Nos humoristes
S’il est un phénomène^ entre cent autres, (jui démontre la \ italité (le notre race, c’est la floraison des générations nouvelles dans toutes les branches de la littérature et de l’art. 11 a vingt ans, on interrogeait l’avenir avec inc|uiétude. Les anciens vieillissaient, les jeunes n’étaient [)as nés. Aujourd’hui, ces craintes sont dissipées; les rangs, (|ui menaçaient de s’éclaircir, se sont regarnis. La poésie, le roman, le théâtre, la peinture, la sculpture sont cultivés avec éclat. Mais nulle part on ne rencontre des personnalités plus originales (|ue dans le petit coin, un peu s})écial, mais si français, et l’on jieut ajouter si gw/AA, des (( humoristes ».
Les caricaturistes pullulent. Leur \vM*ve s’afhrme dans tous les sujets, les sérieux et les frivoles. Ils s’attacjnent aux mceiirs, ils se mêlent à la politu|ue. Ils se conforment à la tradition de ce genre, pour lecjuel rien n’est sacré et dont l’irréx'érence poursuit les grands de ce monde. Ils jouissent de l’immunité (jiie les rois accordaient naguère à leurs lois. Ce sont les moustKjues cpii harcèlent ré(|ui|)age. Ils ne le font pas a\amcer |)lus vite. Mais ils le tourmentent de leurs dards acérés et, [)ar ce jeu, ils amusent — et (|Liel([uefois instruisent — la foule.
Il en fut de même aux diverses épocjues de notre histoire. Sous Louis XIV, les images satirupies couraient secrètement, de mains
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en mains; sons Louis XV, elles commeneèrent à se montrer; sous rinfortuné Louis XVI^ elles s’étalaient à la devanture des libraires. A mesure (jue Lautorité royale s’aftaililissait^ leur hardiesse osait dax antai^e. Elle fut refrénée par Najioléon qui n’aimait pas c|ue les railleurs s’occupassent de sa personne. Il détourna leur fureur sur les Anglais. Dans ses lettres^ on trouve de curieuses instructions à ce sujet. L’empercup dont l’activité était uni\^erselle, guide en quelque sorte le cra\a)n des dessinateurs et leur suggère des idées plaisantes destinées à amoindrir le prestige de l’éternel ennemi. Les compositions exécutées sur ses ordres ne sont |)as des meilleures. Les peintres^ non ])lus (jue les ])oètes, ne font de bonne l)esogne que si l’on ne gêne pas leur liberté. Ils la récupérèrent en 1830 et s’emjiressèrent d’en abuser. Louis-Philippe fut cruellement puni de se montrer plus lil)éral (|ue ses devanciers. Nul monarcjne en aucun temps ne fut lardé de ])lus d’é|)igrammes. Ajoutons que ses ennemis usaient d’un instrument ternlile et nouveau : la presse. L’estampe^ tirée à jietit nombre, est rem|)lacée par le croc|uis imprimé (|ui \ai droit au |)ul)lic et se répand dans la rue.
Un journal, particulièrcmengse montrait féroce. Ils’im|)rimaitdans une boutu|ue du passage Véro-Dodat, à proximité du Palais-Royal. Il était dirigé jiar le fameux Philippoiy aiu[uel il rapporta une fortune. Malgré les amendes dont on l’accablait^ sa caisse regorgeait d’or. On ne s’abordait sur les boulevards (|u’avec ces mots : u Avez-vous lu la Cai'icature ? » Et chacun voulait lire la Caricature. Louis Desno}^ers en rédigeait le texte sous le pseudonyme de Derville.
— Pourquoi ce nom? lui demanda Philipjjon
— C’est celui de mon coiffeur.
l'K Hl'ACI':
— Va pour le coifleur! Mais au moins donnez-nous de bons coups de peigne.
Les ehari^es étaient fournies ]>ar Daumier, Grandville et Traviès, incomparable trio^ (fin excitait l’idolatrie du public. C’est par la Cdricature (jue fut popularisée la « j)oire » de Louis-Philipjie, cette poire à favoris qui devint rapidement légendaire et ([ue les <>amins s’amusaient à copier sur les murs. Lors([ue Philippon comparaissait devant les juives pour un nouveau méfait de la |)oire, il tirait de sa poche une feuille de pa|)ier et y traçait^ le ])lus sérieusement du monde^ une série de fruits, dont le premier n’avait ])oint h<>ure humaine et dont le dernier imitait trait pour trait l’auguste faciès du roi de France. 11 montrait au tribunal [)ar quelle série de modifications insensildes il était arrivé à cette transformation. Et il ajoutait (c’était sa seule défense) :
— Ce croquis resscmlile, dites-\anis, à Sa Majesté. Vous le condamnerez donc. Alors il faudra condamner celui-ci, ([ui resseml)le au précédent^ et cet autre (jui ressemble à celui d’avant, et cet autre, et cet autre encore. Et si vous êtes logiques, vous ne sauriez absoudre cette poire authentKjue (jui synthétise tous les dessins de la |)age.
A cet endroit de son plaidoyer, il feignait une véhémente indignation et continuait sur le ton pathétlcjue :
— Ainsi, messieurs^ jiour une poire, pour une brioche^ pour tous les ol)jets grotesques^ dans lesijuels le hasard ou la maliee aura placé cette triste ressemblance, vous pourrez infliger à l’auteur cinq ans de l^'ison et ciiKj mille francs d’amende! Et \'ous prétendez resjiecter la liberté de la presse !
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Après CCS l)ellcs paroles, Philip|)on était condamné au maximum, mais il en a\^ait ])our son ari^ent.
A côté (le la CaricaUirc, se fonda le Charivari (|ui eut sa jileine \'()gue en 1848. Chain l’alimentait de ses drôleries cjui, au l)out d’un demi-siècle, n’ont pas })erdu tout leur sel.
Cette leuille ne s’absorbait |)as, comme son aînée, dans la politicjue, elle jiromenait ses regards sur tous les points de l’horizon; Gavarni y raillait le monde galanp Gréviip le théâtre, P andoip la vie militaire, Paul Léonnec, la vie maritime^ Léonce Petit, la vie rusti(|ue. Elle se partageait les faveurs de la foule, avec le y ournai Amusant, où débuta Henri Meilhac^ et la lie Parisienne, que le crayon de Marcelin ornait de cro(|uis superhciels et élégants. Ces trois recueils renferment fceiivre essentielle des humoristes du second Empire.
Le terme général d’ « humoriste » comporte des sul)divisions (lii’il est intéressant d’indu|uer et des nuances c|ui, dans la langue courante, ne sont ]>as suffisamment précisées. Peut-on classer, sous une même éticpiette, des tempéraments aussi divers (|ue ceux de Cham ou de Daumier, de Granx ille ou de Gavarni, de Charlet ou d’André Gill, ])our ne parler (jue des morts? Et ne faut-il |)as maiapier, dans l’intérêt de la vérité, les traits ([ui les séparent ou les rajiprochent ? Je crois qu’il con\’ient d’en\M'sager successix’ement, les caj'ieaturistes , les parodistes, les faiitaisistes et les satin s f es ; tous ces groupes constituant par leur réunion la grande famille de Y (( humour ».
Le « caricaturiste » ne s’attache pus jiarticulièrement a l’idée, mais a la forme. 11 cherche des effets cornu pies dans des combinaisons inattendues, dans une altération grotescpie et jiréméditée de la nature.
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Il s’adresse aux yeux plutôt ([u’a l’esprit. Il di\ertit^ il lait rarement penser. Et, d’ailleurs^ il lui arm e de déplox er, dans ce champ un [leii restreint des (lualités éminentes. Les scènes composées par Cari Vernet sur les modes et les ridicules de son tem|)s sont des documents de premier ordre : elles supposent une adresse surprenante et une rare science du dessin; les mamaces de BoilK' méritent autant d’éloges, encore (|ue l’expression en soit outrée et pénible. Plus près de nous, citons Gustave Doré (|ui^ avant d’illustrer X Enfer du Dante et la Bible, s’était essa\^é dans des compositions d’un caractère moins relevé et V await déplové d’admirables ressources d’ima<>Ination. Peuvent être rangés dans cette catégorie: Topflerje légendaire auteurde Monsieur Cryptogame, et, de nos jours, Carand’Ache, bien (jue le talent de ce dernier soit moins étroit et qu’il ait, comme on dit, plusieurs cordes à son arc. Enfin certains caricaturistes consacrent leur effort à tourner en dérision la « tête humaine ». Souvent leur moquerie est siqicrficielle et ne s’attaque (lu’au physupie du modèle: tels furent dans le passé Tra\aès, Naday Carjat^ André Gill. Parfois^ elle pénètre plus a\xint dans son être intime, elle découvre l’âme sous l’eux^elopiie. Ainsi ])rocèdent Charles Léandre^ Hermann-Paul et (iuel(|ues autres. Ils élargissent le \ audeville lusiju’à la comédie. Ce sont les psychologues et non plus unuiuement les virtuoses du cravon.
Le « parodiste » est un succédané du u caricaturiste », mais il a un sens plus direct de l’actualité. Il ne se perd jamais dans le rê\ e, il note ce ([ui se passe^ autour de lui, dans la société^ et s’en inspire. Il est l’homme des potins, des anecdotes, des faits-divers^ des échos boulevardiers. Il est le chroni([ueur causti([ue et renseigné de la vie. Chain s’accpiitta en jierfection de ce rôle; il le jouajiendant (piarante ans, sans
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se fatiguer et sans que le public se lassât de ra|)plaudir. Nous avons sa monnaie en la personne de MM. Albert Guillaume, Henriot et Fernand Faig qui égaienp chaque dimanche^ de croquis délurés et piquants riiistoirc de la semaine.
Au contraire du « parodiste », le « fantaisiste » |)lane au-dessus ■des médiocrités terrestres. Il n’obéit à aucune autre règle qu’à son ca})Hce. Il invente, il combine, il suggère. Grandville cherchait à dégager ce qu’il a d’humain dans les ph)^sionomies animales ou ce •(|u’il y a de bestial dans les figures humaines ; Il comparait les femmes aux fleurs et découvrait^ entre elles, de délicates similitudes. G’était le plus ingénieux des fantaisistes. Nous en possédons un incomparable, M. R ()l)ida, dont l’imagination a créé des mondes et c|ui les a réalisés par le crayon : cités gothiques évocpiées en marge de Ralielais, villes futures, chimiques, électriques, mirifiques, enserrées dans un monstrueux réseau de voies ferrées et de fils aériens, couronnées de terrasses et de jardins suspendus, où circule l’essaim des machines volantes ■et des liallons dirigealiles. Et ces trouvailles sont innocentes, M. Robida étant totalement dépourvu de méchanceté.
Il n’en va pas de môme des u satiristes ». En ceux-là se concentre ce (ju’il y a de plus aigu et aussi de })lus prolond dans l’esprit national. Ils forment une glorieuse lignée. Depuis près de cent ans, ils se succèdent sans interruption. Daumier les domine, de toute la hauteur de son génie. Daumier franc, solide, et, selon rheureuse expression (FArsène Alexandre, formidable d'am|)leur et de santé, ironujue et douloureux comme Molière; et, près de ce colosse, Gavarni, ])lus subtil, plus corrompu, historien des roueries féminines vet de rétcrnelle comédie du \ ice ; }>uis, pour couronner le siècle,
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J.-L. Forain, (|ui les cigale en intensité, les dépasse en cynisme et joint à leur clair\'o\ ance Fàpreté et l’insolence ai>ressi\^e du réalisme moderne ; enhn, autour de Forain, toute une lésion (Fol)servateurs, Steinlen, Ihels^ Toulouse-Lautrec, Jean Veher, Fau're et Bac, le conhdent des demimondaines et Henri Somm, l'ami des petites montmartroises.
Cette classification est incomplète. On n’y saurait enfermer des artistes pnmesautiers et charmants, tels (|ue Jules Chéret et Muefia (jiii forment un grou|)e à part, et le délicieux Boutet de Monvel (|ui a renouvelé l’ima<>erie enfantine. Il est aussi des talents complexes (|ui ne se sont pas cantonnés dans un domaine uni(|ue. Adol|)he Willette, pour ne citer que celui-là, cultive à la fois la satire et la fantaisie ; il est peintre et poète; sa Pierrette se ballade au Moulm-P,ou<4e. Mais étudiez-kp considérez son nez fripon, sa taille frêle, son mollet provocant, scs yeux pleins d’effronterie, de malice et de tendresse, et \'ous reconnaîtrez en elle une })etite cousine des bergères de Watteau.
Quelle magnifi(|ue éclosion! 11 n’était pas superflu d’envasager l’ensemble de ces ricfiesses et de l'opposer aux pessimistes (|ui pleurent sur la décadence de l'art français.
On troiu era dans cet om rage des dessins inédits (|ue les artistes ont l)ien v’oulu nous c(arimuniqucr. Chacun d’eux nous a autorisés à choisir dans son ceuvre c|uel(|ues |)ages célèbres et caractéristiques de sa manière. Ces documents sont emjiruntés aux précieuses collections de la Revue 11 lustrée^ du Courrier Iv'u/ieals, (Ju Rlre^ du Cil Blas^ du Plen'ofj du Flfj'e et de la / le Milituire .
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