‹ Nos humoristesChapitre 4 sur 11 · J.-L. FORAIN · texte numérisé non relu

J.-L. FORAIN

Ayant gravi les marches d’un superbe escalier en 1er lorgé cl admiré l’atelier oîi Mme Forain exécute ses jolis pastels, je suis arrivé dans celui que l’artiste occupe lui-même au faîte de sou immeuble. La pièce est immense, eucoiubrée de toiles, de chevalets, de paperasses, et divisée eu deux étages, par une sorte de balcon ou de soupente, où le dessinateur se retire quand il veut s’isoler ou travailler à l’aise. C’est eu ce petit coin que je suis allé le joindre. Les cigarettes allumées, nous avons causé.

j’avais aperçu M. Forain au foyer de l’Opéra et dans des salons amis, et il m’avait laissé la vision d’un homme maigre, hérissé, au verbe acide, au regard mauvais. J’étais curieux de savoir si le Forain cjue j’avais vu en passant était le vrai Forain ou un Forain factice, se roidissant vis-à-vis du monde dans sa naturelle " rosserie //. Je dois dire c|ue tout de suite cette ancienne impression s’est modifiée ; le satiriste m’est apparu avec une physionomie détendue et comme apaisée. J’ai été charmé, encore qu’un peu surpris, par l’abandon de son accueil ; vainement j’ai cherché dans son œil noir le rayon de férocité que j’avais cru y discerner naguère: je n’y ai remarqué que de la tristesse. Et il m’a semblé que cette mélancolie était tempérée par une sorte de bonhomie souriante. Ce mot étonne lorsqu’on parle de M. Forain, car on le considère à travers ses œuvres. La vérité est qu’une bonté relative s’est mêlée dès le début à sa verve meurtrière. Voyez ses premiers dessins. Leurs pires audaces s’inspirent d’un sentiment de pitié pour les vaincus de la vie et d’irritation contre ceux qu’elle favorise et c|ui jouissent égoïstement de ses biens. Tout le talent de M. Forain est dans ce contraste, et l’on dirait qu’il se reflète sur son visage. Le regard est attentif, aigu, froidement observateur; la bouche est ironique, mais non pas méchante. Il y a du gamin de Paris dans cette tête osseuse, dans ce corps agile et sec, dans cette voix où de certaines intonations introduisent comme une gouaillerie faubourienne. L’auteur des Temps difficiles // est un composé de La Rochefoucauld et de Gavroche.

— Alors, vous voulez savoir comment ça m’est venu?^

Je me suis assis dans un fauteuil et M. Forain, se promenant, m’a exposé, entre deux bouffées de tabac, ses aventures.

Il est sorti du peuple. Son père exerçait la profession de peintre en bâtiments et il était appelé à suiAn'e cette carrière, mais c’est un autre genre de peinture qui l’attirait. Dès qu’un bout de papier lui tombait entre les mains, il crayonnait des bonshommes et montrait une grande répugnance à étendre sur les murs des couleurs unies et rien dessus. Ou décida de l’envoyer à l’écijle et de faire de lui

(^cst ilcja rcsscmblniu ! 11 n'y :i que \ nus puur peindre les femmes du m<mdcl

un l'fourifeois, un ciuployc. Mais cc projet eucliantait inédioereinent jean-Louis. Il n'avait cjn’nne joie, tpii était de se rendre an musée du Louvre et d'v copier sournoisement, sur des carnets cpa’il dissimulait à la surveillance des gardiens, les tableaux des maîtres.

Lu \’ienx monsieur cpii se tromait la, nu jour, surprit sou manège; il sortit

I. \ MORT ui: si’liRTSMAN ... Ini, tu nc rentreras plus tous les matins à cinq heures!

dans la me avec cet adolescent si applit[iié et. connne il pleuvait, il Tahrita sous son parapluie; puis, entre eux. la conversation s'enoagea. jean-Louis Porain exposa a 1 honorable \ ieillard son ambition et ne lui cacha pascpi'elle était contrariée par sa lainille :

— Puisque ta vocation est sérieuse, je veux la favoriser. Viens chez moi chaque matin et je t'enseignerai les principes de mon art.

L'excellent homme se nommait Jacquesson de la Chevreuse; il brossait des scènes d'histoire dans le goût de Paul Delaroche, avec un peu moins d’audace et de virtuosité, et demeurait dans un modeste appartement sis au cinquième étage d’une maison vermoulue de la rue Cassette. Jean-Louis Forain s'y présenta, le lendemain, à l’auhe, selon les instructions qu’il avait reçues. M. Jacquesson de la Chevreuse ne lui laissa pas le loisir d'enlever son chapeau:

— Avant de travailler, il faut prier Dieu. Allons écouter la messe à la paroisse voisine.

Tous deux se rendirent à Saint-Germain-des-Prés. M. de la Chevreuse se mit en oraison. Le jeune Forain essaya de lui cacher l’étonnement que lui communiquaient ces pratic^ues, auxc|uelles son enlance hasardeuse n’était point accoutumée. Puis ils réintégrèrent le grenier de la rue Cassette. Et, chemin faisant, le disciple reçut de son nouveau maître d’excellents conseils:

— Mon petit ami, tu deviendras, coiume je le suis moi-même, uu artiste, mais à une condition : c’est que tu gardes en ton cceur ce trésor qu’on appelle la foi. Cette plante est fragile et se fane aisément. Protège-la contre tout honteux contact. Ihiis les dangereuses fréquentations, qui sont l’écueil de ton jeune âge. Au reste, pour appeler sur toi la bénédiction divine, nous nous rendrons tous les jours, avant la leçon, dans une église de Paris, et nous irons porter notre offrande à l'adoration perpétuelle.

Ce programme fut scrupuleusement exécuté. A six heures, le professeur et l’élève commençaient leur saint vagabondage et se rendaient pédestrement dans nne des quarante basiliques de Paris. Ils avaient l’estomac vide; celui de M. jacquesson de la Chevreuse attendait patiemment le moment du déjeuner, celui de l'orain avait des exigences plus impérieuses. Mais l’amour de la peinture lui faisait tout endurer.

Ici, j'interromps le narrateur...

■ — Au moins, lui dis-je, étiez-vous touché par la grâce? Retiriez-vous quelque satisfaction de ces exercices qui assuraient votre salut? Qu’éprouviezvous durant ces pèlerinages?

M. l’’orain reste un instant songeur...

— je pensais... ciiie nous ne prenions pas assez d’omnibus!

Les appréhensions de M. jactpiessoii de la Chevreuse n’étaient c|ue trop fondées. jean-Louis fut détourné delà bonne \oie. Desrapinsdu quartier de

la Sorbonne auxquels il conlia imprudemment son secret, en abusèrent, et ils traitèrent la personne et les ouvrages de l'estimable émule de Paul Delaroche avec une impertinence qui aflligea profondément son disciple, mais ne laissa pas de l'ébranler.

Pour achever de le corrompre, ils l’entraînèrent en des endroits impurs. M. Jacquesson de la Chevreuse eut vent de ces inconcevables dissipations; et.

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MOS IirMORISTES

— ... Cummcnt, t’es peintre! !!

persévéranl dans son rôle de Mentor, il accabla le coupable Télémaque de justes remontrances et Ini prédit les pires catastrophes s'il ne revenait pas à la vertu. 1 élémaqne baissa le Iront et protesta de son repentir, mais, la

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semaine suivante, il inaiu|ua trois adorations perpétuelles. M. de la Chevreuse reuouça à le sauver. jean-Louis là)raiii, privé de sou protecteur, se tourna vers l’Ecole des Beaux-Arts. 11 la traversa en courant; l’éducation tpi’on y donnait ne s’adaptait pas à son humeur capricieuse; il lie s’intéressait qu’aux formes fugitives de la vie, le modèle posé lui inspirait de reiinui. 11 tfitonuait, battait de l’aile à tous les vents, ne sachant dans quelle direction s’envoler. Par un après-midi d’orage, en i8()c) (la pluie a toujours eu une grosse iullueiice sur sa destinée), Eoraiii était entré dans la salle des estampes de la Bihliothètiue nationale; les portes allaient en être closes, l’heure où l’on délivre les hulletins était passée. Il feuilleta machinalemeut des estampes de Goya cpii traînaient sur une table. Les premières planches le captivèrent, et, à mesure qu’il les contemplait, une étrange lumière illuminait son esprit; ces dessins Auolents, excessifs, mais d’une expression si merveilleusement passionnée, l’emplirent d’enthousiasme. 11 rélléchit à part lui : — Vh)ilà ce que je Amux faire. Il dépensa sou dernier sou à s’acheter un album de poche. Et ce fut une rage. Tout lui était bon ; la rue et ceux qui y passent, marchands, rentiers, trottins, jeunes lilles du monde, larbins et potaches; les scènes les plus banales lui fournissaient des sujets d’étude...

M. Eorain a ouvert les tiroirs d’un bahut de forte taille qui garnit un des angles de l’atelier; d’innombrables cahiers à coiTvertnre de toile y sont empilés.

— Voilà tous mes péchés de jeunesse.

... Cependant la guerre était venue. Cette époque et la période qui suivit furent pour l’artiste abondantes en misères. Ce sont celles qni guettent les débutants à qui leurs parents n’ont pas donné d’abord cinquante mille livres de rentes. 11 vécut en moineau franc, couchant à la belle étoile, picorant de ci, de là, une miette, otïrant à son gargotier, pour le dédommager de ses débours, des chefs-d’œuvre qui étaient dédaigneusemeut refusés. Cependant il lui arrivait de menues bonnes fortunes. Lin camarade avait fait inscrire son nom sur le registre des Bouffes-Parisiens. Eorain ne dînait pas, mais il allait au spectacle. Et sou esprit, à défaut de son corps, se iKJiirrissait. . . Ce théâtre avait alors pour étoile une gracieuse '' divette // dont le mari gérait les revenus en bon administratenr. Tandis qn’elle chantait sur la scène, il s’installait au café voisin et entamait avec le patron de cet établissement un piquet monstre qui ne se terminait qu’à minuit passé. Il attendait que sa femme vînt le prendre et ils regagnaient le nid conjugal. Un soir elle acconrt toute joyeuse. Elle tire d’un écrin un superbe bracelet qu’elle tend à son mari ;

N'insisic pas, le père Cbt ruiné!

— 4'iens. dit-elle, c’est un cadeau cjue je viens de recevoir!

Il saisit le bijou, le soupèse, le glisse dans son gousset et reprenant la partie interrompue ;

— j'ai une tierce à la dame, déclare-t-il avec le plus beau sang-froid. Je compte trois et je joue cpiatre.

j.-L. lànaiin était assis à la table d'à côté. Il entendit le mot, il vit le geste, bt il éprouva une grande émotion.' La vilenie, la laideur morale, la tranquille inconscience de la bête bnmaine lui apparaissaient soudain. Son génie propre

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