hui. Ne rejetons jamais un fruit d’après le goût de l'écorce.
Je tombai, au hasard, sur une page émue, profondément pensée, palpitante d'affection pour la famille, pour la patrie, animée de la foi la plus vive, un mélange d'amour et de prière d’un parfum vraiment exquis. Le charme se continuant, au cours de la lecture, je me laissai surprendre à la simplicité de la narration, la fidélité des images et mieux encore à l'expansion d’une délicate sensibilité, que je n'aurais jamais soupconné exister sous la rude écorce d’un matelot : —si bien, en somme, que je crois offrir à mes compatriotes un présent digne de leur attention en publiant ces notes sous forme de livre.
J'ai remanié la trame du récit, j'en ai quelque peu châtié la forme et corrigé le style, mais en cela, je. n’ai fait qu'enchâsser une perle, un diamant dans un métal de qualité bien ordinaire et
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je m’honore de la faible part qu’il m'est donné de prendre à la conservation de cette petite relique littéraire.
Je dis relique avec intention, car nul ouvrage d'imagination de nos écrivains ou de nos poëtes n’a mieux touché la note du cœur que la main calleuse de Napoléon Mathurin. 11 était né poëte : il dit juste et vrai, il a des mots qui font image, il écrit l’âme ouverte aux regards de Dieu qu'il a vu desi près. Prosterné devant lui, il accuse ses faiblesses, ses mistres, avec une candeur qui leur
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prête l'accent de la force, de l'énergie, éclairées. qu’elles sont par le repentir, par les lumières d’une foi ardente.
Certes ! on ne suspectera pas d’hypocrisie ce jeune homme qui a subi une agonie de sept jours, avec une énergie digne d’un héros, qui, pendant. tout ce temps, a vu la mort s’acharner sur lui sans relâche, se ruant à l'assaut de sa vie sous mille formes ; disputé entre deux éléments, deux
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abîmes en fureur, l’un agité par les vents, fouetté par les éclairs ; l’autre écumant de rage, tourmenté d’une colère terrible sous l’aiguillon de
, la tempête.
Et le matelot chrétien est là, à genoux sur
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quelques planches disloquées, cherchant à travers des brouillards, la douce lumière du regard de Dieu.. Vous qui croyez, ne voyez-vous pas le fil qui tient d’un bout à l'épave portant le malhcu- L. reux naufragé et de l'autre à la main de l'Etoile des mers ?
Les requins rôdent par centaines autour de lui, se roulant sur le dos et lui montant des mächoires armées de dents tr'inchantes. Un coup de queue | 4. squales hideux, dont quelques uns mesurent k plus de quinze pieds de longueur, suflirait pour |
“havirer le radeau fragile qui le protége contre L leur voracité. La vue de ces monstres lui fait fuir le sommeil, ect ami des bons jours. Et la faim, et le froid, et la soif le tourmentent à qui micux micux. Pendant sept jours, il n'a eu à matdger que quelques micttes de biscuit trempé
d’eau salée, à boire, que quelques gouttes d’eau | tombées du ciel, + 3
Le jour, il est souvent brûlé par les rayons du soleil qui surplomblent : la nuit, il est saisi par un froid qui le glace: ses quelques eourts moments de sommeil sont agités de rêves affreux : aux dernicrs jours, il est pris. d'hallucinations et le sinistre fantôme du suicide lui apparait, mais il
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Uno nuit, pendant que son esprit est ainsi en proie au délire, une tempête. s'élève ‘et la mer se déroule sous ses yeux comme une immense nappe de feu. La transparence de l’eau lui permet de distinguer des myriades de poissons de toute taillo qui dans leurs évolutions laissent derrière eux une longue traine phosphorescente. Ils bondissent hors de l’eau, ils font jaillir des gerbes d’étincelles : la baleine rejette par ses évents des colonnes de flammes, spectacle à a fois sublime et plein d'horeur, mais dont l'horreur ‘seule est réservée au pauvre mutelot.
Enfin, le moment dela délivrance est, venu, les terreurs de la mort sont dissipées : son premier élan de reconnaissance est pour le ciel qu’il remercie avec larmes de l'avoir arraché à la mort . puis son regard se reporte sur ses sauveurs au milieu desquels se trouve une femme, la femme du capitaine, ange consolateur dont l’image est restée gravée dans son cœur : puis, sufgissent, un à un, les souvenirs de la famille, du village natal, de Ia patrie. : | | ‘* Mais liséz plutôt ce qu’il en a écrit lui-même, et vos krmies, ‘j'en suis sûr, en lo parcourant,
seront les meilleurs témoins de la vérité touchante de son récit.
NAP. MATIHURIN, ENFANT
Ses souvenirs
“ Depuis près d’un an que j'ai échappé au naufrage du Bahama, j'ai dû en faire le’ récit plusieurs centaines de fois, à mes parents, à mes amis, À des étrangers curieux de connaître les détaïls de la plus rude épreuve que j'aie encore subie, dont je ne suis sorti que par miracle, par la bonté infinie de Dieu, On paraissait m'écouter avec tant d’intérêt que j'ai cru devoir faire part au public de ce: drame dans lequel jai été bien involontairement la principal-acteur-. 4 0 ou 4
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Le temps passe si vite ; notre mémoire est si peu sûre, que je crains de voir s'efficér les faits qui se rattachent à cette terrible catastrophe. En les fixant sur le papier, je laisserai un souvenir à mes parents, à mes amis, à tous ceux que mon malheur a touchés, et €énm même temps, je crois acquitter, par là, une dette de reconnaissance envers Dieu et la Vicrge Marie qui mw'ont tiré des profondeurs de l’abime.
Si courte et si peu importante qu'ait été mon existence, on me permettra néanmoins d'en dire quelques mots en commencant dès mes premières années, d'autant plus qu'ils expliqueront plusieurs incidents de mon naufrage.
Je suis né en 1860, dans la paroisse de Saint- Thomas de Montmagny, à environ 40 milles audessous de Québec, à l’ombre du clocher et en face de la mer. C’est dire que je suis catholique et marin, Je ne pouvais manquer de conserver mey convictions religieuses qui m’avaient. été inculquées par une mère pieuse, puis entretenues par
les.soins. des frères des Ecoles. chrétiennes, par notre bon curé, le Révérend M. Rousseau, et par l'exemple de ma famille et de mes co-paroissiens en général, Il est peu d’endroits, en cette contrée, où l'esprit de foi se conserve mieux qu'à Montmagny. J'en ai fait souvent la remarque avec consolation, au cours de mes voyages en ce pays comme à l'étranger,
Dès ma première enfance, j'eus des goûts prononcés pour la mer. dJ’aimais à la braver avec mes petits amis, dans une frêle embarcation: j'aimais surtout à me baigner, à me rouler, à me plonger dans ses flots. Etait-ce pressentiment de l'épreuve que je devais subir un jour? Non, c'était plutôtle bon Dieu qui le voulait ainsi ; mais depuis le naufrage du “ Bahama ” je me suis rappelé plus vivement que jamais le plaisir que je prenais à l'exercice de la natation. De tous les amusements de mon enfance, c’est celui auquel j'ai toujours donné la préférence. Comme on réussit bien dans ce qu'on aime, je devins bientôt un nageur de première force, Je ne me doutais pas alors qu'en m'amusant, je me préparais une chance de salut, pour l'heure d’un danger de mort,
-Je n'étais pas le seul amoureux de la mer dans ma -famille. Mon père était et est encore ca-
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pitaine côtier: trois de mes frères sont marins comme moi.
Unc bonne partie des habitants du village de Montmagny sont des navigateurs ou des pêcheurs. Né dans un pareil milieu, ayant de pareils exemples sous les yeux, j'étais prédestiné à la rude vocation de travailleur de la mer, et je l'ai acceptée avec autant de goût que de courage.
‘ Dès 1876, je quittai l’école des bons Frères, au grand déplaisir de mes parents, pour m'’engager comme pêcheur à la rivière Natashquan, (sur la côte nord) alors exploitée pour la pêche au saumon par feu l’'Hon. J, O. Beaubien.
Chacun sait que cette pêche ne dure que jusqu'au mois d'août. De retour à Montmagny, je suppliai en vain mes parents de me permettre de m'engager sur quelque voilier en partance pour l’Europe. Ils se refustrent à mes désirs, alléguant ma jeunesse, mais au fond, c'était la tendresse qui leur dictait ce refus.
Je dus céder aux instances maternelies ; je restai à la maison : mais tous les jours et à chaque instant mes yeux se portaient vers la mer. Mon cœur battait bien fort, à l'apparition d’une voile d’outre mer venant d'un monde merveilleux que j'avais