ADOLPHE WILLETTE
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Mimi Pinsnii et Pierrette s’aimeront toujours comme Jeux s(euis.
Adolphe Willette
Je suis allé lui rendre visite au leudeiuaiu de la Mi-Carèine. C est le temps où, le carnaval étant Uni, Pierrot se repose, ht vous n ignorez pas c[ue Wnllette et Pierrot sont une seule et même personne.
Je désirais approcher ce charmant artiste, en (.[ni revit la giàce de Wattean, et dont l'activité s'appli(.[ue à cent entreprises cnricnses. C est lui epii institua la laim^nse Vachalcade autour de hujuelle on a mené si grand bruit. 11 s occupe présentement de l(jrmer à Montmartre un corps de pompiers (.pii ne peuvent
NOS HTMORTSTES
iiiaiKincr de devenir anssi eélèl')res que ceux de Nanterre. Le peintre Adolphe \\h dette est une des ligures les plus originales epie nous ayons. Il échappe, par son talent et son caractère, à la commune banalité, je m’enqnis auprès d’un de ses coniréres du lien oii j’aurais chance de l’apercexanr. . ,
ADOI.IMIIÎ WIU.liTI l'.
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LA parisienne : Pierrot blanc, Pierrot noir, je vou^ fais chc\aliers du clair de lune.
— Clierchez au sommet de la Butte, me répoudit-ou, Willette n’a pas précisément un domicile l'ixe; du moins ne lui eu connaît-on pas. Il se promène à la'belle étoile et marche le nez en l'air, comme l^ierrot 1
— Je me suis acheminé vers cet endroit élevé, que le cabaret ier Rodolphe Salis a si heureusement comparé à une mamelle — la mamelle de Paris, j'ai
NOS HTMOIUSTHS
I ,c I laiscr lie la Rnsc.
lonotem ps erré aux environs dn Monl i n de la (jaletteet dans les voies ténébreuses qui se croisent auprès de la basilitpie dn Sacré-Cienr. An coin de la nie dn Mont-Cenis et de la nie Saint- Rustique, j'ai \'ii venir à moi un petit homme grassouillet. Il était vêtu d'une vareuse de matelot et coillé d'un feutre rond à bords reti'onssés, dont la physionomie rappelait celle dn chapeau île Cille, dans les tableaux de la comédie italienne, je jugeai que ce devait être Adolphe Willette
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ADOLl'IIH WII.LH i Tl:
d’après le signalement qui m'avait été lait de lui. Je l’abordai avec iin grand saint et sollicitai la faveur de l’entretenir.
— J’ai, lui dis-je, à vons demander des éclaircissements sur la psychologie du nommé Pierrot...
Il consentit lort courtoisement à contenter mon désir, et nous prîmes tons deux ensemble le cliemin de son logis.
... Une maison très bumble, nn escalier très humide, nn caniloir très obscur... M. Wdllette m’introduit dans son appartement composé de deux pièces exiguës. Aux murs apparaissent des images, crayons, alTicbes et lithographies. Dans une corbeille, un chat ronronne, pelotonné, les yeux mi-clos... Un lit de cuivre, une longue table, une chaise, un fauteuil complètent rameuhlement. Au chevet du lit, quatre poupées sont suspendues, quatre gentilles poupées, habillées de soie; trois d’entre elles sont roses et l’autre a la blancheur des lis. Ces figurines égayent le réveil de M. Willette et peuplent son sommeil de songes enfantins... Tandis que je considère ces bibelots, il a ouvert la fenêtre :
— Regardez !
Paris est devant nous, Paris tout entier, avec ses palais, ses masures, ses monuments aux dômes dorés, ses fumées d’usine, ses quartiers riches et ses lauhourgs. Une hrume l’enveloppe; et, à travers ce hrouillard, il apparaît vague et redoutable. Je m’extasie sur ce magique spectacle, ht M. Willette jouit de ma surprise.
— Là-bas, c’est l’enfer, reprend-il en souriant; ici c’est le paradis... Lit vous n’avez pas vu mon jardin ! Penchez-vous donc un peu, je vous prie...
Kn efet, tout en bas, devant la maison, un arbre vénérable étend ses rameaux sur de maigres plates-bandes. Des constructions délabrées, des hangars en planches, des palissades moisies bornent ce parterre de curé. On se sent là bien loin de la ville. On y respire comme une atmosphère de paix provinciale et dévote. Ht le défié des processions qui se rendent à l’église, le murmure des cantiques ajoutent à cette impression une note recueillie. Voilà ce que M. Willette contemple de sa croisée. Hntre deux petites femmes, il croque au passage une paysanne en bonnet, venue du fond de son village, à seule f n d’honorer la Savoyarde. Quelle joie de vivre en ce coin familier où ne pénètrent point les rumeurs du boulevard! 11 craint qu’elle ne lui soit ravie et que bientôt on ne renverse ces vestiges séculaires pour bâtir quelque moderne caravansérail à à l’usage des pèlerins, avec ascenseur et téléphone. 11 m’exprime cette appréhension en termes amers. Ht il jette un ^nlain regard vers ce temple cohjssal, ce
•NOS HLNMQRISTES
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i\'y a plus d'été 1... Lu printemps... et tout de suite raut<mine...
cliàlcau-lort Je la loi, à qui Montmartre devra sa métamorpliose. Mais Pierrot ne saurait demeurer mélancolique. Une llamme de malice luit dans ses prunelles :
— Drôle de pays cpie cette hutte! Idle u'a pas sa pareille dans le monde. C)n y chante la messe, ou y lait ramour. Les couplets de Bruant s’y mêlent aux
ADOl.l’IlH WMU.i; I TI-:
psaumes. . . Le Sacré-Cceur est planté entre le Moul in-de-la-Galette et le Moiiliii- Koiige. J el Jésus entre deux larrons...
l'ont en devisant. M. Wdllette exerce les devoirs de l'hospitalité et me montre une bienveillance dont je suis touché. 11 allume le leu; il s'en va cpiérir
un cruchon de cidre. La cheminée, après une minute d'incertitude, se décide à tirer convenablement. Les bûches llamhent. Les gobelets sont remplis. L’heure est propice à la causerie. Je presse mon hôte de me narrer ses aventures et de me conlier, sans feinte, ce qu'il pense de Pierrot :
— Je n’ai rien de surprenant à vous raconter. Ma vie esta peu près exempte ûe catastrophes...
Adolphe Willette est lils d’un officier supérieur de l’armée française, M. le colonel Willette, qui se couvrit de gloire en 1870. Dès son plus jeune âge il affirma ses dispositions pour les arts, en exécutant la charge de ses professeurs. On en conclut qu'il deviendrait un excellent portraitiste et on le lit entrer dans l’atelier de Gabanel. Ses parents se flattaient de le voir prix de Rome, médaillé et membre de L Institut. Leurs illusions ne tardèrent pas à s’écrouler. Le jeune élève de Cabanel montrait une détestable indiscipline; non content de mépriser les leçons de son maître, il les repoussa; il quitta l’école; il campa en nomade au quartier latin, s’aftilia au cercle des Hjdropathes, qu’il abandonna pour le cercle des Hirsutes; puis il passa les ponts et se dirigea vers la Montagne, dont il devait être un des plus beaux ornements. Ainsi, mystérieusement, s’accomplissait sa destinée... Le gentilhomme Salis avait fondé un organe qui portait le même titre que son cabaret. Willette y collabora à côté d’Emile Gou'deau, de Félicien Cbampsaur, de Cliarles Gros; il peignit, pour la salle d’honneur du Chüt-Noii\ quelques tableaux qui seront, un jour, recherchés par les musées... Mais ne pouvant s’accorder avec l’humeur despotique de Salis, Willette lui tire sa révérence. Et alors commence cette existence un peu falote à laquelle il semble cjue la volonté des Dieux l’ait voué. 11 voltige comme un moineau franc, de branche en branche; il passe du Chal-Noir au Courrier français; puis il aspire à l’indépendance, il veut avoir une feuille qui lui appartienne et ne déj'tende cpie de son caprice. Il la crée avec quatre sous péniblement amassés. Et soudain, il est assailli par les recors, les huissiers, les créanciers féroces, les marchands de papiers, les marchands d’encre. On le saisit, on le dépouille; sa lailliteest déclarée comme s’il tenait houticpie au tjuai Saint-Michel. Après lui avoir jM'omis le ruban rouge, on le lui refuse. Pauvre Willette! il n’est que médiocrement doué pour le négoce! A ces 'inquiétudes s’ajoutent d’autres misères. Il est mandé chez le juge d'instruction qui incrimine l'immoralité de ses dessins. Il proteste de leur innocence, il se défend du mieux qu’il lui est possible. Après ces heures terribles, il remonte sur la Butte et, n'ayant pas d’amis a cpii verser ses tristesses, c’est à son papier qu'il les contie. Sous ses doigts-
/'Courrier français./
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ADoi.NiH wii i 1- i ri-;
His-iiKii, nic.iii Pierrot, quand tu seras l‘'All.l-I, tu m'ai inertis encore !
naissent un tas de pierrots cjni lui ressemblent, qni sont, comme Ini, ingénus, désolés, déçus dans leurs rêves de bonheur, meurtris par la malignité des eajntalistes, et cependant onblieiix dn mal, rieurs et tendres. 11 renouvelle ce type classique, en lui prêtant ses propres sentiments, en l'animant de son babil, l.e Pierrot de Wdllette n'est plus ce bênet qni emj'iocbe les nasardes et vole les conlitnres; il aime jusqu'à en mourir et il a l'àme légère; sa cervelle est un ciel d'avril tout rempli de giboulées : la pluie et le soleil s'v succèdent, je lélicite
X('S HTMORISTliS
I ’.aii\ I lie I ! ! — Thciiiis l’i'étcnd i|uc Inn fils l’icrrui esl un pi n'nu^raplic !
M. W^illettc de cette conception si personnelle. 11 reçoit avec modestie mes louantes ;
— \’oiis attribuez à mon Pierrot des cpialites qu’il n'a pas, sans doute, et N OUS m'attribue/ à moi-mêane des intentions trop complexes. C'est surtout par '^'>11 eostnmeqne Pierrot m'a séduit. 11 me lallait nn personnage assez général
ADOI.IMIH WIU.I' I I ]■:
( Cuurricr hwiç.ùs.J
!Lcs petits ciseaux meurent les }’>attes en l’air.
pour traduire, par ses jeux, toutes les passions Immaiues. je ue voulais pas l'allublerde la redingote^ qui est uu vêtement anti-esthétique; la blouse blauehe, la
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calotte noire et la mousseuse collerette de Pierrot le placent en dehors des hommes et près d’eux : ce sont des habits de rêve. Ce sont les habits qu’adopteraient les poètes, si le temps où nous vivons était moins dur et moins prosaïque.
M. Whllette parle d’une voix timide ; son visage respire la malice et la bonté ; il se dandine, les mains dans ses poches. Pierrot est là, devant moi. Si sa veste était neigeuse et son teint lunaire, l’illusion serait complète... Mais M. Willette a le teint doucement enluminé...
Il m’a versé une nouvelle rasade; sons l’influence dn cidre pétillant, mes idées s’embrouillent: les objets s’animent autour de la chambre; les innomhrahl es Pierrettes, accrochées à la muraille dansent en rond et me lancent des oeillades qni ne laissent pas de me troubler.
— Quelles sont ces jolies tilles ?
Oh ! celles-là M. Willette les a dessinées d’après nature! elles perchent snr la Butte, dans son voisinage, et ne se confondent pas avec les vulgaires Parisiennes. Elles ont ce soupçon d’impertinence égrillarde qui n’appartient qu’aux vraies Montmartroises. M. Willette s’est appliqué à me faire saisir cette nuance ;
— La femme du monde est une perruche; la femme galante est une grue; la jeune lille, trop souvent nne bécasse. La Montmartroise est une créature spirituelle et affinée. Cela vient de ce que nous la traitons avec égards. Les étudiants brutalisent leurs compagnes; nous sommes pour les nôtres aux petits soins; elles sont nos confidentes; elles participent à nos travaux; elles méprisent la fortune et font la nique aux agents des mœurs. Et comme nous ne sommes pas assez riches pour leur oflrir des voitures, elles escaladent pédestrement les rampes de la Butte et gagnent, à cet exercice, une souplesse étonnante, une vigueur de montagnardes. Voilà pourquoi les Montmartroises ont, avec nn corps délié, des mollets superbes, — ce qui n’est pas la moindre de leurs supériorités...
Il me parut, en eflet, que la plupart des Pierrettes cpii me reluquaient du fond de leurs cadres levaient la jambe d’nn air gaillard et que leurs jambes étaient très appétissantes.
— je vois, dis-je à M. Willette, que Montmartre est nn coin privilégié et qui mérite sa grande réputation, je voudrais le mieux connaître.
Il m’a proposé obligeamment de me servir de guide. Il m’a fait boire un dernier verre de cidre, et s’étant assuré que son chat continuait de dormir dans sa corbeille d’osier ;
— Allons s’est-il écrié, vous êtes digne d’être de la Butte... je vous adopte !
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(>uand même!...
Pendant une heure, nous avons vagabondé dans les ruelles tortueuses et endormies; des poules picoraient; des odeurs de fritures s'écliappaient par les portes entr'ouvertes. Ceci est mon restaurant, /•/ m'a dit Willette, en m'indiquant une guinguette sise à l'angle de la rue Saint-Kleutlière et de la place du Tertre : Au reiidc;-vous des coidicrs fidèles... Nous avons traversé la basilique, dont les abords sont encombrés de marchands de chapelets et la vénérable église
NOS Hr.MORISTES
Ah! les atVaires sniit les alhaircs!
... Kt bien, moi aussi, j’veux faire des atlaires et j'vais commencer par faire la tienne!
clc Saint-I^ierre c|ui a grand besoin d’èlre étayée. Les prêtres dn Sacré-C(tur comptaient la détruire, mais nous avons poussé de telles clameurs epi’ils ont dCi renoncer à cette protanation. M. Willette n'aime pas la basilie[iie et se conduit, envers elle, avec nne extrême irrévérence. Il osa récemment organiser un monôme de Pierrots et de Pierrettes, ciui se risquèrent jusqu'au parvis en hurlant : \dve le diable 1 // Ce n'est pas, croyez-le bien, t|ue Willette soit rennemi
dn bon Dieu, mais il juge que Parcbitecture du Sacré-Cceur manque d'élégance et c'est Piinicpie raison de sa haine.
ADOLl’HH WII.l.HTTE
— Désirez-vous que je vous mène en mon magasin ?
Hli quoi! Willette est à la tête d’un magasin! Willette fait du commerce! Que vend-il ? De la farine? Des dragées? Du sucre candi? je ne tarderai pas à le savoir!...
11 m’entraîne vers une destination ignorée et m’expose, en trottinant, le fabuleux projet qu’il caresse :
— 11 est certain, n’est-ce pas? que Montmartre et Paris sont deux choses différentes... Paris n’a aucun droit d’opprimer Montmartre. 11 est de toute justice cjue Montmartre conquière sont indépendance. Or, à quels signes voit-on qu’une ville est libre? C’est lorsqu’elle possède une pompe à incendie et une milice qui en assure le fonctionnement. Nous avons déjà la pompe, dont nous a lait don un généreux citoyen. 11 faut c|ue la Butte ait ses sapeurs indigènes recrutés parmi ses enfants. Nous sommes prêts à nous enrôler... Pt si l’on nous refuse l’autorisation nécessaire, j’irai la solliciter du Ministre, c|ui est, à ce que l’on prétend, un ministre intègre!
Nous avons parcouru la rue des Trois-Frères, la rue des Abbesses, la rue Antoinette. Mon cicérone s’arrête devant une boutique de charbonnier. L’honorable Auvergnat se lève avec empressement à notre approche :
— je vons présente mon propriétaire, me dit Willette, avec dignité.
Ht comme je demeure un peu surpris ;
— Nous sommes arrivés !
11 me désigne une sorte de trou obscur percé dans la devanture du marchand de bois; naguère un savetier rapetassait ses semelles dans cette échoppe; le savetier est parti et Willette a pris sa place. Au-dessus du seuil, une enseigne se balance; A// blanc et au noir! Un homme blanc et un homme noir s’abordent en se serrant les mains. L’homme blanc est Mullette, Lhomme noir, le charbonnier; symbolique image de l’accord qui devrait unir entre elles les diverses classes de la société. On n’insinuera plus que M. Willette est un mauvais locataire.
je suis entré dans son " magasin // qui mesure exactement un mètre carré. Une table et deux chaises boiteuses le garnissent; t[uelques Pierrettes y sont épinglées; un rideau d’andrinople protège leur nudité contre l’investigation des passants. M, Whllette s’est installé sur Lune des deux chaises dépaillées ; et une profonde satislaction s’est peinte sur sa ligure ;
— C est ici, m’a-t-il dit, mon domicile légal, — le seul que j’avoue.. . les méchantes gens qui me persécutent peuvent m’envoyer l’huissier. Ils ne rentreront pas dans leurs frais !...
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\i\ M. Willette s'est mis à rire de tout son cœur, à l’idée de cette scène caricaturale : un recors eu arrêt devant deux chaises et une table de sapin! j’ai cherché, à ce luomeut, les yeux de Willette, me demandant si cet étrange artiste ne se gaussait pas de moi et ne me jouait pas une comédie... J’y ai découvert le naît contentement de Pierrot en train de duper le commissaire... Et j’ai été émerveillé de cette candeur. Et l'estime que j'avais ponrM. Wdllette s’est doublée d'une tendre sympathie... Jelni ai souhaité mille bonnes chances, ainsi (,|u'à son ami de Saint-Elonr, et j’ai regagné la ville, pénétré d’étonnement et d’admiration... Elle existe donc, la vie de bohème! C’est la revanche d’Henri Murger !