‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 9 sur 33 · ER ET PRE · texte numérisé non relu

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hâte de voir et d'admirer. La terre alors me brûlait les pieds : des larmes me venaient aux yeux ; j'aurais voulu avoir des ailes pour me transporter à bord de ce vaisseau qui me semblait reet’ — le bonheur, la vraie liberté dans ses flancs. Que je devais être hélas ! sévèrement puni, de ces mouvements d’ingratitude pour mes chers parents, de ces sentiments de mépris pour les douces joies du sol natal, du foyer et de la famille !

Au printemps de 1877, je repris de lemploi à la pêche de Natashquan, mais au retour je m'embarquai sur le Vorwegian, remorqueur commandé par mon père. De pêcheur je devenais mat tt, du fond de la chaloupe je passais sur le pont & .u bateau à vapeur:cétait un pas de fait dans la arrière, et j'en étais tout orgueilleux.

En 1878, je m'embarquai sur le Margarita Slevenson qui faisait le service de la Côte Nord et du golfe. |

En 1879, je m'engageai à bord du Rupert, un remorqueur du bas du fleuve Saint-Laurent ; mais plus que jamais. tourmenté du désir de traverser la mer, je rompis mon engagement et avec un de mes compagnons, Homère Mack,de Deschambault, je pris du service comme matelot, à bord dé la

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barque la Ringwood, alors en chargement dans le port de Québec, à destination de Montevideo.

A part Mack et moi, le reste de l'équipage, au nombre de 15 hommes ne parlait que l'anglais, J’en étais bien heureux, pour ma part, car j'allais enfin avoir l’occasion, qui m'avait manqué jusque là, d'apprendre cette langue si utile, presqu'indispensable pour vivre au Canada.

En passant vis-à-vis de Montmagny, je ne pus me défendre de verser une larme du cœur, pour ma mère, mon vieux père, mes frères et mes amis ; mais le sifllet du contre-maître m'appelant au haut des mâts me fit vite refouler mes regrets. J'avais devant moi la mer, la grande mer, l'Océan, ce rêve de mes vingt ans. Toute mon ambition, toutes mes espérances se dessinaient là bas, à l'horizon, où les derniers rayons du soleil semblaient écrire ma destinte en lettres d’or. La veille, je n'étais encore qu'un enfant, mais de ce jour je me crus strieusement un homme. |

‘ Quand reverrons-nous le Canada, me dit Mack, au quart de nuit ? ‘Dans deux ans : lui répondisje, sans hésiter, € comme si J ’eusse e dit A dans deux jours.” |

On, croit h vie si longue à vingt s ans, , que deux anuées y figurent à peine.

Nous avions signé un engagement pour dixmois. En faisant la part des contretemps, il y avait lieu de compter sur une absence de deux années.

La mer se comporta bien jusqu’à l’Equateur que nous traversâmes après quarante-neuf jours de navigation, au milieu du tonnerre, des éclairs e sous une pluie torrentielle et chaude pénétrant jusqu'aux os, sans nous rafraîchir. Je commencais

a maccoutumer au cri monotone des vigies “ Pus de terre” T lorsqu'au soixante-huitième jour, on signala les côtes du Brésil, à peu de distance de l'embouchure de la ÆRivière Plate où Rivière d'argent.

A peu de jours de là, nous touchions au port de Montevideo. C’est une assez belle ville où il se fait un grand commerce de viandes, de suif et de peaux vertes; commerce facilement alimenté par les innombrables troupeaux d'animaux sauvages qui peuplent le: pampas ct les plaines immenses du territoire Voisin.

Après un mois de séjour à Montevideo, la Ringwood reprit la route de Philadelphie, avec un chargement de laine et de peaux vertes. Cette traversée fut excessivement longue et pénible. Le vent nous ayant fait défaut, il nous fallut bientôt

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nous mettre à la ration de trois pintes d’eau par jour par homme, tant pour la préparation des mets que pour apaiser la soif, et pour les soins rigoureux de propreté. La disette de vivres se fit Cgalement sentir,et quelques jours avant notre arrivée à destination, nous nous vimes réduits à miration ordinaire.

Dans cette traversée, mon ami et compagnon Mack, tomba à la mer et fut à deux doigts de sa perte. Lorsque la chaloupe le recueillit, il résistait à l’engloutissement plutôt par instinct qu'avec conscience: il lui restait à peine un souflle de vie.

Enfin, après quatre-vingt-sept jours d’une navication lourde et fatigante comine un mauvais rêve, nous touchons au port désiré. : Nous respirons à pleins poumons la brise rafraîchissante qui s’est baignée dans les sources ct les ruisseaux où nous avons hâte assouvir notre soif : notre vue fatiwnée de Paspect monotone d'une mer de plomb fondu se repose avec délices sur la verdure du rivage : notre palais desséché, brûlé par lusage prolongé de viandes salées, meurtri par le biscuit, se délecte par anticipation, des fruits savoureux que le vent balance aux branches des arbres de Ja côte : nous respirons à l’aise après un long étouf-

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fement ; c’est comme une bonne nouvelle dans l'anxiété, le retour d’un ami qui l’on croyait perdu, la crise salutaire. dans la maladie : c’est Je soleil aprés l'orage, Ja joie aprés la douleur, le sourire après les larmes. A ce moment, la marin le plus endiablé ne peut s'empêcher de saluer “ Terre !

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