Nos idées, nos moeurs, nos caractères
Je suis tombé dans une faute que l’on pourrait m’imputer à orgueil et dont je veux me confesser tout de suite : j’ai essayé de refaire, pour notre siècle, le livre de La Bruyère. Cet aveu me tourmentait; le Toilàfait, et jemesens déjà plus tranquille. Je ne me le dissimule pas, l’entreprise est téméraire. 11 y a un danger sérieux à suivre l’œuvre d’un si excellent écrivain, jugé d’ailleurs inimitable. 11 faudrait avoir reçu du ciel l’influence secrète : point délicat, où je me tais, sachant mon faible, et la chose regardant le seul juge compétent, qui est le public. Je viens donc lui faire connaître comment je suis arrivé, incertain et bien contrit, jusqu’à la publication de cet ouvrage, que je lui offre d’une main tremblante, en le priant de le lire et de me dire ce qu’il en pense.
PRÉFACE
De tous les livres que j’ai lus dans ma jeunesse, un seul peut-être satisfaisait complètement mon esprit et mon cœur; ce livre est celui de La Bruyère. L’homme simple et bon me semblait s’y révéler partout, l’âuie échauffée par l’amour du bien, et le cœur et l’esprit, irrités des maux que les hommes s’attirent par leurs folies. Il est sensible qu’il tirait autant de son cœur que de son esprit les traits si vifs dont il flétrit tous les vices et tous les ridicules, mais pas une page, ni une ligne, ni un mot, soufflés par la haine; il no la connaissait pas. 11 aimait la vertu , il écrivait sous son influence : la vertu, c’était son génie. Chrétien sincère, il avait cette foi saine qui éloigne de l’ambition, qui détache des richesses et qui lui a fait dire, dans un mouvement de pitié pour ceux qui souffrent et décoléré contre ceux' qui gaspillent : « De simples bour- « geois, seulement à cause qu’ils étaient riches, ont « eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nour- (• riture de cent familles. Tienne qui voudra contre « de si grandes extrémités; je né veux être, si je le « puis, ni malheureux, ni heureux ; je me jette et je « me réfugie dans la médiocrité. »
Uh ! qu’il avait grande raison de dire et de penser ainsi! que l’expression de ce désintéressement allait droit à mon cœur, jeune alors, et me touche plus encore aujourd’hui, que me voilà arrivé aux premiers jours de la vieillesse! C’est qu’aujourd’hui j’ai vécu, et je sais s’il est vrai que se réfugier dans la médiocrité est le plus sage à faire, si peu que l’on aime à s’accorder avec sa conscience, et à qui veut
- "Oigillzsa Bÿ COO^
PRÉFACE 111
se reposer le soir sans s’être avili vingt fois le jour, pour ajouter une pierre à cet édifice que l’on appelle sa fortune, si difficile d’achever purement quand la mort ne le laisse pas à l’assise et sur le tuf,
A vingt ans je sentais que tous ces hommes, toutes ces vertus, tous ces vices, que son livre, page par page, faisait défiler devant moi, existaient ; que ses portraits devaient ressembler, qu’ils étaient faits de main d’ouvrier et d’après nature ; que toutes ces choses qu’ils blâmaient étaient en effet condamnables; que je faisais bien de me plaire à ces enseignements et me tenir pour bien instruit. Ce qui m’assurait surtout qu’il avait écrit en homme de bien, c’est que ces peintures si vives , après avoir égayé mon esprit, laissaient dans mon cœur un sentiment profond de la dignité humaine, et qu’elles réveillaient en moi cette chaleur religieuse qui allume dans toute âme bien faite l’amour de scs semblables et le respect de soi-méme; j’entends ce respect fier et honnête, qui ne s’abaisse ni ne s’élève devant le fort, avec cet esprit de charité qui' rend doux et compatissant au faible. J’arrivais ainsi, presque enfant encore, à me persuader de ces deux idées : Cette œuvre doit être bonne et son auteur devait être un homme estimable; aujourd’hui je suis décidé sur l’une et l’autre.*
On ne peut entrer aussi avant dans le goût d’un auteur, sans éprouver bientôt la tentation de créer dans son genre et d’écrire dans sa manière ; par faiblesseon succombe, etc’est là mon péché; encore
— zed by Coogle
PRÉFACE
bien que j’aie pris quelque soin d'étre moi et non son copiste servile.
Né peut-être observateur, La Bruyère m’avait appris à remarquer, et je faisais des remarques : ces hommes, ces vertus, ces vices, que j’avais vus dans son livre, je les revoyais autour de moi, dans ce tourbillon où il les avait trouvés, avec les différences que le temps avait mises dans leur façon d’être : Arsène, Chrysippe, Criton , Théodas, les Pamphiles, et tant d’autres, je les rencontrais, moins les allures et le haut-de-chausses , tels qu’il les a peints, et si exactement, qu’il semble que ce soit eux-mêmes qu’il a connus, observés, dessinés; autres par les dehors, au fond les mêmes, c’est-à-dire mêmes vices, mêmes vertus, même avidité, même égoïsme. Alors... comment vais-je dire? le vertige d’auteur s’emparait de mon esprit, et comme un enfant, je jouais avec les pinceaux du maître, sans aucun but arrêté, ni surtout celui de me produire en public, et toutefois me disant tout bas : Si j’allais faire une toile que je pusse exposer !
L’âge amenant l’expérience, et avec elle la maturité, il me parut, vision d’auteur peut-être, que le talent me venait aussi : plus de force dans l’expression, plus de couleur, de vérité, de fond dans mes peintures. Je m’estimais plus sérieux. Je commençais à me proposer un but, et n’écrivant encore que pour occuper mes loisirs, je me sentais quitter le terre-à-terre et planer dans la région du quelque chose. A ce moment de la vie d’un homme qui conduit une plume, se place un écueil difficile à éviter :
PRÉFACE
ce qu’il se lit à lui-m(îme, avec complaisance, il le veut lire aux siens, qu’il fait juges, et en écoutant, restent ses amis. L’amitié s’émerveille aisément et aussi aisément on accepte ses conseils qui plaisent; Voilà qui est bon, dit-elle, continuez, faites un livre et imprimez, publiez... Chacun a son démon qui le pousse; on continue., on fait un livre, et dans un moment d’étourdissement on passe le Rubicon : voilà mon fait. • .
Riche de quelques encouragements qui me trompaieni peut-être en se trompant eux-mêmes, épris de quelque espérance de gloire, et observant de plus près, je me suis dit : Les choses sont changées, ont amené d’autres idées, plus larges, meilleures assurément ; des vues nouvelles ont modifié les formes, refait les mœurs, autres par l’apparence, les mêmes au fond, et qui se traduisent par les mêmes vertus ei les mêmes vices. Mais à côté des excès, il y a des améliorations louables, susceptibles d’un heureux développement; certaines choses grandissent, s’ennoblissent, et ne laisseraient à l’écrivain que l’exaltation du progrès, s’il n’y avait à demander aux hommes de suivre moralement la progression des choses, le contraire de ce qu’ils font, en perdant, au point de vue moral, ce qu’ils gagnent au point de vue matériel. Je m’affermissais ainsi dans cette idée qu’il y avait un livre à faire, frappant avec’ autorité, et moi, chétif, la plume en main, décidé à la lutte contre le mal, j’entreprenais ce travail d’Hercule!
La raison de l’homme est un effet de la munifi-
PRÉFACE
cence de son créateur qui n’a pu la lui donner sans vouloir qu’elle fût libre, et par la liberté, qu’elle atteignît le développement nécessaire à ses vues sur les destins do l’humanité. Accorder à l’homme le droit do penser, c’est-à-dire l’exercice de sa raison : libéralité inutile ; c’est accorder au soleil le droit d’éclairer et de féconder la terre. D’accord en cela, avec les idées de notre siècle, je m’en sépare au point où ces idées la déclarent souveraine, La raison est le guide de l’homme, mais guide capable d’erreurs, même funestes, Jiorné par conséquent; supérieur à la matière, mais dépendant de la puissance suprême d’où nous venons et où nous retournons. Oui, le droit de pen.ser, de se servir de sa raison, est absolu ; mais autre chose est le droit de penser souverainement. Nier le droit et se déclarer juge, no serait pas faire acte do justice, mais de folie, puisque le droit domine le juge ; ainsi fait la raison qui s’en va niant sa source divine pour se déclarer souveraine.
Génie humain ! raison humainel vous suffisez à me révéler un créateur et à m’éclairer sur ses desseins : vous êtes, je le constate, je ne vois pas votre fin naturelle en ce monde, et je crois à l’immortalité de l’ûme humaine. De votre imperfection môme je tire la preuve de la perfection suprême, puisqu’il est impossible de comprendre que le fini soit, sans l’existence de l’infini; et justement parce que vous êtes bornés, je crois sans réserve à une intelligence sans bornes, créatrice *de toutes choses et qui les gouverne.
PRÉFACE
C’est avec ce fond d’idées, qui était celui de La Bruyère, que sans haine comme lui et remué par le seul amour du bien qui est le vrai, j’ai entrepris d’attaquer les mœurs de mon temps par les côtés où elles vont à mal.
Il ne faut pas se lasser, a-t-il dit encore, de reprocher aux hommes, leurs vices et leurs folies, parce qu’ils pourraient devenir pires qu’ils ne sont. En effet, ces cris des consciences droites ne sont jamais ni vains, ni tout à fait perdus, puisqu’il est démontré qu’à certains égards, nous valons mieux que ceux qui nous ont précédés. Le maître gronde son élève qui, à causé de cela, prend soin à ce qu’il fait; il gronde encore, et il fait mieux, et il gronde toujours, jusqu’à ce qu’enfin il se corrige et qu’il fasse bien. C’est ce qu’il faut faire avec les hommes, tenir toujours le miroir devant leurs défauts, gronder, gronder toujours, jusqu’à ce qu’enfin ils deviennent bons, ce que Dieu veut qu’ils soient.
Mais pour gronder, me dira-t-on, êtes-vous passé maître? Attaquer les mœurs de son temps : vaste affaire où s’éteint la voix d’un écolier; travail d’athlète où il faut réussir ou tomber dans le ridicule... Voilà le reproche que je prévois, que j’entends déjà et dont par avance je me sens abîmé; et je crains pire : le dédain peut mettre le pied sur l’œuvre, et qu’il n’en soit fait mention non plus que do ce fruit qui pousse et qui pourrit au désert. Mais pourquoi ma faiblesse, dont j’ai conscience, ne in’a-t-elle pas arrêté ? Pourquoi la grandeur du maître no m’a-t-ellc pas effrayé? Est-ce orgueil? Con-
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l’hEFACE
sultez qui me connaît : Bon homme, vous dira-t-on, petit par goût, aimant son coin d’où il ne bouge, doux et facile à tous; mais d’orgueil, nulle apparence, en vérité... Qui sait les desseins de Dieu? Peut-être suis-je poussé à jeter ce livre sur le chemin pour qu’un plus digne le ramasse, et approuvant l’intention, lui donne un corps en faisant l’œuvre qui convient.
Je dois à La Bruyère quelques qualités que je n’aurais pas sans le goût que j’ai pris à ses écrits, ou, si elles étaient dans ma nature, qui ne se seraient pas développées: qu’un seul homme, un jour, en dise autant de mon livre, il aura eu son utilité, et je ne demande pas d’autre récompense pour le soin que j’ai mis à l’écrire.
DE L’ESPRIT
Tout homme a un cdrps, deux yeux pour voir, deux oreilles pour entendre, deux bras pour agir, deux jambes pour se mouvoir ; de même tout homme a de l’esprit.
Mais tout homme n’a pas un corps sain, de bons yeux, l’oreille fine, les bras nerveux et les jambes bien faites*; de même tout homme n’a pas un esprit juste.
Vous vous écriez : Connaissez-vous Olix? Voilà un
homme d’esprit!... Son éloge n’est pas fait; vous
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ne dites rien qui m’intéresse et qui aille droit à son avantage : a-t-il du sens? a-t-il du cœur? où n’a-t-il que de l’esprit? S’il n’a que de l’esprit, est-ce un esprit juste? est-ce un esprit aimable ou plaisant? S’il est plaisant et qu’il vous réjouisse, je vous demanderai de quelle nature est sa gaieté, si elle est pure, naïve, innocente ; s’il ne lui arrive pas de vous amuser aux dépens d’autrui, et autrui à vos dépens. Cela étant, et vous causant préjudice, je veux savoir si, au lieu de vous écrier comme vous le faites aujourd’hui : Voilà un homme d’espritl vous ne direz pas demain : Voilà un méchant homme 1
Un homme qui est méchant peut avoir beaucoup d’esprit, et à cause de cela même, évitez -le, ne soyez pas de ses amis, ne travaillez pas à sa renommée; car un méchant homme n’a, au fond, que de l’esprit mauvais. S’il enseigne, ne suivez pas scs leçons : rien n’est science ni conscience dans un homme méchant; et Fléchier a dit avec raison « qu’il y a peu de différence entre un juge méchant et un juge ignorant. »
Il ne faut pas confondre l’esprit mauvais avec ce que l’on a coutume d’appeler le mauvais esprit.
On dit ordinairement de celui qui vit dans les idées contraires aux idées qui dominent ou qui régnent, et qui le montre dans ses discours, qu’il est animé d’un mauvais esprit, comme on dit de celui qui les approuve et qui les défend, qu’il a un bon esprit. Le mauvais es-
DE L’ESPRIT
prit, en ce sens, peut n’ôtre pas un esprit mauvais et monter un jour dans les esprits sains, comme le bon, par un retour du destin, peut tomber dans le mauvais esprit : que de coups de dés de la fortune ont opéré de ces transformations!... Cela rappelle ce mot d’un philosophe caustique : «Vice ici, vertu là-bas,» et ces coups de théâtre se produiront jusqu’au temps où les hommes, adoucis par l’esprit de conciliation, éclairés par l’esprit de charité ou d’unité, auront assez d’esprit juste pour se réunir dans une même foi et vivre sous une môme loi.
La politique est un art dont les règles se tirent surtout de l’esprit et des passions du temps où l’on vit. Le machiavélisme est moins l’esprit d’un homme que celui d'une époque. Ze Prince n’est que la mise en système des désordres et des ruses que Machiavel a coivnus ; c’est la pratique raisonnée de la force brutale : elle agissait sans art, il lui en a fait un; elle triomphait grossièrement, succombait de même, il lui a enseigné la finesse, l’hypocrisie et les moyens cruels de conserver sa conquête. Ce que le temps et la sagesse ont introduit de justice dans nos mœurs fait de cette œuvre une monstruosité, sentie dès les temps de son apparition, et dont lui-même semble avoir eu le sentiment. Ses maximes, en général, sont odieuses ; mais il y en a telles que l’on a conservées, en y ajoutant la décence, parce qu’elles ont une mesure de raison et de bonté. On ne peut le nier, son livre accuse une connaissance
vraie des hommes et des choses. Un prince né honnête, s’il est éclairé, le peut ouvrir avec fruit et sans danger pour ses peuples. Certains passages des discours sur Tite Live montrent un cœur sain, un esprit droit et profond : qui peut, dire si Machiavel, vivant de nos jours et s’inspirant de nos idées, ne serait pas un sage? Les idées saines ne sont souvent que les filles d’idées malades, purgées des vices qui ont détruit leurs mères.
Comptez, et dites-moi combien il y a de genres d’esprit ? S’il y en a de mille genres différents, je vais affirmer qu’il n’y en a que quatre qui soient estimables : le juste, le bon, le -grand et l’aimable, que l’on peut réduire à un seul qui les contient tous, et que j’appelle l’esprit juste; car un esprit juste est un bon esprit ; or ce qùi est juste et bon, par cela seul, est grand, et ce qui est juste, bon et grand, est naturellement aimable.
Le génie est un grand esprit qui peut n’ôtra pas un esprit juste. 11 lui arrive alors de se heurter à cette cheville que l’on nomme paradoxe, et la tôfe la première, il plonge dans l’utopie : il se nourrit d’une humanité de fantaisie, fait de l’amour à outrance, remanie tout, réorganise tout, attache des fleurs à toutes les fonctions, met des lauriers sur toutes les têtes, et enfin se noie dans l’idéal, c’est-à-dire dans le bel esprit.
Le bel esprit vit dans le vague et dans le brouillard,
DE L’ESPRIT
comme l’oiseau vit dans l’air elle poisson dans l’eau. Il habite les nues, d’où il laisse tomber des idées quelquefois nouvelles , rarement bonnes et utiles. Moins
riches de sens que de vaines promesses, il leur arrive pourtant de plaire à la foule, curieuse de nouveautés, (ivide du merveilleux, et qui les admire d’autant plus, qu’elles s’éloignent davantage du naturel, pour se fondre dans les vapeurs de l’idéal. Le mot bel esprit a deux sens qui se nient : un esprit faux le dit par extase, et un esprit juste par ironie.
C’est le beau côté de la poésie, et son mouvement le plus heureux, d’élever l’âme et de l’entraîner, en l’exaltant, dans l’amour du beau et dans la pratique des grands sentiments ; son écueil, c’est de s’y étourdir et de finir dans le bel esprit.
Nébulus a fait des vers qui d’abord ont réussi. On disait de ses poésies : Il y a de la vigueur, du charme, de l’élévation ; quelle espérance il fait concevoir!... La louange a ses périls, elle est comme l’absinthe et l’opium, dont il ne faut pas abuser ; ils réjouissent, puis ils enivrent, et leur ivresse apporte ces rêves qui sont frères de la folie. Nébulus s’est oublié, il a bu à cette coupe des éloges que le démon du génie tend d’une main aux beaux esprits, tandis que de l’autre il les montre à la foule, pour qu’elle voie qu’ils ont leur mesure comme elle a la sienne. Il s’est enivré, il a enjambé ce point de maturité qu’il faut atteindre et où il faut s’arrêter. Il a voulu être plus beau, plus large, plus élevé, et que l’on
dise de lui : Quel apogée!... C’est celui des dieux, que nul mortel n’a connu et que nul n’atteindra jamais !... Il s’est embarrassé dans les broussailles de la métaphore, pour étonner; il a cherché des heautés au delà du naturel eide l’intelligible, de l’ampleur dans le vide et dans l’étber ; et sans songer qu’il n’avait pas le peloton d’Ariane pour en sortir, il s’est engagé dans ce labyrinthe, où il s’est perdu. C’est ainsi que cette étoile qui avait dit à l’art classique : J’effacerai ton soleil, est tombée de son firmament.
Les Titans ont péri, mais leur esprit a survécu,
La poésie ne réussit guère aujourd’hui, parce que son appétit est aux choses élevées et que celui de notre temps est en bas, au bien-être, au luxe, c’est-à-dire à la prose et au positif; et pour l’esprit, aux romans et à la fadaise. On ne vit plus d’aliments simples et naturels, mais d’un amas de viandes finement préparées ; on ne se couvre plus de lauriers, mais d’or et de fanfreluches.
Celui qui a donné l’intelligence à l’homme lui a dit : Vois ce monde et où lu gravites : il y a le grand, le bon, le beau et, au fond, le juste, qui est le but. Marche à ton terme, trouve le juste et fais-le triompher. L’homme s’est mis en quête, il a essayé, tâtonné, et il a inventé l’esprit. Il a trouvé le grand, le beau, le bon, et il court toujours à la découverte du juste : que de petits sentiers il a suivis, qui sont toujours battus, au
DE L'ESPRIT
bout desquels il aboutit au faux, au ridicule, au mauvais, à l’injuste !
Il y a des gens qui semblent ignorer qu’ils ont reçu l’intelligence, ou trop paresseux pour s’interroger et se connaître, qui s’arrêtent dans l’esprit. Ils ne visent ni au grand ni au bon, mais au petit ou au ridicule, qu’ils croient gracieux ; ils font de petites choses que l’on regarde , et ils sont contents. Ils disent un petit bon mot que l’on répète, et d’aise, on les voit s’épanouir dans l’estime qu’ils prennent de leur petit esprit.
Lysiclès s’est placé devant son miroir, il a regardé ses vingt-cinq ans, et il s’est dit ; Je suis joli. Il y a une petite figure de Praxitèle où les cheveux, séparés par le milieu, retombent en boucles sur les côtés, et c’est ainsi qu’il se coiffe. Il croit en avoir pris le sourire gracieux et malin, il néglige la flèche et le carquois, mais il garde les ailes pour son cœur. On le voit dépenser tout son génie à l’invention de ce nœud de cravate qui sera imité ; lui seul porte aujourd’hui ce vêtement de son goût, que ses émules adopteront demain ; il lui donne cette allure gauche et choquante qui en fait un incroyable du jour. Il a dans un coin de la tête une provision de mots douteux et de plaisanteries équivoques qui composent le langage admis dans les lieux où il vit, et l’esprit qui convient aux amours qu’il y cherche. Ce n’est pas l’esprit de barrière d’autrefois; il n’en a ni le fond, ni l’énergie, ni même, le sentiment : c’est un
, s NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.
esprit fade, sans passion, qui tient du mépris et de l’obscénité et qui s’ajuste à celui des femmes qu’il approche; c’est l’esprit de la jeunesse qui s’amuse, dont il lui faudra nettoyer son cerveau et purifier son cœur, quand il prendra le parti d’épouser et de voir les gens qui se respectent.
En effet, observez Lysiclès cinq ans après, il est
transformé. 11 n’a plus qu’un souvenir confus de l’es-
prit dont il s’est défait. Il s’habille décemment et correctement. Il salue celui-ci de la tête seulement, celui-là, du buste et de la tête, un peu plus haut ou un peu plus bas, selon le rang ou le sexe, et il ne se trompe pas d’un centimètre dans le degré d’inclinaison auquel chacun a droit; son éducation est parfaite. 11 minaude avec les femmes et débite agréablement ces petite^ choses douces qui constituent la politesse, et dont tout l’esprit est dans ces grimaces d’étiquette qui leur donnent un sens et de la couleur. 11 entre comme il faut entrer, s’assied comme il faut s’asseoir, sort comme il faut sortir; il fait et dit, selon les circonstances, tout ce que commandent le ton et les usages de la bonne compagnie. Il a acquis l’esprit de convenance et de société; le voilà épuisé, il n’ira pas plus loin.
Les parents sont heureux de cette transformation et leurs amis s’en félicitent avec eux. C’est à qui dira le premier: Je l’avais deviné 1 et Lysiclès, ainsi admiré, croit être un esprit rare et supérieur. Ceux qui ont une fille à marier, qui savent sa dot et les espérances, l’ac-
DE L’ESPRIT
cueillent avec empressement, le flattent, le cajolent; il épouse enfin et l’on n’en parle plus.
11 y a un genre d’esprit que l’on estime peu, mais que l’on ne dédaigne pas et dont on se montre friand Quand on en a la clef. Il est né sur ce point de notre globe et dans cette ville vers laquelle le monde entier tourne ses regards et son attention. Il est esprit pour ceux qui sont du pays, ou qui en ont longtemps respiré l’air et pratiqué l’entrain; pour les autres, c’est un rébus, une énigme. Sortez de la ville, il n’existe plus, ou il n’est connu que des gens qui l’ont visitée et qui en parlent comme d’un fait qui accuse la légèreté de ses habitants. Essayons de le caractériser: il est vif, mordant, scabreux; on ne sait pas s’il est naturel. Un bourgeois, bien portant et bien gai, quitte sa province, débarque dans la cité célèbre et se loge dans certains théâtres. On lui a dit : Vous voulez rire? allez là, et le voilà. L’acteur en renom paraît, débite ces phrases, lance ces mots qui sont le fin de cet esprit; et chacun de rire aux éclats 1 Le provincial sent bien que ce n’est ni de l’hébreu, ni du grec, ni de l’hindou, et que cet acteur parle français. Il veut faire comme tout le monde, il essaye, il y met 'du sien, et il s’avoue enfin qu’il ne peut pas; on ne lui parle pas sa langue. Il interroge son voisin, qui lui répète le mot, mais qui ne peut lui en donner le sel ; cela se déguste, s’avale, mais ne s’explique pas. Il faut vivre dans cette atmosphère où il
pousse, il faut attendre qu’elle vous ait chauffé de son tonique et qu’il secoue dans votre cerveau l’intelligence de cet esprit. Devinez le nom de cette ville?... Vous y êtes?... Cet esprit est celui qui rit sur ses places, que l’on jette par les fenêtres, et (Jui rebondit sur ses pavés.
Si ce bourgeois veut entendre sa langue, il la trouve là plus élégante, plus fleurie, plus élevée. S’il désire interroger les sciences et les arts, dont il a quelques notions, il voit les profondeurs des unes, la perfection des autres, et il reste convaincu de l’égal éloignement du point où il vit : du gai, du fin, du spirituel, comme du savant, du grand, du beau; et toutefois, son instruction faite, il retourne heureux et presque fier dans son milieu qu’il sent supérieur par deux côtés : l’esprit de simplicité et d’honnêteté.
Un artisan connaît son métier, ne connaît que cela et ne vous entretient pas d’autre chose. Est-il tisserand, il parle de toile, de drap, de l’étoffe qu’il tisse. Il commence au potage, et la nappe est enlevée, qu’il en est aux redites et qu’il ne pense pas à s’arrêter. Il vous dit comme il manœuvre son métier, comme il fait courir la navette, et s’il est ouvrier de la grande navette, il méprise la petite. Vous apprenez le fond et le fin de son industrie; il ne manque pas d’inshmer qu’il y est des plus forts, môme unique. Au dessert, il s’échauffe et il vous livre ses secrets, comme il donne de l’œil à
DE L’ESPRIT. H
cette étoffe de qualité inférieure, et par quel moyen. S’il tisse en soie, il touche les robes des dames, les estime, et leur apprend qu’elles ont payé trop cher et qu’elles sont trompées. S’il est charron ou menuisier, ce n’est plus de tissage qu’il faut vous occuper, mais de la qualité des bois, de la manière de les travailler, de jantes, de moyeux, ou de mortaises et d’assemblages. Changez la conversation, mettez-hi sur un point étranger à son état, il n’a plus rien à dire, il est muet; il approuve de la tête avec celui-ci, ou il désapprouve de même avec celui-là.
Opulus fait la banque, il escompte, il prête, honnêtement et au taux légal, il le dit, il le prouve. Mais il a des frais d’enregistrement et de ceci et de cela, auquel il donne un nom qui ne vous est pas connu et qui le garantit contre toute poursuite ; un faux-fuyant, une échappatoire. S’il prête, il veut, pour les risques, une reconnaissance d’une somme supérieure à celle qu’il vous promet, qu’il ne vous donne qu’un mois après, et il retient, en vous la comptant, l’intérêt de ce temps pour l’argent qu’il prête et pour celui qu’ il ne prête pas. L’artisan a l’esprit de son métier et Opulus a l’esr prit de la chose.
Plaidez contre lui, avisez-vous de cela. Il vous faut chercher un avocat arrivant de nourrice et selon vos moyens. Vous'aurez peut-être l’étrenne de sa robe et de sa toque, mais c’est tout ce qu’il apportera de neuf à l’audience. Il expose les faits, parle avec prudence.
OU maladroitement, du caractère d’Opulus et de la chose qu’il pratique, car vous n’avez pas de témoins. Il hésite, il plaidaille, prend des conclusions ; Plaise à la cour, etc., etc., et il s’assied.
Celui d’Opulus est de ceux que l’on court, que l’on prie de se charger d’une affaire et qui sont honnêtement encouragés. Il se lève, il s’incline, ferme les yeux, se recueille un moment, et enfln laisse tomber quelques mots qui ne sont pas entendus et que personne ne réclame; ils sont comme les trois coups au théâtre, et le rideau lève. D’ahord, d’un ton calme et le sourire sur- les lèvres, il parle du jeune talent de son adversaire, il le félicite de ce qu’il est déjà et de ce qu’il promet, c’est-à-dire il l’écrase. Cela fait, il s’occupe de vous. Sa parole prend le grand trot-, puis le galop. Il vous montre embarrassé, pressé, abordant son client les larmes aux yeux, le priant de vous tirer de la mauvaise position où vous étiez, et lui, vaincu par vos prières et par son cœur, cédant enfin et vous obligeant loyalement de ses deniers, comme, le prouvent sans réplique les titres qu’il tire de son dossier et qu’il secoue à la hauteur de son bras, devant les juges et l’auditoire. Il vide la question de fait et la question de droit. Il ne s’en tient pas là : il vous prend corps à corps, vous terrasse, vous roule dans la poussière du tribunal, et il termine par un mot qu’il déclare concluant et dont il vous assomme : chantage!
DE L’ESPRIT
Le tribunal délibère, il regarde Opulus, l’apprécie, le juge et ne s’y trompe pas; mais il voit les' pièces du procès, elles sont régulières et il vous condamne, à regret, comme le montre bien le ton des considérants, qui laissent voir qu’en gagnant son procès Opulus a perdu quelque chose, mais vous le payerez. C’est la lettre de la loi qni triomphe de son esprit.
En fait de métiers, on convient aisément que l’on est mauvais juge dans celui que l’on n’a pas appris. L’on avoue volontiers que le mieux est de s’adresser à ceux qui s’y entendent, et l’on s’en rapporte à ce qu’ils disent. Si l’on cultive un art, ou si l’on exerce une profession que l’on croie très-supérieure, on aime à rire de l’ignorance où l’on est de tout petit métier; on la fait plus entière qu’elle n’est réellement, on feint d’écouter avec intérêt les petits détails que tel homme est heureux de vous donner sur le sien. On veut lui faire dire qu’il n’est pas étonnant qu’à la hauteur où notre espnl s’occupe, il ne descende pas dans ces régions étroites et qu’il ignore de si petites choses. On se garde bien de parler de son art ou de sa profession, pour lui laisser comprendre que cela est inutile, qu’il faut non-seulement des études longues, profondes, mais encore avoir reçu de la nature deS facultés particulières pour y entendre quelque chose. On remonte dans son ciel, et on le laisse dans sa petite sphère où, de son côté, il reste lier d’avoir été pendant un mo-
ment l’homme qui savait devant un artiste ou devant un savant qui ne savait pas.
Est-ce, au contraire, un homme de métier parlant à un homme d’un autre métier? C’est une lutte tendant à se prouver réciproquement que l’on sait le fond du sien : l’un parle bottes et l’autre pantalons.
Mais s’il s’agit d’une œuvre d^e l’esprit, nul ne se récuse, personne ne décline sa compétence. On veut bien ignorer un métier que l’on n’a pas appris, mais, en face d’une production de génie, tout le monde veut comprendre, veut savoir, et prononcer sur sa valeur. On admire tel passage qui est médiocre, et l’on critique tel autre qui est sublime; puis on voit dans son journal que l’on s’est trompé, on rectifie son jugement, on trouve beau ce que l’on méprisait la veille, et l’on méprise ce que l’on trouvait beau. Sûr alors d’avoir une opinion soutenable,' on cherche quelqu’un avec qui causer de l’œuvre et l’on dit : — Avez-vous remarqué cela? — ce que l’on trouvait mauvais. — Non — Vraiment,' vous n’avez pas remarqué cela? Mais c’est admirable, il faut le revoir!... Et celui qui n’avait pas remarqué, et que l’on apostrophe ainsi, fait la même question à la première personne qu’il rencontre, et à
la même réponse, reproduit la même exclamation.
C’est un mouvement commun de l’amour-propre; tout le monde veut avoir ou paraître avoir un peu de science infuse et beaucoup d’esprit naturel.
Noréas n’a pas d’esprit, au fond il s’en doute; mais
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il est de ceux qui veulent en avoir et être gens sérieux et de bon conseil. Il joue la sagesse et la gravité; il a feuilleté quelques volumes et retenu de certaines phrases à effet, qu’il place bien ou mal dans l’occasion, et comme une inspiration qui lui monte actuellement à la tête. U a fait un petit butin d’axiomes et de proverbes, qu’il case çà et là de la même manière et qui le coiffent comme d’un petit bonnet d’érudition. Si vous lui dites, avec Bacon, qu’il n’appartient qu’atix maîtres de l’art de s’exprimer par axiomes, il est de cet avis, qu’il ne saisit pas, et il continue.
Quoi qu’en ait dit un très-aimable écrivain : « que rien ne prouve mieux le vague et la vanité de la raison humaine que l’antagonie des proverbes ; qu’il n’y en a pas un qui n’ait son contraire, » les proverbes plaisent, ils frappent l’imagination et généralement on en admet l’utilité. Mais qu’il y en ait qui se contredisent, ce n’est pas de quoi Noréas s’occupe, ni de quoi il s’aperçoive : ils sont casés dans sa mémoire, ils font sa fortune dans son monde, et vous n’obtiendrez pas qu’il s’en défasse et qu’il ne les glisse lestement là où il croit produire son petit effet. Il s’adresse de préférence aux jeunes gens d’un abord aisé, d’un caractère doux et docile, dont les parents ignorants et bénins l’accueillent, l’admirent, et qui disent à leur fils : Écoute bien monsieur, suis ses conseils, profite de ses leçons, et tu t’en trouveras bien. Hélas ! ajoute le père, je ne sais rien, et malheureusement je n’ai pas ce qu’il faut pour y sup-
16 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES, pléer. Le pauvre homme ignore qu’il y a l’esprit tout fait, et que Noréas n’en a pas d’autre.
Se travailler à avoir de l’esprit devant des gens qui en ont beaucoup, c’est se donner un ridicule inutile et leur fournir une occasion de nous plaindre ou de s’amuser à nos dépens.
Celui que la nature en a le mieux pourvu est toujours celui qui s’en prévaut moins et qui le dépense sans prétention.
Thésyphène se lève matin, plein d’entrain et de belle humeur. lUonne Victor, son valet de chambre. Celui-ci, dont l’esprit est vif, facile, et qui sait son maître, lui apporte quelque nouvelle pour rire, ou qui est vraie, ou qu’il a arrangée ; et Thésyphène, qui n’est pas sa dupe, rit avec lui, si le conte est bon, ou se moque, s’il est mauvais, et il lui en fait de sa façon. Ses amis entrent d’emblée, tombent au milieu de cette gaieté, qu’il conserve avec eux et qu’il emporte à la promenade et dahs ses visites du jour. Le soir il s’habille pour ses visites d’apparat. Il prend, avec la toilette, le ton sérieux qui convient, et de même fait Victor, qui connaît les heures ; maître et valet sont graves jusqu’à demain. Thésyphène part; le voilà dans le monde : il ne rit plus, il sourit. Il n’a plus de désinvolture, il a de la tenue. Il aborde les dames avec grâce. Il ne leur dit pas seulement ces riens charmants qui sont de mise, mais qui sont fanés ; il en trouve, et qui font fortune. Si les hommes causent, il cause avec eux, et si la conversation
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DE L’ESPRIT
pr^d le tour sérieux, et élevé, il s’élève, il brille et on l’admire. Il sait s’arrêter à point et se retirer à propos : Thésyphène a ces deux genres d’esprit qui se marient si lieureusemcnt et nous font, sans effort, « passer du grave au doux, du plaisant au sévère. » Où ne monterait-il pas si la nature, par surcroît, ne l’avait encore doué d’un caractère simple qui l’éloigne de tonte idée d’ambition?
Connaît-on quelqu’un qui ne dénigre personne, je ne dis pas seulement parmi le peuple ou la bourgeoisie, mais parmi ceux que leur rang, leurs fonctions, leur ministère, obligent à plus de gravité? On nomme un sage, il existe un saint, qui ne dénigrent personne : ajouterezvous qu’il ne leur arrive jamais de dénigrer les choses, par où ils atteignent indirectement les personnes?
De tous les genres d’esprit, le plus commun, le plus général, c’est l’esprit de dénigrement, parce qu’il entre dans la composition de tous les autres : chez les uns, il est la base , chez les autres, il est ce grain de méchanceté qui l’éveille et qui l’assaisonne. Dans le plus grand nombre, il naît de l’insuffisance de tout autre : de l’habitude de parler n’ayant rien à dire, du plaisir que l’on ressent à diminuer le mérite d’autrui, à rabaisser une réputation qui offusque ; et du besoin que l’on éprouve de se venger du bonheur de celui-ci ou de celui-là, que l’on voit plus heureux que soi, ou qui ont fait fortune où l’on a perdu ou manqué la sienne.
18 ' NOS IDÉES, NOS MœURS, NOS CARACTÈRES.
L’esprit de dénigrement, qui s’gjuste toujours à cglui qu’on a, revêt facilement toutes les formes et se prête à toutes les intentions : il paraît noble et fier dans un esprit grave; il est humble, insinuant, il a le ton doux et faux dans un esprit fade et hypocrite ; il est ouvertement brutal et provoquant dans un esprit méchant; il est bavard, il est absurde et il ricane niaisement dans un esprit commun et populacier.
Thymos vient de publier un livre d’un rare mérite et qui fait sensation. LéviuS s’était fait une réputation qui n’a pas vécu; il connaît Thymos, demandez-lui ce qu’il en pense... J’ai beaucoup connu sa famille, dit-il, son père était un homme d’un grand sens, il goûtait mes ouvrages et il m’estimait singulièrement ; de mon côté, je le tenais dans une estime toute particulière. 11 me consultait souvent sur les dispositions de son fils : Thymos alors pouvait avoir vingt ans. C’était un garçon un peu lourd, d’un caractère froid, sans entrain, d’un esprit incertain, et dont toute la personne» peu sympathique, éloignait tout le monde. Je l’ai perdu de vue après la mort de son père. Cependant j’ai eu depuis l’occasion de le revoir et de l’obliger, dans une circonstance qui donnait à sa mère une assez vive inquiétude : un peu de déréglement, de désordre. J’ai dû le conseiller, le ramener, et ce n’est pas sans beaucoup de soins, de bonnes raisons et de persévérance, que je suis parvenu à faire revenir son excellente mère sur la mauvaise opinion qu’elle avait prise de lui, un
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peu légèrement peut-être. — Et que pensez-vous de son livre? — Je ne l’ai pas encore lu : ma santé, mes occupations ne me l’ont pas permis; et puis ce que m’en ont dit plusieurs personnes, dont le bon jugement m’est connu, a contribué à me le faire un peu négliger. Mais Je le lirai, même prochainement, et avec la bonne disposition que m’inspirent tout à la fois le vif intérêt que je lui porte, l’estime que j’avais pour son père et l’amitié qui me lie à sa famille. Que n’ajoute-t-il : Et je le condamnerai en raison de la jalousie que me donne le nom qu’il lui fait, et avec tout le dépit que je ressens de l’oubli où s’est effacé le mien?
Euzèbc rend visite à Cyprienne, aujourd’hui madame Saint-Elphore. Vous savez, lui dit-il, que Léonora, votre amie, se marie? — Si je le sais! et qui le saurait ? — Aussi n’ai-je pas cru vous apporter une nouvelle. On dit qu’elle fait un mariage magnifique ; il est vrai qu’elle est fort jolie. — Oui, certainement, mais convenez qu’elle n’est que jolie, et qu’avec un pareil visage on devrait être belle. Ne trouvez-vous pas que ses yeux, beaux, si l’on veut, ne disent rien ? Je ne saurais dire ce qui leur manque, mais il leur manque quelque chose, peut-être ce qui fait un peu défaut dans la personne, car c’est l’avis de tout le monde qu’elle a peu d’esprit; je ne dis pas qu’elle est sotte, mais elle a peu d’esprit ; et puis sa taille est un peu lourde et elle porte médiocrement la toilette : n’est-cc pas votre avis? — Ce n’est pas celui de son prétendant, qui, dit-on, la
trouve accomplie. — Cela est tout naturel. Je le connais peu, mais si l’on en croit certaines personnes qui le connaissent bien, l’esprit ne serait pas non plus ce qui le recommande. — Au moins a-t-il beaucoup de ce qui en tient lieu. — Eh bien, ce n’est pas encore ce que l’on affirme. Madame de Pancréas me disait ce matin même, ce n’est pas vieux, comme vous voyez, et avec un ton affirmatif qui m’a impressionnée : Il y a des fortunes qui sont comme l’alfénide ; argent dessus, cuivre dessous. Je n’ai pas insisté, dans la crainte d’en apprendre davantage, mais cela m’a affligée. Comprenez-vous, s’il fallait que celte bonne Léonora fût trompée! — Ce serait affreux, mais... — Dame, vous le savez aussi bien que moi, ce n’est pas impossible : que de gens brillent aujourd’hui, qui ne marchent qu’en boitant, ou par sauts et par bonds, comme ma levrette qui n’a que trois pattes ! — Je crois que vous dénigrez. — Non. Vous ne le croyez pas. Vous savez si j’aime Léonora et si je suis heureuse de sa fortune; je ne dénigre pas, je répète, et au fond je ne crois rien de tout ce que l’on dit. — Elle n’en croit rien, en efi’et, et c’est là son chagrin.
Un directeur ne croit pas dénigrer, mais diriger. Il dit ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, afin que vous cherchiez l’un et que vous évitiez l’autre. Pour rendre son enseignement plus sensible, il prend ses comparaisons parmi les personnes que vous connaissez, et dans la conduite de chacune il montre le bon et le
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•il
mauvais. — Voyez Lycidas, vous dil-il, sa conduite est louable et serait e.xemplaire s’il n’avait de petits torts qu’il faut éviter : sa dévotion est véritable, mais il l’outre un peu, et par là prête à rire. En général, on ne doit pas viser à être plus saint que la sainteté. 11 s’occupe d’art, il peint, il écrit. Ce sont d’honnêtes distractions; mais il y est faible et il ne souffre pas que l’on s’en aperçoive et qu’.on le conseille. Ses dons et ses faveurs vont de préférence à ceux qui le louent, et il provoque ainsi à mentir ceux qui ont besoin de se les attirer.
Voyez encore Angélique : elle est douce, affectueuse, facile aux pauvres; elle est serviable envers tout le monde, et c’est lui être agréable que de lui fournir une occasion de faire plaisir. Certes, voilà des qualités heureuses et qu’il faut estimer. Mais elle n’est plus jeune et elle ne peut se décider à vieillir; elle vous provoque à deviner son âge et elle exige que vous n’y mettiez point de politesse. Si vous hésitez, elle insiste, elle vous presse; vous cédez enfin, et si vous en approchez, elle vous en sait mauvais gré et elle s’éloigne volontiers de vous. Voilà de petites faiblesses qui ne semblent rien, et dont pourtant on glose et qui nous portent préjudice.
Il fait mille observations de ce genre, souvent plus sérieuses, et il ajoute : C’est toujours par l’orgueil, par la vanité, ou par une passion plus ou moins vaine, que le mauvais esprit nous possède. Il ne dénigre pas, il
ii NOS IDÉES, NOS Müt'^URS, NOS CARACTÈRES.
enseigne : la leçon profîtera-t-elle? Pour qui sait le faible du monde, moins préoccupé de se défaire de ses défauts que de les excuser par ceux qu’il voit chez les autres, que restera-t-il de cet enseignement? Le souvenir des défauts de personnes estimables, même fort estimées, et il s’en autorisera pour conserver les siens.
Il semble qu’un directeur ne devrait relever que les vertus des personnes qu’il donne comme exemple, et ne reprendre que les défauts de la personne qu’il dirige; elle serait, par émulation et par amour-propre même, plus excitée à imiter son modèle.
La canaille ne dénigre pas : elle ment, elle insulte, elle calomnie ; elle ne sait pas dénigrer. Elle a son genre d’esprit grossier qui ne réussit qu’avec son monde et dans son milieu.
Ëxiste-t-il un récit conforme à la vérité, où tout soit e.xact et dans sa couleur naturelle? Je cherche un fait résultant de la conduite et de la volonté des hommes, où l’esprit d’exagération , si peu que ce soit, ne se montre pas. S’il en existe un, je le déclare, il est unique ; l’homme exagère ou il s’exagère tout; on le constate en toute rencontre et dans tous les contraires : dans le courage et dans la peur, dans l’orgueil et dans l’humilité, dans ce qui est simple et dans ce qui est complexe. Mais si l’exagération n'est qu’une faiblesse de notre nature, elle est un vice ou un crime, selon le cas, et
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dans la mesure où il y entre une intention de nuire.
Le sentiment le plus louable et le meilleur, ou se détruit, ou devient mauvais par l’exagération. Hymaros s’est épris de compassion pour les animaux, il a voulu être de la société qui les protège, et il y est entré sans comprendre son œuvre, sa raison d’être, son point de moralité. Il ne sent pas, et il ne sentira jamais, qu’en développant l’esprit de compassion pour les animaux, le but est d’élever l’homme jusqu’au respect de la création, jusqu’à la connaissance de sa propre valeur et de sa propre dignité. Amenez le peuple à respecter la vie d’un animal, à l’assister, par la raison que cet animal est une créature de Dieu; quelle amélioration de ses mœurs et quelle disposition pour un enseignement plus élevé !
Mais Hymaros ne voit ni si haut ni si loin. Il a pris avec la mission qu’il s’est imposée, une sorte de haine contre celui, ou qui est brutal, on seulement qui n’a pas, comme lui, cet amour vrai ou de convention pour les animaux. Voyez-le aborder cet homme qui vient de maltraiter ce chat, ou qui vient de détruire cet oiseau ; va-t-il s’adressera sa raison, éveiller son cœur et remuer en lui l’esprit de compassion? Il n’y pense pas : les yeux lui sortent de la tête, il l’insulte, il le menace, il excite ceux qu’il voit indignés de cet acte de brutalité, et s’il arrive que quelqu’un s’emporte et batte cet homme, il l’approuve; ou il veut, sans examen et sur sa déclaration, que lajustice intervienne et applique le maximum : l’amende
et la prison. Dites-lui qu’il est père de famille et que cette peine serait une souffrance pour ses enfants, qu’une réprimande suffit, il ne se rend pa» là-dessus: est-il chargé de protéger les enfants? 11 persiste, il s’endurcit, il veut venger ce chat ou cet oiseau : il ne raisonne plus, il est animal lui-même
O hommes , quand donc aimerez-vous le bien avec le seul esprit du bien ? quand donc l’esprit de fanatisme sortira-t-il de votre cœur? quand donc vous serat-il permis de comprendre que la répression d’une brutalité par la brutalité, c’est propager l’esprit d’exagération ? Toi qui n’es pas la justice appliquant la loi, obligée de punir, que te coûte-t-il d’essayer de la répression par la raison ? Cependant, si utile que soit l’idée que tu veux faire prévaloir, sois sage et prudent; ne le laisse pas tomber, de toute la hauteur de l’esprit qui l’a conçue, dans l’esprit de don-quichotisme qui ruine tout par le ridicule.
Tout le monde connaît cet esprit qui n’est pas naturel, mais que les hommes ont créé pour une carrière déterminée, où tout homme doit être un héros. Quand on y entre, il faut l’étudier et s’exercer à le prendre, comme on fait des mœurs d’un pays où l’on va s’établir et dont il faut s’accommoder. A peine a-t-on pris cet esprit que l’on se plaît à l’affecter. C’est par goût et par humeur que quelques-uns le trouvent beau, et le plus grand nombre, c’est par orgueil : on a été con-
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traint de se soumettre, on s’est soumis, et l’on feint l’enthousiasme pour faire croire que c’est moins par contrainte que par tempérament que l’on s’est ainsi transformé. On fait comme cet écolier mis en retenue, qui rit, et le cœur serré, soutient qu’il est content et qu’on ne le punit pas.
Trasius est conscrit de cette année. On le voit soucieux, inquiet. Lui qui ne suit la messe qu’au cabaret, il va en secret brûler un. cierge à sainte Marie, à saint Joseph et il salue le saint sacrement; puis il continue (le rire au soleil avec les esprits forts. Il tire et il tombe : il est troublé, il étouffe, mais il fait bonne contenance et il rit. Il met son numéro en évidence, son chapeau sur le coin de l’oreille, se redresse, prend la démarche altière et semble dire aux passants : Voilà un brave !. . . ce qu’il sera dans l’occasion : le germe de l’esprit militaire se prend avec 1e numéro , l’uniforme le développe et l’exercice le complète. Trasius endosse l’un, apprend l’autre, brûle des amorces et le voilà soldat. Le bourgeois, qu’il ne voit plus qu’en perspective, lui paraît déjà plus petit et il diminue toujours à ses yeux, selon qu’il prend à la manche, ou le chevron, ou le galon de laine, ou celui d’argent. Il ne sait pas ce qu’il se croit, mais il se croit quelque chose qu’il n’était pas avant : les épaulettes le gonflent, élargissent sa poitrine, grossissent sa voix, donnent à sa parole le ton brusque et impérieux ; il aborde tout le monde comme il marche
à l’ennemi, l’œil dur et le sabre au poing. Il semble
toujours que l’on ne puisse entreprendre de le contredire, si l’on n’est décidé à mettre l’épée à la main; et ■ sous cette rudesse de métier, il y a un cœur ouvert à tous les sentiments d’humanité, facile à la misère et au service de la faiblesse : nul ne sait mieux qu’un bon soldat assister une souflrance, gâter un enfant et faire respecter un vieillard. Il lui faut, pour se modifier et devenir tout à la fois aimable et martial, l’aigrelte ou' le chapeau galonné, ou le bâton de maréchal, tout cela ne venant qu’avec l’expérience et l’expérience ne venant qu’avec la raison et les cheveux gris.
L’esprit militaire est en dehors de l’esprit normal, mais il développe certaines vertus : l’honneur, le courage, la droiture.
Il y a des temps et de grandes circonstances où tout repose sur l’armée : on excite son esprit, on l’exalte, on lui laisse toute la place, on lui abandonne tout le mouvement, on élève son âme jusqu’à l’enthousiasme, et elle part, fière et imposante, imprimant au sol un tremblement qui remue le monde; puis, quand elle a vaincu, il lui arrive de vouloir dominer. Elle croit être toute l’énergie et avoir seule l’esprit national. Elle oublie qu’elle n’est que le bras et elle veut être la tête ; alors . le feu s’éteint au foyer qui lui soufflait l’énergie, qui alimentait son esprit, et elle succombe. L’esprit hational se redresse et montre au monde ce qu’il a de vie, ce qu’il est, ce qu’il veut être, l’œuvre qu’il suit; et il la replace à son soleil, qui continue de la féconder.
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L’esprit national est une propriété de l’âme humaine ; il peut s’égarer quelquefois, mais il se retrouve toujours, Il arrive encore, dans un pays conquis, que cet esprit semble disparaître et s’effacer, mais il reste sur un coin du sol une tête et un cœur où la sève remonte, et c’est assez : l’esprit national ne périt pas.
J’entends parler de l’esprit du temps : peut-on me dire ce qu’il est, ce qui le distingue de l’esprit de tout autre temps? Si vous me dites : C’est le progrès, je vous demanderai en quel temps les hommes n’ont pas cru avoir cet esprit du progrès, et dans une mesure quelconque, en quel temps, en effet, ils ne l’avîiient pas; et si l’humanité, quelle que soit la voie qu’elle a suivie, h telle époque ou à telle autre, n’avait pas toujours poussé vers le progrès, comment nous serions arrivés où nous sommes. Je demande encore si le progrès accompli résulte seulement de l’esprit de notre temps ou de l’esprit de tous les temps. Si je définissais ainsi l’esprit de notre temps : faire fortune par tous les moyens, à quelle distance serais-je de la vérité ? Et si la définition est vraie, est-ce une grande nouveauté que l’esprit d’égoïsme et d’avidité, et un fait qu’il soit si avantageux de constater?
Cependant, j’en conviens, et on le sent vaguement, un esprit que l’on croit nouveau se lève sur le monde : il frappe au cœur de la société et il tend à s’emparer de toutes les âmes. II parle d’union, de concorde, il dit :
Je suis l’esprit de la paix, et quand j’aurai prévalu, j’cclairerai l’esprit national, je changerai l’esprit politique, je réglerai l’esprit d’intérêt, et alors régnera cet autre esprit dont je suis le précurseur, celui qui vit au fond de toutes les consciences et qui crie à la raison : C’est assez de fautes et de folies, écoute-moi : je suis l’esprit juste !... Mais est-ce bien un esprit nouveau, ou seulement un pas vers ce but indiqué depuis Moïse ?
Vous qui parlez d’esprit nouveau, faites autre chose que ce que l’on a toujours fait, et qui est de viser à s’enrichir et à développer l’esprit matériel; essayez de développer l’esprit moral, de pratiquer ce que l’on prêche depuis si longtemps; et quand vous pourrez dire : Nous sommes justes, je vous répondrai : Vous êtes des hommes nouveaux.
Le monde est estimable et méprisable au même degré; c’est un grand théâtre où l’on joue tous les genres à la fois, depuis la farce jusqu’à l’épopée; où tous les rôles sont tenus, depuis Triboulet jusqu’à Charlemagne, depuis Vincent de Paul et l’abbé de l’Épée, jusqu’à Tartufe et Fra Diavolo; où se remuent enfin dans un môme tourbillon toutes les vertus et tous les vices.
Il y a mille routes où chacun se précipite, entraîné par la même pensée et pour arriver au môme but, celui de faire son bien et de préjudicier aux autres. On en voit qui sont plus pressés, qui s’élancent à travers champs et qui trouvent un abîme où ils disparaissent.
11 y a une autre route plus longue, qui est la meilleure et la plus sûre, dont tout le monde juge ainsi, que la religion prescrit, que la philosophie conseille, que l’on enseigne dans toutes les écoles, et où peu de monde
30 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES, s’engage malgré cela, parce qu’elle ne conduit qu’à une vie plus modeste et à une fin plus simple et plus prudente : c’est celle du bien.
Le monde est admirable par la force et par l’intelligence dont il est doué, par tout ce qu’il fait de grand et d’utile ; et il fait pitié précisément par l’usage qu’il fait communément de ces dons magnifiques. L’homme a l’esprit pénétrant, il est ardent, courageux, et s’il se manifeste sous ces trois aspects, c’est presque toujours pour arriver à une fin détestable. Il met la sagesse et la prudence au nombre des plus hautes vertus,, et s’il agit, il manque justement de deux choses, qui sont la sagesse et la prudence. Il est plein d’enthousiasme pour tout ce qui est grand et généreux; placez-le en face de son intérêt, il ne montre plus qu’un petit cœur : il est chiche, égoïste ; offrez-lui un bénéfice, il s’abaisse; ajoutez quelque chose, il se traîne; mais qu’il arrive par ce moyen, et l’approbation, j’oserais dire l’admiration du monde lui est acquise.
Le monde aime la douceur d’âme, d’esprit, de caractère; il la recherche, et quand il l’a trouvée il en abuse.
Il fait grand cas de la bonté, il l’exalte, et souvent il est méchant avec une si grande habileté, qu’il semble que le mal soit inné dans lui ; et il est rarement bon sans laisser voir l’effort qu’il fait pour être tel.
L’homme a un but unique : son bonheur. 11 y tend incessamment, il le voit là-bas, toujours là-bas, il y court toujours plus intrépide et il ne l’atteint pas; son
bonheur, qu’il fait consister aujourd’hui en une certaine chose qu’il sollicite, que demain il obtiendra, et dont il ne se niontrera pas plus heureux, il le fera alors consister en une autre chose qu’il obtiendra encore et dont il ne sera pas plus satisfait; le bonheur, enfin, espèce de mirage qui l’a trompé hier, qui le trompe aujourd’hui , qui le trompera demain ; et de même jusqu’au tombeau, où il cessera de le chercher parce qu’il aura cessé d’exister.
Voilà l’homme, voilà le monde, tour à tour grave ou léger, attentif ou distrait, humble ou glorieux, souple ou violent, inconstant ou persévérant; il est tout pour demeurer ferme sur un point unique, qui est son intérêt. Le monde était ainsi autrefois, il est tel encore. Celui-là serait-il un grand prophète qui prédirait qu’il sera tel toujours?
Et pourtant le bonheur existe. Celui qui a tout fait et tout prévu a voulu même qu’il fût accessible à tous.
Il l’a mis dans une conscience tranquille où le monde, intempérant, chagrin, orgueilleux, ne le cherche pas.
On veut monter, dominer, ou si la force manque pour une trop haute aspiration, on se rabat à vouloir être le premier dans le milieu où l’on vit ; on le veut avec entêtement, on y met tout son esprit, le bon et le mauvais, on caresse celui-ci, on mord celui-là; on se fait aimer ou l’on se fait craindre, selon le besoin ou ce que l’on croit être'un moyen d’arriver à ses fins. De là cette ’ agilation universelle qui trouble toutes les situations.
qui engendre les inimitiés, qui désuni! les familles.
Je reconnais néanmoins que la conscience la plus sereine peut souffrir dans une extrême misère. Voudrais-je seulement essayer de prouver qu’il existe un bonheur possible pour la plus vertueuse des mères qui se voit avec ses enfants, sans gîte , sans vêtements et sans pain ?
La nature est-elle avare? est-elle même parcimonieuse? En quel temps, en quel lieu, a-t-elle dit : Vous êtes dix, en voilà pour cinq? N’est-elle pas, au contraire, généreuse? n’est-elle pas prodigue de ses trésors? ne dit-elle pas partout et en tout temps ; Vous ôtes dix, en voilà pour vingt? Qui donc a fait l’extrême misère, si ce n’est le monde? Où en trouver la cause, si elle n’est pas dans son insouciance et dans son égoïsme?
Toutes les situations sont fausses en dehors de la ligne droite, je veux dire en dehors de ce qui est honnête, et sans le respect de la dignité, du droit et de l’intérêt d’autrui. Le monde pourtant met toujours sa propre dignité au-dessus de celte des autres, ne comprend bien que le droit qui vient à son avantage, et ne respecte que l’intérêt qui est sien ; on veut pour soi d’abord, et après on veut encore pour soi, c’est-à-dire on veut d’abord le nécessaire, puis l’abondance, et ensuite on veut le superflu. Quand on en est là, on l’augmente, on l’entasse, et devenu trop considérable, on le voit tranquillement se perdre sans quei’idée des besoins des autres décide personne à en faire l’usage
honnête que la vue du malheur prescrit et que la plus simple prudence conseille.
Ne cherchons pas ailleurs la source de toutes les querelles, de tous les procès, de toutes les discordes.
Les relations faciles, l’accord parfait, s’établissent aisément entre un homme d’un caractère plein, qui veut que tout cède à son sens, et celui qui apporte dans ce commerce une complexion plus heureuse, qui est ennemi de toute contradiction et trouve son propre contentement dans celui qu’il croit donner à autrui, qui y met tous ses soins et constamment, qui approuve ou désapprouve sans examen, dans le seul but de vous être agréable, et qui se satisfait ainsi lui-même. Ils se croient amis et se donnent cette qualité : ils se trompent, et le monde se trompe avec eux; c’est la rencontre de deux caractères faits pour s’accorder et pour s’aimer d’une certaine manière qui n’est pas celle de l’amitié véritable.
L’amitié a d’autres allures : c’est un sentiment fier, élevé; il se nourrit de tout ce qu’il y a de noble et de sérieux dans le cœur humain.
L’amitié ne s’allume pas à un éclair; elle prend son temps et ses sûretés, elle commence par une estime réciproque et ne se manifeste que dans la rencontre de deux natures d’élite. Celui-là est notre ami, qui prend souci de nos intérêts moraux et qui les défend , je ne dis pas aussi bien , mais mieux que nous ne le ferions nous-même, par la raison qu’agissant dans
ce qui nous touche, il nous est difficile de ne pas montrer un peu le côté faible, celui justement que notre ami veut et sait cacher. Il décide mieux pour nous qu’il ne le ferait pour lui-méme : il nous apprécie, il nous estime, il nous aime, et il veut nous placer dans l’esprit et dans le cœur d’autrui comme nous le sommes dans son esprit et dans son cœur. On veut pour son ami tout ce que l’on voudrait pour soi-méme ; ses succès nous donnent une joie enthousiaste, comme celle qu’un père éprouve pour les triomphes de son fils. L’amitié véritable exclut la jalousie, elle va jusqu’à l’abnégation. C’est un grand sentiment qui relève notre espèce, mais qui est rare, et qu’un homme n’est pas toujours appelé à constater une seule fois dans le cours d’une longue vie : il y faut trop de circonstances heureuses, et si le ciel se montre avare, c’est dans la production de ce phénomène.
Le monde dit : mes amis, j’ai beaucoup d’amis. Cela se peut entendre du commerce plus ou moins doux que l’on entretient avec des personnes bien élevées et d’un esprit agréable ; on se fatigue ensuite , on se néglige et l’on se perd de vue; on dit alors : il était de mes amis. On se retrouve après un temps de repos et l’on renoue, on redevient amis; puis on se fatigue encore, ou bien l’un perd sa position, tombe dans le besoin, et l’on se sépare de nouveau; cette fois pour ne plus se revoir. Si l’on se rencontre, on ne se connaît plus. Ils ont la môme part dans le soin qu’ils mettent à s’éviter. On
apprend un jour qu’un tel est mort: Bahf fait-on, ce pauvre garçon I au fond, c’était un brave homme, mais il avait des idées à lui, il fallait lui passer bien des petites choses. Après cette oraison funèbre, on n’en parle plus et l’on est consolé. Si tout cela est de l’amitié, c’est un nom comme un autre, et je veux bien l’admettre, mais alors c’est l’amitié femelle, et j’ai parlé de l’amitié mâle.
L’amour est un état violent ; c’est une fièvre, un délire; il ne ressemble en rien à l’amitié; il a des symptômes particuliers ; il trompe nos yeux et notre esprit. C’est parce qu’il ne nous laisse voir la personne aimée qu’à travers son prisme, que nous la voyons si parfaite; tant qu’il dure, il tient nos facultés hors de leur état normal; s’il se calme, elles y rentrent, et nous voyons alors ce qui est comme il est. Ce retour à la réalité, l’esprit, et le monde avec lui, l’appelle une déception. En amour, il n’y a guère que des illusions; il ne trompe pas, il se trompe, et le cœur n’éprouve qu’un étonnement, celui de guérir, ou un chagrin, celui de voir que la personne aimée guérit avant lui.
Poétisez l’amour, j’y donne les mains, nulle passion n’y prête autant ni aussi bien que celle-là, et de même n’est plus digne d’inspirer un grand poêle; dites-nous ses voluptés, embaumez ses doux serments de vos vers les plus chastes et les plus heureux, faites-nous verser les pleurs de l’âme sur les charmes de la con-
stance, que nos cœurs se réchauffent au feu sacré de vos chants sublimes ; et l’hiver viendra, quoi que vous fassiez.
L’hirondelle ne demeure qu’au temps des fleurs et des moissons, et elle se retire devant les frimas ; l’amour vient avec l’hirondelle, il nage comme elle dans les délices de la belle saison, il craint l’automne et il fuit l’hiver. L’amour qui vieillit est frileux comme l’hirondelle, et il va, comme elle, courir sous d’autres cieux à la recherche d’un autre printemps. Le monde aime vos chants, il s’attendrit au bonheur et à la fidélité de vos héros, puis il obéit à la loi commune ; il est léger, inconstant.
Il y a un autre amour, celui de la famille. Cet amour • est l’une des noblesses de notre nature. Il est particulier au père et à la mère pour leurs enfants, et réciproquement. Il occupe le cœur sans le passionner, toutes nos facultés se prêtent à son développement ; notre raison, notre conscience, notre foi, sollicitent le cœur à le conserver. Il nous attire l’estime du monde ; rien en nous, ni en dehors de nous, ne semble tendre à nous en éloigner : c’est le sentiment le plus saint et le plus paisible.
Une famille est heureuse par cela seul qu’elle vit sous l’influence de ce sentiment si pur et si vrai ; il est la source de toutes les joies saines et robustes: à moins qu’elle ne vive ignorée, que peut la misère elle-même contre une telle famille que la charité ne vienne répa-
rer ? La charité, cette pieuse et enthousiaste vertu, pour laquelle le monde professe une si grande vénération, qu’il croit pratiquer, mais qu’il comprend si peu, ne va-t-elle pas à tire-d’aile, la main 'pleine de bienfaits, Jes répandre avec passion partout où l’appelle une souffrance humaine et imméritée ?
Mais quelles joies n’éprouve pas une famille bien unie que l’opulence vient aider dans le développement de ce pur amour, en lui donnant les moyens de satisfeire à toutes ses inspirations?
Si tout n’était borné dans l’ôtrc humain, il faudrait affirmer que toute félicité durable est dans l’amour de la famille. Mais le temps vient où ce sentiment si naturel et si heureux se modifie au contact du monde, au feu des passions qui bouillonnent dans le cœur et dans la tête; il se partage, il s’affaiblit, il s’éteint, ou plutôt il se transforme. Il tombe à l’état de respect chez les enfants qui ont vu leurs héritiers, etàl’état calme, presque indifférent chez les grands parents que l’âge a refroidis ; leur mort arrive, on’est en mesure de la supporter, on reçoit ces consolations banales que le monde se croit obligé de nous donner, et l’oubli fait la place libre au bonheur de la nouvelle famille qui recommence le 'même passé pour aboutir au même avenir.
Si vous êtes sans foi, si tout finit ainsi, quel tableau, quelle tristesse que la vie humaine !
On voit des femmes qui ne méritaient pas d’être mères; elles se sont unies à des hommes qui leur res-
semblent, et elles ont des enfants, fruit de cet assemblage monstrueux, qui ne paraissent pas dignes d’avoir
un père plus estimable ni une meilleure mère; ces fa-
milles font tache dans l’humanité.
Il y a d’autres femmes qui sont comme des types de douceur /Cl de patience ; elles semblent être nées pour donner au monde l’exemple du dévouement, comme la mesure du courage et de la puissance de l’amour maternel ; elles s’unissent à des hommes qu’elles réduisent par leur bonté et qui, s’ils sont violents, deviennent doux ou au moins s’amendent sous leur influence. Elles ont des enfants que la nature dispose à recevoir l’impression de leurs vertus, ou si l’un deux s’égare dans le mal, il n’y a point d’abîme où il soit tombé qui puisse intimider leur cœur. Les mauvaises mères n’aimcnl pas leurs enfants, les bonnes ne cessent jamais de les aimer. Celles-là sont la honte et l’humiliation des sociétés civilisées; elles en font la douleur. Cellesci en sont l’honneur et la gloire ; elles en font la félicité.
Je plains l’homme qui n’a pas connu sa mère ou qui, l’ayant connue, a dû en ôter le souvenir de sa mémoire; mais je plains de môme, dans un autre sens, celui qui ayant éu une bonne mère, l’a perdue dans l’âge où il sentait mieux tout le prix de ce trésor inestimable : dans quel isolement est désormais son cœur ! C’est une perte irréparable; le jour où un bon fils est séparé d’une telle mère, il y a pour lui quelque chose de changé dans le monde et qui ne se rétablira jamais.
Je conseille à l’homme que Igi mort sépare prématurément d’une si douce compagne, s’il a su l’apprécier, de vivre désormais seul avec son chagrin et ses souvenirs; il y a trop à risquer pour lui dans une nouvelle union.
On connaît encore un sentiment qui dérive de l’amour de la famille. Il commence au second degré de parenté et il s’étend, en s’alFaiblissant”, jusqu’au quatrième; là il est encore saisissable, plus loin il ne l’est plus.
Pendant la jeunesse, et jusqu’au temps où nos aspirations se détachent du centre pour aller à la circonférence, c’est-à-dire jusqu’au moment où nous quittons le cercle de la famille pour entrer dans le cercle du monde, où nos intérêts et nos plaisirs nous enlrainent, cette afiéction se montre dans toute sa virilité. Quand les ailes sont poussées et que l’on s’envole, quand le cœdr s’allume à d’autres foyers, elle s’efface, et il n’en resterait rien sans l’influence de cette solidarité secrète que Dieu a établie entre les enfants d’une môme mère; elle se réduit alors à ce que l’on appelle l’esprit de famille, et cet esprit est plus ou moins profond en nous, selon que notre amour filial est, ou a été, plus ou moins absolu.
On prêche pour que les mauvais instincts, l’envie, la jalousie, ne trouvent jamais une fissure pour y introduire leur fiel et aigrir cet esprit si nécessaire au développement des fortes mœurs, et c’est toujours par ces deux côtés qu’il est atteint et qu’il se décourage.
Ceux qui perdent jusqu’à l’esprit de famille sont ordinairement ceux qui ne laissent entrer dans leur cœur aucune impression heureuse, qui y admettent les contraires, et que l’on nomme de vilaines gens.
Un homme qui est iiarvenu à la richesse et qui assiste son frère resté pauvre, quelque soin qu’il prenne de le ménager, ne réussit pas toujours à s’eu faire un ami.
Celui qui reçoit de son frère est peu disposé à la reconnaissance, et il passe vile de l’exigence 'à l’ingratitude; l’ingrat veut se. laver de cette tache affreuse, d’où il suit que faire un ingrat c’est se faire un ennemi.
Quel que soit le motif de la brouille, la réconciliation entre frères est facile à opérer; le chef-d’œuvre, c’est de bien guérir les ressentiments et d’en faire une qui soit durable.
Quand on a les siens pour ennemis, on n'eu a guère de plus malveillants.
Ce n’est pas au sein de la famille qu’il faut chercher les juges du mérite que nous pouvons avoir; selon l’attachement que nos parents nous portent, ils sont au delà, ou ils sont en deçà de la vérité.
Une nation où l’esprit de famille est dans sa plénitude est une puissante nation; celle où cet esprit s’efface souffre et tend à se dissoudre. Il semble que nous approchions de cet abîme. On voit des sages qui en prennent souci, d’autres qui espèrent; ceux-ci comptent sur ce grand fond de raison qui nous distingue et qui
nous arrête toujours à propos. Il faut aimer sa patrie, sa famille et scs concitoyens, assez pour ramener les uns à la foi des autres et la faire triompher.
Le monde conseille toujours les plus belles actions et fait souvent le contraire de ce qu’il conseille.
Un homme qui a de bonnes intentions, qui parle bien et qui juge sainement, n’est encore qu’un homme ordinaire ; il lui manque, pour être rare et presque unique, d’agir comme il sent, comme ij juge et comme il parle.
Le monde sait, si je puis dire ainsi, la théorie de l’humanité, il l’explique avec un grand sens, il laisse voir qu’il en aperçoit l’étendue. On ne peut douter qu’il n’embrasse le sublime de la charité; il ne lui manque que la pratique.
La charité est la loi du cœur, -écrite par celui qui nous a donné l’amour et l’intelligence. Elle est tout à la fois si humble et si fière, si douce et si décidée, si chaste et si tolérante, si simple et si complexe, qu’elle est h elle seule toute la règle.
Son essence est l’amour, son plus beau mouvement est le pardon, son œuvre est l’aumône.
Le monde écoute ces belles leçons, les admire et s’en tient là; il essaye l’œuvre et il la fait mal, c’est-à-dire de façon que la main gauche sache toujours ce que donne la main droite.
Un homme (in sait tout ce que la charité commande.
ce qu’elle vaut, ce qu’il en peut tirer, et selon que son intérêt l’exige, ou il l’oublie, ou il l’invoque, ou il la contrefait.
Ne parlez ni de charité, ni de raison, ni de la voix du sang, ni de leur mère à ces deux hommes qui sont frères et qui plaident pour leur succession : ils ont tout oublié, charité, raison, parenté, et leur mère qui n’est plus; ce sont des plaideurs. Parlez-leur d’un moyen détourné, de quelque chose qui puisse tromper la justice et l’amener îi leurs conclusions, à la bonne heure, voilü ce qu’ils peuvent considérer comme un bon conseil d’ami.
Ce vieux coquin en guenilles, qui étale sa misère aux yeux des passants, comme un autre sa marchandise, et qui en vit comme lui, il parle au nom de la charité qu’il enferme toute dans ces deux mots ; Donnez-moi. Espère-t-on qu’il attendrisse ce publicain qui le menace de son attelage? Le feu peut jaillir du roc, mais la plainte qui part du cœur pourri de ce vieil hypocrite arrivera-t-elle jusqu’à l’âme endurcie de ce maître égoïste? Les vices se reconnaissent et ils se repoussent comme ces corps qui sont chargés d’une électricité de môme nature; tout le monde n’a pas ce qu’il faut d’entraînement ou de vertu pour être dupe.
Un honnête homme qui est à trente ans la dupe de sa loyauté, le sera de même à soixante : l’expérience ne peut lui enseigner qu’une chose, qui est de n’être pa$ deux fois la dupe du même fripon.
Il y en a qui prennent un masque pour jouer la comédie, et ils la jouent bien. Ils savent créer des situations délicates dont ils se tirent heureusement : le premier acte est bien et on les aime ; le second est mieux et on se prend à les estimer; le troisième amène la péripétie qu’ils avaient préparée, le rideau tombe, la recette est faite, et désormais on les méprise, *
Rinoxi est doux, mielleux. Il paraît, sans vous connaître, prendre un vif intérêt à tout ce qui vous touche. Vous est-il arrivé quelque bien, il s’en réjouit plus que vous-même, il vous embrasse avec effusion; votre étonnement est de voir un étranger plus heureux que vous-même. Est-ce un malheur que vous déplorez, il partage votre peine et il en prend la plus grosse part : vous êtes calme, résigné, il se désole, il pleure, il vous offre des consolations; ordinairement il s’en tient là; il a tant de gens qu’il assiste ! mais il peut y avoir dans votre situation tel cas, telle circonstance qui fasse qu’il vous offre ses services.
Ceux qui le connaissent disent en riant que Rinoxi est homme de bien, ce qu’il veut paraître, et sérieusement qu’il est hypocrite, ce qu’il est en effet. Il veut que l’on dise de lui : Le brave homme l C’est sa vanité et son intérêt. Il y a dans le monde de bonnes gens qui s’abusent aux douces manières, qui renseignent et que l’on croit; Rinoxi le sait et il travaille à faire sa clientèle.
Quelqu’un sait-il comme Adilus s’est insinué dans l’esprit de Trilim, et comme ensuite il s’est introduit
dans sa maison? Trilim lui-même le sait-il? Sa famille s’en étonne et s’en plaint, mais à tort. Où donc, en 'effet, Trilim aurait-il pu rencontrer autant de douceur, de bonté, de patience? Qui donc aurait supporté, comme le fait cet excellent homme, les travers de ce caractère bilieux? Qui donc enfin serait prévenant avec * autant d’art, complaisant avec cet extrême raffinement ? O Adilus, si ce n’était votre métier, si vous n’en viviez^ qui ne dirait de vous : C’est un saint!
Connaît-on le nombre des moyens employés pour exercer la profession de malhonnête homme? Cela ne se chiffre pas et n’a pas de limite connue. Chaque jour voit éclore un moyen ou une nuance dans la manière de faire, que l’étonnante industrie du mal n’avait pas encore découvert et qui met en défaut 1e génie du bien avec celui de la prévoyance humaine.
Les roués du savoir-faire se peuvent diviser en trois classes : les hypocrites, les rusés, les effrontés, et en une quatrième se composant de ceux qui réunissent les trois capacités et que j’ose appeler les cumulards de la friponnerie.
Il y a deux principes, dont l’un triomphe par le fond et l’autre par la forme.
La foule s’étourdit à ce qui brille, elle ne voit qu’avec les yeux et n’applaudit que le succès ; c’est la forme qui emporte le fond.
Les sages ferment les yeux, regardent avec la con-
science, et n’applaudiSsent qu’à ce qui est honnête; c’est le fond qui emporte la forme.
La civilisation est-elle la forme ou le fond? C’est un problème que le monde résout par le respect pour le fond et par la tolérance pour la forme.
11 y a des choses où la, vogue s'était acoquinée, qu’il était bienséant d’admirer, et qui sont tombées dans le mépris. Il y en a d’autres qui ont 1a même fortune et qui auront le même sort. Le monde éprouve le besoin de s’émerveiller, et, au défaut d’un sujet qui y prête, il s’arrête à ce qui est neuf : de quelque nature qu’elle soit, une extravagance qui a le mérite d’être sans précédent et celui d’enrichir son auteur, ou de le mettre en vue, est sûre de se produire. Tout peut entrer dans ta vogue ou en sortir, le bon et le mauvais. Tel hier mettait tous ses soins à être grave et à en soutenir le personnage, qui veut aujourd’hui passer pour être un esprit à la mode, c’est-à-dire retors.
L’homme consent à avoir une vertu particulière où nul ne saurait atteindre; il n’admet pas aussi volontiers qu’on le puisse primer, même par le côté qu'il désapprouve : dites-lui qu’il est rusé autant que les plus habites de notre temps et qu’il ferait sa fortune comme eux, s’il ne s’était pas fait une loi d’obéir à sa conscience, il y consentira.
Dans le monde, toute sottise peut gagner son' procès en première instance ; mais la raison le gagne toujours en dernier ressort.
4fi NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.
Zanix est en faillite; le cas eslgrav'e, l’honneur y peut rester, la misère peut suivre, et le monde s’en émeut.
Mais Xinori vient qui nous va rassurer : «ïranquillisczvous, dit-il, Zanix SC connaît en affaires; il obtiendra son concordat. L’honneur n’a rien à perdre ici et la
fe
famille a tout à gagner. Il n’y a que ce moyen d’arriver vite ; voudriez-vous que l’on perchât jusqu’à soixante ans sur une banquette de comptoir pour aller mourir ensuite marguillier dans quelque bourg de France , comme faisaient nos pères, qui nourrissaient leur cœur de délicatesses et leur estomac de pain noir ? Nous voyons d’autre façon et nous pensons mieux. On n’a qu’une vie à dépenser, elle est courte, tâchons qu’elle soit heureuse; et puis il faut produire ses enfants, c’est un devoir naturel et sacré. Je sais qu’il y a des gens qui sont à un autre point de vue; mais ne le faites pas, un autre le fera à votre préjudice ; préférez-vous être la dupe d’autrui? Toute la question est là. »
11 est vrai pourtant que Zanix est tombé sans cesser d’être homme de bien. Mais qu’arrive-t-il? Caro-Cari, son créancier, vient de le faire enfermer en lui faisant ce raisonnement : Ou vous nous trompez, et alors vous ôtes un fripon, ou il n’en est rien, et alors vous êtes un imbécile ; or, il est notoire que vous n’ôtes pas un imbécile, donc vous êtes un fripon. » Logique moderne, dilemme profond et qui prouve que Xinori a raison : toute la question est là.
Autrélois on mettait trente années pour faire hono-rablement une fortune bourgeoise. Le monde admire que l’on n’en prenne que dix aujourd’hui pour faire uqe fortune de duc, et dans le même temps qu’il vante ce progrès, on l’entend dire partout que les affaires sont difficiles et qu’il n’y a plus de confiance : ô logique !
Que dire de ces pompeux établissements où l’or, les peintures, les glaces, le disputent en richesse aux palais des rois, de ce luxe ridicule, impudent, qui gêne et fait que l’on ne sait quelle contenance y apporter; que l’on ose à peine y entrer et s’y asseoir?... Un tiers des mémoires est acquitté et les filles sont déjà sans dot. Me veut-on bien montrer le chef de la maison, que je voie épanouie une vanité de marchand ?
Il semble que le vol soit le propre de la canaille, qu’il ne paraisse si odieux et qu’il ne soit accablé de la plénitude de la répulsion que dans certains cas, commis parde certaines gens, dansunecerlainemesure, etqu’au-dessus il prenne un autre caractère que l’on supporte mieux. La chose est délicate à dire et prend un auteur à la gorge ne semble-t-il pas, en effet, qu’un homme dans un degré de hauteur sociale qui le distingue, s’il commet des détournenients hors de toute prévisoin, remue dans un sens où il entre plus d’étonnement encore que d’indignation ? Il est vrai, au moins, qu’on l’entoure d’une sorte de prévenance qui tient par un côté secret à la considération : ni les mesures, ni le ton que l’on prend
à son égard, ni l’œil dont on le voit après sa peine, s’il reparaît menant un train, ne ressemblent à ce qui se passe dans les cas ordinaires; qu’il essaye de parler des erreurs ou des sévérités de la justice, il trouve des esprits prêts à se laisser convaincre. Cette opinion que l’égalité devant la loi, si elle existe au fond, n’existe pas dans la forme, n’est-elle pas par là justifiée?
Le monde est dominé par une influence que sa raison condamne, qu’il n’avoue pas et qui est celle-ci ; Ce que l’on fait en petit, même le bien, ne s’élève guère au-dessus de son mépris; au contraire, ce que l’on fait en grand, môme le mal, à un degré quelconque, se maintient dans son admiratiob.
Il faut réfléchir longtemps avant de donner, même un salutaire avis, j’entends de ceux qui portent sur l’intérêt et qui tendent à donner le pas devant à la probité ; la moindre conséquence est d’y paraître ridicule, la plus triste est d’y perdre un ami.
Toutefois je le déclare net, surtout à mes amis, pour le cas échéant où quelqu’un d’eux se serait placé sur cette limite délicate : je ne veux pas être consulté.
Par provision je leur dis ceci : Voici deux femmes, l’une eü'rontée, brillante, recherchée; l’autre modeste, simple, dédaignée. L’une, un jour, sur un lit de douleur, aura les remords à son chevet, et elle mourra dans les convulsions de la peur; son cadavre peindra l’effroi, on sentira que la vie en aura été violemment
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arrachée; l’autre aura l’espérance, calme, résignée, la vie sortira sans effort, et son cadavre sera comme dans un sommeil tranquille ; l’une est la honte, l’autre est la vertu : choisissez!
Il y a dans 1e monde, le monde riche et le monde pauvre, le monde distingué et le monde comme il faut, le monde ordinaire et le monde bas.
Entre le monde riche et le monde pauvre, on ne voit de bien établi que la différence matérielle entre tout cl rien; la différence morale ne s’établit pas du même train, il y faudrait une opération laborieuse, des transpositions sans nombre, du tout du côté de rien, et du rien du côté de tout, puis une récapitulation qui montrerait, ou que les uns pèsent plus que les autres, ou que la balance reste muette et qu’ils se valent bien.
Le monde distingué est celui qui s’élève par le savoir, par le génie, par la pratique des grandes choses et des grandes vertus. C’est le chef-d’œuvre.
Le monde comme il faut est celui qui vient immédiatement après le monde distingué, qui tient l’espace entre celui-ci et le monde ordinaire. Il est instruit, il a de l’esprit assez pour apprécier le haut savoir et le génie ; il fait de belles choses qui mettent dans son jour tout 1e prix des grandes, et de même il a des vertus qui font comprendre la grandeur de celles qui les priment; il se distingue par les bonnes manières, les usages déli-
50 NOS IDÉES, NOS MullüRS, NOS CARACTÈRES.
cats, la politesse et l’étiquette. C’est une pièce de choix.
Le monde ordinaire rend justice au savoir, honore le génie, admire les grandes choses et les grandes vertus, par entraînement, par instinct, dépasse souvent la mesure, s’échauffe, s’exalte où il n’y a pas lieu, et ensuite retombe dans l’autre extrémité; il se refroidit, il s’éteint. 11 vit honnêtement, ou à peu près, moins dirigé peut-être par la force de principes bien établis dans son esprit, que par un effet de l’habitude, de l’exemple et d’une sorte de routine. Son entêtement est de vouloir singer le monde comme il faut ; c’est la marchandise courante.
Le monde bas se compose des gens nés grossiers et de ceux qui se corrompent aux étages supérieurs, qui s’en détachent et tombent dans son sein, où leur chute se complète. Le monde bas est effronté, il porte le vice à visage découvert; il rit de son rire. La puissance du génie, la gravité des grandes vertus, le brillant des belles manières, lui imposent et le tiennent comme hébété ; il en fuit l’influence. Il ne connaît point la honte et se fait une sorte de gloire de sa débauche. Il a l’audace de la vie dissolue et il la mène résolûment. Il est paresseux, incivil, brutal ; il veut l’être et ne se laisse pas reprendre là-dessus. Isolé pourtant, l’homme du bas monde est tâche, il sent son abjection, baisse le dos et se retire. Il est malpropre sur soi et il tient, dans la société des hommes, la place que le pourceau tient
dans la société des bêles. C’est la marchandise de pacotille.
On se plaît aux manières élégantes pourvu qu’elles
ne soient point outrées.
On aime la politesse qui a sa raison d’être, ses règles
et où il entre une mesure de vérité et de sincérité; elle est aux relations ce que la bonne tenue est à l’homme, ce que la parure est à la l'emme, elle sied bien, elle relève.
Je suis moins épris de cette autre politesse fade où il entre plus de bêtise que de courtoisie, où la bouche parle, où le cœuretl’espritse taisent; que signifient entre gens qui n’ont rien à se dire, et qui s’arrêtent sur un Chemin, ces compliments sans couleur, sans rapport : le bonjour, le comment vous portez-vous? si positivement insignifiants, que dévoré par la fièvre, je n’en dis pas moins : Très-bien, et vous-même? — Je vous remercie. — Et madame, et votre famille ? — Vous êtes bien bon, et chez vous ? — Vous êtes trop bon. — Remarquez-vo.us bien ? Je demande, on me répond indirectement et je m’en contente, trop heureux encore si je m’en tire à ce prix, et s’il ne me faut pas ensuite apprendre qu’il fait chaud, quand je suis en nage, ou qu’il pleut, quand je suis traversé. Ehl messieurs, n’ayant * que ces fadaises à nous dire, saluons-nous et passons.
Le goût de la société est naturel et ‘ d’une pratique
générale ; l’usage fréquent le tempère, et l’âge vient qui nous en guérit.
Je ne me fatiguerais pas des réunions honnêtes, si j’y voyais un autre intérêt que celui d’assister à un peu de bruit, ou -à un dîner d’apparat, ou de s’asseoir à une table de jeu, et, du côté des femmes, un autre but que celui de se critfquer, de montrer une toilette nouvelle ou un bijou que l’on n’a pas encore vu.
A la condition d’en sortir édifié, plus instruit, ou plus heureux, la conversation est, de tous les plaisirs, le plus sage, le plusaimable et le plus sain. On souffre de n’y trouver que rarement un sens dont l’esprit ou le cœur se puisse contenter, un trait où la gaieté vraie se manifeste, un entrain qui la fasse vivre un quart d’heure. On se morfond à tout ce bavardage bizarre qui remplit une soirée : que de questions avortées, que de choses sans suite et sans raison, combien de légèretés il faut pardonner, de petites choses il faut paraître écouter avec intérêt ; que de contradictions on accepte sagement pour éviter les écarts d’un caractère quinteux, et quel repos, pour un homme raisonnable, obligé de recevoir, de se retrouver seul avec la liberté de réfléchir et de penser juste!
Il y a des personnes qui ont un répertoire de choses aimables et plaisantes ou d’anecdotes qu’elles débitent avec l’agrément qu’y mettrait un acteur récitant un rôle étudié. On assiste, pour la première fois, à la centième exhibition de ce frivole bagage de société, et
l’on s’en montre tout émerveillé ; on parle avec une sorte d’enthousiasme de l’esprit et de l’amabilité de ces personnes, devant desgeçs avec qui l’on vit habituellement, et que l’on sait plus riches qu’elles des agréments de l’esprit; on semble l’oublier; on le fait un peu à dessein de choquer ceux-ci et pour satisfaire cette petite rancune que l’on a toujours au cœur contre ceux que l’on sent supérieurs à soi et qui ont le tort de laisser voir qu’ils connaissent leur supériorité.
On se retrouve une seconde et une troisième fois avec ces mêmes personnes que l’on a si fortadmirées. Elles redisent les mômes choses, qui perdent par la répétition tout leur petit mérite ; on tient encore pour elles, mais on passe à la défensive. La lassitude vient enûn, on perd ses positions, et l’on avoue alors qu’on s’était bien aperçu qu’il n’y a chez elles aucun fond d’esprit ni de jugement.
On rencontre des gens qui jouent un autre rôle : ils se mettent à la piste de tous les dissentiments qui se produisent dans tes familles, ils en veulent comiaître les causes, et ils y parviennent, à forcé de soins, de persévérance, et grâce à cette aptitude singulière qu’on leur voit pour tout ce qui a le caractère de l’indiscrétion et de la médisance. Ils font butin d’historiettes scandaleuses et ils savent toujours ce que les gens qui se respectent ne savent jamais ; c’est par eux que l’on apprend que telle maison entre en déconfiture, que madame X. est encore demoiselle, que cette autre se marie dejux
mois trop tard et qu’on le verra bien, que M. va secrètement dans une maison qu’ils désignent, et que sa femme reçoit son docteur surtout quand elle n’est pas malade. Ils mettent à tout ce qu’ils disent un grain d’exagération qui en fait tout l’intérêt, et une mesure de malice qui en fait le charme. On les écoute avec cette attention appétissante qui provoque les confidences indiscrètes; ainsi excit(îs, ils disent ce qu’ils savent et ce qu’ils ne savent pas.
On apprend un jour que l’on se trouve sur leurs listes, qu’ils donnent ailleurs, et à notre préjudice, le même régal qu’ils nous ont donné aux dépens de gens de notre connaissance; dès lors on commence à les estimer ce qu’ils valent, et l’on prend ses précautions pour ne les plus rencontrer.
Phylème arrive dans un cercle où la conversation est engagée depuis une heure. Il n’est point au courant de ce qui se dit; vous gardez le silence, il l’est donc moins encore de ce que vous pensez ou que vous allez dire. Il est pourtant déjà dans la résolution de vous contredire, et avec vous, tous ceux qui exprimeront un avis. Il attend; vous affirmez, il nie; une personne passe à son avis, il doute. Si quelqu’un doute avec lui, il prend une opinion extravagante que tout le monde désapprouve, et il la soutient avec fracas; le voilà dans ses eaux, il met son esprit à n’être de l’avis de personne, il braille, il débite, c’est un moulin à paroles, il vous heurte et il.irail jusqu’.aux gros mots, s’il ne se trouvait là un
homme de sens et de cœur pour lui parler ferme et le réduire au mutisme.
Phylème est de tous les sots le plus agaçant et celui qui a de soi la meilleure opinion; il ne sait rien, ne comprend rien, croit tout savoir et tout comprendre, et parle de tout avec cette assurance qui caractérise les ignorants qui sont tout à la fois bavards et entêtés.
Vous qui le recevez, je consens à vous aller voir, pourvu que je sois averti du moment où il tournera le coin de la rue, afin de disparaître en temps utile et après avoir fait mes civilités.
Oubliez ma demeure, Phylème, relirez mon nom de votre mémoire et, s’il sc peut, jusqu’aux traits de mon visage; ou bien quand vous me verrez de loin, ne vous
contraignez pas, rendez-moi le procédé dont j’use à
votre égard, retournez-vous et prenez le pas accéléré; je suis bien décidé sur certaines choses et sur un point en particulier : je ne veux pas promener un sot.
Theyliiis est au-dessus de Phylème, tout le monde consent à l’estimer; le mérite consiste vivre dans sa compagnie. Il se lève le malin de mauvaise humeur, comme il s’est couché la veille, c’est son état normal. Il semble ne chercher que les occasions d’évaporer la bile qui le tourmente : évilez-le, abordez-le, soyez prévenant, ne le soyez pas, répondez ou gardez le silence, prenez le parti de vous montrer résigné, tout est impuissant à éviter la querelle qu’il veut vous faire. Il vous demande pourquoi vous avez fait une telle chose.
et si VOUS lui dites, ce qui est vrai, qu’il vous en a prié, voilà justement l’occasion qu’il cherchait, et la bourrasque éclate. Est-elle passée, le voilà aux regrets. Use montre doux, bienveillant, il veut réparer par quelque générosité l’ennui qu’il vous a donné, il déplore d’éfre ainsi fait et de ne pouvoir se maîtriser; et ce mouvement de colère qu’il vient d’avoir contre vous en détermine un second qu’il tourne contre lui-même.
11 se connaît, et dans ses moments de calme, il se juge, il convient qu’il est bourru; il veut bien l’avouer, mais il n’aime pas qu’on le lui dise. Il vous prie d’oublier tout ce qu’il peut dire dans les accès de sa maladie, que la main tournée, il n’y pense plus; il affirme qu’il est juste, qu’il a un bon cœur, et il dit vrai.
Le sort de Theylius est de voir les gens déserter sa
maison et d’en être réduit à un ami ou deux, qui se résignent à souffrir ses défauts par respect pour ses qualités, et à la société de ceux qui lui sont attachés par quelque lien ou par l’intérêt. On ne le fuit pas, on ne l’oublie pas, on s’occupe de lui, on demande de ses nouvelles et on est bien aise d’apprendre qu’il va bien; on se promet de l’aller voir et l’on n’y va pas.
Il y a d’autres gens dont il ne faut rien dire, qu’il ne faut pas connaître, et, quand on les connaît, dont il faut s’éloigner, ou si l’on prend le parti de les braver, à qui il faut faire une guerre à outrance; ce sont les méchants. Les moyens termes n’aboutissent qu’à devenir leur victime; choisissez une extrémité, ou les fuir,
ouïes assommer. Il y aurait à prendre une précaution plus sage avec eux; celle justement dont on use à l’égard de ces animaux dangereux que l’on enferme dans une cage de fer et que l’on regarde de loin.
Ce travail, quelquefois si décourageant, de l’observation du cœur humain, a pourtant ses bonnes fortunes : on rôve, on imagine une organisation heureuse où ces défauts, qui constituent notre nature, soient si bien compensés, si bien modifiés par les qualités exquises, qu’ils deviennent une opposition nécessaire et en' quelque sorte comme un agrément qui rompe l’uniformité de la vertu; on cherche cet idéal, et il arrive de le rencontrer. On voit, en effet, des gens chez qui tout est aimable; les voir c’est les aimer. Leurs yeux ont je ne sais quelle expression qui affirme la valeur de leur âme et de leur esprit. Ils ont de ces bonnes colères du cœur qui déterminent la confiance, et l’on s’y abandonne. Ils commettent de ces petites fautes d’honnêtes gens, qui montrent leur sincérité et qui les défendent contre tout soupçon d’hypocrisie. Leur attraction a cette puissance singulière, qu’ils imposent mémo aux méchants; tant il est vrai que le mal n’est peut-être qu’un état maladif qui SC pourrait guérir sous l’influence du bien.
A-t-on quelque contestation, on convient de les prendre pour juges et de se conformer à leur décision. Ils parlent avec une fermeté où l’on sent que la raison est échauflée par l’amour du juste et de l’honnête. Celui qu’ils condamnent trouve satisfaction dans leur
bienveillance et il se conforme à leur arrêt. S’il y avait aujourd’hui une pour cent de ces natures si rares, je . monterais sur les toits .et je m’écrierais : Demain le monde se réformera !
Une chose moins commune que la vertu ou le génie, est un homme qui se’connaît. En général, le monde se met à trop haut prix. On trouve des gens qui doutent de leur mérite, d’autres qui n’y songent pas. Il y en a qui font de l’amour^propre en sens inverse, et qui se mettent au-dessous de leur valeur, pour donner l’occasion à la politesse de les relever et de les mettre audessus. Mais un homme qui s’estime précisément ce qu’il vaut, ce phénomène existe-il?
11 y a deux sentiments, très-différents, que l’on comprend à tort sous la dénomination d’amour-propre. L’un est une qualité qui entre dans la composition de la dignité, c’est le respect de soi; l’autre est un défaut vulgaire qui constitue la sottise, c’est l’amour-propre.
L’amour-propre commence où finit l’émulation. On entre dans le ridicule de l’un quand la jalousie nous fait sortir de la noblesse de l’autre.
Quelle que soit la dignité naturelle d’un sujet, l’étendue de son génie, la délicatesse de son cœur, il se trouve dans le cours de sa vie, en présence de certains faits, engagé dans certaines luttes, où il cède, par emportement ou par faiblesse, aux influences de l’amourpropre. 11 tombe alors dans des vulgarités que, par
respect pour ses vertus et pour le bon exemple, il faut retirer de Thistoire de sa vie, où elles détruiraient le merveilleux, en montrant par quels côtés humains les plus grands homniès ressemblent aux plus petits.
L’amour-propre, la vanité, la présomption, l’orgueil, autant de degrés d’un môme vice : ils sont comme les différentes pièces d’un môme appartement qui communiquent entre elles, où l’on va et vient de l’une dans l’autre, sans cesser d’être dans la même demeure et chez le même homme.
Dans l’état calme, l’amour-propre est susceptible de quelque pudeur, j’entends qu’il sait prendre des formes et s’accommoder aux convenances. S’il est immo destc et ridicule dans la personne d’un sol, il est fin, habile et quelquefois gracieux dans la personne d’un homme d’esprit.
Prolétarius a fait un acte de courage et de dévouement, il a sauvé la vie d’un homme et vous voulez l’en féliciter: il rit de son gros rire, il prend une contenance satisfaite, son œil a le brillant un peu gauche de la fierté. 11 vous raconte le fait sans oublier aucune des circonstances qui ajoutent à sa belle conduite, il n’omet aucun détail, il joint le geste aux paroles, il vous prend et il vous remue, comme il a pris et remué son homme pour le tirer du danger; il veut vous donner une idée exagérée de la résolution et de la force dont il a fait preuve. Quand il a fini, il recommence, il se répète, puis il vous raconte un autre fait où il a montré la
(50 NOS IDKtS, NOS MÜKURS, NOS CARACTÈRES.
môme énergie, il en a un certificat qu’il vous fait lire, et, son portefeuille étant ouvert, il vous faut prendre connaissance de toutes les pièces qu’il renferme, consultant sa probité et la manière dont il a servi celui-ci et celui-là; viennent ensuite les états de service de son aïeul, et vous n’en sortiriez pas si vous ne trouviez un bon prétexte pour vous esquiver. Vous étiez plein de feu et d’une admiration que vous conservez pour l’héroïsme du fait, vous voilà guéri du héros et convaincu de ce que l’amour-propre peut ôter aux cœurs les plus nobles.
Trilop est plus lin, il a plus d’esprit et il entend mieux les convenances. Félicité pour un fait pareil, il affecte une grande modestie, il feint d’être gêné de vos éloges, il vous dit qu’il n’a rien fait que tout le monde n’eût fait comme lui, et que vous-raôme, à sa place, en auriez fait autant. Vous insistez, vous rappelez les circonstances : — Mon Dieu, dit-il, c’est vrai; et il en ajoute une que vous oubliez. Mais tout cela, dit-il encore, est indifférent, et je n’en parle que pour l’e.xactitude. Vous déclarez qu’à voti’e avis un tel acte mériterait une distinction. Il vous prend les mains en souriant et il vous dit : — Vous ne le pensez pas, vous voulez rire et vous moquer. Puis il s’éloigne et vous laisse prendre l’opinion des assistants ; et, comme vous vous étonnez de son insouciance., voqs apprenez de l’un d’eux qu’il est en demande et qu’il s’est fait appuyer pour la décoration, qu’il aura demain, et dont il fera
DU MONDE ET DE SES IMPRESSIONS. fil
mine d’ètre surpris et comme tout honteux. Moins sot, sans doute, mais aussi moins noble que Prolétarius, qui ne pense pas à demander une récompense.
Linox, qui était pauvre, et qui se voit riche aujourd’hui, se plaît à narrer son histoire, qu'il croit intéressante, et, quand il a tout dit, il ajoute, dans une attitude superbe : — Voilà comme de rien j’ai su faire de moi quelque chose !... Et très-sérieusement, il estime que la fortune a fait de lui quelque chose. Autrefois il connaissait son ignorance, il parlait peu et laissait parler les autres; à présent il les interrompt et il les reprend avec confiance. Il fait sonner les r, les s, les t où bon lui semble. 11 a entendu prononcer de grands mots qu’il répète en les estropiant, qu’il place où ils n’ont pas de sens, et il est aussi loin de penser qu’il dit mal, que nous le sommes du soleil. Est-ce à lui, en effet, d’obéir à des lois? S’il ne dit pas selon les règles reçues, c’est apparemment qu’elles sont impertinentes; il faut les changer et les accommoder à sa façoft de dire' Il n’est pas éloigné de vous le conseiller. Il pense, au fond, que la fortune est ta science infuse et que l’esprit, le jugement, et le reste, viennent naturellement avec elle. Éloignez-vous et le laissez dire, il eu conclura qu’il vous a réduit au silence. Ne le perdez pas de vue, il va se retourner, comme pour regarder ta taille de cette femme qui passa, mais en réalité pour voir si vous êtes toujours là et si vous le montrez à quelqu’un, le livrant à son admiration. Son amour-
propre est désormais incapable de se modifier; il se complaît, il triomphe, et à sou insu, par la puissance du ridicule.
Cependant les ridicules ne sont que le côté plaisant : nommez une faute, indiquez un danger, montrez un abîme capables d’arrêter l’amour-propre qui domine un petit esprit. Kariès avait une moyenne fortune que la dot de Lconie a doublée. Ils étaient fiers et heureux, comme le fermier d’une récolte qui surcharge ses greniers; mais, de même que le charançon s’y introduit, pullule, s’attaque au grain et enfin détruit de si belles espérances, de même le luxe s’est glissé dans leur maison; honorable d’abord, puis, sous l’influence de l’amour-propre, il a passé de l’état dangereux h l’état effréné. Kariès voulait que sa femme fût aussi brillante que les plus remarquées. Léonie, plus entraînée, voulait les effacer, et aux efforts qu’il faisait, elle ajoutait à son insu les ressources folles, pour triompher. Après
les folles ressources il n’y a plus que les coupables, on
y tombe malgré soi, et Léonie est un exemple de ces chutes inévitables : amour-propre, vanité, causes de sottises et de ruine.
Mais ces catastrophes effrayent-elles le monde? est-ce un fait nouveau? manque-t- il d’inhibitions et défenses? les sages conseils feront-ils plus que les édits? ne sait-on pas qu’il y a de# chutes qui fout un nom, et des niais qui voient un moyen où vous signalez un écueil? L’amour-propre est l’esprit des sots, et l’excès du luxe
est leur triomphe d’esprit. La gravité n’est pas l’arme offensive qui convient contre lui; percez-le de cette pointe acérée qui s’appelle le ridicule, honorez la modestie, saluez la vertu pauvre, dédaignez l’extravagance opulente, et vous triompherez où ont échoué les ordonnances et réglements.
Pourquoi le nier? pourquoi s’en défendre? L’amourpropre est un défaut général, il est chez tous et il entre partout, dans les choses qui le supportent comme dans celles qui semblent le repousser. Il est en même temps, et dans la même apparence, chez l’homme qui est livré au monde et chez celui qui est livré à Dieu ; c’est, avec d’autres règles, mômes passions, môme amour de soi.
Je le retrouve jusque dans la pitié : c’est lui, c’e.st l’amour-propre qui nous porte à nous estimer si fort audessus du malheureux qui nous l’inspire. Faut-il se résigner, faire la part du feu et déclarer que le plus sage est de le tolérer dans une certaine , mesure et comme le sel dans les aliments? J’y adhère.
Après l’or, ce que le monde aime, ce dont il raffole, c’est du génie. Il y met toute son estime, il l’entoure volontiers de sa vénération ; et le plus vrai, le plus naturel ouïe plus solide, est celui qui se produit plus difficilement. M’est-il permis de dire que l’on conspire contre le génie, qu’on lui barricade les issues, que, son œuvre à la main, il lui faut livrer l’assaut partout, et que sans ta protection du ciel il périt infailliblement.
pendant les travaux du siège, dans les fossés ou dans les bastions? Il est vrai au moins que seul, sans fortune et sans coterie, il lui faut faire des efforts héroïques pour traverser d’abord cette longue jetée embarrassée par l’indifférence et l’ironie, puis prendre la mer, braver la tourmente et enfin arriver au port, où il n’aura plus qu’à lutter contre les esprits jaloux, ennemis éternels de toute renommée.
Linéus a fait un livre qu’il a lu à quelques amis, qui l’ont approuvé. Voilà une belle et bonne œuvre et qui fera du bruit : Imprimez , imprimez, lui a-t-on dit, voyez un éditeur, Cinéas, par exemple, il est hommes de savoir et d’esprit. Il le voit, et Cinéas, qui est homme d’affaires avant tout, lui pose la question sacramentelle: — Etes-vous connu? Avez-vous un nom? — C’est mon premier ouvrage. — C’est fâcheux. — N’est-ce pas toujours par le premier ouvrage que l’on commence? — Sans doute, — Ne pourriez-vous en prendre connais- .sance, et si vous estimez... — Mon Dieu, tout le monde écrit et croit faire un livre. Je ne dis pas cela pour vous, je suis convaincu de votre mérite, mais que ne faites-vous imprimer à vos frais? — Je suis pauvre. — Oui, je comprends; cela est fâcheux, car je vous indique la seule voie que vous puissiez suivre. C’est-à-dire qu’il lui indique la seule voie qu’il lui soit impossible de suivre. Étant pauvre, de quoi s’est-il allé aviser d’avoir du génie? Si l’on savait que la vogue va se mettre à son livre, à la bonne heure! on l’aimerait mieux en cet
état, on l’amènerait à composition et la spéculation le lancerait au grand vent ; mais joue-t-elle un pareil dé sur un livre sérieux?
Écoutez-moi, Linéus, il faut que je vous gronde et vous dise votre fait en face : Votre livre a un grand tort, il est fait de main de maître, il élève l’âme, il développe l’esprit, il forme le cœur et il va droit à corriger les mœurs et les vices du temps; cela ne fait pas d’argent. Ce n’est pas l’ouvrage d’un apprenti, ni ainsi que l’on débute, et l’on vous traite un peu comme vous le méritez. Faites des romans, cherchez des sujets et des titres qui affriandent : Les conséquences d’un viol, ou le bâtard d’un roi; ou bien : Les mystères d’un couvent de femmes; ou encore : Les amours et les crimes d’un moine. Lancez-vous avec cela dans les récits scabreux, inventez des crimes impossibles, corrompez la jeunesse, troublez le sommeil des portiers et des cuisinières ; voilà ce que l’on peut imprimer, parce que la vente en est sûre et rapide.
On sait par quel chemin âpre et rebutant il faut que le génie passe, comme il lui faut se contraindre et se faire petit, comme l’air manque à cette voie resserrée. Essayez d’établir combien y sont morts étouffés; étonnez-vous de cette misère des œuvres de théâtre, où tout te succès repose sur un acteur, habile diseur de farces et de grossièretés; demandez comment il est arrivé que la scène, qui devrait être un lieu d’enseignement, une école de vertus, de bonnes manières et
d’honnêtes plaisanteries, est devenue une école de corruption, de bas et vil langage, où vous n’osez plus conduire vos filles, où vous-même quelquefois vous sentez mal à l’aise et comme en mauvais lieu ; et à mon tour je vous demanderai lequel est plus condamnable, ou du monde qui assiste indifférent à cet avilissement de l’art, ou de ces gens qui font le négoce sur les pièces et qui exploitent un théâtre, comme un autre une usine, où tous les produits sont bons pourvu qu’ils se vendent.
Mais cet aimable joueur de farces misérables, savezvous quelle importance vous lui donnez? savez-vons qu’il compte les applaudissements, les bravos qui vous échappent, et qu’il se les fait pa3er au poids de l’or? qu’il ne se trouverait pas, même parmi les plus distingués, un poète, un peintre, un statuaire, qu’il n’}' a pas un capitaine, ou un magistrat, ou un homme utile enfin, qui ne se contentât bien pour son travail de toute une année de la moitié de ce que lui rapportent, pendant les neuf mois qu’il joue, la laideur de son visage, sa lourde tournure et toutes les infirmités, jugées comiques, dont il a plu à la nature de le gratifier?
Qu’il surgisse un talent véritable dans la comédie, la tragédie ou l’opéra, voici bien un autre scandale : il n’y a plus de propositions dont il daigne se contenter, et il n’y a rien, jusqu’au traitement d’un premier ministre, qui ne soit .au-dessous de ce qu’il refuse.
nu M0N11E ET DE SES IMPRESSIONS.
Il y a une curiosité grave, elle s’applique aux choses élevées, elle les pénètre, elle est, si je puis dire ainsi, l’œil du génie ; c’est la curiosité des grands esprits.
Il y en a une autre qui est vaine, elle se propose un but impossible, ou elle s’applique aux choses* inutiles; c’est celle de ceux que l’orgueil domine, ou des gens atteints de raonomanie.
Il y en a une troisième qui est ou puérile, ou répréhensible, ou dangereuse, qui montre nos faiblesses et qui nous déconsidère ; c’est celle du monde et dont chacun est plus ou moins capable.
Voyez cette suite d’équipages, ce long cordon de femmes élégantes et d’hommes de toutes conditions se pressant sur une môme route, aboutissant à un môme point ; quel entrain ! A. quelle solennité vont-ils assister? Est-ce une fête où le pays entier soit intéressé ? Est-ce un honneur qu’ils vont rendre quelque béros ou à toute autre célébrité qui ail bien mérité de la patrie? Point. Ils vont où l’on fait le procès à l’auteur de ce crime épouvantable qui a jeté le monde dans la consternation; chacun veut pouvoir dire : Je l’ai vu !... Une sorte de vanité se môle à cette curiosité ardente, l’affluence étant telle qu’il ne faut rien moins que connaître un grand personnage et avoir son appui pour pouvoir être admis à jouir déjà vue de ce rare assassin. Observez bien cette foule : tous n’entreront pas, mais ils demeureront là, attendant que quelqu’un sorte.
pour avoir des nouvelles du dedans. Voici venir un garçon de salle, on l’arrôle, mais en vain, il ne sait rien, n’a rien vu, et ne peut même pas pénétrer dans l’intérieur; on veut qu’il sache et on ne l’en questionne pas moins. 11 ne s’en tirerait pas, mais un homme paraît sous le péristyle; au désordre de sa toilette, à la sueur dont il est couvert, on devine aisément que celui-là était à l’audience. On l’entoure, on lui adresse mille questions. Il respire, s’essuie le visage, se pose, et avec l’air de protection qui convient à un homme qui a sur toute cette foule l’avantage d’avoir vu, il donne quelques détails. Comme chacun le presse de parler, il ajoute, en laissant voir qu’il comprend toute son importance : Ne m’interrogez pas tous à la fois, que diahle ! On me demande s’il est grand : il n’est ni petit ni grand ; il est de taille moyenne, mais il est bien pris : Est-il brun ou blond? Il n’est ni l’un ni l’autre ; il tient le milieu entre châtain et blond : A-t-il une belle tête? Montre-t-il de la fermeté ? A-t-il de la présence d’esprit ? Répond-il avec assurance ? — Si tout le monde parle à la fois, je ne saurai à qui répondre. Procédons avec ordre : S’il a une belle tête? Oui et non. Ce n’est point un Adonis, ses traits sont grossiers, mais il y a dans l’ensemble de sou visage je ne sais quoi de cruel qui lui sied bien et qui le caractérise. Une chose assez remarquable en lui, est la façon dont il crache; je n’ai encore vu personne cracher de la sorte. Est-ce qu’il crache sur les tapis ? Sans la moindre gêne et, je vous
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l’ai dit, d’une manière extraordinaire. — A- t-il de l’assurance ? Avouc-l-il ? — Il avoue et avec beaucoup de fermeté ; il a môme adressé des injures au président. — Vraiment! Et quelles injures? — J’ai le regret de ne pas les avoir entendues. — Voilà qui est fâcheux ; à votre place, je me les serais fait répéter par quelqu’un et je les aurais prises sur mon carnet. — A la bonne heure, cela est facile à dire, mais on étouffe là dedans et l’on ne peut faire agir ses bras; d’ailleurs les journaux, je l’espère, nous les répéteront demain. — Oui, mais les rapporteront-ils comme il les a dites? — L’autorité le permettra-t-ellé ? Voilà le désagrément des comptes rendus. — Voici un mouvement, on se bouscule, on se presse; ceux qui sont derrière et qui ne verront pas l’assassin , veulent voir au moins, et de près, une personne qui l’a vu ; puis, tout à coup, un autre monsieur paraissant à la porte de sortie, la foule s’xmvole au-devant de lui, au grand désappointement de notre homme, que tout à l’heure on étouffait et qui maintenant, isolé, se retire ayant perdu toute son importance. Celui-ci, que l’on entoure à présent, est un petit monsieur maigre, pâle, portant sa barbe longue et ses cheveux tombant sur ses épaules; il est coiffé d’un chapeau formant la calotte, avec de grands rebords’ ronds, à peu près semblable à ceux que portent nos forts de halle ; c’est un artiste, il a croqué l’assassin ! Son portrait est dans ce portefeuille qu’il porte sous le bras ; on veut le voir, on se heurte, on se presse, on s’étouffe; des cris se
font entendre, des habits sont déchirés, dos montres volées ; la police est impuissante, il faudrait un régiment et de la cavalerie. Ouvrez votre portefeuille, monsieur, car on vous l’arracherait. Ah! le voilà. C’est bien lui, il est tel que ce monsieur nous l’â dépeint... L’artiste sourit de manière à faire comprendre que l’on peut se contier à son crayon pour les ressemblances parfaites, et il distribue de ses adresses. On lui offre un prix de son travail, il refuse. Ne faut-il pas que la photographie le multiplie et que demain il paraisse aux carreaux de Martinet? Après-demain, si l’autorité ne s’y oppose, sa statuette se vendra partout, d. d’honnètes gens l’achèteront pour en parer leur domicile. Ils mettront cette figure devant les yeux de leurs enfants, qui, voyant cette espèce d’honneur rendu à un misérable, commenceront à le regarder avec intérêt et, un jour peut-être. Dieu veuille qu’il en soit autrement, concevront l’idée de devenir célèbres comme lui.
Après le procès et l’exécution faite incognito, où malgré cela dix mille hommes suffisent à peine à contenir la foule et où les femmes abondent, vient la spéculation. Elle a trouvé le moyen de faire profit de cette curiosité et elle le met en œuvre : une fille est installée dans un comptoir et elle occupe toutes les voix de la publicité. La foule se presse devant l’établissement; on entre, on consomme pour la voir. Est-^ce pour sa jeunesse, pour sa beauté, pour sa grâce, son esprit ou ses talents? Non, elle n’a rien de tout cela, mais elle a
un avantage, un seul, et qui vaut mieux pour le maître : elle était ta concubine de l’assassin!
Est-ce une femme jeune, pleine d’esprit et de grâce, qu’une inculpation inouïe amène sur le banc des assises, ce n’est plus du scandale, c’est de la démence ; on n’est- pas seulement curieux de la voir, on se passionne pour elle. A-t-elle écrit passablement quelques lettres, on ne les lit pas *pour s’indigner de la perlidie qu’elles renferment, mais bien pour en exagérer l’esprit et l’agrément du style, et les admirer hors de propos et comme en fanatiques ; son avocat lui-mûmc, entraîné par le sentiment public, semble moins préoccupé de montrer son innocence que de faire ressortir les grâces de son esprit et de son talent.
Le monde sait-il jusqu’à quel point de pareilles curiosités sont coupables? Se rend-il un compte bien exact de l’effet que ces excentricités de toute nature peuvent produire sur l’esprit et le cœur des jeunes hommes qui doivent se développer sous ces influences? Les pères ne voient-ils pas qu’il y aurait d’autres exemples à leur donner, plus sérieux, et qui seraient le contraire de ce qu’ils font souvent? Les mères ne sententelles pas qu’elles ont besoin de conserver l’estime et le respect de leurs enfants? Voyez combien sont déjà vieuxàvingtans,ctn’ignorentrien de ce qu’ils devraient ignorer toujours; que savent-ils de ce qui pourrait élever leur âme jusqu’au sérieux de la vérité? Ils ne voient pas assez que leurs parents soient plus sages
qu’eux, elils se croient des hommes faits, ne se veulent soumettre «aucune direction, et ils tombent ainsi dans tous les pièges de leurs passions et de leur inexpérience. Qu’est devenue l’innocence, et j’.ajoute môme la gaieté naturelle à leur âge? Etudiez leurs plaisirs, voyez-lcs danser ; ce sont des pantins dont la monotonie tient les fils; une sorte de négligence se révèle dans leurs ajustements, souvent de mauvais goût; la nonchalance de leurs mouvements trahit une espèce de fatigue moivale et d’ennui ; leurs rires manquent de franchise et de vivacité. Les filles sont grossièrement lascives pour leur plaire et comme eux font excès de liqueurs et de tabac. Comptez ceux qui, imberbes encore, ont déjà descendu jusqu’à la dernière marche dans les profondeurs de la débauche; attendez, pour ceux-là, que le temps ait éteint complètement dans leur cœur ce sentiment de générosité qui gouverne la jeunesse; et Dieu seul, dont ils se rient, sait quels hommes ils seront.
Quel spectacle I et quelle aberration des idées chez quelques-uns!... Cardilix avîiit de l’esprit, il était doux, enjoué; on l’aimait. Il est entré dans le goût des romans, et il en est sorti avec une imagination troublée et l’esprit enveloppé de ebimères; il a tourné le dos au réel et il s’est perdu dans l’idéal; il a couru les utoj)ies et il a eu la sienne. Il l’a exposée dans un livre qu’il vient de publier et qui n’a pas réussi : le voilà misanthrope! Sa colère ne va pas seulement au mépris du monde, elle, s’étend à tout ce qui s’y fait, rien ne lui
Rgrée et tout lui est motif de s’y déplaire ou de s’indigner; il ne voit que désordre, ignorance, égoïsme, et il a honte de vivre dans un pareil siècle : il est poète à sa manière, et il voudrait tout poétiser ; il condamne tout et il veut tout façonner à ses idées. Ce qu’il condamne est quelquefois blâmable, mais ce qu’il prêche est toujours faux, ridicule ou impossible, et on l’abandonne à ses desseins. Aussi fuit-il la société, et à l’exception de quelques amis qui pensent comme lui, et avec lesquels il se livre à l’examen de toutes les conceptions de son cerveau dérangé, il ne veut voir personne. Son chagrin est tel contre le monde, qu’il affecte gravement d’en négliger les usages et les convenances : il s’habille d’une façon qui donne la comédie aux passants et qui les fait rire à ses dépens; sa peine est d’être obligé de manger pour vivre, et d’avoir en cela quelque chose de commun avec cette humanité qu’il juge si méprisable; s’il a un amour, il n’est pas naturel, il est romanesque; il écrit des vers qui ne sont pas l’inspiration de son cœur, mais de sa folie. Est-il repoussé? il insiste : sa prière, ses larmes, son désespoir, tout est fantastique; il est en dehors de la nature et il fait mille extravagances qui non-seulement compromettent la personne qui en est l’objet, mais encore qui lui inspirent de l’effroi et qui la mettent sur la prudence ; et il la rassure par un éclatant suicide.
Cardilix appartient à une espèce de malades que de notre temps ou a appelés les incompris.
De Syllène s’égare sur une autre route : il aime sans passion, il a une personne qu’il habille, qu’il promène, que tout le monde connaît, qui parait en public et qui le met à la mode; le voilà prêt pour les aventures, et il en aura; que dis-je I il vient d’en avoir une, et qui sera la leçon de sa vie.
Il était au théâtre, en compagnie de la Lestoras, actrice d’aussi peu de talent que de mœurs, et dont il est le protecteur. La toilette de la courtisane était de celles qui attirent tous les regards; elle fut l’objet de l’attention de Mélius, jeune homme fort riche et à la mode.
Il occupait la loge précisément en face; il la lorgnait, elle lui souriait, ce que de Syllène voyant, il va, au risque de mettre le trouble dans l’assemblée, le prier de lorgner ailleurs; à quoi Mélius résiste. De Syltène lui donne sa carte, qu’il accepte, et il remet la sienne ; cela se nomme un cartel. Le lendemain on se rend au ' bois, on propose des explications; de Syltène ne veut rien entendre, car il s’agit moins pour lui d’une offense à la Lestoras que d’une occasion de faire quelque bruit et d’oceuper le monde d’une aventure qu’il croit chevaleresque. Les conséquences pour lui-méme sont justement ce qu’il ne songe pas à examiner: le combat est décidé, les pas sont comptés; de Syltène ajuste, il tire et il tuel
Je ne vous parle pas d’une ancienne coutume qui était celle des Durons, des Gafres ou des Hottentots, cela se passe de nos jours, à Paris, cette ville si Hère, à juste titre, de son génie et de sa civilisation.
Vous avez répandu le sang, de Syltène, vous avez plongé toute une famille dans le deuil; ce que vous avez fait est irréparable. La Lestoras en est-elle moins une courtisane? Vous sentez-vous plus honorable pour avoir la mort d’un homme à vous reprocher? L’émotion des honnêtes gens, et aujourd’hui votre chagrin, vos remords, vous disent assez de quelle faute votre conscience est chargée et si l’honneur est à ce prixl C’est en vain que vos amis, jeunes comme vous et comme vous égarés, vantent votre adresse et votre fermeté, vous n’êtes plus des leurs, vous vous en éloignez, leur voix est impuissante à faire taire celle qui vous tourmente, celle qui vous dit : Pleure, toi qui as tué, et qui vous fait pleurer, car votre âme est bonne et généreuse; vous ne recommencerez jamais, car vous n’ôtes pas un spadassin, un tueur d’hommes.
Je le dis nettement ; le duel est un crime d’autant plus odieux qu’il n’est plus dans nos mœurs; je ne blâme pas seulement la légèreté du motif, je ne distingue pas, et je déclare qu’il n’y a pas une bonne raison pour justifier cet assassinat selon des règles.
Ceux qui disent : Le duel est nécessaire, doivent admettre en principe que la vengeance est une vertu de l’homme, et si elle est une vertu, elle est un droit; mais un droit qui répond à quelque chose de barbare, inhérent à l’humanité, qu’ils reconnaissent et qu’ils veulent lui conserver.
Si la vengeance est une vertu, elle est la contradic-
toire de l’humilité et de la sagesse; si elle est un droit, en ce sens qu’elle est une vertu, elle est un droit à côté du droit; la loi est insuffisante, et ce principe qu’il n’est pas permis de se faire justice à soi-mème est contestable; mais si ce principe est contestable, quelle est l’assiette de la justice et de la civilisation? Si vous reconnaissez que la vengeance est un droit qui peut en appeler, avec certaines conditions, à la force, à l’adresse ou au hasard, le duel est justifié; mais toute justice qui n’a pour base que la force, l’adresse ou le hasard, que la raison ne définit pas, que la loi ne limite pas, est une justice barbare; l’homme qui tue sous cette influence se place immédiatement au-dessous de la bôte féroce. Quand le lion tue pour vivre, il obéit à sa nature, il suit ses instincts, il fait un acte utile à sa conservation; il ne se venge pas, il chasse.
L’homme, au contraire, quand il tue pour se venger, . ne fait ni un acte moral ni un acte utile. Qu’est-ce, en effet, que la vengeance? Quels sont ses résultats? Un homme s’attaque à votre honneur, il nuit à votre réputation, et vous le tuez en duel : que puis-je en conclure? A-t-il dit vrai? a-t-il menti? Êtes-vous honorable? ne l’ôtes-vous pas? Puis-je tirer de cet acte brutal la raison de votre honorabilité? N’ayant rien prouvé, vous n’avez rien rétabli, tout reste douteux : la vengeance n’est qu’un fait sans moralité, c’est une cruauté inutile, donc c’est un crime.
Qu’il y ait de ces grandes vengeances qui ont le ca-
ractère d’une justice providentielle et qui sont un grand enseignement, je l’admets, je ne le nie pas, et je vais plus loin, je m’en autorise pour maintenir ce que j’ai dit de celles qui n’ont pas ce caractère.
Aussitôt que l’homme déshabille la bête, il se connaît, il sent que la raison prime la force ; il sent ce qui est juste ou injuste ; il fait des lois qui Axent le droit et qui protègent le faible contre le fort; il ne se sert de la force que pour le bien et contre le mal; il examine avec calme; il cherche l’honnête, le découvre et le fait triompher, seulement parce que le droit est là; il fait justice, il ne se venge pas; au contraire, il efface la vengeance. L’honneur consiste alors à avoir le droit pour soi, c’est-à-dire à triompher devant la raison et devant la justice : quand il en est là, l'homme est civilisé, et quand il est civilisé, la vengeance n’a plus de . sens, et le duel est un crime à la fois abominable et ridicule.
Dire que le duel est une réparation , c’est rajeunir un préjugé gothique et lui donner une excuse üétrie, puisque cette manière de réparation reste livrée au hasard, à l’adresse ou à la force, trois termes exclusifs du sens le plus élémentaire de l’idée de justice. Qu’y a-t-il de réparé et qu’y avait-il à réparer dans le duel de Syltène et de Mélius? Non-seulement le duel n’est pas une réparation, mais encore j’afürme que souvent il ajoute à l’offense. Supposons que Matamorus, le duelliste, vous a fait de toutes les offenses la plus
noire; qu’il a, par exemple, insulté à la mémoire de votre père en attaquant sa probité. Il vous faut une réparation et vous choisissez le duel. Arrivés sur le lieu du combat, vous exigez une rétractation; il la refuse, et non-seulement il persiste, mais encore il ajoute à ce qu’il a dit; vous en appelez donc au sort des armes. Il essuie votre feu; il tire à son tour et il vous tue : faitesmoi comprendre ce qui est réparé. Si, au moins, il se bornait à ne rien réparer; mais ne voyez-vous pas qu’il donne ici de la consistance à la calomnie? On va se dire : Si Matamorus n’était pas convaincu, aurait-il été jusque-là? Ayant essuyé le feu de son adversaire, ne pouvait-il s’abstenir, être généreux? Voilà le raisonnement qu’on va faire. Le monde comprendra-t-il qu’un esprit méchant et têtu, comme est celui de Matamorus, ne raisonne pas ainsi; qu’il compte ceux qu’il tue, qu’il en fait vanité, et que le plus grand nombre lui paraît le plus sûr pour le but qu’il se propose, qui est de se faire craindre et prendre autorité de dire et faire impunément ce qui lui plaît? Les honnêtes gens n’y penseront pas et ils commenceront à douter, peut-être à croire. Vous fcn trouverez, et parmi ceux qui auront connu votre père, qui se seront fait une habitude de l’estimer, que cette aventure ébranlera et qui désormais n’en parleront plus avec la même assurance; il suffit qu’un coquin vous décrie et qu’il vous tue en duel, pour qu’à l’instant même le doute s’établisse partout sur votre probité.
Qu’un Matamorus me vienne attaquer, je le veux traîner devant les tribunaux, où il sera convaincu de calomnie et livré au mépris public; voilà qui est une réparation. Je veux, obtenir justice et ne veux point me livrer au hasard d’un combat, d’où je ne puis sortir
que victime ou meurtrier. D’ailleurs les armes sontelles égales entre moi et un Matamorus? Ai-je appris à tuer un homme? Puis-je de sang-froid ajuster une créature de .Dieu et la détruire? Ai-je des amis pour m’encourager avant et me glorifler après? Suis-je inca^ pable de remords? Mon éducation et mon caractère me permettent-ils de paraître arrogant et fier sur le hanc des assises? 11 en est autrement d’un Matamorus : c’est son ambition, c’est sa gloire !
Je vous connais, Matamorus, et je vous ferai connaître : dans la prévision d’une affaire, vous avez pris des maîtres, vous vous ôtes longtemps exercé, vous vous exercez chaque jour, pendant le temps que les honnêtes gens se livrent à des travaux utiles, et enfin vous voilà habile; que l’occasion se présente, vous vous en riez, vous êtes prêt. Cette occasion même, vous la souhaitez, 'vous la provoquerez et elle se présentera bientôt. Écoutez-moi bien : la veille vous vous préparerez ; il faudra, comme vous dites, que vous vous fassiez la main. Vous irez au tir, vous connaissez vos pistolets, ils montent ou ils baissent, et vous ajustez en conséquence. Vous tirez et vous touchez le hut, vos amis approuvent, c’est d’un hon augure pour le lendemain ;
VOUS recommencez et vous mettez à côté, vos traits se décomposent, car vous n’êles qu’un fanfaron, Matamojus; mais vos amis vous font judicieusement remarquer qu’un homme est plus volumineux et qu’il aurait la balle dans le cœur ou dans la tête, et les couleurs vous ‘ reviennent. Vous vous rassurez, vous souriez, vous voilà sûr de votre coup : allez, Matamorus, et demain, à pareille heure, vous serez une fois de plus assassin !
Quant à nous, gens de bien, utiles à la société, qui avons une famille et des devoirs à remplir, nous n’avons ni le droit de tuer ni celui de livrer notre vie à un Matamorus ; il y en a une autre raison que celle de notre utilité, plus élevée et qui la domine : Dieu le défend.
Si les jeunes gens s’égarent, ils ont une excuse qui est leur jeunesse et leur inexpérience. Le tort du monde est de leur en fournir une autre, c’est-à-dire l’exemple de ceux qu’ils sont en droit de considérer comme des guides sûrs, en qui se rencontrent, avec le savoir, une position élevée et l’expérience d’une vie déjà longue; ils les écoutent, se règlent sur eux; ils vont* un peu au delà du modèle et ils se pervertissent.
C’est trop compter sur la sagesse du monde que d’en attendre les égards et le respect qu’il doit à la jeunesse, si ces égards et ce respect vont contre ses grossiers intérêts, s’ils doivent le priver d’un plaisir, lui coûter le sacrifice de sa curiosité, ou lui faire abandonner quel-
DU MONDE ET DE SES IMl>RESSIONS.
que manière d’esprit scabreux qui fait le charme des conversations légères ou dangereuses.
On voit des gens qui se sont fait un grand état ou qui se sont mis en une réputation méritée, et qui se croient par là déliés de toute convenance et débarrassés* de certains devoirs. Il leur semble que l’estime publique, qui est acquise à leur mérite ou à leur position, ne peut se détachqr de leur personne et de leurs habitudes. Ils veulent étonner par des dehors singuliers, ils s’appliquent, à leur insu, à détruire l’idée qu’ils sentent que l’on doit se faire d’une personne si bien placée ou d’un esprit si distingué : ils se créent des allures qu’ils jugent originales et qui sont fausses, ou ils disent des choses que l’on n’attend pas de leur part, dont les esprits sérieux s’affligent et qui les désabusent, mais dont les jeunes gens se montrent émerveillés, et ils les imitent, non dans ce qu’ils ont d’excellent et qui les distingue, mais dans ce qu’ils ont de malheureux et qui les singularise.
Il y a tel livre qu’il faut acheter pour le mettre sous les yeux de son fils, le lui. faire étudier, et qui n’empôche pas que l’on ne prenne une précaution salutaire, celle de l’éloigner de son auteur; de môme il y a telles réputations dont il est bon de lui donner le goût et, pour éviter de le lui faire perdre, dont il faut lui cacher les sujets.
Nous sommes aussi riches de bons livres et de belles maximes que nous sommes pauvres de bons exemples.
La vue d’un vieillard qui porte aisément un beau visage où se montrent le calme des passions, le sérieux de l’expérience et la gravité du vrai, m’a toujours profondément ému : une assemblée où il paraît se ressent instantanément de sa présence ; la tenue générale prend le caractère du respect qu’il inspire; soit qu’il donne ses conseils sur des choses qui touchent aux intérêts de la terre, soit qu’il nous montre une destinée supérieure, sa parole remue tous les sentiments heureux et fait taire toutes les impressions discordantes ; ce qu’il sait de la vie nous intimide, ce qu’il y a acquis de sagesse et de maturité nous impose; il résume en lui toute la dignité, toute la noblesse de l’humanité : il a la puissance du génie, l’élévation d’un bon pasteur, l’autorité d’un grand magistrat Rien ne me persuade.de cette vérité que Dieu a fait l’homme à son image, autant que la vue d’un vieillard vénérable.
Un vieillard, au contraire, qui affecte l’incrédulité, qui affirme son néant, qui, près de sa tombe ouverte, consent à y tomber comme la bète, sans foi et sans espérance, s’il peut faire douter des destinées humaines, il est hideux.
Celui qui, avec des rides au front et la tête nue de cheveux, se môle à la jeunesse, qui rit de ses écarts, qui les encourage en lui racontant les siens et qui se plaît aux propos licencieux, est repoussant.
Un grand âge est toujours un motif d’indulgence et de retenue; l’erreur de beaucoup de ceux qui y sont
parvenus est de croire qu’il leur suffit d’avoir vieilli pour avoir droit au respect, et de ne prendre aucun souci de se rendre respectables.
Nous laisserons à la génération qui va nous succéder ua héritage qu’elle ne peut accepter que sous bénéfice d’inventaire : que de grandes choses, que d’éléments d’un grand avenir elle va recueillir, mais qui sont compromis dans’ un courant de corruption qui menace de tes anéantir ! 11 importe que la jeunesse en soit avertie pour qu’elle s’y prépare; son œuvre est sérieuse et délicate : l’enthousiasme pour les théories sublimes est épuisé, il en est de môme pour ccs discours de haute éloquence où tous les grands sentiments sont exaltés; le monde est rassasié de vertus écrites ou parlées, et » affamé de vertus effectives ; il ne reste à nos successeurs, pour nous primer et avancer dans le bien, d’autre ressource que celle de vivre dans une nouveauté plus substantielle, qui est la pratique.