‹ Nos humoristesChapitre 2 sur 11 · CARAN D’ACHE · texte numérisé non relu

CARAN D’ACHE

I,a IcvTCtie de M'"' la Duchesse

Caran d’Ache

11 est moins c(j»nnii que sou (ouvre. Lorscju'il publia naguère ses preiu ières pages C()mi(.pies, elles cou- (.|uireut, (.lès d'aboiul. la sympathie du publie, biles le séduisirent par un air d’inédit, par un je ne sais quoi de franc, de rond, d'imperturbablement jovial, par une verve qui, sans précisément se renouveler, paraissait toujours nouvelle. Hn vain, quelques criti(,pies objectèrent-ils (.pie les '' histoires sans légende /x de Caran d'Acbe n’étaieiit point originales, qu'elles s’inspiraient des procédés de Wdlhelm Bush. d’Oberlander, d’ilengeler, de Reiiiicke, des caricaturistes allemands des FJ ico-cmic Bla'ifcr. La Ionie ne s’arrêta point à ces objections. Elle ne boude pas contre s()u plaisir. Elle aime ceux qui la divertissent, soit en lui présentant un lidèle tableau de ses misères, soit eu les lui taisant oublier. Elle aima b'orain et elle aima Caran d’Ache. comme elle aime Paul Hervieu et (deorges b'eydeau, la comédie et le vaudeville. Bieut(')t sou engouement s’aviva d'un grain de curiosité. Elle ajqu'it cpie Caran d’Acbe [cravou en russe) s’a}q^elait de son vrai nom Emmanuel Eoirée. (.pi’il servait dans l'année française avec le grade de caporal, cpi'il était beau comme le jour, qu’il inspirait des passions fatales aux nourrices du jardin des d'uileries et que son grand-père avait perdu un bras et une jambe pendant la campagne de 1812. 11 n’eu fallait pas tant pour le rendre légendaire.

Rien n’est plus doux à savourer que la gloire et rieu n’est plus diflicile à soutenir. L’homme dont la fonction est d’être spirituel, est condamné à avoir toujours de l’esprit. M. Caran d’Ache n’a pas trop lléchi sous cette terrible obligation. Ce qu’il a tiré de son imaginative est proprement inconcevable. Des milliers de dessins y sont éclos : beaucoup sont exquis, presque tous sont ingénieux, pas un seul n’est absolument plat et indifférent. Quand l’idée manc|ue, l’exécution y supplée; si, d’aventure, le cerveau est fatigué, la main reste diligente.

Et M. Caran d’Acbe continue!... Les semaines, les mois s’écoulent, et tranquillement, avec l’implacable régularité des saisons et des phases de la lune, il poursuit sa besogne de clown ou, si le mot lui agrée davantage, de '' monologuiste .v. je désirais surprendre les secrets de cette intarissable production. Mais les amis de l’artiste m’avisèrent des diflicultés que rencontrerait mon entreprise, en apparence la plus aisée du monde.

— Caran d’Acbe mène une existence cloîtrée, mystérieuse. Il habite, rue de la Faisanderie, un b(')tel splendide et clos aux regards. Il s’y enferme, tel le philosophe en sa tour d’ivoire. D’incorruptibles serviteurs défendent l’accès de son atelier, et, lui-même, il a recours à des ruses singulières pour décourager l’audace de ses visiteurs... Méhez-vous! c’est très danu'ereux !

Et voilà les avertissements qui me furent glissés dans le tuyau de l’oreille. Ils excitèrent mon ardeur, j’ai, de tout temps, été attiré par les entreprises chimériques, je pris quelques précautions indispensables, je mis ordre à mes affaires, je m’armai d’énergie et de sang-fn^id, et, un beau matin, à dix heures précises, m étant recommandé à Dieu, je gravis le seuil du farouche auteur de V Epopée.

Après t[ue j’eus trois lois pressé le bouton de

CARAN d'ACHH

la sonnette électric|ne, nne camériste vint 'ouvrir. HUe sembla fort étonnée lorscine je Ini exprimai l’envie (.pie j’avais d’être introduit chez son maître. Une pareille outrecnidance confondait son entendement. ■''' — n’est jamais là, mnrmnra-t-elle. — 11 y sera anjonrd’hni, réplicpiai-je. /•/ Ht comme mon attitude était résolue, et ma a'oîx impérieuse, elle consentit, non sans pâlir, à se saisir de la carte cpie je Ini tendais et disparut dans les méandres de l’escalier. Je demeurai senl nn temps assez long. Je me trouvais dans nn salon décoré, avec richesse, de soies et de satins brochés, orné de tableaux modernes et de gravures anciennes en belles épreuves. Je m’occupais à considérer ces bibelots. Sondain, nne tenture s’écarta lentement comme poussée par des doigts invisibles. Un nonvean personnage surbaissait devant moi. C’était nn valet de cham-

bre, mais nn valet magnifR|ne. Il avait la taille bien prise, les épaules larges, les dents blanches; il portait, avec nne surprenante dignité, le tablier blanc à bavette, insigne de sa prolession; sa tête était coiffée d’une sorte de casquette, ou de inonlflet en laine écossaise, qn’il ne songea pas d’abord à retirer. Et confesserai-je ma petitesse? Je fus chocpié de son oubli. Mais j’admirai sa distinction native et la désinvolture avec laquelle il répondit à ma muette interrogation :

— On ne a^ous a donc pas réAClé ac.v habitudes?

II ne dort pas la nuit. Il se couche à l’anbe et se lève au crépuscule.

Ces paroles élégantes et simples étaient relevées d’une pointe d’accent qui leur cominnnicpiait nne saveur exotiepie. Je crus y discerner comme une intention de raillerie.

D’étranges soupçons me traversaient la cervelle. A ce moment, j’aperçus l’extrémité d’im album, ou ^ d’un carnet, qui émergeait de la

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pochetle du tablier. Ce lut un trait de lumière. — Caran d’Ache... c'est vous? m’écriai-je.

L homme sourit, s'inclina courtcjisemeut... Il avouait 1 . ..

— D(3imez-vous donc la peine d'entrer!

je le suivis dans son cabinet. Une profusion de croquis, les uns clonés aux murs, d'antres à 1 état d ébauche, s'y amoncelaient. Ils débordaient des tables, inondaient les sièges, masquaient à demi la lenêtre et gisaient sur le tapis. M. Caran d'Ache s'installa à scm bureau; je m'emparai de l'imique chaise qui fut libre.

Autour de nous grimaçaient des silhouettes, la plupart grotestpies, quelques-unes héroïcpies ; des Anglais casepiés de 1 iège, un John Bull apoplectique, un Chamberlain carnivore, à la mâchoire agressive ; des Boérs costumés en Bas-de-Cnir, des Brésiliens trop bruns et moins gros que leurs cigares, de mélodieux tziganes, et des princesses pâmées, des animaux, beaucoup d'animaux, sauvages on domestiques, mais uniformément '' rigolos /y : lions débonnaires, girales déguisées en piheanx télégraphiepies, 'P I chevaux de course • — puissants seigneurs — et che-

. - ' j vaux de liacre — pauvres hères. — chiens de tous l'angs et de tous poils, la levrette en pal’tot de M’"" la baronne et le caniche du pont des Arts, hnlin, lâ-bas, à l'horizon, des scddats cpii avancent, silhouettes noires se détachant en vigueur sur la neige éblouissante : la redingote, le petit chapeau, puis l'état-major chamarré, puis les clairons, puis les land'tours, puis les masses pi'olondes de la (jrande Armée. . . j’ai demandé à Caran d'Ache si, parmi ces ligures d'un autre âge, il avait intrcxluit le prolil de son aïenl ;

— je ne possède de lui. m’a-t-il dit. qu'un méchant portrait cpie nous avions à Moscou. Mais mon père m'a bien souvent conté S(jn histoire, cpii s'est déroidée et dénouée à la façon d'un roman.

Le brave Poirée était chef d'escadron au p chasseurs et olli-

CARAN d'aCHH

cier delà Légion d'honneur. Il avait reçu la rosette de l’eiiipereur sur le eliainp de bataille. Il allait décrocher son cincjuièine galon, cpunul il essuya, à bout portant, la décharge d'un peloton de cosaques. Il lut laissé pour mort sur la place et recueilli dans une famille polonaise, qui le coiuhla d'égards et de soins. Il y avait là surtout une jeune lille, dont la tendre sollicitude le toucha jusqu'au plus profond du c(uur... Vous devinez la suite. Le blessé aima la jeune lille, la jeune lille aima le blessé. Leur inclination lut couronnée par l'hymen, comme disaient alors les poètes. Poirée se lixa en Russie, où il lit souche d'honnêtes gens. Ht c'est ainsi epie naquit Caran d’Ache, ayant du sang slave et du gaulois dans les veines, placé entre deux patries et sollicité par elles. A huit ans, il fut mis au meilleur gvmuase de Moscou. A seize ans, il le epiitta, ses études achevées. Ht son père lui ordonna de se rendre à Paris.

— Mon lils aîné sert dans l’armée russe, lui déclara-t-il , tu serviras dans l’armée française.

Le vieux Poirée, du haut de son cadre, applaudit à ce discours. Hmmanuel boucla sa malle, empocha le hoursicot, maigrement garni, destiné à assurer les menus frais du Auyyage. (Quinze jours plus tard, il était incorpcu'é au de ligne et endossait, pour la première lois, cet unilorme de " hihi de 2™''’ classe //, que son crayon devait populariser.

— j'ai recherché les traces du chef d’escadron dans les livres de l’époque.

11 saisit sur sa table un V(jlume fatigué et le feuillette avec précaution; l’ouvrage a pour titre Premier état miUlaire de la Répiibl iijiie franeaise, an XI. Il y est eriectivement question d'un certain Poirée, lieutenant à l'ancien régiment du Royal- Piémont, j’observe M. Caran d’Ache. 11 ne badine plus. 11 est sérieux, presque solennel. Ih je devine pourquoi nous fûmes émus, naguère, en voyant déliler les Ombres de V Ppopée. 11 y a des heures où l’àme du grand-père se confond avec l’àme du petit-lds, où le grognard se substitue au houlevardier. Ce sont les mvstères — et les grâces — de l'hérédité.

11 est encore un troisième Caran d’Ache. 11 a publié de

LES GRANDI'.S MANOEUVRES PANS l’aN'I IQUITÉ. {Revue lllustn

remarquables études sur la cavalerie russe; elles offrent un intérêt purement documentaire. Toute allusion satirique en est exclue. Elles sont d'une hardiesse, d'une loimue extraordinaires. Je le complimente sur le caractère réaliste et la sincérité de ces (ouvres. Je voudrais savoir dans cpielles conditions il les a exécutées:

sans doute en se mêlant à la vie, en la fixant, vibrante et chaude, sur le papier.

— Il m’en coûte de vous détromper. Mais je suis absolument incapable de copier la nature. Im modèle me trouble, je ne le possède, je ne suis en état de reproduire sa physionomie qu'après qu’il a disparu.

Mou oeil est un appareil photogra-

et le détail. L’impression qu'il a ressentie, en une seconde, ne s'etlace plus ; elle est d'autant plus nette cpi’elle est plus lointaine. Jadis, j’ac- ' , compagnais mon Irère aux mauoeuvies de Krasnoïé-Selo. Je me gardais bien de crayonner les scènes dont j’étais facteur ou le témoin. C’est au bout de dix ans que je les ai retracées. Elles s'étaient immobilisées et cristallisées dans ma mémoire.

Pendant tpi’il accomplissait ses devoirs militaires, il résolut de prendre conseil d’Edouard Détaillé; il pensait que ce maître serait, l'unirson jeune talent, le plus sûr des guides. Un matin, donc, ayant brossé sa tunique, astitpié son ceinturon, reluisant, verni, éblouissant, il part d'un ju'ed léger. 11 sonne, non sans effroi, à la porte du célèbre peintre. Celui-ci l’accueille avec cette indulgence enjouée cpii le rend si séduisant et parfois si redoutable. Il l’exhorte à exé-

pbique qui retient tout, l’ensemble

/'Revue Illustra-. J

(;o.M.Mi;Nr î‘oi.vii: si', k r.i’K i'mn [ i: ix i»axs \.i: (;uAxn mondk.

Ihic poule survint ! . . .

NOS nr.MORlSTES

enter en six conps de plinne le portrait d’nn de ses camarades de chambrée et à Ini sonmettre le résultat de cette improvisation. Le caporal l^oirée tile à la caserne, avise l’aide cuisinier :

— Tiens-toi là debont et ne bonge pins... Mêlas! le croquis est détestable; il le déchire, le recommence, le déchire encore.

— j’aime mieux pincer l’oreille à jnles // ; c’est moins embêtant, murmure le cuisinier.

A ces paroles le caporal Ini flanque denx jours ;

— Va-t’en an diable!

Le lendemain, il reprenait, de souvenir, le dessin ratnré et l’achevait triomphalement. Le cuisinier était là, parlant, roulant son calot entre ses gros doigts graissenx, d’nne ressemblance — d'nne bêtise — inelfable. Le caporal Poirée Ini enleva ses denx jours. Il était benrenx. Il avait trouvé sa voie.

“ Oui, cher monsieur, ]e suis altbgé d nne timidité incroyable. Je ne pins travailler qne dans le silence, la solitude et la nuit.

— \Tjns avez, dis- je, la pndenr dn chat et de l'éléphant.

— C'est cela même.

Un narquois sourire erre sur ses lèvres... ht l’on s’extasie sur la gravité des hommes dn

Nord! 11 est vrai ipie M. Caran d’Acbe n’est Lpi’nn demi-Moscovite. . .

Hn somme, je distingue assez nettement, à travers ces digressions, ce epii constitue Torigi milité de Caran d’Acbe et l’essence de son art. Daninier synthétise et concentre dans un puissant raccourci les expressions et les monwments; Caran d'Acbe les analyse, les divise, les gradue. Or, rien n'est comique comme un mouvement décomposé... ün monsieur flirte avec nne dame et s’incline galamment sur le dossier de son lantenil.

Pcii à peu. l'entretien devient pins tendre.

CAKAX 1) ACII1-:

les causeurs pi us distraits ; ils courent à une catastrophe inévitable; le lauteuil penche, le centre de gravité se déplace; ehacpie image marc[ue une étape vers le dénouement. Ce cpii devait arriver arrive. La dame est renversée, les jambes en l’air; le cavalier raccompagne dans sa chute. Sont-ils fâchés on ravis de l’accident? Nous en sommes réduits aux conjectures, car leurs visages nous sont cachés. Mais il est intéressant de voir un éventail derrière lequel il se passe c[uelqne chose.

Ce ne sont pas là des hommes, ni des lemmes, mais des marionnettes articulées cpii n’ont que l’apparence et ne donnent pas l’illusion de la vie. Pourtant examinez-les de prés, et vous distinguerez, sons la raideur de leurs 1 ignés droites, une inlinité d’observations et d’intentions spirituelles. Attachez, je vous prie, vos regards sur ce ténor.

Il vient de soupirer son morceau. Il est satisfait et de ses auditeurs et de luimême; il a divinement chante; son ut// est bien sorti. Admirez-le. Il est Irais, rose, parfumé, frisé au petit fer. Le diamant de sa chemise étincelle. Et tandis qu’il parcourt avec négligence les poulets que ses adoratrices lui ont dépêchés, son accompagnateur — un bohème aux cheveux mélancoliques — ■ l’aide humhlemeut à enliler son paletot. Pas besoin de légende. Il est superOu de laire parler ces personnages. Que se diraient-ils c[u’on ne devine? ils sont

rudimentaires et complets. L’artiste a mis en saillie leurs traits caractéristiepies.

Cet effort de sélection et d’épuration lui coûte quelques tâtonnements. D'abord il construit sommairement l’épisode que lui suggère sa lantaisie. comme un dramaturge établit son canevas.

Sur cette première escpiisse. il applicpie un calque, puis un second. puis un troisième. Par ces lil-

NOS HUMORlSTIiS

trages successifs, il élimine l'inulile, il ne conserve que le principal, il dégage enlin ces (ignres schématiques qui égalent en limpidité et surpassent en finesse les grafj'iffi de Pompéi.

On a défini Pascal : (ironie^ rie ri pûssio/i... (jroinririr ri inoiivrinriil : ainsi peut-on définir M. Caran d'Ache. Je ne pousserai pas plus avant la comparaison entre deux génies, qui ne sont pas du même ordre. Pourtant je ne crois pas cpfil lai lie dédaigner le labeur cpii s’emploie à l’amusement de l’humanité. Si ses moyens sont frivoles, sa lin ne l’est pas, car il contribue à rendre la terre habitable...

Alors, ai-je demandé a Caran d’Ache, vous continuerez éternellement à dessiner vos bonshommes?

— Aujourd'hui, demain, toujonrsl

(dette réponse respirait l’optimisme et la sérénité. Et j’ai compris que l’éminent humoriste goûtait, dans cette vallée de larmes, un parfait contentement.

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