DU PEUPLE
ou
J’ouvre le Dictionnaire au mot Peuple et je lis : « Nom collectif, multitude d’hommes d’un même pays qui vivent sous les mêmes lois : le peuple romain, le peuple anglais... J>
Et plus bas :
a II se prend aussi pour la partie la moins notable d’entre les habitants d’un même pays, d’une même ville... »
Que faut-il entendre par la partie la moins notable d’entre les habitants d’un même pays, d’une même ville? Est-ce la partie riche, aisée, ou pauvre? Est-ce celle qui se compose des sa^es, des savants, des artistes, ou, plus simplement, des honnêtes gens? Notable signifiant remarquable, considérable, c’est-àdire qui est digne d’être remarqué, qui mérite d’être
considéré, il ne faut que déterminer par où l’on peut être notable; si c’est par les richesses, les vertus, la science ouïe talent; autrement, si l’on est digne d’étre remarqué ou si l’on mérite d’ôtre considéré par les qualités qui tiennent à la personne ou par les choses qui lui sont étrangères .
Je dis résolùment du premier venu, s’il est honnête, c’est un notable, c’est-à-dire qu’il mérite d’ôtre considéré. J’y mets mon admiration, s’il mène ensemble la misère et la pureté ; et je fais de même à l’égard du mieux pourvu, s’il donne cet autre exemple admirable : l’alliance de la pureté avec la richesse.
Faut-il faire deux parts de cette multitude d’hommes qui vivent sous les mômes lois? appeler l’une le peuple et l’autre le bas peuple? J’y consens. Mais que le mot peuple prenne un sens offensant pour la partie qui ne possède pas, décliner son droit à la considération, à l’estime, au respect, par cela seul que sa vertu connaît les privations, ignore l’éclat, voilà qui est injuste et de quoi ne se peut accommoder cette partie déshéritée qui compte tant de cœurs honnêtes, autorisés par là à s’estimer autant que notables de France, sans dire plus.
Qu’il y ait différentes classes dans le peuple, la raison le crie et je le crie avec elle. Suis-je homme à mettre au nombre des notables, les voleurs, les charlatans, les flatteurs, les intrigants, les hypocrites, les malfaiteurs de toutes les espèces? Il faut de l’ordre dans un
empire, ettrop de variétés sont dans la nature pour que les positions n’y soient pas variées. Je veux voir des petits et des grands, mais surtout chacun à sa place; mon chagrin, c’est de voir trop de petits qui sont trop grands et trop de grands qui sont trop petits.
Je m’entête dans cette idée singulière que les distinctions qui font les notables doivent être le prix des vertus, du mérite ou des services rendus. Si l’on me dit que cela, bon en théorie, est mauvais dans la pratique, que je veux arrêter le cours de la rivière avec ma main, et que j’ai le cerveau malade, je demeure bien embarrassé : je sens que mon mérite est moins évident que le soleil , mais, me sentant l’esprit sain et le cœur droit, je me hasarde à maintenir bon ce que je dis.
Ne croyons rien sur la seule apparence, chacun a le sentiment intime de sa valeur : le fripon enrichi est content de sa fortune; l’honnête homme pauvre est content de soi; l’un se sent du peuple et l’autre du bas peuple.
J’oserais affirmer que les rustres n’ont jamais cru que les seigneurs fussent pétris d’autre limon que les vilains. Ils ont pu croire qu’ils étaient d’une pâte plus fine, plus délicate, qui affriande, mais dont on se fatigue avec le temps; comme de la leur qui est plus grossière, plus lourde, et qui contient plus de parties nutritives.
De Saint-Alidor est jeune encore; il a la taille fine, sa mise, môme négligée, a quelque chose d’élégant que
l’on remarque et qui plaît. Il marche bien, toutes ses allures sont de bon goût. Sa personne exhale une odeur qui le rend incommode dans un lieu clos; pour l’œil, c’est un homme, pour l’odorat, c’est un bouquet. Son langage est fade, mais poli ; ce qu’il dit est assaisonné de miel et d’orgueil ; son regard et sa bouche s’accordent dans une manière de sourire qui tient chacun à distance; aimable au dehors, on voit qu’il est hautain et dédaigneux au dedans. Le dimanche on le voit au temple, à la grand’messe, où sa posture, plus digne que recueillie, laisse à penser qu’il y vient par habitude ou pour obéir à une règle plutôt que pour y prier. Incapable d’un certain genre de mal, il n’est aussi capable que d’un certain genre de bien, celui qui a trait à l’aumône ou qui seut la grâce, et il semble le faire moins par élan que par tradition. On reçoit, on remercie, on le respecte, mais on s’arrête là ; on ne peut aller jusqu’à l’aimer : de Saint-Alidor est noble et de grande maison.
Milodrius a trente-cinq ans; il signe Z. X. et compagnie. Il est dans le gras qui précède l’obésité. Sa mise simple est rehaussée de bijoux et des plus rares pierreries. Il n’est pas seulement actif, il est ardent, pétulant. Il n’a qu’un but, mais invinciblement arrêté dans son esprit, celui de faire fortune et de la faire grande, étonnante!... et l’on devine qu’il réussira. Toutes ses facultés, tout son être est enfermé là ; ne frappez pas à une autre porte, il n’y a personne. Il pose, il fume, il
'uu uy onuglc'
est important, ou au moins il se croit tel. Il parle haut et, en apparence, franchement et ouvertement ; mais en réalité d’une manière conforme à ses intérêts. Il affecte l’incrédulité en matière de religion, et il prend le ton des esprits forts; il a pourtant, pour certains cas, une autre allure qu’il appelle sa dignité, comme il a, pour son intérieur, une conscience moins souple et une morale plus saine. Est-il sur le marché ou dans ses magasins, il n’a plus de parents, plus d’amis, il n’a que des clients : il engage, il garantit; c’est-à-dire il trompe. En affaires, il a les yeux, l’esprit, le cœur et la
conscience fixés sur un point unique, le gain. A la
bourse, il observe, il écoute, il interroge, il ruse ; trop occupé de la ruine des autres, il échoue quelquefois ; mais ferme dans la défaite, il se ravitaille et il reparaît plus déterminé que jamais à la lutte à outrance. Il fait ainsi jusqu’à soixante ans ; arrivé là, il continue jusqu’à ce qu’enfin il meure assez riche pour qu’on l’embaume et qu’on le dépose dans un cercueil garni de velours et de clous d’argent. On l’envie, on l’imite même, mais on s’arrête là; on ne peut aller jusqu’à le respecter : Z. X. et compagnie est un bourgeois, et des plus notables.
Antoine a vingt-cinq ans. Il est vigoureux; son visage disparaît en partie sous sa barbe, qu’il porte entière, et sous sa chevelure abondante et mal entretenue, il ne laisse voir que son front et ses yeux, qui, ainsi encadrés, ontune expression farouche. Samise n’est pas seulement négligée, elle est malpropre; son allure décidée a quel-
que chose de provoquant ; les femmes l’évitent sur leur
chemin, etde môme les hommes, àune certaine heure
de la nuit. Au fond, son caractère est doux et bon, mais
gôté. Il n’a ni les passions, ni les défauts, ni les qualités
de son âge, et il a déjà les inquiétudes et les convoitises »
de l'âge mûr : il est ennuyé, chagrin, envieux; égoïste dans ses ardeurs, que son imagination ne sait plus poétiser, il aime seulement pour les éteindre, comme il boit l’eau pour apaiser sa soif. On lui dit : Le bonheur est dans le travail, et cette maxime est justement ce qui l’irrite; il voudrait posséder sans avoir acquis. Sa vie est toute dans les appétits grossiers, et le présent seul l’occupe. Tous les sentiments heureux sont chez lui altérés : son père ne lui inspire qu’un respect douteux, et il n’a pour sa mère qu’une tendresse de convention. S’il se marie un jour, il regardera sa femme, moins comme une compagne que comme sa servante; il s’aime seul, et encore brutalement.
Il lit les feuilles publiques et il disserte sur la politique. II. a des mots dont ni le sens ni la portée ne lui sont connus, mais qu’il a adoptés, qu’il met à tout propos, dont il farcit tous ses discours, et dont il est toujours content; il ne parle pas comme il comprend, il parle de ce qu’il ne comprend pas ; de liberté, de bienêtre, de progrès. Il croit à l’existence d’une doctrine qui embrasse, dans son amour pour le peuple, les inutiles et les paresseux, et dans 'son for intérieur il est partisan de cette doctrine qui n’existe pas.
Son âme n’est pas pieuse, elle n’est pas impie; elle est muette. Il rit des choses saintes, qu’il respecte encore secrètement, et il croit par là montrer une mesure d’intelligence digne du temps où nous vivons et de l’avenir dont il entend parler et dont il prend une impression fausse; il éloigne de lui l’intérêt que son âge inspire naturellement; on ne l’estime pas, on le craint; il est de ceux qui troublent l’esprit des gens honnêtes et clairvoyants. Antoine est un ouvrier. Je ne dis pas qu’il est corrompu par les idées qui écument au soleil de notre siècle; il en est la victime.
Le temps arrive où le fils de famille fait comme les oiseaux de la nouvelle année, il s’envole. La mère pleure et le père se résigne; le jeune homme est dans la période prévue. Il s’abat, conduit par des amis qui connaissent le pays, dans ces contrées de la ville qui sont celles des loisirs et des joies. 11 y trouvera une personne qui l’attend et qui, à première vue, le séduira; on lui a dit ce qu’il y trouverait, mais dans le premier élan de sa tendresse et de l’honnêteté de son cœur, il croit à une rencontre plus heureuse. Il n’ose parler, et il ne se déclarerait pas, sans un complaisant qui intervient et qui conclut un accommodement toujours facile, l’un ayant beaucoup à dépenser et l’autre tout à vendre : Florette est placée et Adonis est heureux. Ce ciel qu’il a rêvé s’ouvre devant lui, il s’y précipite, et il n’est pas seulement heureux, il est fier! On le voit, vainqueur enthou-
siaste, exhibant partout son trophée : dans les bals, dans les concerts, au théâtre, au bois. Ceux qui viennent de loin et qui la voient dans son avant-scène, ou au bois dans son équipage, disent : C’est une grande dame; ceux de la ville et qui la reconnaissent, disent : C’est une madame.
Ce que font ces Allés singulières, de quel nom l’appeler? Spéculent-elles? Est-ce un art ou un métier qu’elles exercent? Mais quelle spéculation ! Quel art ou quel métier !... On n’ose se prononcer; c’est un problème. Il est vrai pôurtant que cette carrière où elles entrent, aussi bien que la plus noble d’entre toutes, compte ses héros, ses fortunes rapides, incroyables!... On en pourrait citer dont les succès sont inouïs et qui se sont élevées où les plus grands hommes et les plus vertueux ne montent qu’avec les circonstances et par la volonté de Dieu ; je veux dire au sommet et jusqu’à la puissance : fortunes de mauvais exemple, renommées lamentables, mais qui suscitent des cœurs envieux et des émules. Les mœurs de toute une nation y peuvent succomber : c’est aux grands et aux notables à y regarder; le peuple n’a pas à s’en frapper la poitrine.
On voit de moindres scandales. Il en est parmi les Florettes dont le destin, assez surprenant, va jusqu’à l’alliance avec un grand nom. Elles font bonne contenance et elles prennent facilement le pas de leur condition. Elles hantent les églises, elles patronnent les bonnes œuvres, elles voient les pauvres, qu’elles parais-
sent aimer et qui les aiment; elles s’apurent, se polissent, soutiennent la comparaison avec celles qui sont nées, et au grand étonnement des gens qui s’étonnent de tout, elles font avec zèle et intelligence leur métier de duchesse ou de marquise et leurs devoirs de patronnesse : leçon profonde, instructive, et qui monlre bien que Dieu n’a mis qu’un sang dans une même humanité.
Question délicate : en quelle estime celle-là tient-elle ses gens, hommes et femmes, qui sont de bonnes vie et mœurs, si elle se souvient que ces laquais, jeunes et bien tournés, pouvaient hier prétendre à sa main, et que sans doute ils l’eussent refusée si on la leur avait olferte? La réponse est simple : elle a beaucoup oublié; elle sait aujourd’hui qu’elle est duchesse et qu’ils sont valets ; elle n’est pas fermç encore, il lui arrive de se tromper sur la distance, non en les tenant trop près, mais en les tenant beaucoup trop loin.
Si en perdant l’esprit de conduite on pouvait conserver l’esprit d’ordre et d’économie , et si une Florette était aussi attentive à profiler des occasions de gain et à les faire naître, aussi soigneuse de conserver qu’elle est diligente à gaspiller, nul doute qu’il ne s’en trouve au moins une assez riche pour nous rappeler sa sœur de l’antiquité en nons offrant de rebâtir Thèbes, et assez impertinente pour nous imposer la même condition. Quel cas ferions-nous de sa proposition? Je le laisse à décider aux capables , et je les invite
à examiner, en môme temps, si ce ne serait pas une idée digne de succès, de proposer aux extravagants de la fortune d’affecter, comme encouragement à la vertu, la moitié des sommes qu’ils emploient à développer le vice : cela se compenserait.
Il y a des jeunes filles que le seul goût du luxe dans la toilette entraîne, et qui se jettent dans le tumulte de cette vie qu’elles croient heureuse, sans avoir, consulté leurs forces. Elles .ont un cœur pur, fait seulement pour un amour véritable, et elles se trouvent par là au-dessous de la tâche qu’elles ont entreprise. Elles pleurent où toutes les autres rient; les exigences de la débauche les fatiguent; elles se dégoûtent et se donnent un jour à l’homme de leur choix et de leur rang : union illicite encore, et pourtant on les voit donner, dans ce ménage improvisé, l’exemple de toutes les vertus domestiques ; bonne note à prendre pour celles en qui le goût du luxe combat contre leur naturel. Il ne leur manquerait plus, pour prendre résolûment le bon parti, que de voir l’état du plus grand nombre des Florettes à quarante ans: leur abjection, leur décrépitude, et bientôt après leur fin.
Ces alliances bizarres, passagères, mais successives, des grands, des moyens et des petits, se faisant au milieu, et en môme temps en dehors de la société normale, avec l’ensemble des gens qu’elles utilisent et qui vivent de leurs soins et de leur^ services, plus aisément que le magistrat de son siège, ou le capitaine de son
épée, cela s’appelle chez nous le demi-monde : sorte de temps de carnaval où chacun prend un nom de comédie, sauvegardant celui que l’on porte dans le monde, et que l’on honorera peut-être après le temps où il est convenu que l’on se quittera et que se rencontrant, on ne se reconnaîtra plus. Pour les hommes mûrs qui y persistent, c’est le désordre. Pour les jeunes hommes, ce n’est qu’une crise d’où ils sortent souvent avec un avenir engagé, et toujours avec deux choses sérieusement atteintes : le sens moral et le patrimoine.
Les grands ont des droits qu’ils exercent toujours, comme ils ont des devoirs dont ils s’acquittent religieusement; et l’on voit que ce sont ceux qui ont trait à leurs intérêts particuliers. Ils ont d’autres droits dont ils se montrent moins jaloux, d’autres devoirs qu’ils oublient volontiers;' et ce sont justement ceux qui touchent à des intérêts plus élevés : le bien matériel et moral des peuples. Les gens qui observent et qui savent conduire une plume, la taillent et se mettent à l’œuvre ; ils parlent haut, ils crient pour empêcher ceux qui dorment et qui doivent veiller. S’ils ne sopt ni malveillants ni mal intentionnés, mais, au contraire, conseillés par cette voix secrète qu’entend tout esprit juste et toute conscience droite, le bon sens public pense avec eux; ils sont comme une digue opposée à ce torrent qui emporte les idées saines et les bonnes mœurs. Ils se détachent par là de la gent babillarde et tracassière;
et tout le monde est d’avis que leur utilité s’établit audessus de celle du puceron ou de la chenille. Il plairait aux grands de les écouter et de donner de ces fameux exemples qui^lrappent les peuples, qui élèvent les âmes et qui font naître les élans généreux, que les gens de lettres, dignes de ce nom, ne seraient pas pour cela réduits au silence; cette même voix secrète, qui leur parle toujours, leur ouvrirait d’autres devoirs à remplir envers les grands, mais plus doux et plus faciles, ceux d’asseoir leur gloire et d’en assurer la durée.
On annonce Marcius, tous se retournent et le contemplent. Son visage grave et heureux, son maintien calme et digne commandent le respect. Ses œuvres et ses vertus sont connues, et elles sont telles que le pays en fait vanité. On nomme la ville, la rue, la maison où il est né , et chacun s’y arrête plein d’une douce émotion. Ajoutez qu’il est noble, qu’il a titre de duc, qu’il porte des croix, des rubans; on ne conteste pas. Quelques-uns essayent de dire, avec ironie, qu’il se pourrait passer de ces oripeaux; on ne va pas à leur avis. Sur la personne de Marcius, ce sont choses de valeur et fort estimables; si je les méritais comme lui, je consentirais à m’en parer. Il me plaît qu’un homme placé si haut par ses mérites, au-dessus de la multitude, soit distingué de la foule où je suis perdu. Je reconnais, avec tout le monde, la noblesse de la gloire et celle de la vertu; il y â une distance marquée par Dieu entre le génie et la nullité, entre la vertu et le vice.
DES DIFEÉRENTES CLASSES DE LA SUCIÉTÉ. 'J7
A la condilion d’ôtre vraie, la noblesse, comme la sainteté, a droit à la vénération des ho^umes, et cette vénération les élève. .
La noblesse se forme dans les régions des hautes vérités et des hauts sentiments, où s’élèvent seuls les grandes âmes et les grands cœurs; elle procède du génie et de la vertu. Elle est un grand exemple pour tous, un grand honneur pour le pays, une grande distinction pour une famille; elle n’est un héritage pour personne. On n’hérite pas de la valeur personnelle et de la dignité de Marcius, comme on fait de son nom, de son château et de ses terres.
La noblesse n’est donc pas le privilège d’une classe ; elle peut surgir dans tous, les rangs, et c’est l’aüaire de ceux qui gouvernent de la découvrir où elle se produit, pour la mettre dans le jour qui lui convient.
Il y a une autre noblesse dont celle de Marcius est la süurée. Elle puise sa raison d’être dans les considérations de l'ordre le plus élevé. Je dirais volontiers : c’est la noblesse politique; on l’appelle la noblesse de naissance. Elle succède de mâle en mâle dans le titre et dans le nom, espèce de dynastie dont l’existence répond à l’idée de maintenir présente, en quelque sorte, cette personnalité sublime qui fait souche; elle montre ainsi à la postérité les représentants vivants de cette gloire et de ces vertus qui ont tant honoré la patrie. Les générations des siècles cherchent, avec une curiosité qui a son sens et sa moralité, à retrouver en eux
quelque chose des traits de celui dont ils représentent la grandeur ; par où l’on a dit, avec raison, que noblesse oblige.
Les titres, les croix et les rubans, avant de les obtenir, ne sont rien qu’un peu de parchemin, d’orfèvrerie et d’étoffe ; le droit de les porter y ajoute une signification qui en fait seule tout le prix. La faveur, ici, est impuissante, elle ne peut être écoutée, la protection ne pouvant tenir lieu du poids et de la qualité. Bien des gens veulent que le contraire arrive. Si l’on ajoute que c’est par erreur, nul n’est infaillible, et je puis y croire ; mais sciemment, je m’y refuse. Consentirait-on à nous tromper bénévolement, par de fausses enseignes, comme font les marchands et les charlatans?
Tourmenter son protecteur, le tromper, et en obtenir enfin une distinction à laquelle on n’a nulle raison de prétendre, et que l’on veut seulement pour satisfaire une sotte vanité, à quoi bon? Que gagnerez-vous, Ben- Hamet, à ce que ce ruban passe de la boutique du marchand à votre boutonnière? Vos amis n’y verropt qu’un changement d’étalage, et vous n’ôtes pas marchand de rubans? Mais vous contribuerez à en diminuer le prix et à faire que ceux qui ont le droit d’y penser s’en dégoûtent et n’y mettent plus leur ambition : quelle gloire 1
Les notables, ou riches, les moins notables, ou pauvres : distinctions malheureuses ! S’il est vrai, et on pourrait l’affirmer, que les hommes sont aussi faciles à
remuer par le mépris de leur dignité que par celui de leur intérêt, on éviterait la moitié du mal en faisant du peuple deux parties répondant plus directement à l’idée de justice et au respect que les hommes se doivent ;*le peuple et le bas peuple ; je veux dire les honnêtes gens et les fripons. Le respect de soi est une qualité essentielle de l’âme; et toute classe dont on abaissera le niveau, tendra éternellement à le relever.
Le peuple est beaucoup; ce qu’il doit être. Lui dire qu’il est tout, c’est le tromper. Il pourrait un jour s’élever trop haut, pour retomber trop bas, et redevenir ce qu’il a été , c’est-à-dire rien.
Passe-t-il dans l’air une odeur de révolution, le peuple a ses courtisans, comme les rois au beau temps de la monarchie : on se pousse dans son esprit, on spécule sur sa force ; c’est une loterie : le numéro sort, on gagne et l’on s’élève, ou l’on perd et l’on disparaît.
C’est une grande misère d’esprit, que de rechercher la popularité par de petits ou de vils moyens; c’est se jouer de la faiblesse que le peuple a toujours de tourner à ceux qui le flattent; mais en temps de révolution, c’est un jeu dangereux.
Il y a loin de la popularité à la postérité. On peut aller jusqu’à l’une sans autre chose dans ses bagages que quelques bons mots, un acte de vigueur ou un événement heureux; il faut, pour arriver jusqu’à l’autre, de grandes vertus ou de solides talents.
Arrivé à la popularité, on peut y briller un moment
100 NOS IDÉES, NOS MOËUUS, NOS CADACTÈRES.
et disparaître : c’est une étoile filante. Arrivé à la postérité, on y reste : c’est une étoile fixe.
Évitez de vous mettre au grand jour sans ressource pour en soutenir l’éclat. Dites à vos amis : Ne montez pas mon nom sur une trop haute tige, dans la crainte que, venant à manquer de sève, il ne retombe piteuseî'r.ent, comme une fleur que l’on n’a pas arrosée.
Le peuple pense aux riches et les riches ne pensent pas au peuple : connaissez-vous dans l’homme un phénomène plus simple et plus naturel ? Le peuple pense aux riches, parce qu’ils sont riches; et les riches ne pensent pas au peuple, parce qu’il n’a pas de quoi être un objet d’envie.
Ce qui sépare les riches du peuple, est un composé de dédain, d’oubli et d’égoïsme; ce qui sépare le peuple des riches, est un composé d’envie, de jalousie et d’égoïsme.
Si les riches voulaient prendre la peine d’y réfléchir, ils comprendraient que leur existence dépend de celle
du peuple, autant que celle du peuple dépend de la leur. Si tous daignaient s’observer sans prévention, ils sortiraient de cet examen persuadés que la fortune, qui leur donne l’arrogance, est impuissante à leur dispenser les vertus, les talents, la portée dans l’esprit, que tout cela vient d’ailleurs que de leur coffre ; et ce qui les jetterait dans une plus grande surprise, serait de voir qu’ils vieillissent, que les infirmités les plus repoussantes les atteignent, sans égard pour un si grand
luxe, sans respect pour de si grandes gens ; qu’ils meurent et s’anéantissent comme le peuple; que c’est la même loi pour tous.
De son côté, si le peuple savait qu’il n’y a pas dans les richesses tout le bonheur qu’il y croit voir; s’il savait tout ce que la fortune donne d’inquiètes préoccupations, ce qu’il faut de force, de raison, d’abnégation môme, pour être heureux avec dix millions; s’il savait que l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’envie, la jalousie, sont autant d’enfants acariâtres, que l’opulence rend dodus et forts et qui gouvernent les riches; que par eux, chaque heure a ses soucis, chaque plaisir son fiel ; s’il savait qu’un riche heureux est un homme rare, et qu’un tel homme doit son bonheur à son organisation, comme un autre lui doit le génie : si le peuple savait cela, quel changement dans son esprit sur son propre bonheur et sur celui des riches I
Si les uns guérissaient du dédain et de l’égoïsme, et si les autres, se transformant en môme temps, devenaient moins jaloux et moins envieux, que de graves questions se trouveraient résolues; mais aussi que de gens se trouveraient lésés, qui vivent si bien aujourd’hui à composer et à développer des systèmes sociaux concernant le bonheur général !
Les hommes du peuple ne voient guère dans les richesses que le repos et les plaisirs, quelques-uns y voient une ressource pour la vieillesse, aucun n’y voit les dignités, les honneurs, la faveur des grands; cela * 6.
102 NOS IDÉES, flOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.
vient plus tard, quand on s’est élevé un peu, que les pieds ont quitté le sol où l’on a grandi, et que l’on se croit une bonne tête.
Les riches ne voient pas au-dessous d’eux, ils ne voient pas même à la hauteur où ils sont ; ils regardent en l’air et ils tendent à monter.
Je veux savoir si les hommes du peuple valent mieux que les autres. Je cherche ceux qui se sont enrichis : sont-ils exempts de ces mômes vices, de cet orgueil, de ce dédain, qu’ils reprochaient aux riches quand ils étaient pauvres? Je ne vois plus auprès d’eux leurs an^ ciens amis; où sont-ils? Ils sont brouillés, dites- vous? Je vous quitte du motif, j’en sais assez : tous les hommes se ressemblent dans les mêmes conditions.
Un homme du peuple s’enrichit, on lui trouve du sens, de l’esprit. Il s’engage dans une affaire épineuse, on ne dit rien, on attend. Il réussit et sa fortune est doublée, on lui trouve alors beaucoup de sens et beaucoup d’esprit. Un pas de plus et le voilà homme de génie; mais il tombe, on le blâme; et de tant d’amis cpii buvaient son vin en le tutoyant, il ne s’en trouve pas un pour lui tendre la main et 1e relever. Il redevient peuple, avec plus de besoins et d’orgueil qu’il n’en avait, et par là plus malheureux que ceux qu’il retrouve dans la condition d’où il est sorti : l’homme de sens et d’esprit n’est plus qu’un sot.
11 arrive à celui qui demande au travail, de croire à la souflrance de celui qui demande aux passants, et il
donne. Le riche passe. Il n’évite pas de donner; il ne voit pas, ou il croit éviter d’être dupe : pauvreté, indigence, misère, trois termes dont les riches connaissent le sens général; ils ignorent l’étendue et la profondeur du mal qu’ils peuvent souvent exprimer; et c’est l’assiette ordinaire de leur tranquille indifférence. Voulezvous qu’ils ouvrent leurs bourses, montrez-leur ce qu’ils ne peuvent pas imaginer : une mère malade, avec ses enfants étiolés, grelottant dans son grenier, sans feu et sans pain.
Dans les transactions, dans tous les cas où leurs intérêts sont engagés, dire que les hommes sont âpres et durs, c’est entrer dans le vrai; ajouter qu’ils restent tels en face de grands maux, c’est en sortir.
Un homme connu et qui est puissant dit un bon mot dans un salon, dans les bureaux de la chambre ou dans la salle des conférences, on ouvre les croisées et l’on crie : Babylas a dit ceci, qui est un bon mot, et l’on rit. Ceux qui ne l’ont pas entendu rient avec les autres et ensuite se font répéter le bon mot. Les feuilles publiques le donnent le lendemain avec les circonstances qui l’ont provoqué; Paris et la province le répètent, et de la province il passe à l’étranger: l’hilarité est européenne. Les hommes du peuple seuls ne sont que médiocrement surpris. C’est qu’il manque rarement, dans un atelier, de gens qui disent aussi bien, et quelquefois d’une manière plus originale ; le tour est peut-être moins savant, mais il est plus saisissant; leurs
auteurs ne sont pas posés, c’est-à-dire il manque aux choses qu’ils disent des ailes et des échos : elles naissent dans l’atelier et elles y meurent.
Ce n’est plus, le lendemain, de l’esprit de Babylas, mais du courage de Corilan que l’on s’étonne. On cite une phrase hardie qu’il a osé faire entendre à la tribune; on la répète tout bas pour Impressionner dîivantage et faire mieux comprendre tout le courage qu’il a fallu pour la prononcer tout haut. J’ai vu cette phrase écrite, je l’ai bien étudiée, afin d’en bien sentir toute la portée, toute la hardiesse, et sans être un Boissv d’Anglas, malgré tout le mystère dont on l’entoure, je n’ai pas ressenti le moindre frisson en voyant à quoi on veut bien croire que Corilan s’est exposé.
Voici ce que Philène raconte et qu’il dit avoir vu de ses deux yeux : Une maison était en feu, une femme en sort, s’écrie ; Sauvez mon enfant ! et elle s’évanouit. Un homme du peuple s’élance au milieu des flammes et reparaît avec l’enfant dans ses bras, vivant et sans aucun mal. La veille, ajoute-t-il, ce môme homme s’était jeté du haut d’un pont dans la Seine, d’où il avait tiré un autre enfant qui se noyait. Philène raconte cela simplement, ni trop bas, ni trop haut, et pourtant excite l’admiration.
J’ai comparé le courage tant vanté de Corilan à celui de cet homme du peuple ; je me suis bien consulté, bien scruté, et voici ce que j’ose dire : Dans un moment d’irritation, je prononcerais hardiment à la tribune une
DiqüL : , Cioogle
DES DIFFÉRENTES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ. lOS
phrase qui serait dix fois plus forte que celle de Cori- ^ lan, ne voyant à cela d’autre danger que celui de passer pour un brouillon, fort impertinent et fort ridicule, ce qui est bien quelque chose, mais à quoi on ne pense guère étant irrité; se jeter dans les flots ou dans les flammes, c’est une affaire; j’aurais besoin de m’éprouver pour oser dire : J’en suis capable.
Il y a des temps où, monter à la tribune et y faire entendre de certaines vérités, c’est être courageux, c’est s’attaquer à la foudre qui gronde : c’est le cœur qui joue la tête.
En d’autres temps, y monter pour y répéter les mêmes choses, c’est monter sur un théâtre pour y débiter un rôle, c’est jouer le drame historique ; c’est mourir sui" la scène pour ressusciter dans les coulisses.
Parmi les hommes de race, on en voit qui font vanité de leur chevelure, qui est soyeuse et d’une belle couleur, ou d’une barbe bien plantée qu’ils ne coupent point, ou de l’œil qu’ils ont doux, ou encore de la taille qu’ils ont fine; c’est-à-dire de choses qui ne sont ni des qualités ni des vertus, mais seulement des agréments de la personne. N’est-ce pas s’estimer bien peu, que de mettre un prix à des choses si fragiles, que vingt années flétriront, et qui ne supposent nul mérite?
II y en a, parmi les hommes du peuple, qui affectent de montrer leurs bras nus, s’ils sont beaux et que les muscles y soient bien accusés ; ils se développent en
NOS IDÉES, NOS MflÈüRS, NOS CARACTÈRES.
marchant, ils roulent leurs épaules pour mettre en meilleure vue leur carrure athlétique; ils attachent leur amour-propre à Être forts et robustes ou à faire croire qu’ils sont tels. Ils ne savent parler que de lourds fardeaux qu’ils ont portés de tel endroit à tel autre, et ils gagent qu’ils en porteront de plus pesants encore et plus loin. Une autre fois ils se vantent d’avoir fait excès de vin ou de liqueurs sans en avoir été incommodés, et la quantité qu’ils avouent en avoir pris fait mal au cœur. Dites-leur que vous les avez vus, qu’ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes, qu’ils ne marchaient qu'en battant les murs, que les honnêtes gens assemblés avaient honte pour eux de cet état d’abrutissement, que les enfants leur faisaient mille malices dégradantes et que vous n’avez pas dsé montrer publiquement que vous les connaissez; ils vont feindre de se défendre et dire qu’ils n’étaient pas ivres, mais de manière à confirmer le fait, et vous lirez sur toute leur face hébétée qu’ils en sont bien aises et presque fiers, comme d’une chose qui les distingue.
Vous rencontrez Morufe. II vous prend la main, non en signe d’amitié ou comme une chose qui est d’usage, mais pour vous montrer qu’il a le poignet bon. Il vous serre; vous vous plaignez, il serre plus fort; vous lui dites qu’il vous fait souffrir, il déploie toutes ses forces, et il ne vous lâche enfin que parce qu’elles sont épuisées. Vous êtes mécontent, vous lui dites qu’on ne plaisante pas ainsi, vous lui montrez
voire main, qui est meurtrie ; il dit que cela n’est rien, et il vous raconte comme la veille il s’est pris de querelle avec un homme, comme il l’a saisi et terrassé et, étant à terre, comme il frappait d’estoc et de taille; il regrette une seule chose, qui est qu’on l’ait retiré de ses mains: il l’aurait mis pour quelques mois à l’hôpital, peut-être môme dans sa tombe. Si voüs lui demandez le motif de la querelle, il ne se le rappelle pas ; c’était à propos de rien, ou plutôt c’était le plaisir de se battre, ppur faire ensuite le récit du.combat, ou bien encore, c’était le plaisir de faire du mal qui l’animait.
Sourniou est un butor d’une autre espèce. Aussi méchant que Morufe, il est pourtant doux, coulant, patient, avec les hommes de taille ou qui sont bien pris ; il ne s’emporte qû’à coup sûr, et ne se rue guère que sur des hommes' d’une nature grêle, chétive; encore y regarde-t-il à deux fois ; il craint de trouver le courage où il est assuré que la force n’est j)as. Il s’en prend plus volontiers à sa femme et à scs enfants; c’est avec eux surtout qu’il est violent, qu’il ne se peut contenir. Quand il frappe ses enfants, il est affreux : il sourit en voyant l’effet de ses coups, il semble qu’il essaye sur eux de quoi il est capable, il y emploie toutes ses forces; s’ils crient, il frappe plus fort pour les faire taire ; si sa femme veut s’y opposer, c’est sur elle qu’il tombe, et il se jette sur les meubles qu’il brise. Arrive-t-il qu’un voisin indigné prenne parti contre lui, il ne se défend pas ; il se retire dans un
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coin de la chambre pour se mettre h l’abri ; il cache sa tête dans ses bras et il crie: Au secours I à l’assassin!... Aussi féroce que Morufe, il a trouvé le moyen d’être plus méprisable : il estlâcbe...
Je vous peindrai encore Morviou, déguenillé, couvert de vermine, que le poids du vin qu’il portait a renversé dans le ruisseau. Voyez-vous son corps en interrompre le cours, et ses eaux sales s’amasser, s’étendre, s’agiter, comme si elles s’irritaient de cet obstacle, et enfin s’ouvrir un passage en coulant tout" le long de ses jambes, pour aller retrouver la ligne creuse destinée à son écoulement? Lui, la face sur le pavé où il s’est débarrassé, il dort, et profondément, du som,meil que Dieu accorde à la crapule. Un passant, enfin, en prend pitié et le traîne jusqu’au trottoir, où il est à l’abri des voitures, en attendant que les gens chargés de nettoyer la voie publique le viennent enlever. Ajouterai-je que dans le temps où il est ainsi repu, sa famille vit du pain de la charité publique, le seul qui • paraisse sous son toit? Voilà le tableau complet.
Ces types, ils font partie de l'espèce humaine; ils sont des hommes et les hommes les repoussent. Demandez à la noblesse ou à la bourgeoisie à quelle classe ils appartiennent. Elles répondront qu’ils sont du peuple, et celui-ci les rejette : ils.sont de cette quatrième classe qui se forme de l’impureté des trois autres, et que j’appelle le bas peuple.
Classe dangereuse, cancer au sein de la société, et
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qui menace d’envahir toute sa vie morale. L’habitude de céder à nos passions nous y mène en ligne droite. L’homme plus instruit, plus élevé, qui est né vicieux, va plus loin que l’autre, et le doit à cela môme qu’il est plus instruit ou plus élevé; le vice, en lui, se sert de son habileté, il se dissimule mieux, et pour se cacher quelquefois, sentant toute la portée de la honte, jusqu’où ne va-t-il pas dans l’abominable? Sorti des limites de l’honnête, rien ne le saurait arrêter, ni le faux, ni l’assassinat 1
Supposons cette quatrième classe tout à coup réunie et jetée sur une nouvelle terre : quel ministère, même sacré, quel art, quelle profession, quel métier lui manquerait-il?... Quelle compagnie, quel corps, si respectables qu’ils soient, pourraient dire : Nous n’y avons personne ?
11 semble que l’homme simple et pauvre devrait tout d’abord nous inspirer l’idée de sa probité; il est vrai, au moins, que ne lui voyant aucun bien, rien ne nous autorise à le suspecter ; au contraire, l’homme complexe et riche devrait nous mettre sur la prudence. En le voyant si bien établi, tout nous autorise à rechercher comment il a acquis avant d’àller jusqu’à la confiance ; et c’est justement à rebours que nous nous déterminons : la pauvreté nous est suspecte et la richesse nous entraîne. D’où vient que notre esprit suit naturellement ces prévisions si souvent démenties? Ne voyonsnous pas qu’elles nous accusent? N’est-ce pas, en effet,
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que nous jugeant nous-niCme, comme à notre insu, il nous semble que ce grand dénùment nous rendrait la vertu difficile et que la richesse nous la rendrait aisée?
Quoi qu’on ait dit de l’ignorance, si louables que
soient lés efibrts tentés pour la rendre plus rare, j’ose
dire qu’elle n’est pas toujours un malheur. Dans un
homme né bon et qui n’a rien appris, il y a un je ne
sais quoi de naïf, de pur, de vrai, d’excellent, qui s’en
va avec l’éducation, qui prend une autre forme et que
je regrette. Je ne dis pas que l’éducation ôte la bonté et
détruit un bon naturel; je dis qu’elle le polit et que
dans cet état ce n’est plus seulement de la bonté, c’est
encore de l’art. Ce n’est plus cette rondeur, ce laisser-
aller si aimables, ce n’est plus ce cœur ouvert à tous
et dans lequel chacun lit clairement; c’est encore de
la bonté, mais qui a appris, qui se mesure, qui s’ajusteà
l’expérience, et que l’on ne voit plus que sous une gaze.
L’instruction forme l’esprit et le cœur. Je le crois pour ceux qui sont capables de développement; j’en suis moins sûr en ce qui touche les esprits lourds, et j’incline à l’avis de Molière,
Qu’un sot savant est sot, plus qu’un qpt ignorant.
Existe-t-il,' en effet, une espèce de fâcheux plus incommode que celle des sots qui lisent et qui, pour avoir fait passer sous leurs yeux les feuillets de quelques volumes, s’imaginent être des savants? Savez-vous rien qui indispose, qui arrête la digestion, comme d’entendre raisonner ces esprits courts, qui n’entenden.t
rien, ne savent rien, ne peuvent rien entendre, et qui, malgré cela, se posent en esprits déliés, se croient illuminés, se veulent mêler de parler sur toutes choses, et qui lâchent avec intrépidité de ces sottises dont on se sent tout honteux pour eux et qui vous font monter le rouge au visage? C’est une épidémie; elle sévit partout, mais surtout parmi le peuple et la bourgeoisie. Il a été si fort de mode d’exalter le peuple : poètes, philosophes, politiques, ont élevé si haut son bon sens, sa force, ses lumières, son génie ; et lui, il a bu si longtemps et si immodérément à celte coupe des adulations intéressées, qu’il n’y a plus guère, parmi les hommes du peuple, que les esprits trop épais, ou ceux qui sont vraiment doués d’un grand bon sens, que cette sorte d’ivresse n’a point gâtés et qui laissent le soin aux philosophes de parler philosophie, aux savants de parler science et aux hommes d’État de parler politique. Les autres parlent de tout, et leur opinion sur toutes choses est toujours sûre et décisive : ou sur l’existence de Dieu, qu’ils nient, ou sur la science, ou sur les arts, ou sur la politique ; rien ne les embarrasse, et ils parlent aussi bien d’une chose que de l’autre.
On a dit : Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que chacun, c’est tout le monde. Je le veux bien, à la condition que l’on m’accorde qu’il peut arriver à un homme d’avoir raison contre tout le monde ; c’est-à-dire que ce qui arrive si souvent sur la partie, peut se produire sur l’ensemble.
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J’avouerai qu’il y a dans les masses beaucoup de tact, beaucoup de sens et d’esprit, quoiqu’il arrive souvent aux masses de manquer de toutes ces choses dans le môme temps, et dans une môme occasion, où déjà elles ont fait défaut; quoiqu’il arrive encore de les voir prises aux plus sottes attrapes, aux tromperies et superstitions les plus ridicules, et d’être les dupes des plus lourds charlatans,
La vérité a de l’empire sur les cœurs honnêtes. Si notre sincérité fait quelquefois que l’on nous aime moins, elle oblige toujours à nous estimer davantage.
Je me risquerai à le dire à la foule des fâcheux, honnêtes gens d’ailleurs : vous vous laissez abuser. Vous n’avez ni le sens, ni l’esprit que certaines gens vous prêtent, pour vous éveiller et vous mettre en scène dans un dessein qui est leur et que vous ne soupçonnez pas; qui est peut-être de rire à vos dépens, ou pour une fin meilleure à leurs intérêts; vous n’avez qu’une demilumière souvent pire que l’ignorance ; que ceux d’entre vous qui peuvent ouvrir les yeux et voir, les ouvrent et se regardent, qu’ils s’instruisent, et avant de parler apprennent à penser, et ne parlent qu’ayant quelque chose à dire? Pour les autres, incapables de se connaître et de se corriger, qu’ils se résignent à se taire ou qu’ils souffrent qu’on les évite et qu’on les signale à ses amis. Quoi de plus funeste que cette demi-lumière qui donne justement ce qu’il faut de sotte fierté pour se croire au-dessus de tontes sortes de professions que
l’on pourrait exercer avec fruit, et trop peu de talent pour embrasser celles que l’on croit seules dignes de soi? Votre esprit n’a point d’étendue? Restez ce que vous ôtes : que gagnerez-vous à vous convaincre que vous êtes né incapable? La société a besoin d’habiles ouvriers dans tous les métiers, soyez cette estimable partie du peuple, cessez d’être des sots lisant et raisonnant, et que le pays soit délivré de cette plaie.
Et par charité, j’étendrai le conseil à tous les sots qui ont la prétention à l’esprit et par là sont une cruelle fatigue pour ceux qui, par position ou par politesse, se croient obligés de les écouter et de leur répondre.
Les Bé Bimbroks sont de grands sots, mais ils ont de grands biens qui leur tiennent lieu de tout le reste, et qui mettent à leur service toute la séquelle des bassets, rampants, cupides, ouvriers en éloges et plates flatteries, et qui travaillent avec enthousiasme. Les Bé Bimbroks s’approchent, ils crient : Voilà les Bé Bimbroks!... Les curieux s’arrêtent et demandent: Quels sont-ils? qu’ont-ils fait?... Où vivez-vous donc?... Quoi! vbus ne connaissez pas les Bé Bimbroks!... Dans la crainte de paraître ignorer les Bé Bimbroks, ils se ravisent: Oui, oui, parbleu, les Bé Bimbroks !... Et ce sont eux?.. . Eux-mêmes. Tout le monde connaît les Bé Bimbroks... Les curieux ouvrent alors de grands yeux, les repaissent de ce grand spectacle, et mécaniquement ôtent leur chapeau et saluent les héros qui passent sans
les regarder. Le lendemain ils racontent leur bonne fortune, ils disent : J’ai vu les Bé Bimbroks, du ton heureux et satisfait dont on aurait pu dire : J’ai vu Homère, Charlemagne, Raphaël ou Bossuet. Ils en font les portraits, et, àleurgrand étonnement, s’aperçoivent que l’on se moque d’eux. Ils apprennent alors que les Bé Bimbroks sont célèbres seulement par le mépris que leur ont attiré leurs ridicules extravagances ; qu’ils dissipent follement et honteusement un gros patrimoine amassé par leur père dans les trafics scabreux, la direction des cabales et l’agence de remplacement, ou...
Il y en a qui sont à, l’autre pôle, qui ont le génie et qui ont su entourer leur nom d’un éclat que le peuple croit retrouver- dans leur personne et dans leur train : le nom est grand, il brille, il fascine; c’est un météore. Et l’imagination, qui veut toujours mettre les choses en rapport, se représente un géant à la tète haute, couvert d’or et de pierreries, noblement assis dans un char à quatre chevaux 1... On se trouve un jour sur son chemin et un voisin vous dit à l’oreille : Connaissez-vous Pindare?... Beaucoup, de réputation, et j’ai toujours souhaité de connaître sa personne... Le voilà... Qui? ce vieillard dans ce costumé si simple et si sec?... C’est lui-mème... En vérité? Ce n’est pas ainsi que je me le représentais, ni comme on me l’a dépeint. Il est donc pauvre ? — Est-ce un moyen de fortune que le grand talent?... Mais autrefois... Âh I autrefois, qui sait
ce qui en était du génie? Qui sait si, de tout temps, on n’a pas jugé qu’il comporte en soi assez d’éclat et d’autorité, et qu’il ne vaut rien d’y ajouter ce qu’impose de respect au vulgaire, un grand train et une riche demeure ? Et si môme ceux qui n’ont que ce côté pour paraître en quelque avantage auprès de lui, se sont beaucoup soucié de perdre cette ressource, et se montrant sur le môme pied , de le laisser seul en belle vue?... C’est vrai, vous avez peut-être raison. Puis on se retire le cœur triste, l’àme affligée, et sous cette influence, on dit : J’ai vu Pindare, du ton dont on aurait pu dire : J’ai vu la misère de Job. Ah ! ce pauvre homme, quelle injustice ! On s’explique et tous répètent : Quelle injustice 1
Cependant le génie, don magnifique, vraie noblesse, quelques-uns l’ont qui sont bas. Les honneurs qu’ils recherchent viennent à eux, et leur renommée s’arrête, diminue, s’efface en raison inverse de leur fortune, dont le flot monte toujours et enfin les submerge.
En général, il est rare, chez nous, que le génie brille autrement que de son propre éclat et que celui des grands honneurs et des grands biens, à moins que la source en soit légitime et connue, ne lui imprime une qualité suspecte; celle d’une âme vénale. Nous ne reconnaissons au génie, pour s’élever, qu’une voie qui est la sienne, et rien aussi ne noqs irrite si fort, s’il la suit, que de l’y voir impuissant et oublié.
Que de ridicules! que de gens hors de leur place! quel chaos! Ceux qui y réfléchissent s’écrient : C’est le désordre !... Est-ce vraiment le désordre? N’y a-t-il là rien suivant une règle? N’est-il pas possible qu’il soit ainsi justement pour que l’homme, trop oublieux des hautes vérités, apprenne à tout moment, par de grands exemples, que la justice ne vient pas de l’homme, et que celui qui l’a éloignée du présent qu’il gouverne, la réserve pleine et entière pour une fin plus sérieuse que cette vie où, vices, vertus, hontes, gloires, pauvretés, opulence, tout se remue dans le môme cadre, sans règles certaines et sans souci les uns des autres?
Que cela ne soit pas, je sais que beaucoup d’esprits forts le -pensent aujourd’hui ; qu’ils mettent tout cela au rang des présomptions, des vieilles superstitions, des vieux préjugés, qui sont, comme ils disent, « les rois du vulgaire, » j’oserai leur dire : Ne vous bornez pas à cette réponse facile, soyez généreux comme de grands esprits le doivent être,’ instruisez-nous, ditesnous pourquoi l’homme obéit, malgré qu’il en ait, à un ordre de choses indépendant de lui ; pourquoi l’humanité reste ce qu’elle est depuis tant de siècles et qu’elle ne change pas, quels que soient les efforts que fassent les hommes pour changer? Xiphyle s’émeut, il s’écrie : Quoi! niez-vous l’évidence? Affirmez-
vous qu’il n’y a nulle amélioration, nul progrès? Cal-
mez-vous, Xiphyle. Je constate certaines améliorations.
certains progrès; j'ajoute seulement ceci : Sont-ils ailleurs que dans la forme ? Change-t-on le fond, c’est-àdire les tempéraments, les caractères, les naturels? Les avantages de la fortune, de l’éducation, de l’instruction, changent-ils la nature de l'individu ? Ils modifient les dehors, je le veux bien, mais le fond ? Réunissez tous les hommes riches et instruits ; sont-ils vraiment ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité? Leurs vices, leurs passions, sont-ils autres, dans le fond, que les vices et les passions des autres hommes? Y a-t-il deux cercles, l’un où tournent les premiers, l’autre où tournent les seconds? Montrez-moi les hommes de tous les siècles passés avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs modes, je reconnais les époques. Déshabillez-les : montrez-moi leurs vices, leurs passions, ils se ressemblent tous, je m’y perds, je ne les reconnais plus. Sont-ils contemporains ? Prenez les hommes de Théophraste et de La Bruyère, joignez-y ceux d’aujourd’hui, effacez la couleur des temps, ôtez la forme et soyez de bonne foi ; y a-t-il, chez les uns ou chez les autres, un iota de plus ou de moins en bien ou en mal?
Et si cela est vrai, que devient l’état de perfection absolue dont nous parlent quelques philosophes? On y croit à vingt ans, on se désabuse à quarante; c’est une chimère.
L’homme est né perfectible, mais est-il capable de perfection? Connaît-on un homme parfait? Si l’on en
connaît un, en peut-on conclure quelque chose pour
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118 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CAftACTÈRES.
l’ensemble? L’humanité est-elle partie d’une base pour arriver à un sommet, et ce sommet est-il la perfection? Question sujette à controverses : le but est-il en ce monde ou dans un autre? S’il est dans ce monde, à quel point l’humanité est-elle arrivée? et s’il y a des parties qui vont plus vite que d’autres, où se trouve la plus avancée? Est-elle au quart ou au milieu du chemin, ou n’a-t-elle plus que quelques efforts à faire pour îirriver au but? S’il en est une qui approche de ce sommet qui est la perfection, j’exigerai d’elle qu’elle montre une sagesse en rapport avec le chemin qu’elle a fait; je n’y veux rien retrouver de la barbarie des premiers temps, et que sa première cité, simple dans sa grandeur et sa sagesse, se distingue parles mœurs de celles qui l’ont précédée : d’une Gomorrhe, d’une Babylone.
Onacommencéà Adam, qui a déchu, et l’on est arrivé,
en passant de siècle en siècle, jusqu’aux trois cin-
quiômes du nôtre, qu’a-t-on vu ? Les mêmes vertus, les mêmes vices, les mêmes passions et les mêmes effets. On a vu avec quelles armes les hommes se massacraient autrefois, et l’on voit avec quelles armes ils se massacrent aujourd’hui :• dois-je dire quelle sagesse. ou quelle industrie ? On pouvait, avec les armes anciennes, tuer quinze mille hommes dans une bataille qui aurait duré deux jours, et on pourrait en tuer aujourd’hui trente mille dans une bataille qui ne durerait que douze heures. Ne vous étonnez pas encore : il y a dans quelque coin d’un pays civilisé un homme de génie qui ne dort
pas, qui mange peu, mais qui médite et qui combine beaucoup; il connaît toutes les forces de la percussion : la directe, l’oblique et leurs phénomènes, etil va bientôt nous donner un canon d’une invention si ingénieuse et si puissante, qu’avec trois ou quatre décharges d’une seule batterie, on pourra mettre toute une armée hors de combat. Vous serez là, sur une éminence, avec une longue-vue , vous verrez une longue file de jeunes hommes, bien vivants, l’avenir du pays, la joie de leurs mères, on tirera, et tous tomberont, morts ou estropiés. Voilà qui sera, je crois, merveilleux et digne de l’épopée ; on attend et l’on prépare les ovations.
On a vu un conquérant abattre des trônes et traiter les vaincus avec magnanimité ; il était élève d'Aristote. Les faits sont bien anciens, et beaucoup de gens qui vivent encore ont été témoins de faits semblables et d’une pareille magnanimité : il y a égalité.
On a vu un Cléombrote détrôner un Léonidas, son beau-père, puis le même Léonidas détrôner son gendre Cléombrote; et une histoire très-moderne nomme un grand capitaine, un héros, qui étant entré dans la capitale d’un grand empire, déjà vaincu par lui, se contenta de stipuler son mariage avec la fille de celui dont il pouvait diviser les États; et l’histoire ajoute que ce dernier, qu’il traitait si bien, s’étant réuni plus tard aux ennemis de son gendre, il le détrôna. Cette action paraît plus noire que celle de Léonidas, qui ne faisait que reprendre à Cléombrote ce que celui-ci lui avait pris;
et il y aurait peut-être là autre chose à remarquer qu’un pas fait vers la perfection.
On a vu un Pausanias se couvrir de gloire à la tête de son armée, et ensuite prêter l’oreille aux ennemis de sa patrie et concevoir le dessein de l’asservir avec leur concours ; on a revu pareille chose, et des yeux qui ont vu sont encore ouverts ; cela maintient l’égalité.
On cherche toujours ce degré de perfection et on le cherche partout : est-il dans Cicéron sur Démosthènes, et dans Mirabeau sur Cicéron? Est-il dans C...,dans P... sur Socrate et sur Platon ? Est-il dans les révérends Pères R..., E..., F... sur saint Augustin, saint Bernard et saint Thomas d’Aquin? Où est-il? Nommez-moi le contemporain dont les écrits marquent ce degré sur Bossuet ou Fénelon ?
Les idées nouvelles valent-elles mieux que les anciennes? Je réponds ; Les idées anciennes ont contre elles leur ancienneté, et c’est aujourd’hui leur grand tort ; l’avantage des idées nouvelles, c’est surtout leur nouveauté, mais elles vieilliront. D’autres, qui ne sont encore qu’en graine, fleuriront, et pendant tout le temps de leur fraîcheur, nos fils mépriseront les nôtres, comme nous faisons de celles qui ont enthousiasmé nos aïeux, et ces idées qui doivent éclore un jour sont déjà destinées à se faner et passer de mode : l’humanité est comme l’arbre qui donne sa fleur au printemps, son fruit en automne et qui se repose en hiver, mais en conservant sa sève pour de nouveaux fruits que de nou-
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velles générations croiront plus sains que ceux qui ont fait nos délices. '
Je suppose que dans vingt siècles un philosophe posera cette question : Sommes-nous plus heureux que nos ancêtres, le sommes-nous moins? et je voudrais savoir s’il se trouvera quelqu’un pour répondre, à qui le oui ou le non sera clairement démontré.
Si je demandais aujourd’hui : Sommes-nous plus heureux que les hommes qui vivaient au temps de Périclès ? on me répondrait par les découvertes de la science et les progrès de l’industrie, dont je ne parle pas, que j’admire avec tout le monde, mais qui ne sont pas une réponse à ma question, qui contient ceci : Sommes-nous moins égoïstes, moins vains, moins
occupés de nous et plus touchés de la misère d’autrui; sommes-nous enfin plus près de la perfection ?
La génération qui arrive change volontiers ce qu’elle tient de la génération qui s’en va; elle veut être originale, avoir un bagage à soi et qui la distingue ; ce qu’elle a ainsi changé passe aux vieilleries, où, après un temps d’oubli, les marchands de choses et d’idées les exhument; ils les repeignent, les raccommodent, et les livrent comme neuves à l’admiration de la multitude. Que d’inventions et que d’idées nouvelles, qui font fortune, sont tirées de ce sac à la malice î Comme le mécanicien, avec le temps, l’expérience, l’attention, le travail, modifie sa machine, tire un meilleur parti de ses rouages et s’élève plus près de la per-
fect ion, sans corriger son caractère, son tempérament, sans sortir enfln de son naturel ; de même les sociétés, avec l’expérience des siècles, l’étude, le travail, améliorent leurs lois, leurs règlements , s’organisent mieux sans que pour cela les hommes changent, c’està-dire deviennent moins ambitieux, moins jaloux; enfln sans qu’ils soient plus vertueux ; ils sont plus savants, plus habiles, ils traduisent admirablement les langues qui ne se parlent plus, et c’est grâce à de si nobles talents que nous devons de connaître tout ce queles anciens ont dit de beau sur la morale, et pour relever encore les plus hautes vertus. A ces belles et graves leçons ils ajoutent, sur des sujets plus grands peut-être, l’humilité, la charité, des leçons aussi belles et plus graves, en vers aussi beaux, ou en prose aussi correcte et élevée; mais de les mettre en pratique, voilà où le progrès s’embarrasse et s’arrête ; il semble qu’il soit embourbé comme dans son ornière éternelle.
L’homme était borné hier, il l’est aujourd’hui, et j’ai l’audace d’ajouter : il le sera demain.
Ainsi, reprend Xiphyle, les hommes, selon vous, sont dans l’impuissance absolue et ils n’ont qu’à se laisser vivre ?
Vous prene* toujours, Xiphyle, le sens étroit des choses : pourquoi tant de gens écriraient-ils , et moimôme qui me mets à la queue, si les hommes étaient dans l’impuissance absolue'de se réformer? L’homme ne peut être parfait, mais il est perfectijile. Il peut
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être meilleur qu’il ne veut l’être et c’est pour l’amener à vouloir ce qu’il peut, qpie tant de gens bien intentionnés poussent cte char de 1a vérité qui roule si difficilement; et c’est par un bon mouvement du cœur que je mets la main à la roue, comme ce cardinal qui, de notre temps, rencontrant une voiture empêchée et son conducteur aux abois, donna ses conseils, qui furent suivis, cl ensuite, poussant derrière, la remit sur la voie ; mais que notre tûche est plus difficile, et que nous sommes loin d’espérer réussir comme ce bon et digne cardinall
Je comprends que des animaux se battent et se déchirent, s’ils se gênent, pour vider leur différend; ontils la raison pour en agir autrement? Au moins ne fontils pas gloire du sang versé. Les hommes semblent croire que la raison leur est donnée pour ajouter à la force brutale, à laquelle ils réservent toujours de décider les plus hautes questions ; c’est alors que les sages leur crient : Vous n’êtes point au but, élevez-vous jusqu’à cette hauteur où la force, soumise à la raison
et à la justice, n’est plus rien qu’un moyen de bienêtre et d’utilité publique.
Et ils ajoutent : Il y a parmi les hommes des organisations heureuses, de grandes âmes capables d’un très-beau et très-large développement, comme de donner au monde de ces forts exemples de vertus qui marquent toute une époque. Ne dites pas : Qu’elles se fassent connaître ! c’est le plus souvent â quoi elles
visent moins et de quoi elles n’ont nul souci ; elles sont peut-être moins rares qu’on ne le croit généralement; cherchez-lcs, jusqu’où Dieu se plaît quelquefois à les tenir cachées, élevez-les comme un phare, qu’elles brillent, et ne vous arrêtez pas aux cris de ceux qui soufflent toujours sur ces lumières trop pures, dans la crainte de les voir effacer trop de lumières blafardes.
Il y a d’autres esprits, et c’est le plus grand nombre, qui ont peu d’étendue : surveillez leur jeunesse, faitesen des gens de bien, qu’ils soient utilisés selon leur force et heureux en raison de leur utilité ; n’est-ce pas toute la perfection dont on peut dire que l’humanité est capable?
Sublimes génies, qui vous annoncez comme étant les ministres du progrès, estimez les hommes assez pour respecter leur vie, pour honorer le mérite et la vertu ; aimez-les assez pour adoucir leurs maux, et puisque vous dites : Nous préparons l’avenir, soyez assez grands pour être justes ; de ce trône de l’intelligence que vous prétendez occuper, laissez tomber des paroles, faites briller des vertus qui soient capables de remuer tant d’esprits qui sont blasés, qui ne peuvent plus rire de rien et qui se rient de tout; montrez des exemples capables d’imposer à cet égoïsme que les prodiges de l’art et les efforts de la science trouvent froids, que l’éclat de la gloire même ne touche pas : trouvez des paroles, ayez des vertus, donnez des exemples, enfln, capables de galvaniser cette indifférence énervante.
Dites aux nations : Retournez-vous, regardez, et à cette tristesse qui règne où se sont agités de grands empires, demandez comment ils ont péri. Dites à ces cités orgueilleuses vers lesquelles cinglent tous les vaisseaux marchands du monde : Interrogez les ruines de Palmyre, et si vous voulez durer, gardez-vous de ces deux corruptions contraires 'qui ont anéanti tant de puissance et rendu inutiles tant de richesses :
L’une superbe, se jouant dédaigneusement des principes les plus essentiels, se croyant affranchie de tout ce qui constitue la dignité humaine, de l’équité, de la justice, et qui se fait une dignité à soi qui consiste à ne voir d’autre fin que son bien propre, à y travailler sans respect de celui d’autrui; qui se met volontiers au-dessus des exigences de la saine morale, de la soumission due à l’autorité et, autant que possible, de l’obéissance à la loi, qu’à certains égards elle ne croit pas faite pour elle : c’est la corruption par la richesse.
L’autre dégradée, que l’oubli et le mépris rendent à son tour injuste ; qui finit par tout méconnaître, qui se croit autorisée à tout haïr, à tout menacer, à rire de ses débordements, à se faire une sorte de mérite de sa dégradation, et qui, sous le coup de la justice, se relève dans un accès de fierté insensée, formant ces types affreux qui pullulent durant les jours d’insurrection : c’est la corruption par la misère.
Il y a un fait qui semble défier toute contestation, qiie tout le monde paraît affirmer et qui est celui-ci ; l’humanité se compose de grandes et de petites gens.
Le point délicat est de décider ce qui fait les unes et les autres, et surtout de faire consentir chacun à prendre le
rang qui est le sien. Nul ne veut être des petitçs, et l’on a peine à reconnaître les grandes, si ce n’est pourtant celui qui croit en être. L’on craint, au fond, que l’inégalité relative, vérité sensible, nuise à cette autre vérité, non moins sensible, de l’égalité naturelle.
Le grand fait les grandes gens et le petit fait les petites, sans que cette distinction puisse détruire l’égalité naturelle. Or, le grand, c’est le génie, c’est la vertu, c’est l’utilité éleyée ; le petit, c’est l’incapacité, c’est le vice, c’est l’inutilité absolue; donc tout homme de
génie, tout homme vertueux, tout homme utile à tous, fait nécessairement partie des grandes gens; et par contre, tout homme incapable, tout homme vicieux, tout homme inutile, fait naturellement partie des petites. '
La grandeur est dans la nature même de ce qui est grand, comme la petitesse est dans la nature môme de ce qui est petit; l’on n’y peut rien changer : abaissez, raillez, méprisez ce qui est grand, peu importe, il reste grand; au contraire, élevez, estimez, honorez ce qui est petit, peine perdue, il reste petit.
Il est au pouvoir des hommes et des événements de faire que la grandeur soit souvent nécessiteuse et que la petitesse soit repue ; que môme elles meurent dans cet état; mais il n’est ni au pouvoir des hommes, ni au pouvoir des événements, de produire cet autre phénomène, que ce qui est petit soit grand, et que ce qui est grand soit petit.
La grandeur doute un temps d’elle-môme, s’exerce, se développe et finit par s’affirmer; la petitesse se défend, se leurre d’un mérite quelconque, et ne s’affirme jamais.
L’homme naît sensible et orgueilleux, il se prête mal aux concessions qui tendent à le diminuer; indifférent sur mille choses, il s’émeut aisément sur un point qui n’est souvent que son orgueil et qu’il croit être sa dignité : il supporte les rangs, les honneurs, les grades ; il peut confirmer ceux qu’il voit au génie, à la vertu, au
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courage, au travail, à l’utilité, et que dans son for intérieur il croit mériter un jour par quelque côté; il se laisse dire que les distinctions qui ne lui viennent pas sont détournées par la faveur, ce qui arrive et dont il fournit des' exemples. Parlez à la petitesse de l’injustice des hommes, elle la connaît; dites-Iui qu’elle en est la victime, elle vous le cède; mais son infériorité, elle ne vous l’accorde pas : le mérite peut la dominer, la réduire au silence, elle recule, elle se tait ; elle ne se rend pas.
La modestie peut s’ajouter à la grandeur, parce qu’elle ajoute à ses mérites; la petitesse n’est pas modeste, parce que la modestie, pour elle, n’est que l’aveu de son infériorité.
E.xaminez l’homme par ses beaux côtés, faites plus, exagérez ce qu’il a de bon et de rare, il avoue votre aptitude; touchez à ses côtés défectueux, soyez prudent, ménagez vos termes, adoucissez la vérité; vous osez trop encore : il décline votre compétence.
Il y a dans l’ôtre humain l’esprit et le coi ps, autrement l’homme et la hôte : est-ce la hôte richement parée qui constitue entre elle et la bête nue l’inégalité relative ?
Toi qui es misérable, fléchis le genou, puis fléchis l’autre; va plus loin, allonge-toi à plat ventre sur le sol, plonge ton nez dans la poussière devant Gabarabas, qui peut dépenser un million pour satisfaire un caprice et
qui jouit de ton abaissement la tête haute et superbe : quelle raison puis-je tirer de cette situation qui me détermine à voir la grandeur d’un côté et la petitesse de l’autre? L’un est trop haut, l’autre est trop bas; l’égalité se rétablit dans la' sottise.
L’homme, produit de la môme œuvre, intelligence ■
émanant de la môme source, ne contient rien en soi qui
fasse cesser l’égalité naturelle : mais il y a depuis le
génie jusqu’à la stupidité ; depuis la plus haute vertu,
jusqu’au vice le plus bas et le plus méprisable; depuis
l’utilité élevée, jusqu’à l’inutilité absolue, c'est-à-dire
des proportions qui constituent l’inégalité relative : vérité frappante, que tous constatent, qu’ils touchent du doigt et qu’ils respectent volontiers. Or, être d’accord là-dessus, c’est l’être forcément sur ce point que tout avantage étranger à la nature de l’individu, comme la richesse, ne peut tenir lieu de valeur morale et le classer nécessairement dans les grandes gens; de même que tout désavantage étranger, comme la pauvreté, ne peut le classer naturellement dans les petites.
Si élevées pourtant que soient les plus belles intelligences, il y a toujours le point par où elles se rattachent au commun des hommes; et de même, si faibles que soient les intelligences les plus ordinaires, il y a souvent le côté plus heureux par où elles remontent dans l’horizon des grandes : l’égalité naturelle s’accuse toujours.
Qui pourrait affirmer que le temps ne viendra pas où
certaines gens que l'on croit simple de négliger et de tenir à distance aujourd’hui, ne gagneront pas en élévation tout ce que la justice et la raison pourront faire perdre un jour à certaines autres, que l’on recherche et que l’on entoure de considération?
Chacun sent en soi ce quelque chose qui le fait l’égal de tous. Nous repoussons instinctivement tout ce qui tend à classer l’humanité en petites et grandes individualités, autrement que par le génie, la vertu ou l’utilité élevée; déjà nous regardons ironiquement toute grandeur dépourvue de mérite, de vertu, et assise seulement sur les avantages matériels.
Les plus petits esprits sont ceux qui se remuent et se passionnent davantage. On les reconnaît à l’entrain furieux qu’ils mettent aux plus chétifs intérêts , comme on reconnaît les grandes âmes au calme et à la mesure qu’elles apportent aux intérêts les plus considérables.
La force brutale est du côté des petites gens, comme la force morale est du côté des grandes, et le proverbe qui dit que la victoire appartient aux gros bataillons reçoit ici son démenti. En effet, c’est par les grandes gens que toute vérité triomphe, c’est par eux que l’homme s’élève jusqu’à l’idée de destinée supérieure; et c’est par les petites gens qu’il descend jusqu’à la nier et se ravaler à la brute.
Les grandes gens ont le sentiment secret de ces destinées supérieures de l’homme, ils les voient dans la pleine lumière de leur intelligence. Cette sorte d’intui-
tion qui les tourmente prend à la fin dans leur esprit le caractère mystérieux d’une révélation ; de là leur amour de l’humanité ; l’abaissement d’une classe d’hommes les trouble , ils s’en préoccupent comme d’une mission sacrée qu’ils croient avoir reçue; ils ont foi dans la perfectibilité, sinon absolue, au moins relative de tout être humain; ils prennent à cœur cette vérité qu’ils plongent dans les ténèbres de l’ignorance, toute brillante de la lumière qu’ils répandent sur elle, et ils lui donnent un nom qui remue le monde : le progrès. Les petites gens, emportées dans leur tourbillon, applaudissent à ce nom, qu’ils sentent mieux qu'ils ne le comprennent et s’y arrêtent : ce môme sentiment où ils se rencontrent et où ils s’entendent ne prouve-t-il pas l’égalité naturelle dans une môme fin ?
Ceux qui joignent à la misère, l’incapacité, l’inaptitude à toutes choses, qui sont réduits à attendre tout de la pitié de leurs semblables, sont en ce monde de bien petites gens?
Ceux qui, dans les mêmes conditions d’impuissance intellectuelle, ont la fortune pour cacher leur pauvreté d’esprit, qui brillent d’un éclat douteux et jouent un rôle dont leur amour-propre est satisfait, encore bien qu’ils soient à la valeur véritable ce que le clinquant est à l’or pur, sont pourtant de bien heureuses gens ?
Ceux qui avec de la capacité, dé l’esprit, de l’activité, se heurtent vainement à la fortune, que le succès fuit, qui, avec des qualités vraies qu’ils mettent en œuvre.
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manquent le but, dont le bonheur s’éloigne toujours, qui souffrent et que l’on plaint, mais que l’on dédaigne, sont de trop malheureuses gens.
Ceux enfin qui ont le génie et le savoir, qui joignent à ces dons magnifiques des mœurs pures, un cœur sensible et bon, que le succès semble poursuivre et qui s’attache à tout ce qu’ils tentent; qui avec cela ont assez de maintien pour sentir leur fortune et en jouir sans y succomber, sont de trés-heureuses, mais aussi de trèsgrandes gens.
Voilà ce que l’on voit. Mais tout est-il ainsi dans son ordre naturel et définitif? Suis-je autorisé à conclure de tout cela que l’homme est incapable d’une certaine mesure de pondération? Vais-je m’écrier qu’il n’y a nulle justice, nulle compensation dans un ordre supérieur ?
Cette division de l’humanité en petites et en grandes gens, et si l’on veut en gens moyens, qu’elle entre dans le dessein de l’Être qui dans sa puissance a tout conçu et tout fait, c’est une croyance admise. Ceux qui l’attaquent, ou qui vont plus loin et qui font abstraction de l’être, n’apportent pas la raison suffisante de leur doute ou de leur négation, et la foi générale demeure à son existence et à son action ; mais suit-il de là que l’on doive considérer tout comme étant dans son ordre régulier et conforme aux vues de celui qui a tout donné? A-t-on l’assurance que l’homme, sous l’influence
de l’orgueil, n’ait jamais abusé de sou pouvoir et de sa
134 NOS IDÉK8, NOS MOBÜRS, NOS CARACTÈRES.
force? Peut-on afüruier qo’ii n’ait rien faussé, rien déplacé ? Les grandes et les petites gens de sa façon sont-elles les grandes et les petites gens de la façon de Dieu?
On sent que devant l’Être, l’homme ne peut s'éle- . ver que par le plus ou le moins de ce qui vient de lui, comme le noble élan de son âme, un bon mouvement de son cœur, une sage décision de son esprit et de sa volonté, développant en lui ses vertus et sa sagesse ; et qu’il s’abaisse par les contraires.
On voit que devant la société, l’homme s’élève souvent, non par ce qui vient de lui, comme le mérite ou la vertu, mais par ce qui est à lui, comme la fortune. Ceci constaté, que, devant l’Être , c’est la vertu qui prime la fortune, et que, devant la société, c’est la fortune qui prime la vertu, je demande où est la vérité et où l’erreur, si c'est le Créateur qui a raison contre la créature, ou si c’est la créature qui a raison contre le Créateur. Lequel se trompe et doit se corriger, de Dieu ou de l’homme ? Si la réponse n’est pas douteuse, comme il paraît bien, et que le progrès soit dans le triomphe de la vérité, ce qui semble encore naturel, quel sujet de réflexion pour tant de grandes et de petites gens qui doivent un jour retrouver leur milieu?
L’homme ne nie pi-écisément ni le mérite, ni la vertu ; son tort véritable est’de ne les exalter qu’environnés de l’éclat des riebesses et de les mépriser dans l’étal de pauvreté, et cela jusqu’à ce que, fatigué.
exténué par les veilles, le génie s’impose à sa petitesse, et que la vertu, succombant à l’œuvre, l’oblige. à la respecter.
De quoi s’avisent ceux qui possèdent de vastes domaines, dont on ne connaît ni les vertus, ni le génie, ni l’utilité, de dire avec un si haut dédain : la multitude, le petit peuple, les petites gens? Ditron, en les voyant si heureux : Quelle injustice 1 Que ne jouissent-ils en silence? Pourquoi .attirer l’attention sur leur nullité? Pense-t-on à les dépouiller de leurs biens? Quilès leur envierait à la condition d’être eux-mêmes : est-ce le génie, la vertu, l’utilité élevée ? N’ont-ils personne pour les éclairer et leur dire obligeamment : Regardezvous et devenez plus humbles; votre place est marquée parmi les plus petites gens ?
Quelques-uns sont d’avis que les hommes, en général, seront toujours assez faibleff pour flatter le vice puissant et l’imbécillité fastueuse ; mais d'autres affirment qu’ils en viendront à glorifier le génie et la vertu misérables.
Lorsque, tranquille et après m’être recueilli, j’examine ce qu’il y a de bonnes dispositions dans l’esprit et dans le cœur de l’homme, je ne dis pas pour rechercher ce qui est juste et raisonnable, mais pour s'y soumettre; quand je vois avec quelle autorité son intérêt prononce contre sa droiture, et quelle part il faut faire à son égoïsme; quand j’observe avec quel entrain son bien personnel lui fait abandonner la roule
du juste, qu’il suivait, et de quelles raisons il se contente pour se persuader qu’il s’y maintient, ou pour se justifier, j’avoue que mon âme s’étonne et que ma confiance se déconcerte ; puis un éclair passe et me rassure : l’idée d’une providence qui veille sur le monde et qui le conduit me rend à ma foi première, je ramasse ma plume, cette arme tombée de ma main. Je rentre dans la lice et j’ose écrire : Oui, le génie et la vertu seront les maîtres du monde; oui, l’humanité arrivera à ce degré de perfection de les préconiser. Mais il n’y a d’absolu que l’absolu, et les termes de comparaison sont dans les desseins de cet absolu : le petit et l’abject seront toujours, pour que l’homme sente mieux tout le prix du grand et de l’estimable ; et dans le temps même où le génie et la vertu domineront, il y aura encore le vice heureux et l’imbécillité honorée ; c’est-à-dire le succès des petites gens pour faire ombre et affirmer le triomphe des grandes.
Il est si fort de mode, et depuis si longtemps , d’exalter la raison, la justice, l’humanité, nous aurons si complètement épuisé la matière : quelle ressource laisserons-nous à nos successeurs, s’ils veulent faire quelque chose de neuf, si ce n’est celle d’entrer dans la pratique ?
Nous avons si bien renseigné le peuple, nous ■ lui avons dit si souvent et sur tous les tons : Tu es grand et le plus grand, tu es bon et le meilleur, tu es fort et le plus fort, tu es brave et le plus brave, tu es humain
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et le plus humain, tu es apte et le plus apte à recevoir la lumière et à la répandre dans le monde entier; toutes qualités d’ailleurs qui se peuvent soutenir et où la vérité tient autant de place que l’hyperbole; ces éloges lui ont été si souvent prodigués par les poètes, répétés ensuite et si sérieusement par ceux-là mêmes qui se sont faits grands en le gouvernant, ou qui se sont illustrés en le commandant, que si j’admets qu’il a retenu la moitié seulement de ces grandes afürmations, j’en dois Conclure qu’un jour, qui est proche, il se demandera si la distance qui fait aujourd’hui les petites et les grandes gens n’est pas moins un fait naturel qu’une affaire de force ou de convention.
En effet, si le peuple, plus jaloux de ses intérêts et de sa grandeur, comptant un jour sur ses doigts, s’avisait de rechercher le chiffre des illustrations sorties de ses rangs, qui peut dire s’il n’en viendrait pas à parler de sa race et de son sang, et s’il ne dirait pas des siens, avec un orgueil dont on contesterait difficilement là légitimité : Il descend du peuple, comme nous disons : Il descend des Montmorency, des Noailles, des Richelieu? Le fait admis, quel déplacement, quel remaniement, quelle confusion, pour retrouver les grands dans la foule des petits, les petits dans la foule des grands, et refaire la classe des petites et des grandes gens !
Tant de choses déclarées impossibles se sont faites
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ensuite si aisément; tant d’autres inscrites au chapitre des rêveries ont passé de là à celui des réalités si vivantes; tant d’idées reléguées au catalogue de l’ab“ surde sont aujourd’hui couronnées de l’auréole et mises au compte du génie ; quel esprit un peu entréprenant no se sentirait pas la démangeaison de fouiller dans l’impossible et l’aiidace d’en extraire quelquesunes de ces idées qui S’appellent l’impossible pendant la grossesse de leur mère, et qui naissent viables à leur terme, au grand étonnement des habiles ; ou qui s’appellent l’absurde à leur naissance, et le génie quand elles atteignent leur majorité?
Il y a aujourd’hui dans l’impossible Une chose qui se fera peut-être très-facilement : c’est l’etTacement de la misère.
Il y a dans le sac à l’absurde deux choses qui seront un jour deux œuvres de génie et qui sont Celles-ci .*
La raison supprimera la guerre ;
La vertu, le génie, l’utilitéj seront les maîtres du monde et composeront seuls la classe des grandes gens* le vice, l’incapacité, l’inutilité, seront écartés des emplois et composeront la classe des petites gens; c’est-à-dire ce qui est dès aujourd’hui dans les esprits Sains, passera un jour dans les fbits.
Mais la fortune est âVeUgle, dit-On. Oui. C’est Un mal incurable, nous lui laisserons son bandeau; mais la considération plus clairvoyante aura un jour sa mesure et ses balances.
La chose impossible et qui se fera demain est dès aujourd’hui dans la volonté du plus grand nombre, contrariée par quelques-uns qui sont puissants et qui perdront, à l’opposition qu’ils y font, au mépris qu’ils lui montrent, leur réputation d’habileté et le meilleur de leur qualité de grandes gens.
L’impossible, pour la foule, n’est bien souvent qu’une vérité aperçue, cachée jusque-là sous le boisseau de la routine, dont les esprits courts se font une chimère effrayante, et dont ils n’osent approcher que lorsque les forts ayant calmé leur peur, ils la leur montrent dans sa simplicité, dans son innocence et avec tous ses avantages ; ils s’en emparent alors, et quelquefois avec untel embrasement du Cœur et de l’esprit, qu’il les faut retenir, justement pour les empêcher de tomber dans le tort qu’ils lui reprochaient avant, c’est-à-dire dans l’impossible.
De mèmè, l’absurde n’est bien souvent qu’une idée nouvelle courant comme une flamme à l’horizon, que les myopes ne peuvent distinguer, dont ils rient et qu’ils taxent de folie, jusqu’à ce que le temps en fasse une lumière qui les éblouit et qu’iis n’avouent enfin que parce qu’elle leur brûle le bout du nez.
lies savants, les écrivains, les artistes, composent ce que l’on Appelle le monde de génie : niera-t-on qu’il ait ses esprits étroits et fermés, je veux dire ses petites gens, comme le monde des manouvriers et celui des
inutiles ? Qui ne connaît les inirmidons de la science, des lettres et des arts? Ils voient à cinq cents pieds autour et au-dessus d’eux, et ils croient voir dans l’infini : ils parlent, ils posent, ils s’épanouissent dans leur petite sphère, qu’ils estiment grande par la seule raison qu’il y a de grands noms dans les sciences, dans les lettres, dans les arts qu’ils cultivent, et qu’ils croient, à cause de cela, que le nom qu’ils portent en vaut mieux.
Qui n’est pas rassasié des savantasses, de ce confus bagage de soi-disant science dont ils nous fatiguent, et qui les conduit à nier Dieu, à ne savoir d’où ils viennent ni où ils vont ; à faire profession d’esprits forts ; qui en pleine vie s’en vont affirmant le néant, et qui du haut de leur petit mérite prononcent que l’homme naît comme la brute et finit de même î
Qui estime ces auteurs dont les œuvres, vulgaires par le fond, triviales par la forme, vivent assez pour gâter le goût public, fausser l’esprit de la jeunesse, et dont le succès s’estime, non par ce qu’ils font entrer de bon dans les mœurs, mais par ce qu’ils font entrer d’argent dans leur caisse?
Qui montre de l’intérêt pour ces chétifs artistes qui peignent ou qui sculptent sans génie et sans foi, qui visent à arrêter l’attention par l’immodestie des poses et la scandaleuse intention des nudités?
Foule insignifiante et qui croitsignifierquelquechose: tout ce qu’ils ne peuvent pas faire ou qu’ils ne savent pas faire est impossible ; tout ce qu’ils ne conçoivent
pas, et qu’ils ne peuvent concevoir, est absurde'; ils ne sortent pas de là, et les plus petits d’entre eux sont les plus ardents à critiquer les maîtres.
Sous un prince humain, grand esprit, audacieux aux grandes choses et plein de l’amour du peuple, il n’y a d’impossible que l’impossible, et d’absurde que l’absurde.
On connaît cet appareil simple, ingénieux, qu’il suffit de consulter pour connaître précisément l’état de la température, si elle est élevée, moyenne ou basse, et tes degrés intermédiaires : c’est le thermomètre.
Un phénomène se produit constamment autour de nous, qui remplit assez bien l’office du thermomètre, et qui permet d’apprécier l’état de la température intellectuelle d’une réunion : tout cerveau dégage une sorte d’électricité raisonneuse qui est justement son poids et qui le place, comme de lui-même, dans la classe des petites ou des grandes gens.
Et les mômes types passent et repassent sans cesse sous le même niveau, l’élevant un peu, s’ils s’y appliquent, mais ne changeant jamais ses proportions naturelles.
L’homme de génie regarde de haut et voit loin dans les siècles qui s’éloignent et dans les siècles qui s’approchent : il sent les destinées de l’humanité, il juge sainement la marche du présent, trouve l’idée qui lui convient, la lance, observe, dit au monde: Tu vas là, et souvent il est prophète.
L’homme capable comprend le génie et s’y confie : il voit clair dans la direction qu’il lui imprime, il le suit, il le seconde ; mais, seul, il s’étourdit, il se trouble et s’arrête devant l’avenir, trop profond pour son regard incertain.
Un esprit juste admet ce qui est clair et repousse ce qui est obscur ou inintelligible; unesprit fauxadmet et repousse sans discernement ; il trouve médiocre ce qui est beau et trouve beau ce qui est médiocre.
Un grand savant croit savoir peu ; un petit savant croit tout savoir.
L’bomme instruit et sensé laisse tout dire, garde le silence et ne reprend personne; l’ignorant, et qui est sot, parle à tout propos, veut tout dire, s’emporte, déraisonne et reprend tout le monde.
L’honnête homme croit à la probité de tout le monde; le fripon ne croit à la probité de personne.
Un homme d’esprit sent qu’il plait et qu’il est partout le bienvenu : un imbécile ne se doute pas qu’il ennuie et qu’il est de trop où il est.
Un homme simple ne croit attirer l’attention de personne et s’estime à peu près ce qu’il vaut; un fat se persuade que tout le monde s’occupe de lui et s’accorde bêtement tout l’agrément qui lui manque.
Un homme bon ne croit pas au mal : il le retourne, le modifie, en ôte l’intention mauvaise, l’explique dans le meilleur sens , et il en fait une chose naturelle ou indifférente.
Le méchant ne croit pas au bien : il en rit, il le nie, il l’interprète avec son cœur, qui est mauvais; il dénature l’inténtion, il en montre la malice et l’intérêt qui n’y sont pas, et il en fait une chose suspecte et hypocrite.
L’homme de bien aime ses semblables et les estime assez pour croire à leur perfection ; il a de l’honneur, de la vertu; c’est de bonne foi qu’il prêche le progrès et qu’il y travaille.
L’homme fln n’aime que lui et ne croit qu’à sa fortune. Il feint d’estimer tout ce qu’il juge utile à ses intérêts; il parle, selon l’occasion, de son honneur, de son intégrité, ou de ses vices et de sa facilité; il n’a qu’un but bien arrêté dans son esprit, qui est de tendre sa toile et d’y prendre tous ceux qu’il a choisis pour en Cadre ses dupes.
La foule aime le bien et déteste le mal, mais elle ne se rend un compte très-exact, ni de la qualité du bien, ni de la qnalité du mal, ni surtout de ce qui est opportun. Il lui arrive de produire des résultats désastreux avec l’intention enthousiaste de produire tout le contraire. Elle a des noms qu’elle adopte avec un grand bruit et qu’elle abandonne ensuite avec une incroyable facilité. 11 y a de grands mots qui la remuent, l’étourdissent, l’entraînent, et on la voit quelquefois marcher sans trop savoir où elle va et agir sans savoir ce qu’elle produira ; sa compensation, c’est que n’aspirant qu’au bien, quand elle se sent égarée, elle rentre dans la voie *
raisonnable avec le môme entrain qu’on l’avait vue niellre à la quitter.
Embrasser la vie politique, c’est une détermination hardie et délicate. Il y faut une grande âme, un grand cœur, un grand talent, une foi vive surtout, pour y jouer un grand rôle; pour entrer dans les grandes gens et s’y maintenir, j’ajoute : il y faut de la passion, et la passion, c’est l’écueil. Qui pourrait dire s’il existe une vertu qui règle la passion, et si celui qui s’est maintenu dans de justes bornes n’a pas été plus heureux qu’il n’était sage? En politique, toutes les qualités veulent être échauffées par la passion et dirigées par la sagesse ; mais c’est la passion seule qui force l’accès aux grandes positions, et seule ensuite la sagesse qui fait les grandes choses. C’est enfin une porte qu’il faut enfoncer, dont on franchit le seuil avec enthousiasme, et que souvent il faut refermer sur soi; heureux celui qui peut la tenir ouverte avec la conscience de n’y voir entrer à sa suite ni les souvenirs néfastes, ni les regrets inaltérables.
Celui qui, sans foi, sans talent, mû par un motif qu’il déguise ou par un intérêt qu’il croit grand et qui l’abuse, entreprend sans haleine cette course périlleuse, est un insensé qui connaîtra la monnaie dont en paye le rôle qu’il accepte et les services qu’il rend. Il est, à cette partie qui se joue, le pion sur le damier, obéissant au doigt qui le touche, sans voir la main qui le dirige : on le pousse, le vide se fait derrière lui, et le
voilà pris, compromettant par sa perte ceux dont elle éclaircit les rangs; ou il réussit, il arrive à dame, emportant tout sur son passage, et maître du terrain, il le parcourt dans toute sa longueur, tuant par-ci, tuant parlà, ardent, emporté, se croyant sûr de sa fortune, jusqu’à ce que la partie étant définitivement gagnée, la main qui le dirigeait s’empare de l’enjeu; et il se retrouve avec ses compagnons, où ils étaient tous avant : l’un sur l’autre dans le tiroir.
Il n’y a qu’à perdre, pour les petites gens, à se faire les instruments actifs de l’ambition occulte des grandes. On peut avancer que, dans le monde de la politique, tout homme de talent et de cœur qui a une foi sincère et qui n’est remué que par sa conscience fait partie des grandes gens ; et que tout homme, au contraire, qui met sa conscience dans sa giberne, qui n’a d’autre mérite que son audace, d’autre talent que le tir, et qui n’est gouverné que par un bas intérêt, fait partie, nonseulement des petites, mais des mauvaises gens.
Les commerçants, négociants, trafiquants, banquiers, marchands, forment ensemble ce que l’on appelle le monde du négoce, gens d’un mérite à part, dont la somme des facultés nécessaires est enfermée dans trois mots : l’activité, l’à-propos, l’écoulement, dont le but est dans un seul: le gain; et dont toute la gloire est dans cet autre mot : le’ succès !... C’est là surtout que les résul ta Is seuls fout les classes : la grande, la moyenne,
la petite ; c’est-à-dire, la fortune, l’aisance, la gêne, et qui se modifient encore de cette autre manière : la grande fortune, la grande aisânce, la grande gêne, et aux deux bouts les termes extrêmes : l’immense fortune et la faillite.
On voit des hommes jeunes, ardents, intelligents, entreprenants, persévérants, pleins d'honneur et de loyauté ; ils semblent être nés pour les transactions. On les attire, on s’y intéresse, on les lance. Ils font bravement usage des talents et des vertus dont ils sont doués; les commencements répondent aux espérances; on croit à leur réussite et ils échouent. Ils ont, pour l’emportement des affaires, quelque chose de trop dans les qualités qui les distinguent, et que l’expérience doit modifier : il leur faut, à côté de ce qu’ils ont d’honneur, plus de prudence, et, à côté de ce qu’ils ont de loyauté, plus de finesse; autrement, ils ont tout ce qu’il faut pour être de grandes gens dans une direction opposée à celle des échanges.
On en voit d’autres, jeunes aussi, qui avec moins de ces qualités que j’appelle des vertus, sont plus habiles aux affaires, et qui ont su prendre les formes du métier: leur parole est douce et polie, leurs manières engageantes ; ils sont tout miel et on y met sa confiance, on s’y abandonne. Ils savent affirmer ce qui n’est pas avec une sincérité parfoite, ils persuadent et l'on se décide; c’est de ceux-là que l’on dit qu’ils sont nés marchands, qu’ils en ont la science infuse. On se les attache, on a
des vues sur eux, car dans leurs mains, sous leur influence, tout s’écoule, tout se vend. On dit : Ils sont capables et l’on dit assez ; pour ceux qui connaissent la langue du pays, ce mot dit tout. Élre capable, c’est être prédestiné, cela vaut une dot et la meilleure, on pense à en faire un gendre ou un neveu ; on veut donner une tige à cette .sève montante qui pousse par flocon la fleur que l’on nomme proflt.
Comment exprimer ce qui constitue ces capacités si bien appropriées à l’œuvre? quel nom leur donner? C’est une bonhomie gracieuse qui emprunte aisément la voix et les allures de la franchise ; c’est un aplomb aimable, qui parle correctement le langage de la conscience; c’est la jeunesse avec scs dehors entraînants, sa gaieté, scs sourires; ce n’est pas la vérité, mais c’est son imitation. Ils sont sur la scène qui leur convient, dans un rôle à leur taille, jouant un genre qui sied ù leur cœur, à la mesure de leur esprit, qui répond à toute leur nature et le succès les suit. Voulez-vous qu’il les abandonne? Changez la scène, gi’andissez le rôle, mettez-les dans le genre grave, où seules les grandes gens réussissent, et ils échoueront.
Que dire de la troupe élégante et hautaine des inutiles? Linidas peut dépenser sans compter, ce qu’il fait. 11 a une prétention qu’il croit fondée et la conséquence naturelle de son avènement à la fortune, celle d’avoir autorité sur chacun, de décider à priori sur toutes cho-
ses, et de n’être jamais redressé, Etes-vous malade, il est médecin, il connaît votre mal, vous dit ce qu’il faut faire, et dans quel temps vous guérirez. Si vous avez un procès, il sait la loi, il l’interprète, il préjuge, et il vous dit précisément à quoi votre partie sera condamnée, et la somme des dommages qu’elle devra vous compter. L’histoire lui est familière et il juge, avec une égale sagacité, les événements qui s’y trouvent et ceux qui ne s’y trouvent pas. Il part le matin, couche le soir à Bruxelles, et au retour il fait un long récit des agréments et des soucis d’un voyage à l’étranger, en présence d’un savant qui revient de Chine et qu’il reprend avec coniiance sur un détail qui touche aux usages du pays; il pousse jusqu’à Londres par Calais et il fait un beau tableau de la mer, de sa majesté, de ses fureurs, de ses caprices, à un capitaine au long cours dont il combat les opinions, sur les remarques et les manœuvres. Il a vu le mont Blanc et le Vésuve, de loin, avec une lorgnette ; il a dans sou cabinet une peinture représentant l’éruption d’un volcan, et il parle des grandeurs et des merveilles de la nature ; il conteste BuITon, Lacépède, ou Malte-Brun, qu’il n’a pas lus, mais dont il a les œuvres dans sa bibliothèque, et qu’il a quelquefois ouverts. Il connaît son ignorance, en ce sens qu’il sait bien n’avoir rien appris de fond, mais il est si sûr qu’un homme dans sa position doit tout deviner et ne peut manquer d’avoir raison, que sa première dupe c’est lui-mème; son étonnement serait d’appren-
dre que ceux-là mômes qu’il croit étonner ne l’admirent pas ; qu’au contraire, il leur est un sujet de rire et de se moquer.
Tritulis a une naissance mystérieuse. Il entre dans sa trente-cinquième année et il est garçon. Il a des pa-
rents dont il ne s’oceupe pas, et de gros revenus qu’il augmente, en surchargeant ses fermiers et ses locataires; la moisson manque, les temps sont durs, on le lui dit, et il rit : le soleil se lève comme à l’ordinaire, ma santé est bonne, de quoi se plaint-on, dit-il, voit-on que je me plaigne? Je tire de mes biens tout ce qu’ils peuvent rendre, j’exige que l’on me paye exactement, et l’on me blâme : n’est-ce pas mon droit? J’emploie au besoin les avoués, les huissiers; on me le reproche, sont-ils là pour autre chose? Ai-je des dettes moi? Chacun paye où il doit, connaît-on une autre règle? Je suis sans pitié, dit;on : est-ce mon affaire de m’apitoyer sur le sort de gens que je ne connais pas? Suis-je riche pour passer ma vie dans les jérémiades? Je pense à moi, cela est naturel, qui donc y penserait ? Je vois que chacun pense à soi, et je crois que l’on fait bien; la vie a. ses avantages, ses plaisirs, on les vend et je les achète : puis-je faire un meilleur usage de ma fortune ? Si celui qui n’a rien et qui se plaint était à ma place, ferait-il autre chose? Mon Dieu, mes héritiers riront et danseront sur ma tombe, je le sais bien ; je Hs et danse sur celle de ceux qui m’ont précédé. C’est une roue qui tourne, l’on rit ou l’on pleure, et quand le tour est fait
tout est Uni; le bonheur est d’un côté, la misère est de l’autre, je suis du bon roté et j’y reste : ai-je tort? VoihV ma philosophie; si vous la trouvez bonne praüquez-la, au lieu de la blâmer en faisant justement ce que je fais, et il rit. 11 a raison en un sens. C’est le fait des petites gens de rejîrocher aux heureux, des torts et des principes qui sont les leurs ; qu’ils pratiquent et qu’ils défendent en ce qui les touche.
Mélipée a trente-neuf ans, elle a une fille de vingt ans qui l’appelle marraine, et qui appelle parrain celui qui est son père, et que sa mère appelle sou oncle. La jeunesse de Mélipée s’est passée dans deux prisons, l’une en hiver, à la ville, et l’autre, en été, à la campagne, étreinte par un vieillard, et comme écrasée sous le poids d’un secret connu de tous, et qu’elle s’efforçait de garder. Elle a vécu longtemps ainsi, dans l’ennui et dans l’oisiveté de l'opulence, n’éprouvant qu’une satisfaction, celle de l’estomac : vie lourde, mécanique, sans couleur, qui étiole le cœur, qui alfadit Tûme, qui rend dur, égoïste, que la pauvreté ne soupçonne pas, dont elle s’étonnerait et ferait son profit, si elle pouvait imaginer la force de ce mal qui ne l’atteint pas et qui sévit au milieu de l’abondance.
Mélipée est veuve aujourd’hui de son oncle et maîtresse de tous ses biens, qu’elle convoitait sans savoir ce qu’elle en devait prétendre, et libre enfin de sa personne. Son premier soin est de s'avouer â sa fille, de se faire restituer son titre de mère, et de lui donner
un nom en la mariant h un homme eonvenable et accommodant. Elle jette les yeux sur Tritulis, dont elle ignore la situation, et le fait sonder prudemment. L’intermédiaire attaque carrément, la dot au poing, et dit : voilà la position. Tritulis se retranclie dans ses terres, ses maisons, son château, et répond ; voilà la mienne. D’accord sur un point, il résiste sur la dot, négocie et cède enfin sur les espérances; on traite, et de deux situations fausses, on en fait une régulière : Ils achèteront un grand domaine, ils brilleront, passeront pour de grandes gens , et perpétueront ensemble le monde des inutiles.
Il y a une sorte de grandes gens, qui sont les riches, et une sorte de petites gens, qui sont les pauvres ; ce sont les grandes et les petites gens de convention.
Il y a une autre sorte de grandes gens, qui sont les esprits droits et les cœurs honnêtes, et une autre sorte de petites gens, qui sont les esprits faux et les cœurs flétris ; ce sont les grandes et les petites gens de bon aloi; j’entends ceux qui sont l’un ou l’autre par leur nature même.
11 y a encore, et au-dessus, une autre sorte de grandes gens , ceux qui réunissent aux grandes richesses les grandes vertus et les grands talents, et au dessous, une autre sorte de petites gens, ceux qui n’ont ni le moyen de vivre, ni vertu, ni talent, ni utilité, ni môme le goût du travail, qui ne se distinguent que par leurs vices, qui
i52 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.
n’ont enfin que l’honneur, qu’ils ne méritent pas, de s’appeler des hommes : les premiers de cette sorte sont les sages, ou la plus haute expression de la valeur humaine ; les seconds sont le contraire.
Ceux de qui il ne reste plus rien à dire à leur avantage, quand on a fait connaître les hiens qu’ils possèdent dans telle contrée, ceux qu’ils viennent d’acquérir dans telle autre, sans compter ce qu’ils ont à la ville, le train qu’ils mènent, le hruit qu’ils font, et qui croient de bonne foi primer la foule et se trouver dans le cas d’une importance respectable, ne sont-ils pas dans une erreur dont ils pourraient aisément sortir ? Que ne fontils ce raisonnement bien simple et bien concluant : Notre fortune passant à cet homme qui est pauvre, et sa pauvreté nous advenant, où en serions-nous de toute cette importance que nous nous donnons et qui trompe quelques-uns? que reste-t-il d’un ballon désenflé?... un chiffon aplati sur le sol. v
Dit-on des fripons ou des sots : voilà de grandes gens? Est-il rare de voir un fripon ou un sot qui se soit enrichi? Est-il besoin d’avoir une si forte tête ou une si belle conscience pour faire fortune? Dites-moi à quel genre de respect la fortune seule peut avoir droit?
Je n’empêche pas les pauvres ayant des vertus ou des talents qui en font des hommes utiles, de faire à cet imbécile qui est riche, l’honneur de le saluer ou de lui donner la main: mais je leur défends de s’en réjouir et de s’en croire honorés.
Je m’envole par l’imagination et je me suppose assis sur un nuage. De là, je plonge mon regard sur cette masse que l’on appelle le peuple où l’ensemble des petites gens : les employés, artisans, ouvriers, garçons de peine, salariés de toute sorte, et ceux qui le matin ne savent où ils auront trouvé le pain du jour ; que l’on nomme gens de bohème, et que j’appelle les misérables : Quel pêle-mêle! quelle confusion! quel tumulte ! tout se trouve dans cette mêlée : les grands, les petits, les degrés intermédiaires. Il y a là des gens qui, de cette fourmilière de pauvres où ils sont perdus,
s’élanceront sur les sommets laissant dans l’étonne-
ment et l’admiration tous leurs compagnons d’infortune, qu’ils mépriseront comme on les méprise aujourd’hui ; d’autres que l’on invite à monter , qui semblent n’avoir que l’essor à donner à leur mérite, que l’on flatte déjà, et qui tomberont dans les bas fonds : où sont ceux que l’on sollicitera après les avoir dédaignés? où sont ceux que l’on ménage par prudence et que l’on repoussera du pied par dégoût?
Tout le monde connaît l’aéronaute, chacun l’a vu jeter de sa nacelle, ces brimborions dont la multitude se montre curieuse. Ils voltigent longtemps avant de descendre sur le sol, toutes les mains sont tendues, la foule ondoie à leur gré, va, revient, palpitante, passionnée pour ces riens dont tous veulent pouvoir dire : J’en ai un ! Où vont-ils tomber? où sont les heureux qui emporteront ce brillant trophée, et les vaincus qui se
retireront mutilés? Il faut laisser faire, la force •publique est impuissante.
De mémo la fortune jette ses joyaux sur la foule, qui en est avide, qui se remue, s’ingénie, et de toutes les façons travaille h les attirer sur soi. On y use tous ses efforts, et quand on croit les fixer, c’est le hasard ou le vent, qui les fait tomber sur celui-ci, qui se tient coi, au préjudice de celui-là qui s’agite et qui se tue. Si l’on pouvait prévoir ou deviner, avec quelle prudence on traiterait ceux qui se trouveront sous lèvent, ou sur qui le hasard va rire?
On s’étonne que le mérite et la vertu restent inaperçus dans la masse; on s’en plaint : est-ce donc une raison que le mérite ou la vertu pour en sortir? La forlune les voit-elle? Le hasard raisonne-t-il? Lèvent change-til sa direclion?... Mais, dit-on, la justice? Oui la justice a son œuvre à faire et elle la fait: mais elle est si lente, il faut crier si fort, et elle est si sourde ! Et puis l’un des mérites du mérite, l’une des vertus de la vertu, c’est la modestie, et la modestie est discrète. Les charlatans sont plus à l’aise et plus osés, ils vont criant ; Je suis le génie! je suis le mérite! je suis la vertu! C’est plus vite fait et la foule, s’y arrête. La justice, il est vrai, les reconnaît et s’en détourne, mais la fortune est aveugle, elle se laisse diriger par le bruit ; et la considération, cette sotte toujours acquise à ce qui brille, se loge bêtement où elle s’arrête. Quel fonds voulez-vous que l’on
fasse sur les effets de la justice, se produisant quand l’on n’y compte plus, ou qu’il est trop tard pour en jouir? N’est-ce pas elle, cette boiteuse attardée, que l’on a vue, un brevet à la main, arriver tout juste assez tôt pour le déposer sur le lit d’un agonisant?
Druidas n’est ni un bon ni un méchant homme ; il n’a l’esprit ni fermé, ni ouvert. Il est de ceux qui parlent et que l’on n’écoute pas, qui donnent leur avis que l’on n’examine jamais, qui ne pensent pas à s’en formaliser, et qui continuent de parler et d’émettre leur sentiment; il compte partout comme corps et nulle part comme intelligence : il mange beaucoup, digère aisément, son sommeil est calme et profond ; c’est un homme bien portant et content de soi. Tout ce qui ne demande ni calcul, ni raisonnement, ni aucun travail de la tôle, lui réussit ; il est le favori du hasard , dans une mesure toutefois qui semble déterminée. Il n’a de bonheur qu’à petite dose ; s’il tentait la fortune, elle le laisserait au quart du chemin. C’est un heureux de pacotille : la guerre est au-dessus de son courage, contraire à son goût et à son humeur, il n’est pas né pour les armes et le sort l’a dispensé ; s’il met à une loterie, il lui échet un petit lot; il ne connaît ni la règle, ni le fond, ni le fin d’aucun jeu; il fait pourtant votre partie au wiiist ou à l’écarté. Il ne combine rien, il place ses cartes, il joue, et il joue mal ; on le plaisante , on le dédaigne comme partenaire, mais le jeu lui vient et il gagne ; on le félicite alors sur sa chance qui répare si
bien son inhabileté ; il baisse les yeux, U rougit et ne répond pas; observez-le, son cœur bat, il est content; que dis-je, il est fier, il étoufTe; et comme ces petits esprits qui par aventure mettent un mot dans son cadre et que l’on remarque, il triomphe en dedans.
'Voyez, disent ces observateurs à courte vue, qui jugent sur l’écorce, incapables qu’ils sont de pénétrerjusqu’au cœur et de juger par la sève : en petit comme en - grand, c’est ainsi que tout se décide, sans règle, sans justice, d’où ils prennent occasion de nier toute logique dans l’ordre général, de ne croire qu’au hasard et de n’exalter que le succès. On les voit disposés à aller si loin dans l’absurde, qu’en face de l’imbécillité heureuse, ils s’écrieraient volontiers : Honneur aux imbéciles !
C’est un fait constaté, que le succès, pour les petites gens, est comme le verre grossissant au travers duquel un moucheron leur parait gigantesque.
Babarini marche droit et la poitrine développée, il a le nez et les cheveux au vent ; vous diriez que- son chef va quitter ses épaules. Vous le saluez, il s’arrête; vous lui parlez, il se penche, vous prête une oreille et jette son regard à la nue; au fur et à mesure que les paroles sortent de votre bouche, il les désapprouve de la tête; souvent il vous devance et elles sont désapprouvées un peu avant d’être dites, tant il est persuadé que vous ne pouvez avoir une idée ou une opinion qu’il puisse accepter; et avant que vous ayez achevé, il répond en deux mots qu’il croit décisifs et qui prou-
vent seulement qu’il ne vous a pas compris. Il les pro-
nonce d’une certaine façon qui vous interdit toute réplique, ou parce qu’il vous impose, ou, au contraire, parce que vous en sentez l’inutilité. Ne lui demandez pas, en effet, quelle est sa manière de voir; il n’en a qu’une, qui est l’opposée de la vôtre. Il y a bien un moyen de l’amener à composition, qui consiste à rire de ce qu’il dit et à lui tourner le dos sans répondre; il revient à vous, veut connaître votre avis, vous écoute alors et vous approuve ; mais ce moyen veut une condition : il a trente mille francs de rente, en avez-vous soixante ?
Celui qui ne trouve ni dans sa tête ni dans son cœur la raison de sa supériorité sur vous la cherche dans sa bourse, et si la vôtre est vide, s’estime d’autant plus, qu’il met beaucoup en comparaison avec rien.
Crinilde est jeune encore : il a beaucoup d’esprit, un beau talent déjà, de la tenue, de la conduite; il ne lui faut qu’un coup de vent pour le jeter sur les hauteurs et que l’on dise de lui : C’est un grand esprit. Il jouit de ce respect et de cette considération, encore vagues, que le génie sait toujours imposer. Il est pauvre, et de bonnes maisons lui sont ouvertes ; ce n’est qu’à titre gracieux, il est vrai, mais les portes s’ouvrent et on l’accueille. Il y sait prendre ses aises et parler librement; il croit rendre en se présentant l’honneur qu’on lui fait en le recevant : c’est la décence du mérite de ne point affecter
ri.'xcellence, comme de ne permettre à aucune médiocrité de prendre pied sur lui et de le primer. Si quelqu’un émet une opinion qu’il discute, le parleur se déconcerte; s’il l’api)uie, il tire avantage de son sentiment; ce qu’il a dit se répète, s’afOrme ; il*fait autorité. Il n’est pourtant qu’à demi reçu et ne va que chez quelques-uns. Il n’a encore que du génie, valeur douteuse et qu’il faut escompter. Le grand nombre attend que ce petit éclat devienne le bruit général pour oser dire : C’est la lumière 1... On l’attend à ce jour où chacun s’honorera de'sa présence, car le bruit aujourd’hui, c’est la fortune demain, et la fortune, c’est l’estampille i pour les connaisseurs, une toile de Raphaël vaut ce qu’elle vaut, c’est l’œuvre qui en fait le prix; pour la foule, c’est la signature.
Je plains celui qui, avec beaucoup d’esprit, se voit condamné à vivre au milieu de gens qui n’en ont pas. 11 est comme un homme perdu au milieu d’un désert avec, scs valises pleines d’or, et malheureux de ses propres richesses dont il ne peut rien dépenser.
Il est permis aux grandes gens, j’entends aux grands esprits, de solliciter les emplois où ils se rendraient utiles et où ils sentent qu’ils se distingueraient; j’ajoute qu’ils leur sont dus et qu’ils leur doivent échoir sur leur seule demande, sans faveur ni protection.
On ne tolère qu’aux plus petites gens, c’est-à-dire aux plus petits esprits, de solliciter des récompenses auxquelles ils n’ont jamais que des droits contestables ;
DES PETITES ET DES ORANDES r,EXS. lüD
et ils le prouA'ent par le besoin où ils sont d’en parler eux-mômes et de les grossir en les exposant.
Je ne me représente rien qui blesse si fort les bien- • séances, et j’ose dire qui soit d’un effet plus ridicule, que ces petites gens qui se mettent à leur bureau, qui prennent une belle feuille de papier et qui écrivent pour demander quoi?... une croix d’bonneur !... Oui, il y a des gens qui croient que cela se demande comme une loge à un directeur de théAtre qui vous adresse son coupon pour vous être agréable. Ils sentent pourtant que la pétition doit se compliquer de quelques faits, et on les voit rassembler, h grand renfort de mémoire,
tous leurs petits actes de courage, faire valoir la durée
de leurs petits services, vanter leur ponctualité, leur dévouement, leur aptitude, vrais ou supposés; ils n’oublient rien, ils ramassent leurs miettes, et ils couronnent tout ce petit bagage de mérites, en affirmant qu’ils ne sont pas fripons, qu’ils sont probes et de bonnes vie et mœurs.
,Mais s’il est plaisant de voir se produire de pareilles prétentions, combien ne l’est-il pas plus de les voir justifiées par le succès, sur leur demande plus ou moins bien appuyée?
On ne revient pas de l’étonnement où vous jettent quelquefois les prétentions de certaines petites gens, à l’esprit, à la capacité, à la prépondérance, à l’éclat 1 On leur dit : Pauvres hommes, prenez garde, votre orgueil vous trompe, vous allez tonrber. On met le miroir de-
vant leurs misères, on croit les confondre et ils restent convaincus de leur importance et que vous êtes leur Zoïle ou que vous n’êtes qu’un sot. Ils veulent être connus, ils veulent surgir et ils ne négligent aucun moyen, d’arriver à leurs fins, la voie ouverte, ils la suivent à outrance, toutes les occasions leur paraissent bonnes. Savent-ils qu’il y aura quelque part une assemblée? ils s’y font admettre et, une fols entrés, se logent au beau milieu de l’ampbitbéâtre; dans un moment donné ils prennent la parole; on ne les écoute pas, ils crient, ils piaillent, on se retourne, on veut voir ceux qui se singularisent ainsi : ils se nomment alors et les voilà connus de nom et de visage. Sommes-nous au temps des élections? ils sont candidats, les murs sont cou\ferts de leurs affiches et quelque soin que vous preniez de ne rien lire, la dimension des lettres vous tire les yeux et il faut bien qu’au moins vous lisiez leur nom. Les feuilles publiques font-elles une allusion désobligeante.? ils la prennent pour eux, ils réclament, ils demandent l’insertion, au besoin ils la requièrent. On leur répond qu’il n’est pas question d’eux, que l’on ne connaît pas, et les voilà dans le journal. Ils font tant et de telle façon, qu’ils arrivent à leur but, on les connaît, ils ont une réputation; si ce n’est celle d’hommes de sens et d’esprit, qu’ils recherchai ent, au moins celle de brouillons ou de ridicules, à laquelle ils n’ont point pensé.
De même aussitôt qu’un petit esprit s’est dit : je serai riche, il s’y entête et le voilà résolu; il marchera à
deux pieds sur les difficultés : la probité atteinte, l’honneur compromis, rien ne l’arrêtera; s’il le faut, il les offrira en holocauste à son dieu, persuadé qu’il est que l’or purifie tout et qu’il lui rendra, avec usure, tout ce qu’il lui aura sacrifié.
Les petits esprits que l’orgueil domine, voient dans la fortune, d’ahord les avantages vrais, puis l’imagination leur en montre qui sont faux. Ils s’éblouissent et, dans le trouble de cette hallucination, le cœur se rétrécit en raisop du développement de la convoitise qui enfin l’étouffe et livre la place à l’interlope : l’homme alors se mesure et songe à triompher de sa droiture qui lui fait obstacle; la jeune femme s’examine et pense à faire une alliance, non en suivant ses affections, en obéissant aux mouvement de son âme, mais avant tout conforme à ses intérêts et selon ce qu’elle croit valoir.
Féline passe pour une personne accomplie ; il est vrai, au moins, qu’elle réunit à la jeunesse, la grâce et la beauté. Achille s’est épris de ses perfections, il s’est plu à l’en entretenir et il ne lui a rien appris; elle avait fait, seule, la découverte de ses mérites et elle en avait deviné la valeur : Achille est jeune, sa personne est agréable, et il ne manque ni de cœur, ni d’esprit. Il aime Féline, il le lui a dit, et Féline qui veut un mari ne le conçoit ni plus aimable, ni mieux fait. A quoi penset-elle? vous souriez, vous croyez avoir deviné et vous vous trompez. Elle ne pense à rien moins qu’à en faire
162 NOS IDÉES, NOS MOEtlRS, NOS CARACTÈRES.
son époux et cependant il lui plaît. Elle a le cœur tendre, si vous le voulez, même romanesque, mais à la façon (le notre siècle; il sait compter, il raisonne avec l’amour, il lui fait ses conditions. Autrefois Féline voyait dans le mariage, un époux, des enfants, des devoirs, elle bonheur avec tout cela; elle y voit aujourd’hui le monde, les plaisirs et la liberté : Achille a tout ce qu’il faut pour lui plairè, moins ce qui seul pourrait la décider; je veux dire la fortune et elle est pauvre !
Les parents de Féline sont entrés avec elle dans les brouillards de ce roman dont elle saura faire une histoire. Ils la confirment dans l’idée qu’ils lui ont inspirée et dont ils s’applaudissent de la voir imbue : tu es belle, tu seras heureuse, lui répètent-ils chaque jour. Ils entendent : lu seras riche et tu nous aideras. Elle sera heureuse, en effet, et comme ils l’entendent, non avec Achille qu’elle aurait aimd, mais avec Bazile qu’elle n’aimera jamais et qu’elle trompera peut-être avec Achille:
Les Félines sont la juste expression de la mode, elles sont le trait accusateur des inclinations de notre temps, la conséquence de cette grande agitation sensuelle, le fruit de toutes ces lectures de livres faits seulement pour la vente, le produit de l’air qu’on respire ; elles sont enfin : l’ironie se plaçant entre la vertu et le progrès, faisant douter de l’une et retirant la confiance en l’autre.
Lisette n’est plus, mais son souvenir a survécu : Quelle folle que celte Lisette ! quelle légèreté! Mais en même temps, quelle gaieté, quel entrain, quelle bonne amitié ! Que de côtés faibles, mais aussi que de qualités dans celle grisette fine et gracieuse? On pouvait la blâmer, on ne la méprisait pas ; Lisette est un type perdu.
Lorette n’a pas même hérité de ses défauts : Lisette donnait son cœur et elle n’était pas infidèle, mais elle' reprenait sa liberté quand on la lui rendait, et elle l’engageait ailleurs, avec le même entrain de légèreté et d’attachement : Lorette ne donne rien; clic se vend, ou elle se loue. Lisette avait la joie de la folie et de la jeunesse ; Lorette n’a pas de jeunesse, et elle n’a que la joie de son métier; on quittait Lisette en pleurant et l’on s’en souvenait toute sa vie ; on ne quitte pas Lorette, on la repousse, et on l’oublie le lendemain.
Lisette cherchait le plaisir, mais elle prenait l’amour au sérieux. La misère de son amant la trouvait ardente au travail ou, s’il souffrait, soigneuse et infatigable à son chevet ; le dévouement, c’était sa gloire. On a vu Lisette devenir épouse et mère, et elle était épouse empressée et mère courageuse.
Lorette cherche le bruit et l’éclat dans les plaisirs, elle a ce vice qui pénètre si rarement dans le cœur d’une ■femme : l’égoïsme. Elle est froide cl lâche. La ruine de son amant est le terme de ses complaisances, le sujet de son orgueil et de sa vanité, elle s’en applaudit, elle
16i NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.
s’en vante et elle vole à de nouveaux triomphes : les fortunes perdues sont ses batailles gagnées.
La vieillesse de Lisette était calme, elle se rassurait à des souvenirs heureux, au bien qu’elle avait fait quelquefois, au mal qu’elle n’avait jamais voulu faire ; celle de Lorette est agitée, elle tremble, elle s’effraye à ries souvenirs de honte et de mépris ; aux actions viles qui tourmentent son esprit, sans y trouver le repos d’une excuse ou d’une compensation : Lisette a trouvé une muse pour la réhabiliter; Lorette n’a inspiré que des accents de réprobation pour la flétrir.
Modeste’a une gaieté douce et franche, son sourire est adorable, tant il exprime de candeur et de véritable innocence. Jeune et belle comme Féline, elle a de plus qu’elle les qualités qui font la femme accomplie : un cœur désintéressé, un sens droit, une patience angélique, une bonté inaltérable; elle est parfaite. Ajoutez-y l’esprit, c’est une raisonneuse ; le génie, c’est une muse, ce n’est plus Modeste. Celui qui épouse Modeste ajoute une force à sa force, celle de la vertu, c’est-à-dire une consolation pour les jours de peine et le courage pour l’adversité.
Modeste ne tend pas à être l’objet d’une passion aveugle. Pauvre, comme Féline, elle n’a pas de prétentions à la fortune, elle est décidée à prendre sa part de soins et de labeur, son cœur est par avance dé-' voué à sa famille; c’est d’elle que Féline dira qu’elle est sotte, qu’elle s’est trop pressée d’épouser; et dont
les honnêtes gens, qui s’y connaissent, diront que c’est une femme d’honnête homme.
Les femmes sont toujours pour quelque chose dans ce qui se fait, au monde, de grand; de beau ou de bon; elles ont une part égale dans ce qui se fait de bas et de mauvais, et souvent plus grande dans ce qui se fait d’abominable.
Si une femme est bonne, elle est excellente; si elle est vertueuse, elle est sainte; au contraire, si elle est mauvaise, elle est exécrable, et si ejle tombe dans la corruption, elle est hideuse.
Celles qui tiennent le milieu, sont plus ou moins fades ou ingnifiantes, selon qu’elles approchent plus ou moins de l’une ou l’autre de ces extrémités.
On peut soutenir qu’en général, les femmes naissent bonnes, mais faibles. Les influences de toutes sortes qui agissent autour d’elles, leur font subir des transformations soudaines, ou qui les développent, ou qui tes défigurent. Elles ont peu de jugement et se jettent facilement dans les extrêmes. Leurs impressions sont vives; celle du bonheur les montre dans toute la splendeur des grâces que Dieu a mises en elles, et il semble qu’elles soient au monde pour y donner les exemples de toutes les perfections : l’aménité, la douceur, la patience, l’humanité, le courage et la résolution dans la pratique de ces vertus ; au contraire, sous l’action de la misère, elles deviennent acariâtres, hargneuses ; elles mettent aux querelles qu’elles font à tout
propos, une ardeur infaligal)le, une extrême opiniâtreté. Elles descendent brusquement jusqu’à ce degré qui lait frémir; il semble alors que la méchanceté ait pris dans leur être, la place de tous les autres sentiments; que l’ignoble débauche leur soit naturelle, et qu’elles soient ainsi pour nous inspirer l’horreur de tous les vices.
Les grandes gens sont la partie sublime de l’humanité ; les gens moyens, la partie saine; les petites gens, la partie malade ou mauvaise. Ces variétés sont dans la nature et elles y demeureront. Que reste-t-il a faire au progrès? 11 lui reste à honorer ce qui est grand, à respecter ce qui est sain, à améliorer ce qui est mauvais ; et.sa tâche est encore assez grande pour enthousiasmer les grands cœurs et pour ranimer les esprits droits qui se sont épuisés dans la lutte.
M6 lUCHES
ET
UE CEUX ü U I EN ü É 1* E N D E N ï
Il y a des riches de deux espèces ; les riches d’origme el les parvenus : on devine dans les premiers ce qu’ils sont et dans les seconds d’où ils viennent. Les riches d’origine ont une hauteur naturelle que l’on supporte volontiers et dont on ne se sent pas blessé. Tous les ajustements leur vont et ils y sont à l’aise. Us savent entrer dans un palais, dans un temf)le, et y figurer dans les grandes cérémonies; quelle que soit la richesse des décorations, ils n’y paraissent pas sensibles, ne s’en montrent jamais déconcertés et demeurent dans leur rôle. Ils voient et il semble qu’ils ne voient pas : ils questionnent, ils écoutent, ils jugent, et soit qu’ils disent juste, soit qu’ils disent faux, ils restent dans un aplomb si facile, ils sont si bien protégés par les dehors, qu’ils imposent même aux habiles ; le moyen, en efi'et.
de se persuader qu’une personne si bien ajustée, qui parle avec grûce, qui tient une si grande place dans le monde, que chacun écoute et applaudit presque avant qu’elle ait parlé, comment se persuader qu’une telle personne se puisse tromper comme un homme ordinaire et dire des sottises ?... Se trompe-t-elle ? un habile prend le faible de son avis, s’en empare, le redresse, lui donne un sens raisonnable et dit : C’est ainsi que monsieur l’entend, monsieur y adhère et ce n’est pas toujours ce qu’il peut entendre.
Prêter ses connaissances et son esprit, surtout en public, ou c’est une politesse exquise, ou c’est un mets de courtisan assaisonné de bassesse et de vanité ; la qualité est dans l’intention et dans la manière de faire.
Les riches d’origine mettent habituellement leurs soins et toute leur attention aux choses les plus simples et sans portée ; ils sont affairés sans affaires et occupés sans occupations : une œuvre nouvelle va se produire au grand théâlre, elle est du poète en vogue et la musique de l’illustre maestro; est-elle annoncée, il faut être des premiers à la voir : voilà une grosse affaire !... On se remue, on sollicite, on écrit, et de son grand style ; la phrase de premier jet n’est pas assez noble, ni sur ses pieds, on la travaille, on la polit; on veut à la distinction de son rang ajouter celle de' son esprit. On met ses amis en demeure, on voit l’auteur du poëme, ou celui de la partition, ou le ministre, ou ceux qui les approchent ; on lance les femmes les plus jeunes et
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les plus habiles, celles qui savent insister avec plus de grâce et d’entraînement, et qu’il est si difficile de renvoyer mécontentes : il s’agit, en effet, d’une victoire à remporter ; je veux dire qu’il s’agit d’obtenir une loge, et à tout prix, pour la première représentation; car n’assister qu’à celles qui suivent, c’est une défaite. Mais quel succès, disons plus vrai, quel triomphe, si l’on tient cette faveur, ou du ministre, ou de l’auteur, ou du maestro ! et quel cadeau qu’une place à offrir à une personne amie qui a succombé dans la lutte et qui ne verrait que la seconde; c’est tout simplement ramener au port une barque qui allait sombrer dans le ridicule de l’impuissance !
Ceux qui disent : Les riches n’ont rien à faire, ne connaissent pas les obligations et les petits tracas de la vie opulente; savent-ils ce que les visites exigent d’exactitude ? ce que les usages veulent de tact et d’attention pour ne rien omettre de ce qui se fait et éviter ce qui ne se fait plus , poifr se maintenir dans la mode ou la créer? Savent-ils ce qu’il faut d’aptitude, ce qu’il faut de science du métier, pour dire élégamment tous ces riens de bonne compagnie ou en inventer qui soient de mise et qui fassent fortune ? Et puis, quelle prudence, quel adoucissement il faut savoir mettre dans la critique que l’on fait des personnes que l’on reçoit et chez qui l’on est reçu; avec quel art de cette charmante hypocrisie de salon il faut habiller ces bienséantes niccbancetés, pour qu’elles circulent sans ame-
to
ner leurs conséquences ? Imaginez une flèche qui pique et qui ne blesse pas ; voilà le problème à résoudre.
Et que d’autres soucis encore : il y a courses et concert le même jour, à la môme heure, et il faut se montrer aux deux endroits; assister ensuite au dîner de madame la marquise, de X. et aux soirées du duc de Z. et du baron de V.; voici venir les fêtes du couronnemeni, à Londres, à Vienne ou à Berlin. Il faut se préparer et partir, puis rentrer pour ouvTir la chasse et renouveler son ameublement : qui choisirait les étoffes? qui en serait capable ? En voici une des plus riches et du meilleur goût; vous la choisiriez et elle est impossible. La fortune a son ostracisme. Cette étoffe est chez madame la comtesse de L. ; c’est une redite, elle est^de la mode qui s’en va et doit passer à la bourgeoisie : où trouver celle qui convienne, qui étonne par son luxe et sa nouveauté, existe-t-clle ? Comptez tant d’autres soins que j’oublie, ou que je passe à dessein, et dites encore : Les riches n’ont pas d’affaires, ou ils ne sont pas occupés.
Ajoutez, pour ce qui regarde les femmes : le souci de leur toilette, les migraines, les nerfs, et cherchez en quelle saison elles peuvent trouver un moment pour se recueillir et vivre tranquillement, comme ceux qui ont à se pourvoir par leur industrie et qui font deux parts de leur temps, celle du travail et celle du repos. Vous saurez alors qu’il n’y a si pénibles occupations que celles des gens qui n’ont rien à faire.
La vie des riches est surtout extérieure : ils disent
avec une grâce infinie les choses les plus douces et les plus aimables, ils expriment les sentiments d’estime et ^ d’amitié avec un abandon parfait et dans une forme qui offre, pour ceux qui n’en ont pas la clef, toutes les apparences de la vérité; et dans le temps même où leur bouche parle si bien, rien n’est souvent plus silencieux que leur cœur ou plus endormi que leur âme; tout est sacrifié au besoin de produire le meilleur effet et de donner de son esprit la plus grande opinion : Tombez de la hauteur où vous êtes jusque dans la pauvreté, vous connaîtrez ce jour-là la mesure exacte de l’amitié que l’on vous porte.
Les riches s’aiment beaucoup et ils s’estiment de môme. J’accorde qu’ils peuvent étendre ces sentiments au delà de leur personnalité ; l’infortune est la limite où ils s’arrêtent. On pourra vous plaindre, participer môme à une souscription en votre faveur; mais la charité du chrétien opulent n’a pas assez de feu pour vous pardonner une si grande chute et vous tenir dans la même estime qu’autrefois.
Les riches, en général, mais seulement en ce qui les touche, croient volontiers à l’inutilité de la loi et de la religion. Dites à l’un d’eux qu’il est en état de délit, il décline ses noms et qualités et il prend une attitude qui semble dire : Et maintenant, est-çe encore un délit? Ils pensent de môme à l’égard de leurs torts religieux. Ils vont au carême du prédicateur à la mode, ils écoutent et ils prononcent qu’il est plus fort ou plus faible que
celui de l’autre année et c’est tout ce qu’ils en rapportent pour leur instruction ou l’édification de leur vie. Les livres de philosophie et d’économie pplitique, qu’ils ne lisent pas, les laisseraient dans le même calme s’ils n’en entendaient parler d’une manière qui éveille quelquefois leur insouciante placidité : ils veulent jouir paisiblement, et c’est leur droit, comme c’est leur tort de ne pas faire toujours ce qui peut assurer leur béatitude.
La grande richesse est la terre végétale du positivisme et de l’égoïsme; la charité n’y fait pousser quelques fleurs qu’au moyen d’un engrais violent, comme l’orgueil ou l’ostentation.
On trouve pourtant parmi les riches d’origine des hommes qui savent élever leur dignité au-dessus des occupations stériles et qui en sortent pour entrer dans le domaine des méditations sérieuses et des effets féconds. Ils sont de ceux qui ont compris que la vie ne se compose pas seulement de ces trois termes ; la fortune, l’aisancc, la misère, c’est-à-dire ; jouir, travailler, souffrir, que nul n’est, par privilège, dispensé de son labeur, que tous ont des devoirs à remplir et leur pain quotidien à gagner; ils remplissent leurs devoirs et ils gagnent leur vie. Celui-là qui pense et qui agit ainsi, n’est pas seulement un homme qui est riche, c’est un riche qui est un homme, et c’est tout autre chose.
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Je crois l’avoir dit déjà : l’opuIcncc n’est que l’opulence, elle n’est ni la vertu, ni le mérite, ni l’esprit, ni le génie; toutes ces qualités sont distinctes et se peuvent posséder séparément; l’opulence ne les exclut pas, elle ne les suppose pas non plus.
La hauteur ou le dédain dans un homme riche ne prouve pas qu’il soit autre chose que riche, ni môme qu’il soit fier, la fierté véritable ayant toujours en soi quelque chose de noble dont le mobile est ailleurs que dans les richesses; aussi le dédain n’est-il pas le ridicule ordinaire des riches d’origine. Ils se distinguent par la bienséance et la gravité, ils ont l’esprit bien élévé et le cœur docile aux bonnes impressions; s’il était possible de les aborde^, on les trouverait sensibles à la misère. Leur tort est de composer un monde à part, de suivre une vie qui leur est propre, de ne rien .voir des souffrances des petits, et de manquer ainsi les occasions de se manifester dans leur valeur morale et dans leur utilité réelle. La masse de ceux qui produisent s’habitue ainsi à ne voir, dans la grande fortune, d’autre raison d’être que la grande consommation et naturellement elle incline à l’idée de l’étendre et de la rendre plus générale pour remplir le même but en y participant. La grande fortune, par une utilité plus sérieuse, plus élevée, qui toucherait au développement de l’esprit humain, à l’accomplissement des grandes œuvres et qui y entraînerait par les beaux exemples, inspirerait plus de confiance et de respect. Je l’ai dit
ailleurs : les hautes classes doivent f'tre les premières par d’autres côtés que le rang et les richesses.
C’est de très-bonne foi que les riches d’origine s’estiment supérieurs à la foule dans les inspirations du cœur et surtout dans celles de l’esprit; ils le prouvent par le naïf étonnement qu’ils montrent en face d’un hasard qui leur fait dédouvrir la vertu ou le génie dans les rangs les plus humbles et dans la pauvreté : ils n’en reviennent pas, ils en parlent à tout le monde; on voit clairement que cette découverte, qui leur semblerait , naturelle dans leurs rangs, leur apparaît, si loin audessous d’eux, comme un phénomène d’une nature œute nouvelle; et ils croient faire une œuvre pie en la constatant : quiconque s’étonne de leur étonnement et essaye de les désabuser, leur semble moins épris de la vérité, qu’enclin à donner dans les mauvaises doctrines.
Un enfant quisouvre les yeux et grandit au milieu de l’abondance de biens, qui se voit l’objet de soins si délicats et environné de- tant de gens complaisants ou flatteurs, s’inclinant à son approche, quand il est adulte, entre naturellement dans cette opinion qu’il est autre que le commun des hommes, et dans la suite y entrera d’autant plus avant, qu’il aura moins de portée dans l’esprit. Ces mille petits privilèges dont il se verra en possession lui seront autant de raisons de se le persuader; le singulier, c’est que lafoule, qui proteste, accuse en môme temps une disposition très-marquée à en ju-
ger ainsi. De si beaux dehors imposent, quelque effort que l’on fasse pour §e débarrasser de cette influence, on hésite, on faiblit; quelque témoignage que l’on ait de cette rencontre d’un sot dans un si grand état, quelque preuve qu’il en donne tout à coup, un riche d’origine, qui a foi dans son importance, se maintient toujours aux yeux des masses dans un certain degré de supériorité sur elles ; marque certaine de ce que les seuls biens de la fortune peuvent pour le développement apparent de la dignité de l’homme; et par contre, de ce que la misère peut opérer dans le sens de son avilissement.
Un homme qui est riche, par cela seul, se croit un esprit rare et il se respecte; au contraire, un homme qui est misérable est, par cela seul, disposé à se croire un esprit commun et il s’abandonne.
Un riche d’origine se reconnaît à tout, il est marqué de son cachet particulier : qu’il soit disgracié de la nature, qu’il manque d’esprit, qu’il soit difforme, il n’importe, amenez-moi un monstre né riche, je ne m’y tromperai pas ; au contraire, cachez-moi le sujet, ne me parlez que de ses vices, de son égoïme, de ses petitesses, ôtez la forme et la manière de faire, me voilà égaré, je n’ai plus rien pour m’orienter, je me rends, je ne devine pas : de qui me parlez-vous, d’un grand, d’un petit, d’un homme ou de tous les hommes?
Les parvenus sont irascibles, vaniteux, présomptueux.
Le parvenu est, de tous les hommes, celui qui a de soi, l’opinion la plus considérable. Il se livrera, en s’admirant, à votre propre admiration, et il souffre impatiemment que vous fassiez l’éloge de tout autre. Il a une phrase à lui, il la place à tout propos et il s’épanouit en la prononçant : — J’ai su faire ma fortune tout seul ! — Il n’ose pas dire : Je suis un grand homme, mais il veut que vous en preniez l’opinion.
Ne parlez à un riche parvenu ni d’art, ni de science, ni de dévouement, ni d’abnégation, ni d’amitié, ni de gloire, si ce n’est de la seule qu’il reconnaisse, qu’il croit être la sienne et qui consiste à passer d’une mansarde dans un hôtel, et d’un hôtel dans un palais, quelle que soit la route suivie pour y parvenir, pourvu que l’on ait su côtoyer la loi et dépister les gendarmes.
Un parvenu glisse-t-il du piédestal oii il s’était placé, c’est un homme perdu. Tout ce qui était apprécié dans le sens de son exaltation, l’est désormais dans Je sens de son abaissement ; le succès étant toute la raison de son mérite, tout son mérite disparaît avec l’infortune.
Sait-on jusqu’où'peut aller l’ambition d’un parvenu? le sait-il lui-méme? Et lorsque arrivé à un certain degré de prospérité qui le met en vue, la fièvre le prend, le remue et l’emporte, sa raison est-elle assez maîtresse de son ardeur pour fixer le but où il s’arrêtera? Que voulez-vous augurer d’un homme dont le vertige de l’or s’est emparé et qui a une sorte de génie des affaires? Se bornera-t-il à posséder la plus grande fortune
connue? Ne voudra-t-il pas exercer un empire sur celle de son pays et ensuite sur celle du monde ? Les résultats favorisent ses combinaisons; enfant chéri du destin, il croit le conduire et le maîlriser, il marche ferme durant un temps sur des hauteurs à pic, et les esprits sains qui le regardent en frissonnant se demandent s’il donnera l’exemple d’un succès inouï ou d’une chute épouvantable.
Serimus vivait inconnu dans la plus grande ville du monde; il y promenait dans les étages inférieurs, une ambition inquiète et que rien ne pouvait étonner. 11 avait un grain de ce génie hardi et aventureux, propre au hiôme degré iï monter toute l’échelle du bien ou à descendre toute celle du mal; il plut au ciel d’y projeter un rayon de sa lumière, et soudain il apparut sur les sommets où sa hauteur, comme celle d’un géant, paraissait dominer toutes les hauteurs; il remuait une mer d’or où tous tes lleuves sollicitaient à l’envi l’avantage de verser leurs trésors et de mêler leur courant à ce courant magnifique ! Sa fortune allait peut-être régner sur toutes les fortunes ; la toi semblait se taire et le laisser passer à pieds joints sur les plateaux de sa balance; de hautes influences s’inclinaient devant cette volonté superbe et s’étaient surprises la main docile à ses caprices ; les sceptres du monde allaient peut-être avoir à compter avec cette puissance, qui menaçait de remuer autant de millions qu’ils pouvaient assembler de soldats, il triomphait, mais le vent contraire souffla,
la rafale suivit et le colosse üt naufrage; puis on le vit, toujours audacieux, s’animer contre la tempête, s’accrocher à chaque écueil où sa couronne laissait un lambeau que la vague emportait, jusqu’à ce qu’enfin le flot montant, il sombra ; mais pour sortir du gouffre, réparer ses avaries et se remettre en mer : où abordera-t-il?
L’homme qui parvient se montre au premier degré doux et heureux; le second le rend moins souple et plus sérieux; franchit-il le troisième, le voilà orgueilleux et inabordable. Il s’arrêterait s’il n’était déjà incapable de sagesse , il monte encore, il veut monter et il s’étourdit; il fait un efl’ort de plus et il tombe, au grand plai.sir de ceux que son orgueil froissait, ou que la jalousie rendait malheureux.
Un parvenu qui s’efface, ne laisse point de regrets; si ce n’est chez ceux qui ont quelque chose à perdre à sa chute et qui la déplorent, chacun au prorata de ce qu’il perd.
Les parvenus ne font pas partie de l’aristocratie; ils veulent être une aristocratie à part ayant ses allures et son langage. Ils se mêlent quelquefois à la société des humbles, pour y briller, y dominer, pour parler d’eux et seulement d’eux. Quelques-uns ne souffrent pas que l’on s’entretienne de leur passé, d’autres affectent d’y revenir incessamment; et ce qu’ils doivent à quelque peu d’activité ou de courage, que l’on a su utiliser et récompenser, ou enfin à l’aveuglement de la fortune,
DES lUCHES ET DE CEUX QUI EN DÉPENDENT. 179
Us l’attribuent à la force de leur génie. S’ils approchent un ministre, ou quelque autre grand fonctionnaire, ils aiment à dire qu’ils ont été consultés à propos d’une affaire de grande conséquence et que c’est sur leur avis que l’on s’est réglé pour agir. Ils ont passé leur jeunesse dans les camps, dans les fermes ou dans les débauches de la ville ; ils n’ont fait aucune étude suivie, ils ne connaissent point les auteurs et on les entend
parler de leurs souvenirs de collège; ils disent : Au collège on faisait ainsi, le proviseur nous répétait toujours ceci, cela, nous lui faisions mille mauvais tours de mon invention; j’aurais grand plaisir à le revoir, mais le pauvre homme est mort maintenant : il était vieux déjà, il était gras, il portait une perruque. Ils en font le portrait exact, et ce qui est vrai, c’est qu’ils ne se sont jamais assis sur les bancs d’un collège.
S’ils sentent que vous n’avez point de lecture, ils feront, avec vous, les érudits; ils vous diront que Phidias a fait les Éthiques et qu’Aristote nous a laissé une belle statue du Jupiter Olympien ; ils feront de Virgile un général d’Ale.xandre; vous entendrez parler Cicéron à Athènes et Démosthène à Home ; ils feront du fameux Vatel un premier président et de M. de Lamoignon un cuisinier célèbre. Vous admirerez, vous exprimerez l’envie que vous auriez d’être aussi instruit; ils vous répondront que ce n’est pas l’affaire d’un jour et ils se mettront à parler d’autre chose; ils pensent que
VOUS irez partout, vantant leur érudition, et leur but est atteint.
D’autres qui ont figuré dans les collèges, aiment à dire qu’ils n’y voulaient rien faire, qu’ils s’y faisaient remarquer par leur mutinerie, qu’ils ne sortaient d’une punition que pour entrer dans une autre, que l’on ne cessait de leur reprocher de n’avancer pas plus vite avec une si grande mémoire et de si rares dispositions ; qu’il n’y a sorte de méchant avenir qu’on ne leur ait prédit; qu’on leur montrait, comme exemple, tel autre enfant de la famille dont les succès couronnaient un travail opiniâtre et ils disent : Celui-là aujourd’hui est pauvre, et moi, je suis riche. Conclusion de parvenu qui laisse le monde sans réplique.
tes parvenus, en général, surtout les moindres, sont impérieux et ils commandent avec dureté. Ils se plaignent toujours des gens qui les servent pour en tirer l’occasicn de dire : mes domestiques, mon valet de chambre, ma cuisinière ; ils achètent un second cheval pour pouvoir dire mes chevaux. Quelques-uns se plaisent à 'dire qu’ils soupçonnent que leurs gens les volent, pour donner à penser que tout est en si grande . abondance dans leur maison qu’ils ne peuvent avoir làdessus de certitude.
Il y aurait une nouvelle peine à infliger, plus forte que la prison, un peu moins pénible que celle du bagne, qui serait de condamner un homme à entrer, pour quelques années, au service de certains parvenus.
DES lUCHES ET DE CEl'X QEi EN DÉPENDENT. <81
On en connaît, que la fortune a pris dans un étage si bas, qu’ils ne peuvent pas s’élever et que même ils ne le veulent pas : leur savoir ne traverse pas l’alphabet et ils évitent à dessein d’entrer dans les sociétés où leur fortune les mettrait de pair, mais où leur ignorance et leur grossièreté d’esprit les traduiraient en ridicule. C’est autrement qu’ils visent h se faire remarquer ; ils affectent de ne point mettre d’ordre dans leur toilette, de porter de mauvais vêtements et d’être mal chaussés. Ils donnent ainsi à celui qui sait leur fortune, l’occasion d’en parler aux autres et de s’octuper d’eux, llegardez, vous dira-t-on, cet homme qui passe. Vous n’ôtes qu’un simple artisan, et vous auriez honte de vous montrer dans les rues souslesguenilles qu’il porte; depuis longtemps déjà vous auriez nus à la borne ce chapeau dont il est coitfé. Que pensez -vous de lui? Qu’il est en piteux état, répondrez-vous, et que sans doute il se rend à quelque église où il siège au bénitier, un goupillon à la main. Vous vous trompez. On compte jusqu’à six bonnes maisons à la ville dont il est propriétaire et une septième qu’il fait bâtir. 11 va de ce pas tourmenter quelque locataire pour un terme qui lui est dû. S’il est remis de nouveau, il lui reprochera le luxe de sa toilette et il se donnera comme un bon exemple à suivre.
Si vous me dites : c’est un avare, vous ne connaissez pas l’espèce : l’avare possède un trésor, et ce trésor est son unique pensée ; il y ajoute chaque jour et lui seid
sait où il est; il garde son secret jusjqu’à la dernière extrémité ; il meurt môme, et il n’en a révélé que la moitié. 11 ne peut prononcer, ni écrire : Je possède une telle somme en or; son plus grand effort est de dire : Il y a là une terrine, à tel autre endroit une cruche, et ces vases contiennent sa fortune.
Celui dont je vous montre ici la figure n’a pas un trésor caché. Il se trouve au milieu des gens qui l’ont connu pauvre comme eux et il dit avec affectation : Mes maisons, ma bâtisse. S’il a une petite somme à payer, il tire de sa poche une poignée de pièces d’or et d’argent. Il est sale sur soi pour distancer que ses anciens camarades disent de lui que la fortune n’a pas changé son caractère et ne lui a pas donné de fierté. L’avare n’a qu’un habit qu’il porte encore après être usé, et il n’a pas de bijoux ; celui-là a ses jours de fêtes où vous le verrez se parer, où il sera étincelant d’or et de pierres précieuses.
Ce caractère est commun et vous en connaissez. Vous plaît-il de tenir cette gageure contre moi : quelques-uns seront dans un endroit, vous les aurez lavés et étrillés de la bonne manière; je veux encore avoir un bandeau sur les yeux, et j’irai droit à eux? Je gagnerais; il suffit pour cela d’un sens, qui est l’odorat.
Vous dites : Mon ami, à celui que vous considérez comme votre égal et vous entendez exprimer par là qu’entre vous règne une intimité véritable, résultant
d’une mutuelle et parfaite estime. Un riche dit : Mon ami, à son commis, son valet ou son cçncierge, et par là il établit précisément la distance qui les sépare; tant il est vrai que les mots ne signifient qu’autant que le cœur et l’esprit y veulent mettre de sens, et de ce qu’ils veulent leur faire dire.
Devenu riche, on trouve mille mauvaises raisons pour se séparer de ceux que l’on a connus dans la condition d’où l’on sort. Il y en a deux que l’on n’avoue guère et qui sont les seules vraies. La première, est la crainte que l’on a qu’ils ne continuent de nous voir comme leur égal ; qu’ils ne conservent avec nous leur familiarité d’autrefois et qu’ils ne fassent connaître autour de nous d’où nous sortons ; la seconde, qu’ils ne nous demandent quelque service ; soyez sage, retirez-vous, car on vous éloignerait et l’on s’en justifierait par des moyens plus ou moins avouables, qui, dans tous les cas, vous porteraient préjudice.
Le tort des petits, à l’égard de celui des leurs que la fortune favorise et qu’elle élève, c’est d’obéir souvent à un sentiment d’envie et de jalousie, qui met dans leur conduite à son endroit la seule raison acceptable qu’il puisse donner ensuite de leur éloignement.
11 est rare qu’un homme de cœur sorte content de la demeure d’un riche qui vient de l’obliger : il a obtenu et il se retire le cœur gros; si quelque bien, arrivant d’ailleurs, le mettait en état de se passer de ce bien-
fait, il éprouverait à s’en décharger une extrême satisfaction.
Avez-vous un bon office à demander à quelqu’un, adressez-vous à celui qui vous le peut à peine rendre ; pour le faire, il suffit qu’il le puisse, même en se gênant. Il y a chez lui plus de ce sentiment qui comprend le besoin, et par là plus d’enlraînement ; il y a aussi l’espoir de trouver en vous un ami et, le cas échéant, une ressource; il y a encore un peu d’orgueil de chétif aloi que le riche n’a plus, et ce mélange de bon et de mauvais le détermine à bien faire; le riche agirait de même et dans une proportion plus large, mais dans une occasion qui le ferait mieux ressortir.
Dans tous les cas, ne comptez guère sur un bon office où la vanité du bienfaiteur ne trouverait pas satisfaction, le fait n’est pas sans exemple, mais l’exemple est une exception. On oblige volontiers parce que l’on croit qu’un service donne quelque autorité sur la personne; en effet, celui qui vient de vous obliger est tout de suite plus haut que vous d’une coudée, sa voix aussi s’élève et il ne vous parle plus sur le même ton. C’est un avertissement pour l’avenir qu’il ne faut s’adresser qu’aux gens d’esprit, et qu’il y a quelque chose de mieux à faire encore, qui est de se passer des services d’autrui.
Quoi que vous fassiez à l’égard de celui dont vous êtes l’obligé, tenez-le pour honnête homme, s’il ne trouve pas le moyen de vous accuser d’ingratitude.
Et de mène, tenez l’obligé pour un esprit juste et un cœur droit, s’il ne trouve pas le moyen de calomnier son bienfaiteur pour se dispenser de la reconnaissance.
Il y a deux vertus difficiles à rencontrer; celle qui consiste à rendre bien un bon office, et l’autre qui consiste à le bien recevoir; la première serait peut-être plus commune, s’il n’élait démontré combien la seconde est rare.
Règle générale : la jeunesse est généreuse, l’ûge mûr est prudent, et la vieillesse est égoïste; c’est que la jeunesse ignore, que l’âge mûr a appris et que la vieillesse est rassasiée de déceptions.
Il n’y a qu’une loi, celle de la charité, qui puisse fortifier le cœur contre les dégoûts qui suivent la pratique de toutes les vertus ; tout homme qui laisse s’éteindre en lui le feu sacré de ce sentiment, aboutit sans retour à l’égoïsme, c’est-à-dire à l’effacement de son être moral, et toute société qui tomberait dans la même faute s’étiolerait dans la même faiblesse; pour l’homme, de l’égoïsme à la mort, il n’y a plus que le sang qui circule encore et qui va s’arrêter; pour la société, de l’égoïsme à sa dissolution, il n’y a plus que le pas d’un siècle.
J)ans la marche d’une société vers sa dissolution, par la voie de l’égoïsme, riches et pauvres, tous font leur part du chemin : les uns veulent garder et les autres veulent prendre. Toutefois, je persiste à le dire, c’est au.x classes élevées qu’il appartient d’entretenir le feu
sacré des hauts principes et des bonnes mœurs: quand l’air qui descend d’en haut répand une odeur insolite et révèle une conduite anormale, tout s’amoindrit, se souille et périclite dans les étages inférieurs.
Les riches rendent quelquefois de bons offices. Vous le savez, Andrimos, je vous en félicite. Aujourd’hui vous héritez et vous voilà riche à votre tour. Dans l’enthousiasme du bonheur, vous savez être reconnaissant et vous visiterez votre ancien bienfaiteur; j’y applaudis. Mais apprenez à vous connaître et soyez à votre hauteur, vous n’êtes plus le même homme, n’allez pas vous présenter de la même façon qu’avant Ne dites pas aux gens qui sont à la porte, avec votre humilité d’hier : Monsieur est-il visible? Il ne le serait pas. Vous êtes propriétaire de la grande terre et du château de Saint- Patatras? Jetez une de vos cartes et dites sèchement : M. de SaintrPatatras !... Voilà qui sent son homme posé et l’on s’empressera d’obéir ; monsieur sera très-occupé, comme il convient à un homme de valeur, mais il suspendra pour vous ses travaux, il viendra à votre rencontre. Hier, il ne vous touchait pas la main, aujourd’hui, il vous les prendra toutes les deux et il vous installera dans un fauteuil.
Vous venez pour remercier et vous voudriez vous acquitter de cette dette de reconnaissance, il ne vous le permettra pas : Laissons cette misère, vous dira-t-il, c’est me fâcher et ce sera m’obliger de me donner
quelque jour l’occasion de mieux faire. Savez-vous que je ne dis pas cela à tout le monde?... ajoutera-t-il avec un gracieux sourire.
Autrefois, Andrimos, vous demandiez timidement, debout, la main sur le bouton de la porte et toujours prêt à sortir sur un signe d’impatience. Aujourd’hui le besoin a disparu et c’est vous que l’on sollicite à demander, on veut vous favoriser, malgré vous, dans le temps, peut-être, qu’un homme est là, dans l’antichambre, qui est pressé, à qui l’on fait dire qu’il fatigue, qu’il n’y a rien et qu’il faut attendre.
Pellus a des gens qu’il protège, c’est de bon ton, cela complète le train. Il dit de l’un qu’il va bien et de Linus, qu’il est ingrat; et pourtant il vient encore de le défendre et de s’occuper de son avancement. Les éloges, ainsi provoqués, se produisent et, il faut voir de quel drap on habille ce malheureux Linus, objet d’une si constante bonté, et qui est ingrat! — Mon Dieu, tout cela est vrai, je me le suis dit cent fois, et que l’on ne devrait s’occuper de personne pour n’avoir pas à souffrir de l’ingratitude des petites gens; mais le moyen de repousser un malheureux qui s’adresse à nous; impose-t-on silence à sa nature? — Ce cri de la belle âme de Pellus remet tout le monde en verve : Noble Pellus ! misérable ingrat!...
Je connais Linus, il est plein de dévouement pour son bienfaiteur, qui le sait bien et qui l’apprécie; il n’a pas de basses complaisances, il n’est jamais autour du
maître dans la foule des adulateurs, voilà son tort, j’en conviens et je l’en loue; attendez qu’il vienne un moment de péril ou de disgrâce, et il y sera peut-être seul.
Celui dont les complaisances n’ont pas de limites et qui se rend propre à tout, donne une moindre preuve de son dévouement que de sa grossière avidité. Cette conduite suspecte ne trompe personne, il manque le but, et de même on voit qu’il est le dernier dans l’estime de Pellus lui-môme, qui profite de cette promiscuité des appétits serviles.
Il y a pourtant, parmi les riches, des esprits si pleins d’orgueil, que vous ne sauriez descendre si bas, qu’ils ne souhaitent de vous voir plus bas encore. Un honnête homme n’a point à se mettre en peine de leur complaire ; et c’est un mérite que de leur avoir déplu.
L’ingratitude est, parmi les plus honteuses, la plus honteuse misère du cœur; en morale, l’ingrat véritable est un monstre.
Je demande ce qui est le plus déplorable, ou de l’entêtement des grands à recevoir des petits tant et de si sottes complaisances, ou de la tendance de ces derniers à aller toujours au delà des exigences.
Les uns s’établissent si haut, et de leur propre mouvement les -autres se tiennent si bas, qu’il ne reste aux gens raisonnables que deux partis à prendre : condamner les premiers et mépriser les .seconds.
L’estime est un sentiment qui ne commence qu’au-
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DES RICHES LT HE CEHX (Jüi EN DÉl'ENDENT. I8Ü
dessus de la fange et qui ne finit qu’au ciel. Disons-le donc aux petits : celui d’entre vous qui se ramassera de la poussière où vous vous roulez et .qui se montrera dignement sur ses pieds devant un riche, sera respecté.
Vous voilà à la table de Polidor, il est en belle humeur, il rit, il plaisante; sachez-lui gré de ces bonnes «
et rares dispositions : riez, plaisantez ; mais il pousse, et son esprit ne lui fournil plus que des plaisanteries équivoques et il en vient aux grossières. Je ne vous dis pas de vous défendre, de les qualifier, mais de grâce, pour votre fille qui est près de vous, ne vous forcez pas, ne vous penchez pas sur votre chaise en mettant la serviette sur votre bouche, ne vous relirez pas de table comme si vous étouffiez de rire et que vous craignissiez d’éclater.
Je sais une opposition qui est sage et que vous pouvez vous permettre : vous n’avez pas envie de rire? ne l’iez pas, demeurez insensible; pour Dieu, ne jouez pas le rire. Chacun est chez soi, et je suis dans mon lit, que j’ai encore vos rires forcés dans les oreilles, je les entends dans mon sommeil ; au lever, ils me poursuivent encore, je suis agacé, fatigué, rompu. Désormais j’éviterai votre société, comme on fuit les mauvaises odeurs, ou connue on s’éloigne des bêles malfaisantes
Cent choses ont été dites devant vous, que Polidor se garderait bien de répéter devant ses égaux ou devant les siens; cela prouve le peu de cas qu’il fait de vous, qu’il a cru, eu les disant, se mettre à votre portée et
aussi qu’il est sûr de votre obéissante gaieté. Ayez l’esprit de le sentir et de laisser voir que vous comprenez le tort qu’elles vous font; vous avez pour cela le moyen que je vous indique, qui est de montrer que vous vous respectez, que l’on a trop compté sur votre obéissance, et de demeurer froid en les entendant.
J’ai besoin de vous parler. Ardus, et je sais que je ne le puis faire comme autrefois,- quand nous étions au collège, sur le même banc. Vous avez doublé, triplé votre fortune patrimoniale, et j’ai perdu la plus grande partie de la mienne. Je connais la distance qui nous sépare : elle est celle du puissant au solliciteur. Je me persuade pourtant que vous me recevrez avec bienveillance, et, malgrécela,jecrains, j’hésite, savez-vous pourquoi? j’ai peur de vos gens : quelle arrogance, quelle dureté , c’est-à-dire quelle difficulté , quel empêchement!... Est-ce un fort à prendre que votre cabinet? est-ce vous qui donnez de pareils ordres? Si cela est, et que je doive retrouver en vous seulement un quart de leur attitude, quelque besoin que j’aie de vous entretenir, j’y renonce, et vous pouvez vous applaudir du succès de vos soins ; ils vous protègent, comme vous le désirez, de toute visite importune.
De Saint-Alcazar est au delà de ses vingt ans : il a des rendez-vous, des lieux de réunion, il fait partie des cavalcades; voilà ses plus sérieuses occupations. On le
DES RICHES ET DE CEUX QUI EN DÉPENDENT. liH
voit se promener le chapeau sur les yeux, il porte une jolie badine avec laquelle il joue, et il fume. Il a des gants jaunes et des manchettes. Ce vêtement dont vous riez est de la belle coupe et de la mode qui va prévaloir. Demandez-lui des nouvelles de son père, de sa mère, il n’en a que de six mois de date. Son chagrin, c’est que l’argent va lui manquer, qu’il lui faudra aller passer .un temps dans sa famille et y subir des remontrances ; voici venir les jours de carnaval et il va de nouveau entendre de belles patenôtres sur ses orgies de l’an passé. Que voulez-vous qu’il réponde à son père, qui n’entend rien à la conduite que doit tenir, à Paris, un jeune homme comme il faut et qui ne sait ni le prix d’une actrice ni celui d’un souper? Il sait une seule chose insipide, qu’il repète toujours et qui consiste en ce seul point, qu’il faut régler ses dépenses sur ses ressources. Les créanciers l’elfrayent, et il ne parle que de la peur qu’il a de se voir ruiné. Quelle fatigue, pour .Mcazar, que de pareils sermons à digérer, et quel dommage qu’il n’ait pas son patrimoine à sa disposition pour vivre comme il le comprend et pour mourir comme il n’y songe pas!
De Saint-Alcazar, écoulez; vous êtes un lion, comme on disait hier, un gandin, comme on dit aujourd’hui, et vous croyez être un jeune homme comme il faut; vous ep ôtes fier, et sans vous en douter, vous ôtes de ceux que le peuple, dans sa logique brutale, appelle la ca- ■ naille dorée.
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i'.l2 NOS IDEES, NOS MOEUlîS, NOS CAHACTÈHES.
Il faut en convenir, Adrasle, on ne saurait avoir pour sa personne de soins plus délicats; vous tirez un a(Iniirable parti de ce peu de cheveux qui vous reste; et qui pourrait deviner que ce ne sont pas là vos dents ? Cette coupe d’habit sera certainement remarquée et l’on voudra connaître le nom et l’adresse de votre tailleur, comme aussi chacun voudra pénétrer le secret de ce joli nœud de cravate. Vous êtes accompli, montez en voiture et parlez; malgré vos cinquante ans, plus d’une beauté vacante aura sa lorgnette braquée sur votre avant-scène, et ne sait-on pas que vous êtes riche à millions? Ceux qui vous voient et qui ne vous connaissent pas autrement, disent : Quelle heureuse vie! Tout y est bonheur et agrément, sa table est abondante et délicate, point de plaisir qui ne vienne charmer ses bienheureux loisirs, toutes ses soirées sont prises par les bals, les concerts ou les spectacles ; point de soins laborieux, ses fils ont chacun un précepteur habile; s’ils obtiennent quelques succès, il n’y aura sorte d’éloges qui ne lui revienne pour la bonne direction qu’il sera censé avoir imprimée à leurs études; dans le cas contraire, ce sont les précepteurs qui auront tort. On le
consulte sur toutes choses, et son avis est toujours ce lui que l’on approuve et qui est suivi. Que vous manque-t-il? rien, que ce qu’ils ignorent, c’est-à-dire que vous n’êtes pas heureux.
Vous êtes, Adraste, ce que l’on appelle un homme blase; vous êtes, sans chagrin, sans soucis, sans en-
DES RICHES ET DE CEl'X Oi:i EN DEPENDENT. ID3
nuis, chagrin, soucieux, ennuyé ; votre table est abondante cl délicate, mais vous êtes sans appétit , vous n’avez que de l’inditférence pour les vin» les plus vanlés. Gonnait-on une beauté si accomplie, qu’elle puisse entretenir en vous une ardeur de quelques jours? Les bois, les charnps, les fleurs, la mer, les voyages, qu’est-ce que tout cela pour vous distraire? Dieu vous a dit; Travaille, et vous vivez dans la paresse. Il vous a dit : Use, vous avez abusé, et là où sont les délices de la vie, vous avez trouvé le dégoût et l’ennui.
Les hommes sont-ils plus habiles à inventer ce qui pourrait vous aider à perdre agréablement vos journées? La réputation de ce grand artiste suffit à peine à vous attirer au Salon, et vous critiquez son œuvre, seulement parce que tout le monde la loue; vous n’écoutez que la moitié, que le quart de cette nouvelle comédie, et vous la condamnez ; vous êtes à ce concert, où la mode vous prescrit d’assister, et vous dormez à cette enivranle musique. Le grand cbanteur parait, on fait silence, il' semble que personne ne respire plus; c’est le moment que vous choisissez pour sortir en faisant crier les portes et vous promener à grands pas dans les couloirs. Vous ne sortiriez pas si vous pensiez n’être désagréable à personne; vous avez voulu faire une impertinence, vous ôtes dans un constant état d’irritation qui vous rend insupportable à vous-môme; vous ne faites pas un mouvement, pas un geste, qu’ils n’aient la couleur de la bile qui vous tourmente; et pourtant, que
d’envieux vous faites, car vous êtes un heureux du siècle !
Je rencontre Dalémos au sortir d’un entretien qu’il vient d’avoir avec le ministre. Il est radieux, il me serre ’la main, il s’empare de moi et il veut m’entraîner à un déjeuner d’amis; il m’a pris les bras et nous allons; il sautille, il rit. D’où lui vient cette grande joie? 11 est député, l’emploi qu’il sollicite est vacant, et voici venir une grave question politique: s’est-il décidé? sera-t-il ministériel?
Est-ce bien Philante que je vois dans cet élégant carrosse? C’est bien à lui ce riche attelage? Que lui est-il arrivé? qu’a-t-il fait? Quoi ! vous ne savez pas? Non. Il a prospéré au soleil de Tortoni et à l’ombre de ce palais où retentissent chaque jour les cent voix discordantes de la finance. Suivez-le, il s’y rend. Est-il arrivé? L’a-t-on aperçu? On se presse, on l’entoure, l’un le tire à droite, par un bras, l’autre à gauche, par les basques de son habit : on étudie son visage. Est-il au vilain ou au beau? Il parle, chacun prête une oreille, attentive, car Philante passe pour voir de hauts personnages et savoir toujours avant les autres les nouvelles de la politique; s’il en manque, il en fera; ce qu’il dit rend timide ou hardi. Il est de ceux que tout le monde salue et dont chacun dit en souriant et avec une certaine mesure <le vanité : Je le connais, ou bien : Philante m’a confié ceci, cela; ou encore : Philante a reçu d’excellents cigares, il m’en a donné.
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Les Ibiitls tombeiil, qu’y a-l-il là de surprenant? Ne vous l’avait-il pas prédit? Ne vous a-t-il pas annoncé l’apparition d’une flotte russe dans la Méditerranée, qu’Ibrahim a franchi le Taurus et qu’une armée russe de deux cent mille hommes marche sur Constantinople? que les Anglais sont entrés à Alexandrie et que Méhémet passe en France? Il vient d’en recevoir la nouvelle par un pigeon arrivé ce matin môme des côtes d’Égypte; mais c’est un secret qu’il veut bien vous confier, n’en parle* qu’à vos parents et à vos amis ; et achetez, achetez, profitez de la baisse, achetez beaucoup, car demain, je vous le dis en confidence, il repoussera les Russes de l’autre côté du Caucase, vous verrez Ibrahim repasser le Taurus, les Anglais sortir d’Alexandrie , Méhémet ressaisir le gouvernement, et les fonds reprendre la hausse; c’est un coup à faire : achetez. Si vous me dites : Philante est-il vraiment estimable? je vous répondrai : C’est un agioteur.
Espérius vivait dans un pays civilisé; il était entreprenant, dissipateur, indélicat. Il avait compromis sa fortune. Il en était, car cela se vend, à acheter des signatures à vil prix; il allait culbuter. Une seule voie de salut lui était ouverte : un riche mariage. Il s’y précipita ; le mal avançait à grands pas, le remède dut courir. 11 rencontre une jeune fille dans un concert, il apprend sa fortune et le voilà épris. Un courtier en ce genre de négoce intervient, met le feu aux roues et la
n.»t) NOS IDÉES, NOS MUEUKS, NOS CARACTÈRES.
jeune femme îi vu un homme, l’a épousé et elle est tombée dans sa couche , qu’elle sait à peine si cet homme, qui est son mari, est hr.in ou blond, sain ou malade ; et de même le mari ne sait pas encore que sa femme est douée de toutes les grâces de l’esprit; il sait, et cela lui suffit, que sa dot doit le sauver. •
Il tombe malade et il meurt. Meurt-il naturelleiûent? Le doute émeut l’opinion, la justice informe et sa veuve est traînée sur le banc d’infamie. De tristes détails sont lus avec avidité, on prend parti, ou se passionne, le pays tout entier est instinctivement effrayé. C’est on vain qu’une formidable alliance menace de se former et que la guerre se dresse imminente, rien ne saurait distraire son attention de ce procès dont il sent l’épouvantable gravité : c’est que le pays, en effet, sait qu’à des bataillons, il peut opposer les bataillons de ses énergiques enfants, et il reste calme; tandis qu’au contraire il se sent faible en face de ce mal qu’il voit au cœur de sa civilisation, et dont quelque symplôme nouveau vient chaque jour lui révéler l’intensité.
Que de choses monstrueuses sont accumulées dans cette ténébreuse atlàire, dont la conscience s’étonne et (jui lui arrachent cet anathème : Le mercantili.sme en- \ahit tout, le mariage est une transaction, on surfait, on marchande, on tombe d’accord sur le prix, et puis on traite; comme vous faites pour une maison, pour une terre, pour un cheval ; tout se compte, tout s’addi-
lionne, jusque dans les actes les plus solennels de la vie; et c’est le total qui détermine ; rien ne se fait plus en obéissant aux élans de son âme ou aux inspirations de son cœur: société frivole, prends-y garde, bientôt tu ne sentiras plus l’action de l’une ni les battements de l’aulre, et quand tu n’auras plus besoin que de balances pour peser ton or, tu sauras alors ce que tu pèseras toi-inôme dans la pensée de Dieu et dans les destinées du monde.
Trois fois interrogée, la- science a répondu non deux fois, et une fois oui. O science humaine, décide-toi donc : est-ce oui, est-ce non? Vous qui ôtes athées» sentez-vous ici le vide effrayant de la négation et que la justice des hommes est impuissante? Comprenez-vous qu’il n’y a que l’idée de Dieu qui puisse répondre au besoin de justice que nous éprouvons, que si vous la bannissez de votre esprit et de votre cœur, il n’y a plus de règle assez forte pour servir de frein à votre conscience? Vous avez dit : Il n’y a que cette vie, tout mon bonheur ou toute ma misère est ici-bas; mon choix est fait, je veux le bonheur ; c’est-à-dire je veux de l’or, et, pour en avoir beaucoup, vous ferez de tout métier et marchandise; d’autres plus hardis se feront spoliateurs, vous prendrez l’un, cent autres vous échapperont, et vous direz : Justice est faite; et c’est là, en effet, toute la justice dont vous êtes capables. Vous n’avez contre le crime que vos moyens humains pour le découvrir, et que vos lois humaines pour le réprimer. Ajoutez à cette
impuissance : Soye? athées, pour le crime, quel encouragement!
Quelles leçons que ces lugubres drames! Mais l’homme se plait à les regarder en face, puis il s’en effraye el il les éloigne de sa mémoire, comme il fait d’un obstacle qu’il trouve sur la route qu’il veut parcourir; et la société continue de marcher, foute gangrénée, jusqu’au terme où la justice de Dieu a marqué la catastrophe qui doit la punir et la régénérer.
Conservez la forme et supprimez le fond, que restet-il? Je. me trouve à l’Opéra un jour de grande représentation, les équipages se pressent plus élégants les uns que les autres : quel luxe ! quel goût ! que de richesses dans ces parures, que de grâce, que de politesse, quelle belle société ! Fermez les yeux, tout disparaît, tout est néant; car je ne vous dis pas : Que de loyauté, de sincérité, de vertus; que de talents et de génies réunis !... je vous parle de la forme.
Quel ennui, quelle fatigue pour l’autorité, que toutes les plaintes ridicules des grands, des riches et même des gros marchands ! Quelle rude besogne que celle d’obtenir d’eux qu’ils se conforment aux mesures les plus sages et prises justement en vue de leur intérêt et de leur sûreté ! Ne sont-ils pas trop importants pour consentir à se voir compris dans l’obéissance due aux ordonnances ou règlements? la loi même est-elle faite
pour eux? N’esl-ce pas un abus de pouvoir, ou au moins une prétention bien téméraire, d’obliger le carrosse d’un grand, le coupé d’un riche propriétaire, j’ose dire môme le cabriolet d’un homme qui ne vend qu’en gros les vins ou les bestiaux, à prendre la fde pour arriver au bal ou au théâtre? Voir son cocher obéir aux iiijonc lions d’un simple sergent, est-il rien de plus vexaloire? Vous vous défendez, vous faites valoir que, grâce à ces mesures sagement prises , vous évitez à une femme d’ôlre renversée par un cheval, ou à un enfant d’être écrasé par une voiture : la belle compensation à des gens qui posent et que l’on vient humilier daq^ le plein rayonnement de leur éclat !
Je voudrais que l’on proposât cette question à traiter avec un grand prix pour le meilleur ouvrage :
Où aboutirait la société, si le peuple se montrait aussi incrédule aux grandes vérités qui sont la base de la science morale; aussi insoumis aux lois, aussi rétif aux ordonnances et règlements de l’autorité, que ceux qui, par leur position, et dans leur intérêt bien entendu, doivent lui donner l’exemple de la croyance, de la soumission et de l’obéissance?
Ce que l’on appelle aujourd’hui le paupérisme, et que j’ai)pclle plus proprement la misère, est un problème épineux. C’est à le résoudre que* s’évertue l’esprit du siècle : les plus sages réfléchissent, raisonnent, sentent la difficulté et s’avancent lentement sur ce terrain plein de fondrières j les plus hardis l’enjambent et se noient dans l’idéal.
Tout le monde est d’accord sur ce point : Il y a quelque chose à faire; et l’on se divise sur cet autre : Qu’y a-t-il à faire ?
Arriverons-nous à ce degré de raison de l’homme simple et droit, qui s’éclaire d’abord, et ensuite écoute la sagesse avant la violence? Les efforts alors se réunissant comme en un seul faisceau, qui peut douter que l’on n’arrive assez vite à mettre la question sur son chemin et h lui assurer son terme?
Veut-on s’entendre sur le vrai et sur le faux ; sortir de l’idéal et entrer dans le réel ?
Est-on bien décidé à se fixer sur la valeur des mots, à leur assigner un sens exact, de manière à se comprendre, et que par la môme expression on se trouve d’accord sur le même fait? N’enveloppons pas dans un même sens deux mots exprimant deux états très-différents : la pauvreté et la misère, que le peuple ne confond pas.
Il y a un mot qui exprime une situation natiu'elle, et j’ose dire honorable, que l’on hésite pourtant à s’appliquer à cause du sens que l’on y attache ; l’on éprouve comme une sorte de honte à se voir dans la situation qu’il exprime , encore bien que l’on se sache une âme généreuse, un cœur droit, un esprit juste, et qu’il soit vrai que l’on possède les qualités qui font l’homme de bien; ce mot est : pauvreté.
Qu’est-ce que la pauvreté? Question inutile, dirat-on, elle n’est que trop connue. 11 est vrai pourtant qu’elle est mal comprise, on la confond avec la misère, on ne la connaît pas. Ce sens que l’on donne généralement au mot pauvreté, n’a aucun rapport exact avec sa situation dans l’état social. Il y a des gens qui vous diraient volontiers : Montrez-moi un pauvre; et ils sont pauvres.
La pauvreté a ses degrés : elle commence à celui qui vit de son industrie et qui en fait vivre sa famille ; elle se continue ensuite, en s’améliorant, jusqu’à celui
qui, même médiocrement, vit de son fonds. La pauvreté s’arrête là ; si mince que soit un revenu bien assuré, s’il fait vivre, c’est entrer dans le premier degré de la richesse.
La misère commence où finit la pauvreté ; elle est proprement cet état douloureux où l’être, errant sans feu ni lieu, ou ne vit pas, ou vit de la charité publique; elle est de plus une occasion de mauvaises pensées et de chutes affreuses ; elle efface toute dignité, d’où l’on a dit avec raison qu’elle est un état honteux.
Tout homme qui vit de son état est un pauvre.
Toute situation nécessaire est honorable et tire ce caractère de son utilité. Or, si quelque chose est utile, c’est le travail, donc la pauvreté est un état honorable. Il faut que le sentiment du vrai soit singulièrement faussé, pour que, dans une mesure quelconque, on se croie dans une position abaissée par la seule raison que l’on est pauvre, c’est-à-dire que l’on vit de son industrie; et de même que l’on se persuade être dans une élévation sociale, plus ou moins considérable, selon que l’on est mieux pourvu et que l’on peut rester oisif et inutile.
L’opulence et la pauvreté sont d’une égale utilité dans l’organisation générale et, par là, s’établissent dans le môme degré d’élévation, d’estime et de respect. Les exemples fourmillent de gens qui, riches aujourd’hui, étaient pauvres hier. Quel inconvénient, dès lors, à reconnaître d’avance et à proclamer honorable l’utilité
de cet homme qui le fera riche demain ? et pourquoi attendre comme si la forturlf; seule ét^it ce qui peut fixer la considération?
Je puis comprendre qu’un homme dans l’opulence, qui s’estime autre chose qu’un débouché pour la consommation, qui sent sa valeur personnelle et qui veut être un rouage utile, puisse éprouver de véritables joies; mais dites-moi ce que dans son for intérieur peut penser de soi-môme celui qui se remue sottement dans sa vanité, qui plonge son cœur dans son égoïsme. De quelle nature est la félicité dont il jouit, s’il tient à l’estime des gens de bien?
Criez si vous le voulez, et aussi haut que vous le voudrez, que l’argent ne gâte rien et qu’il aide au contentement. Je puis y adhérer, à la condition de nous entendre, c’esl-â-dire que vous me parlez de celui qui est le fruit du tra\ml et du génie; à la condition surtout d’en faire un usage qui plaise à mon cœur et qui satisfasse mon esprit et ma conscience. Le riche dont le métier semble être l’appétit de toutes les jouissances, qui s’en rassasie, qui bâille et s’endort enlin où les autres s’éjianouissent, et qui continue, jetant son or comme une chose dont il ne sait plus que faire, comme s’il ignorait qu’il existe un mal affreux dont le nom sinistre est la misère, celui-là est-il donc un homme heureux? Sait-il que la misère, c’est cette femme au teint hâve, cachant son corps amaigri sous ces haillons dont il s’é-
DE LA PAUVRETE ET DE LA MISÈRE. 20f)
carte et qui demande pour ses enfants, que la faim fait pleurer, un peu de ce bien qu’il gaspille? S’il l’ignore, a-t-il de quoi me faire envie? J’accorde qu’il n’est pas, au fond, un mauvais homme; il n’est qu’insouciant et ce que j’appelle un inutile : est-ce une raison pour m’écrier qu’il est heureux? Connaît-il cette fierté secrète, ce bonheur intime du pauvre qui voit ses enfants frais et joyeux, et qui se dit avec un juste orgueil ; Cette riante floraison, c’est le prix de ma peine; cette végétation merveilleuse, c’est ma sueur qui l’arrose? Une voix intérieure, celle du cœur, lui dit : Estime-toi, tu es un être utile. De grosses larmes de joie emplissent se.s yeux et le rayonnement de sa félicité enveloppe toute cette famille, d’autant plus précieuse pour lui, qu’elle est comme sa récompense et comme sa gloire. Je dirais à cet homme si riche et «i ennuyé, précisément parce qu’il se sent inutile : Voyez cet homme si simple et si heureux, parce qu’il se sent la ressource de quelqu’un, c’est un pauvre; il connaît la joie saine et vraie, et vous l’ignorez!
En confondant la pauvreté avec la misère, ou l’on se méprend, ou on la méconnaît. On s’est plu à dire : Pauvreté n’est pas vice, et Dufresny a répondu : C’est bien pisl... On a dit encore : Pauvreté n’est pas vice, mais c’est une ladrerie. Quoi! voulez-vous dire cette lèpre qui au moyen âge n’était guère moins redoutée que la peste? Vous me parlez de la misère. Mais si c’est de la pauvreté, je m’en étonne : quelle erreur! et que de
gros mots pour qualifier un état si ordinaire, si utile, où se rencontrent ensemble tant de virilité, de ressources et de vertus !
Il y a deux espèces de pauvres, les uns qui le sont en ce sens qu’ils ne possèdent rien et que j’appelle d’avance les grands pauvres, parce qu’ils ont la jeunesse, l’activité, le talent, le génie; parce qu’ils sont pourvus d’esquif et d’avirons et que. Dieu aidant, et les circonstances, ils sont appelés à entrer dans les richesses au bruit des concerts de la gloire et de la reconnaissance publique !
Les autres que j’appelle les pauvres heureux, parce qu’avec un métier pour se pourvoir, ils ont le courage, la force, la gaieté, avec assez de dévouement et, d’abnégation pour mener une vie saine qu’ils trouveront aimable et qu’ils finiront honorablement.
La pauvreté confine, d’un côté avec la richesse, et de l’autre avec la misère; elle tombe ainsi par une extrémité dans une oasis et, de l’autre, dans un bourbier; on ne sort donc de la pauvreté que pour entrer dans la richesse ou dans la misère.
Qu’est-ce que la richesse? C’est l’émulation du pauvre, c’est le point lumineux qu’il aperçoit en entrant dans le travail, c’est son but. C’est cette influence secrète qui le remue, qui échauffe son esprit; c’est cette voix qui se lève avec l’aurore et qui lui dit : Lève-toi. Pour les forts, qui laissent parler leur âme avec leur
ambition, c’est de plus la récompense que Dieu leur promet dès cette vie, comme une assurance de celle qu’il leur réserve dans l’autre.
Et ceux-là, quand Dieu a sanctifié leurs efibrts, sont ceux qui, ayant été de bons pauvres, deviennent de bons riches.
Pour les esprits étroits et malsains, qui voient le but, et qui ne cherchent que le chemin le plus court ; qui, incapables de résistance au mal, s’enferment dans leur égoïsme, qui regardent en l’air et marchent sur tous les obstacles , la richesse est une occasion de chute, un éeueil, un péril. C’est cette voix qui parle jusque dans leur sommeil et qui leur dit : Ne pense qu’à toi. Pour ceux-là, la richesse, c’est tout; c’est l’alpha et l’oméga. Quand ils ont, ils veulent encore, ils veulent toujours, et ils meurent sans être rassasiés.
Et ceux-là, s’ils réussissent, sont ceux qui, ayant été de mauvais pauvres, deviennent de mauvais riches.
Qu’est-ce que la gloire? C’est un trône sur les hauteurs. C’estle point que le génie regarde; c’est cette auréole qui hrille au-dessus de la richesse et qui l’efface ; c’est cette voix qui ne parle qu’au génie et qui lui dit : Sois grand 1... Et quand la trompette de l’ange les appelle, ceux-là, et que l’admiration du peuple les place sur ce sommet, ils ont à leurs pieds la richesse qu’ils n’ont pars recherchée et qu’ils rencontrent eomme à leur insu.
Et ceux-là qui, s’étant nourris de sentiments élevés.
208 NOS IDÉES, NOS MüEUHS, NOS CARACTÈRES.
étaient de grands pauvres, deviennent de grands et de nobles riebes !
Qu’est ce que l’amour de la famille ? C’est un cercle restreint où tourne l’égoïsme de l’homme de bien, dont ^e^prit et le cœur ne sont pas susceptibles d’une plus grande vue ; c’est cette voix qui n’a que l’éloquence du sang et qui lui dit : L’humanité, c’est ta famille ; et qui de sa famille fait son tout, qui dans cet horizon respectable enferme toute sa vie, son amour, ses amitiés, ses devoirs, ses enseignements ; qui veut tout y retenir et qui se plaint de ceux-là mômes qui ont toute sa tendresse, quand leur cœur s’épanche au delà de cette limite où il voudrait tout arrêter.
Et ceux-là, quand la fortune leur arrive, parce qu’ils n’ont été que des pauvres honnêtes, mais sans élans, deviennent souvent des riches déçus et chagrins.
Qu’est-ce que l’amour de l’humanité? C’est l’âme qui voit l’infini; c’est le cœur qui plonge dans l’amour de l’élre ; c’est ce quelque chose qui se communique à toutes les facultés, qui ajoute à leur force et qui est comme une faculté de plus; c’est une chaleur sacrée qui n’a plus rien de la matière et qui marie l’âme à toutes les âmes ; c’est celte voix harmonieuse qui dit : 11 y U une vertu qui contient toutes les vertus : l’amour; et qui n’est entendue que de ces natures heureuses aimant leurs semblables de ce fond d’amour dont elles sont pénétrées pour l’intelligence suprême qu’elles adorent et qui tes éclaire.
Et ceux-là, s’ils enlrenl dans les riehesses, deviennent un exemple de ee que peut la fortune avec l’esprit de charité. Ils étaient des pauvres aimants; ils sont des riehes aimés et glorifiés. '
Qu’est-cc que l’avarice? C’est une dépravation du cœur, une dilTormilé de l’esprit; c’est le mépris de soi-méme et des autres ; c’est cette voix fausse, ironique, qui dit : Meurs, mais entasse!...
Et ceux-là, s’ils amassent un trésor, parce qu’ils étaient des pauvres, vils et insensés, deviennent des riches qui restent pauvres et méprisés.
Qn’est-ce que l’infortune? C’est l’épreuve de l’homme; c’e.-t la bal.. 1. ce terrible où le pauvre pèse chaque jour sa fermeté ; c’est le thermomètre qui maï que, pour chacun, le degré de sa force morale, la solidité de son cœur et de son esprit : on l’observe, on réunit les degrés et les fractions et on applaudit le total s’il est élevé; on l’aide quelquefois, le plus souvent on l’abandonne, on l’oublie, on le laisse confondu avec les plus faibles, avec ceux-là mêmes dont on condamne les incertitudes et les défaillances. L’infortune, c’est cette voix qui dit : Courage, résiste, attends; tout vient à point à qui sait attendre. Les forts écoutent, luttent et attendent. Les faibles ferment l’oreille pour écouter cette autre voix qui leur dit en ricanant : Le temps est passé où l’honnôte était toute la règle, l’estime aujourd’hui est pour le succès quand même; sois de ton temps, pauvre homme, et réussis.
Les forts restent calmes et debout, les faibles s’étourdissent et tombent : quelques rares exemples , parmi les forts, marchent la tête droite à la fortune; d’autres, parmi les faibles, s’y traînent, et, chose navrante, arrivés au faîte, apparaissent ensemble dans le même éclat ; le reste échoue et arrive, les uns marchant, les autres roulant, dans ce bourbier que l’on appelle la misère.
Mais qu’est-ce que la misère? C’est un état violent, anormal, qui crie réparation. La misère est un témoin honteux de l’égoïsme des hommes, de l’organisation vicieuse des sociétés ; là où elle se remue, on sent le cloaque où tout révèle 1’, absence de Dieu, l’oubli de sa loi, le mépris de sa volonté. La misère au milieu de la nature luxuriante et qui se renouvelle sans cesse, c’est une affreuse moquerie, qui consterne l’âme, qui fait pleurer le cœur de tout homme de bien et qui lui fait monter le rouge au visage.
Le cri de la misère, poussé par d’innocentes créatures, est comme la voix de Dieu tonnant contre, la tranquille indifférence des heureux.
Le rire des heureux, entendu par la misère, est une torture involontaire et comme un coup sur une plaie saignante.
La joie d’un misérable produit une sensation pénible; elle a quelque chose de menteur qui l’empêche de SC communiquer. Cette sorte de pardon de la souf- Irance, qu’un cœur sensible n’accepte pas, remue l’âme
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dans un frisson indéflnissable; et l’homme de bien qui voit ce rire malade, entend sa conscience lui dire avec amertume : C’est pourtant un homme comme toi ; c’est une créature de Dieu comme toi : écoutez, écoutez, entendez-vous cet enfant étiolé, couvert de haillons boueux, crier en pleurant : Maman, j’ai faim ! Voyezvous cette femme, espèce de squelette vivant, qui n’a rien à lui donner que ses baisers et ses larmes? C’est sa mère. N’est-ce pas que c’est un affligeant spectacle?... C’est celui de la misère, et je demande à la civilisation de la supprimer.
Deux choses doivent rester debout, qui ont le caractère marqué de deux institutions divines : la richesse et la pauvreté.
La richesse répond, dans la société, à l’abondance
dans la nature et à la munificence de Dieu.
La pauvreté répond au mouvement dans la nature et au don de l’intelligence; ce don magnifique, montrant clairement à l’homme pourquoi il est créé et ce qu’il doit faire de cette intelligence, de sa jeunesse et de sa force.
L’intelligenCe dit d’elle-même à l’homme : Tu travailleras; comme l’abondance de bien dans la nature lui dit : Tu vivras.
Une troisième chose doit disparaître qui qp porte aucun caractère de constitution divine ; c’est la misère.
•212 NOS inÉliS, NOS MOKOHS, NOS CAHACTKHKS.
Pris dans ses parties, tout n’est pas splendeur dans la nature, mais tout y est l’ordre ; rien ne souffre dans sa marehe rationnelle, touty reçoit son développement exact. La misère donc, cause de souffrances anormales, de fins prématurées, ne répond à rien dans la nature ; seule la constitution physique de l’homme lui dit : Tu souffriras. Mais la douleur physique est pour tous et la misère n’est que pour quelques-uns. Or, ce qui ne peut pas être pour tous, n’est pas prévu ; donc la misère est hors de la loi divine.
Ce qui est hors de la loi divine est une infraction à la loi des lois ; c’est un crime de la société envers Dieu.
Au point de vue humain, une infraction à la loi des lois renverse toute notion du juste. C’est une difformité, une insulte à la raison. La parole sans l’action est un bruit inutile : progrès, civilisation, sont des mots qui s’usent et qui ne peuvent plus avoir de sens que dans les faits ; donc plus de mots, mais des faits.
Le premier pas imposant que fera la civilisation, est celui qui la conduira vers la misère; le premier acte qui marquera sa vie véritable, sa force naturelle, est celui qui guérira l’humanité de celte plaie douloureuse.
Je le répète à dessein ; La richesse et la pauvreté ont une place égale dans l’étal social, toutes deux étant également utiles, point de respect dû à la richesse, qui ne soit dû, et au môme titre, à la pauvreté.
La richesse n’a droit qu’au respect dû au travail ac-
colupli , à l’ulililcj constatée; comme radmîralioii publique n’est due qu’à la gloire conquise.
Tout homme a le droit d’étre utile; le lui dénier, ce serait s’opposer à l’explosion de sa nature : tout homme est libre aujourd’hui d’entrer dans la richesse par le travail et de s’élever jusqu’à la gloire par le génie; c’est le premier enfantement de la civilisation.
Gloireet fortune certaines au génie, richesse à l’utilité, bien-être à tous; c’est le travail qui lui reste à accomplir. '
Relevons la pauvreté dans l’estime de tous et dans la sienne : l’homme que l’on respecte, se respecte luimême; celui dont on méprise la condition se néglige, s’irrite, et, s’il se sent fort, en appelle à son énergie; de là ces révoltes de l’individu contre la société; s’il se sent faible, il s’abandonne, il fait bon marché de sa dignité, il en vient à se mépriser et à mépriser la société qui le repousse ; de là ces chutes profondes dans le vice et dans la brutalité : s’il est bon et honnête, il se résigne, il souffre, il pleure et il s’éteint avant le temps.
L’homme qui ne voit pas mourir un seul oiseau de faim, n’a-t-il pas lieu de s’émouvoir et de se recueillir à l’aspect de ce phénomène redoutable pour la conscience dos sociétés, d’une famille honnête lentement décimée par la misère?
Que faut-il pour éteindre la misère? Un grand mouvement du cœur social.
Et que faut-il pour le provoquer? Un effort d’en-
semble, de tous ceux qui ont un cœur chaud, un esprit qui bout à celte chaleur, et une plume assez éloquente pour embraser ce que Dieu a mis d’amour pour le bien dans l’âme de tous ceux qui ont quelque souci des souffrances de l’humanité.
Assez de reproches aux gouvernements, assez de vaines attaques et de vaines phrases : les gouvernements sont impuissants à effacer la misère. Soyons plus justes à leur endroit; ils font ce qu’ils peuvent, et ce qu’ils peuvent est insuffisant. Laissons-leur les soins de la direction des intérêts au dehors, de l’administration au dedans; tout ce qui constitue ce que je vais appeler la politique de la tête. Il s’agit ici des sentiments et de la politique du cœur ; cela regarde tout le monde, et nul n’est autorisé à dire : Ce n’est point mon affaire :
Car un enfant qui meurt de faim sur le sein de sa mère épuisée, est une catastrophe pour toute la famille.
Car un vieillard qui succombe avant le temps, par le manque de soins et d’aliments, laisse dans son dernier soupir un reproche qui accuse toute la famille.
Car le vieillard pauvre est un enfant qui n’a plus d’autre mère que la société.
Je ne crois pas à l’insensibilité pour la misère d’un enfant, pour celle d’une femme et d’un vieillard; je crois peu à l’indifférence, mais je crois à l’insouciance qui dit : Cela ne me regarde pas. Je crois à la paresse
qui dit : N’a-t-on pas trop à faire pour soi, sans aller encore s’occuper des autres?... La paresse du cœur est sœur de l’égoïsme.
Les insensibles, s’il en existe, sont des monstres.
Les insouciants sopt imprévoyants et les oublieux sont imprudents ; car la misère n’est pas seulement un fait affligeant, elle est encore un fait menaçant, un danger véritable.
Il y a donc deux moyens pour remuer l’ensemble : l’un qui consiste h dire aux gens de cœur ; Regardez ! et l’autre, qui consiste à dire aux égoïstes de toutes les paroisses : Prenez garde à vous !
Nous sommes sous l’influence d’une manie dont il faudra bien qu’enfin nous guérissions ; tout ce qui est malaise, tout ce qui est souffrance, tout ce qui ne va pas au gré de celui-ci ou de celui-là, est mis au compte du gouvernement, quel qu’il soit; tout, jusqu’aux faits les plus indépendants de sa volonté , nous est une occasion de reproches : la grêle, la pluie, la sécheresse, le défaut de récoltes, lui sont imputés à tort ou à négligence ; cessons d’être des enfants taquins et grognons; la société n’est pas une mineure en tutelle; ouvrons les yeux, voyons et servons-nous de notre raison : un gouvernement n’est qu’une puissance relative; il n’est tout que dans une mesure déterminée ; ce qu’il ne peut seul entreprendre, tous les efforts réunis le peuvent souvent accomplir.
210 NOS IDÉES, NOS Mf«L’liS, NOS CAHACTÉRES.
Nous aspirons à fitre le plus grand peuple : ayons l’élan conforme à nos aspirations.
Nous nous proclamons le plus généreux : justifions notre prétention, soyons le plus généreux, et que la misère disparaisse !
Que faut-il faire?
Une chose bien simple et presque naïve comme toutes les vérités : utiliser chacun et mettre le moyen de vivre en rapport avec le prix de la vie ; c’est le pendant de celte vérité, économique qui court les rues : mettre les dépenses en rapport avec les recettes.
Mais comment faire?
Que chaque homme de sens et de cœur donne son moyen, et pour l’exemple, je fournis le mien :
Nous sommes trente-six millions et plus d’habitants, accordons que dix millions seulement peuvent, l’un portant l’autre, donner une fois cent francs.
Est-ce là, je le demande, un effort impossible pour une fin aussi considérable que l’extinction de la misère?
Il y a des gens qui donnent chaque année : vingt, trente, quarante mille francs et plus, pour faire briller des femmes perdues; ceux-là, qui dépensent si follement, ne pourraient-ils se compter pour dix, pour vingt, et apporter une seule fois un ou deux mille francs dans une affaire si heureuse, où le cœur serait d’accord avec la sagesse?
Dites-moi si je sors de la raison, si je me perds dans
les nues, si je conçois un projet chimérique, prouvczle-moi.
Or, dix millions de personnes, sacrifiant chacune cent francs, formentun total deun milliard. Un milliard, placé aux intérêts de cinq pour cent, donnerait un revenu annuel de cinquante millions, désormais le capital de la misère, destiné à fermer celte plaie que la eiyilisation a le droit de guérir.
Passons trois millions pour l’administration de cette somme, reste : quarante-sept millions.
Il y a des gens qui ne peuvent être utilisés. Prenons, chaque année, dix-sept millions pour leur ouvrir des asiles.
11 reste net trente raillions, pour fournir à ceux qui sont valides les moyens de travail nécessaires pour vivre et élever convenablement leur famille.
Dix années du roulement de ce fonds auraient employé cent soixante-sept millions pour ceux qui ne peuvent être utilisés, trois cents millions pour les valides; on verrait déjà des effets consolants, et le temps viendrait où la misère aurait disparu, et où l’on n’entendrait plus parler de ces morts lentes par le manque des choses essentielles à la vie.
S’il arrivait que le fonds de trente millions n’eût plus d’objet, on s’en servirait pour venir en aide aux populations pauvres, victimes d’un fléauquelconquefjncendies, inondations, ou pour fonder des établissements utiles.
Ne vous récriez pas, suivez ce travail jusqu’à son
218 NOS IDÉES, NOS MllEUHS, NOS CAHAOTÈHES.
terme, étudiez, réfléchissez, trouvez une idée meilleure et plus pratique, je l’accepte; mais que les plaisants se taisent ; la gaieté est déplacée dans une question de cette nature ; les bons mots n’habillent pas ceux qui sont nus, ne réchaullent pas ceux qui ont froid, ne rassasient pas ceux qui ont faim.
Trois hommes de cœur, qui le peuvent, en voient un quatrième sur le sable ; ils se regardent, se devinent, et l’un dit : Créons-lui une ressource, remettons sa barque à flot? Et ils remettent sa barque à flot. Tous voient le mal, tous en gémissent et voudraient le réparer; eh bien, faisons quelque chose d’analogue. Il semble qu’il n’y ait qu’à poser l’idée sur un fil électrique; plaçons le fil et aventurons l’idée. Prenons jour et faisons un effort sublime. Disons à la misère : Fuis nos climats; le soleil de la France est assez chaud pour féconder le travail et la bonne volonté de tous ses enfants : petites créatures étiolées, femmes exténuées, jeunes hommes épuisés, vieillards souffrants, revenez à la vie naturelle. Faisons cela, ne laissons que des pauvres où il n’y avait que des misérables; et Dieu bénira le peuple qui aum eu ce beau mouvement du cœur, et qui aura donné au monde ce noble exemple à suivre.
Mais il y en aura que le vice et la paresse rejetteront dans le bourbier ! Oui. Nous aurons alors le droit de dire à ceux-là : Hommes de boue, retournez à votre abjection ; mais dès aujourd’hui, sacbcz-le bien, vous
n’éles plus ce reproche amer qui condamnait la civilisation et vous ne périssez que de votre propre honte.
Il faut le répéter encore, car il importe qu’on ne l’oublie pas : la pauvreté, comme la richesse, est d’institution divine; toutes deux sont également utiles, elles se complètent, comme dans l’arrangement d’une montre, la boite et le mouvement.
La pauvreté est nécessaire, comme l’hiver pour faire apprécier le printemps , et pour en jouir : c’est le travail.
La richesse, c’est la jouissance, c’est le repos après la moisson.
Si dans les vues de Dieu la misère doit Cire, c’est que la richesse étant l’émulation et la récompense du travail, la misère est à l’autre extrémité l’écueil et le châtiment de la paresse et de la dépravation; elle n’est pas d’une nécessité inévitable, sa raison d’être est mystérieuse. Dieu se la réserve comme peine, comme exemple, il ne la veut pas comme étant le tort de la société; autrement, dans le plan qu’il a conçu, elle n’est pas une institution : morale quand elle instruit, quand elle avertit, elle est fausse quand elle trompe, quand elle décourage, quand elle lue !
Que la vertu elle vice aient des destinées différentes, c’est la révélation d’un plus grand mystère et d’une plus haute destinée.
El si nous voyons la richesse échoir quelquefois au
vice et la misère à la vertu, c’est la preuve que toute justice n’est pas en nous ; et si toute justice n’est pas en nous, c’est la raison de croire qu’apparemnaent elle est ailleurs. ’
Mais dans l’action entière d’une société où nous voyons l’action de la Providence, la misère d’un enfant, d’un vieillard, d’une femme vertueuse et d’un homme de bien, est un péché social.
Celle de la paresse ou de la dépravation est une faute privée, qui, à moins de délit prévu, regarde une autre justice, et dont la justice humaine peut se laver les mains, mais dont il est encore permis de s’émouvoir; bien ou mal placé, un bienfait reste un acte méritoire, caria charité est sans bornes, comme l’infini.
Faisons donc un effort sublime, c’est-îVdire faisons tous ensemble, et puissamment, ce que font quelques-uns qui ne sont impuissants que parce qu’ils sont isolés; autrement, faisons tout le bien qui ne peut se faire que par tous, au lieu de ne le faire qu’en partie, parce qu’il n’est fait que par quelques-uns ; jetons tous notre obole dans ce gouffre effroyable, qui sera ainsi comblé, au lieu de laisser quelques passants entreprendre seuls cette charité de géant , et que nous voyons échouer dans le bien, sans paraître comprendre la legon qu’ils nous donnent et le tort de notre insouciance.
Trois hommes de bien s’entendent et ils sauvent un misérable ; comptez ce que dix millions d’honnêtes
gens créant une ressource permanente pourraient faire pour la solution de ce problème de la misère.
Ne me dites pas : C’est une utopie. A bas les, mots ! je veux des faits ; avec des mots on peut amuser un peuple, avec des faits on le sauve ; avec des mots on peut être un peuple beau parleur, avec des faits on est un grand peuple.
Voyez cette mansarde, que dans votre dégoût vous appelez un chenil, voyez cette famille sans vêtements, sans feu, sans pain et sur ce grabat cet enfant malade. Qui frappe à la porte de ce taudis?... Un médecin à petite clientèle à qui la mère a été dire : Venez, nous sommes si malheureux, nous ne pourrons pas vous payer, mais je vous en prie, venez, car il va mourir !... Et le voilà; il examine, il ausculte et il fait son ordon. ■ nance. Bonnes gens, leur dit-il, c’est que je ne suis pas riche, moi, et toutefois il laisse, avec l’ordonnance, ce qu’il faut pour la faire exécuter; il ne sera pas payé et il revient; il revient avec de petites aumônes qu’il a su tirer de la pitié de quelques bonnes âmes pour le salut de son petit malade ; il insiste et le mal cède. Son œuvre est faite; la mère pleure, l’enfant lui sourit et le docteur, content de soi, rentre chez lui où il déjeune, en se cachant, d’un morceau de pain et d’un verre d’eau.
Qui le saura? et le sachant, qui pensera à l’en féliciter?.., C’est son métier, dira-t-on, c’est son devoir; il
se doit à l’humanitc'*. C’est son méfier, oui, mais on paye tout homme de méfier, et lui qui n’est qu’un pauvre, il SC donne; c’est son devoir, il se doit à l’humanité, oui. Mais quel homme de cœur oserait dire : Je n’ai pas ce devoir-là, moi, je ne me dois pas à l’humanité?
Entrez dans cette salle à l’aspect grave et sévère, voyez ce misérable assis sur ce banc au milieu de deux soldats qui le gardent : c’est un criminel que la faim, peut-être, a fait tomber là; son passé, c’est la misère, c’est le vice; son avenir, c’est la prison, et après, la misère encore et toujours la faim qui le conseillera. S’il lève les yeux, il trouve devant lui le magistrat qui l’accuse, ses concitoyens qui vont le juger, à sa droite, le tribunal qui prononcera la peine, à sa gauche, l’auditoire dans les yeux duquel il lit le mépris et l’indignation qu’il inspire. On le regarde curieusement et avec une sorte de répulsion, comme à la ménagerie on regarde à distance, et avec dégoût, une bête dangereuse. Nul ne prend intérêt à sa position; il n’est pas seulement abandonné, on le repousse.
Un homme pourtant, un seul, se lève pour le défendre; et celui-là, encore, c’est un pauvre qui demande à l’éloquence du cœur des images et des expressions de force à remuer tous ceux qui l’attendaient et qui se disent : Comment va-t-il s’en tirer? J’accorde qu’il est excité par leur présence, qu’il pense à l’avenir; mais aujourd’hui c’est pour rien qu’il travaille. Il a fouillé
DE LA EAUVHETli ET DE LA MISÈHE. 223
flans cette vie flétrie, y cherchant un peu de bien, un cri de la conscience, une lueur de l’âme, quelque chose où l’homme se soit manifesté, et il l’oppose à l’accusation; il discute les preuves, il met dans sa parole le feu qui doit échauffer la pitié de ses juges et intimider leurs préventions. S’il réussit à faire descendre la peine, c’est un double triomphe, car sous l’influence de sa parole, l’auditoire, ému de compassion, se retire, non plus en disant : C’est un monstre, mais seulement : C’est un malheureux, et il a fait plus, il a consolé ce misérable dans son abaissement, il lui a rendu quelque velléité de l’honnéte dont il se souviendra peut-être plus tard.
L’avocat, dit-on, c’est un rôle qu’il joue; s’il y met son cœur, c’est pour son compte qu’il travaille.
Si tendre la main à un homme tombé c’est jouer un rôle, je le veux bien, mais c’est celui que doit jouer • tout homme de bien.
Si en défendant un misérable, si en mettant son cœur dans son éloquence, pour le relever à ses propres yeux et, s’il se peut, le ramener au bien, c’est son affaire qu’il fait, il fait aussi la nôtre, c’est-à-dire celle de la société qui, elle, a bien aussi un autre effort à faire; celui de prévenir le crime en prévenant la misère.
Ce pauvre de l’éloquence, il se relire heureux, payé par un sourire affectueux du tribunal et par les félicitations de ses confrères; puis il rentre chez lui, où il
lui faut recevoir l’assaut d’un créancier impatient, peu soucieux de génie; il lui faut le calmer en lui parlant de gloire, de fortune ; lui montrer qu’il aura raison d’attendre et que l’avenir monte.
A l’égard de ces misérables, il y a, entre l’avocat et la société, cette différence dans le devoir, que le premier doit les défendre après, et que le second, c’est-àdire la société, doit les défendre avant.
Suivons encore cet homme en soutane et qui paraît si pressé d’arriver à son but : il va visiter les- habitants de ces greniers, pour lesquels il semble que la nature soit stérile et que l’âme soit incapable de joies. Il leur apporte l’abondance pour aujourd’hui et l’espérance pour demain. Sa parole leur révèle une providence que leur misère ne soupçonnerait pas. C’est sous son influence qu’ils lèvent les yeux vers le ciel, qu’ils prient et qu’ils se fortifient; c’est sa charité qui adoucit leurs souffrances, et c’est le respect qu’ils lui portent qui les retient dans le respect de tout le reste; ils voient ainsi cette extrémité, où le luxe ne garde pas de mesure, sans penser à se plaindre de cette autre extrémité où on les abandonne; et de môme, ils voient tomber leurs enfants pour la défense de cette patrie, si oublieuse de* leurs maux, sans penser à la maudire.
Ce prêtre est un pauvre volontaire, sa foi lui montre des gloires, des richesses d’un autre ordre; il travaille à les mériter pour lui et à les gagner pour les autres.
Il avait un patrimoine, mais cette voix d’en haut, celle qui inspirait Vincent de Paul, lui a dit : C’est le bien des affligés, et il le leur distribue sans affectation aucune de bruit ou de mystère. Pourquoi en tirerait-il vanité ? Il n’a ni la prétention d’être un héros, ni môme celle d’être un modèle ; il prie pour tous et pour luimême ; les saints sont ceux dont la vertu a moins de sécurité en elle-même.
Si le jour il prie, il console, il soulage, le soir il remercie Dieu du pain qu’il donne de ses deniers.
Pour celui-là, dit-on, c’est une obligation. Il a renoncé aux biens de la terre : le dévouement, l’abnégation, le sacrifice, sont les devoirs de son ministère, il ne saurait se dispenser d« les remplir ; mais l’homme du monde n’a pas les mômes obligations.
Oui, la charité est la loi du prêtre; oui, son ministère lui fait un devoir du dévouement, de l’abnégation, du sacrifice ; oui, il doit tendre constamment à monter et à s’élever jusqu’à 'l’héroïsme : je vous demande pourquoi et ce qui l’oblige?
Rigoureusement, le prêtre n’a que l’obligation d’être un homme de bien; il peut renoncer aux splendeurs du monde, sans renoncer aux biens de la terre, que Dieu donne pour tous ses enfants. Mais vous, qui, retranchés dans votre égoïsme , connaissez si bien ses devoirs et qui lui prescrivez ce renoncement à tout, dites-nous quelle est sa raison d’être dans votre esprit. C’est une destinée supérieure qu’il a le devoir d’ensei-
226 NOS IDfiES, NOS MORIIRS, NOS CARACTÈRES.
gncr à tous et de mériter pour lui-m6me. Voilà ce qui, selon vous, l’oblige, et qui l’oblige en effet : cette destinée supérieure, cette fin de tous les enfants d’un môme créateur, y croyez-vous ? Si vous n’y croyez pas, de quel droit lui infligez- vous de si grands devoirs? Mais si vous y croyez, ce que j’espère, vous êtes hommes comme lui, chrétiens comme lui, est-ce que cela ne vous oblige pas vous-mêmes?
Que ses devoirs soient plus rigoureux, que la charité lui parle avec plus d’empire, je l’ai accordé; mais il y a une mesure inexorable qui est le point de maturité, et que chacun peut et doit atteindre : restée en deçà, c’est décliner l’obligation de certains devoirs envers ses semblables ; s’élever jusque-là, c’est entrer dans les vertus eiviques, dans les devoirs du cœur, et prendre, dans le monde, son grade d’homme de bien ; aller au delà, c’est entrer dans les voies religieuses, dans le sacrifice : y réussir, c’est l’héroïsme !
Le point de maturité est justement l’état de civilisation; il est obligatoire pour tous. Une société où chacun tient son rang d’honnéte homme développe naturellement les grandes vertus et monte aisément jusqu’à l’héroïsme.
Et 1e premier mouvement d’un tel peuple sera l’effacement de la misère par un effort sublime.
S’arrêter en deçà, comme dans un état suffisant de moralité, considérer le point de maturité comme le point culminant de toutes les vertus humaines, c’est abaisser
toutes les hauteurs et poser l’héroïsme à moitié chemin. Une société qui s’agite dans ce terre à terre pense trop bas et ne développe que les appétits grossiers. C’est elle qui, dans la phthisie de son cœur, s’écrie: Chacun pour soi, chacun chez soi^ et qui riant de ce rire hébété qui fait peur, descend d’échelon eh échelon jusqu’au crétinisme.
Ce prêtre, ce médecin, cet avocat et tous ceux qui montrent la môme préoccupation pour les souffrances d’autrui, sont-ils des êtres imaginaires? — Ils sont bien rares! — Et l’on dit cela avec une manière d’ironie qui accuse un cœur sec, un esprit froid et routinier.
. Oui, ils sont rares. C’est justement ce que l’on constate et que l’on déplore ; ils existent pourtant, et plus nombreux que ne le croient les esprits suffisants, qui se persuadent que l’on répond à tout avec un mot piquant ou spirituel.
Dites-moi lesquels de ces trois pauvres, qui entrent résolùment dans les faits, ou de ceux qui se perdent dans les idées et les mots reluisants, sont plus avant dans ce progrès dont on fait tant de bruit et plus près de cette civilisation qui en est le but.
Demandez à ceux qui souffrent, ceux qu’ils préfèrent.
.le ne dis pas absolument: Renoncez aux idées et aux mots qui tes propagent ; je me plains de l’abondance des mots et de ta disette des faits. Les idées et les mots
peuvent saisir l’enthousiasme, le remuer un moment, et le mal demeure ; les faits avec moins de bruit font la besogne et ne demeurent impuissants que parce qu’ils sont isolés.
C’est une chose prouvée que celui qui parle plus haut, est celui justement qui ne fait rien : il parle, c’està-dire il eoud des phrases à des phrases : il écrit, c’està-dire il met des mots à la suite les uns des autres, c’est son métier, cela lui suffit, il est content, et il sort coiffé d’une façon qui attire l’attention et qui semble dire ; Regardez, voilà un philosophe, un homme qui travaille au bonheur de l’humanité.
Les idées et les mots oecupent les esprits, secouent l’âme; puis, si la pratique ne suit pas, ils fatiguent et tout se rendort dans 1e rien. Quand les hommes, moins * préoccupés de philosophie nuageuse , de systèmes vaporeux, regarderont sérieusement la misère et qu’ils en seront touchés; que, convaincus de l’inutilité de tout ce partage humanitaire, ils se décideront à sortir des ombres de la théorie pour entrer dans les lumières de la pratique, leur étonnement sera grand et leur insouciance bien marrie, de voir que la solution de ce problème, si âpre et si résistant, était cachée dans un milliard bien employé.
Mais un milliard, disent quelques-uns, y pensezvous? Où prendre une pareille ressource? Vous avez déjà oublié que je vous l’ai dit : il ne faut rien prendre.
Il faut, sans contrainte surtout, et dans un élan bien
-oigtitzKrey Gmglc
raisonné, que tout le inonde le donne. Je vous fais rire, n’est-ce pas? Demander pour un milliard de justice, cela est bien nouveau. Cessez de rire pourtant et sondezvous : j’ai cette foi bien ferme que chacun est prêt et qu’il suffit de le mettre sérieusement en demeure ; l’égoïsme n’est pas dans notre nature, il pousse mal sur notre sol, il n’est qu’une manière d’être en vogue aujourd’hui et qui sera repoussée demain pour faire place à la générosité si naturelle sous nos climats ; d’ailleurs, ce moyen si simple de retirer un peu du côté où il y a bcjfucoup, pour le mettre du côté où il n’y a rien, estil donc si dépourvu de bon sens? Croyez-vous qu’il n’existe aucune bonne raison pour le soutenir, et, j’ose dire plus, pour prouver qu’il est conforme aux lois de l’ordre et de l’économie bien entendue ?
Raisonnons à ce point de vue :
Pour prendre une idée à son point de départ et la conduire à son point d’arrivée, il faut une, deux, trois... je ne sais combien de révolutions ; nous en avons fait l’épreuve. Or, une révolution qui arme le frère contre le frère, le fils contre le père, ruine bien des choses moralement et matériellement et souvent' produit peu dans le sens du progrès ; maïs dans tous les cas, laisse la misère sévir et décimer à son aise. En laissant le grenier à ses souffrances, l’idée semble consacrer l’utilité du rachitisme, de la mort môme par le désespoir et par la faim. Sous cette influence on en produit une autre qui promet davantage et que le peuple ac-
cueille ; car pour lui, le but de toute révolutiou où il se laisse entraîner, c’est l’effacement de la misère : ajoutons l’enflure, la colère, l’égaremènt où le fait tomber inévitablement cette idée, et nous avons la raison de ses mouvements et de ses écarts.
Les hommes d’État s’étonnent et ils disent : Le peuple ne sait ce qu’il veut, il est ingouvernable. Croyez-moi, je l’ai consulté, et sa politique est bien simple : il accepte la lutte par le travail pour conquérir le bienêtre et, s’il se peut, 1a richesse; mais il repousse la misère qui lui refuse l’avenir et jusqu’à la vie présente ; et le peuple, ici, c’est tout le monde.
Nous voyons déjà comment l’effacement de la misère par un effort d’ensemble, ne serait pas seulement un grand acte d’humanité, mais encore une bonne mesure d’économie politique et d’intérêt général.
Maintenant une révolution amène souvent la guerre. Or une guerre sérieuse, qui durerait six années, qui dévasterait nos champs ou ceux des autres , qui détruirait cinq cent mille hommes et désolerait autant de familles, coûterait trois fois plus et rapporterait quoi?la gloire ; à supposer que ce soit la gloire et non l’humiliation de la patrie.
Voyez, au contraire : la guerre contre la misère, qui coûterait un milliard, c’est-à-dire trois fois moins et qui pèserait peu, chacun y mettant volontairement son denier, sauverait les enfants qu’elle dévore , les femmes qu’elle livre à la prostitution, les hommes
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qu’elle entraîne dans le crime, les vieillards qu’elle tue avant le temps; elle porterait la joie dans les familles, donnerait des forces à la production, ferait tout cela, et rapporterait quoi? le bonheur, la moralité, la gloire aussi; mais une gloire pure, sans regrets, sans ennemis, assise sur l’amour de tous et sur la reconnaissance des siècles, ne trouvant que des cœurs pour la bénir et des voix pour la chanter, qui serait l’œuvre de tous et la grande marche de l’humanité vers le bien; et pour le nom heureux de celui qui lui aurait ouvert la route, une immortalité si nouvelle et si éclatante, qu’elle diminuerait toutes les immortalités connues.
En effet : quelle serait à côté d’elle cette gloire que donne la guerre, assise sur des désastres, et dont le triomphe est toujours troublé par la voix plaintive des mères qui la maudissent?
Vous me montrez les forteresses qui gardent nos frontières, j’accorde que l’art en est parfait et leur armement formidable ; je connais la valeur des soldats qui les défendent, leur amour pour la patrie, celui de leurs chefs et leur génie. Je m’écrie avec vous : Quelle raison de confiance et de securité ! S’il est possible de faire mieux, je crois à la science, elle le fera.
Me voilà rassuré. Cependant on peut les attaquer avec des moyens puissants, être assez heureux pour y faire une hrèche et y passer, cela s’est vu, seulement, il est vrai, sur les cadavres de nos enfants ; puis dans des
vers sublimes on a pu chanter leur défaite comme une victoire; oui, en disant :
Quand la fortune outrageait leur vaillance.
Quand de tes mains tombait ton sceptre d’or.
Tes ennemis disaient encor :
Honneur aux enfants de la France !
On disait vrai.
Mais que d’argent dépensé, de sang versé, de larmes répandues, d’humiliations dévorées ITout cela doit être admiré, chanté, couvert de fleurs et de lauriers; mais ne l’imitez pas ; il recule les affaires de l’humanité, son bien-être physique, son développement intellec- , tuel et moral.
Il existe un moyen de défense moins coûteux que les forteresses imprenables, et qui est celui-ci : effacer la misère et les raser. Quelles puissances assez mal avisées pour oser aventurer leurs cohortes sur une terre d’où la misère serait bannie et où elles devraient rencontrer les enfants fiers et robustes d’une patrie si heureuse, maîtresse par là des destinées du monde? Osez, pourrions-nous leur dire, osez montrer à ces armées de misérables que vous conduisez, cette terre d’amour et de respect pour l’humanité ; et si vous y entrez vainqueurs par les armes, vous en sortirez vaincus par les idées et par les faits.
Oui, l’effacement de la misère, quoi qu’il en puisse
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coûter, est la plus sage et la plus sérieuse de toutes les économies bien entendues.
Oui, encore un coup, la pauvreté est un fait prévu, il est vrai, nécessaire, comme il est vrai que la misère n’est qu’un état d’avilissement; l’ôtre humain qui souffre, au milieu d’une société organisée, de privations inconnues à la brute, est la flétrissure vivante de cette société ; et cette flétrissure accuse ses vertus, sa moralité, sa grandeur, son intelligence. Mais qu’on le sache bien : l’existence delà misère n’est pas le péché de ceux qui dirigent; c’est le péché national f
L’homme de bien et de sens peut sourire à tout cçt éclat d’un luxe inouï qui met dans leur jour naturel la grandeur des arts et celle de l’industrie, où l’intelligence de l’homme se montre dans la beauté de son travail ; où il croit deviner la gloire du pauvre et sa fortune.
Il peut trinquer, joyeux, à ces banquets splendides, où la nature témoigne par l’abondance, la variété, la délicatesse de ses dons, des soins magnifiques de son créateur pour la félicité de ses créatures ; et il s’y enivre moins de ces vins si généreux, que de la joie et de l’espérance que tant de bonté fait naître dans son âme.
Mais qu’il se retourne, cet homme de bien, et qu’il voie le même soleil éclairer en môme temps tant de bonheur et de santé, auprès de tant de chagrins et de souffrances, quelle déception 1 Une nature si généreuse.
ici ce fleuve des richesses qui déborde et inonde les uns, là ce r.ivin desséché, celle pénurie absolue qui sévit et accable les autres, quel oubli cruel ! une balance si mal faite, quelle ironie de la sagesse humaine et quelle raison d’être fier au spectacle d’un si grand désordre !
Ce qui afflige en tout ceci, ce n’est pas la pauvreté, contraste naturel, opposition nécessaire : c’est la misère, extrémité affreuse et inutile, reste de barbarie, cause profonde d’immoralité et qui dit à la civilisation : Tu n’es pas saine encore, purifie-toi.
On s’émeut, on s’agite à la vue d’une personne en péril, on risque sa propre vie pour sauver celle d’un homme qui se noie et le tirer de l’abîme ; on le fait quelquefois pour sauver celle d’un animal, et l’on reste froid, indifférent à la mort par la misère ; on ne voit pas et l’on ne veut pas voir, on est incrédule , on veut l’étre, et l’on ne se rend pas là-dessus. Allons donc! c’est un tableau fait à plaisir, vous dit-on, cela est impossible ; on ne meurt pas de faim. Et on laisse le fléau faire tranquillement son œuvre, d’autant plus horrible qu’elle est plus lente ; car ce n’est pas instantanément que la misère frappe ; elle semble se complaire 'dans sa destruction et étudier l’effet de ses coups ; la virilité l’étonne, elle la brise. Ainsi désarmé, l’ôtre est impuissant, on le conspue, on dit : C’est un fainéant. Cependant le mal s’accentue, le corps se voûte, le visage
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S amaigrit, les yeux cavent cl s’éteignent, la jeunesse se dérobe ; l’homme ne marche plus, il se traîne, alors on (lit : Il est malade, qu’il se soigne; il meurt enfin et l’on s’en félicite : En effet, dit-on, a’est-il pas plus heureux? Mais que dit la science ? quelle est la cause de la mort?
Le diagnostic répond : la misère.
Il y a des gens de bien tjui étaient entrés dans cet abîme et que des circonstances heureuses en ont tirés. S’ils parlent de ce point noir dans leur vie, c’est avec une sorte d’effroi. On les entend dire ; Nous étions dans la misère, du ton dont on dirait : Nous étions sur le radeau de la Méduse. Cependant ils voient leurs enfants heureux, bien portants, et leur bonheur les trompant quelquefois, ils rappellent certaines circonstances dont ils croient pouvoir s’égayer aujourd’hui. Le récit commencé, la mère s’émeut, les enfants, qui se souviennent, l’embrassent en pleurant, l’assistance frissonne, et le père de famille, ému lui-môme jusqu’aux larmes, s’arrête : Allons, dit-il, n’en parlons plus, tout cela est passé, oublions et soyons gais ; 1a soirée reste triste et l’on n’en reparle jamais.
• Il y a de certaines infirmités qui sont considérées comme humiliantes et que ceux qui en sont atteints dissimulent; les avouer à" son médecin, c’est lui confier nn secret qu’il a le devoir de garder; s’en ouvrir à ses proches, c’est entrer déjà dans l’indiscrétion. Si elles
se montrent, la bienséance veut que l’on en. détourne son attention et que l’on évite tout ce qui s’y rapporte ou qui peut les rappeler ; s’oublier là-dessus, les voir, les déplorer, proposer un moyen pour essayer de les adoucir, c’est une inconvenance impardonnable et une raison pour vous éloigner.
II en est de môme, ou approchant, de la misère, elle est cette infirmité que la ^ciété ressent comme une humiliation ; mettre le déhat sur ce point, le soutenir devant ceux qui jouissent et ne veulent rien tolérer qui puisse gêner leur joie, c’est une manière de reproche toujours pris en mauvaise part et comme un propos de mauvaise compagnie. On s’étonne toujours, dans un certain monde, qu’un homme sache la misère , on se demande d’où il vient, où il hante; à certains égards, il est suspect. On admet volontiers que dans son esprit il couve les idées subversives et que , dans une mesure quelconque, il est ennemi. Ces mots : taudis, grabat , haillons , dont la seule odeur est désagréable et qu’il emploie quelquefois pour impressionner le cœur et communiquer à l’âme cette sensation heureuse qui la porte au bien, tout cela manque son effet, prête à son langage une couleur de vague hostilité, et le voilà jugé : c’est un philosophe de la mauvaise école. Il ne reste plus qu’à trouver un bon prétexte et à l’évincer ; toutefois} s’il est vif, on ne rompt pas ouvertement avec lui, on n’esquive pas sa rencontre, on le salue, on lui sourit, s’il le faut, on lui parle ; c’est-à-dire on le mé-
nage confme un homme dangereux pendant les mauvais jours.
Étrange inconséquence des hommes : ils conviennent de l’excellence de la charité, ils la prêchent, ils en recommandent la pratique; cependant, agir en ce sens, n’écouler que la voix de son cœur, se rendre à celle de la justice pour les déshérités, y employer les ressources de son esprit, suppose une grande indépendance, une sorte de force sombre et comme un entrain de haine et de guerre civile ; on cherche et l’on veut voir dans celui qui se montre animé de ce doux sentiment, une doctrine scabreuse, un soldat de bouleversement.
Quelques-uns disent, il est vrai : Les heureux sont insouciants, indifférents, injustes, égoïstes. Soit, je le leur accorde, non comme autant de torts qui leur sont propres, mais bien qui sont propres à l’être et qui sont non-seulement les leurs, mais les nôtres : l’homme pense à soi, à rien qu’à soi, et ne s’émeut de la souffrance d’autrui que s’il a souffert lui-même et qu’il sache ce qui en est.
Oui, nous sommes ainsi faits, nous ne croyons guère qu’à la douleur que nous éprouvons ou qui se fait bien comprendre ; l’homme robuste et d’une santé pure ne croit pas à la maladie. 11 dit à son ami, atteint de paralysie : Il faut marcher. Il lui reproche de ne pas suivre son conseil : Il s’écoute, dit-il, il reste là, inactif, il ne guérira pas. Un accès de goutte l’éc'aire ; il comprend alors et il le plaint.
De même, celui qui est né heureux et che* qui tout abonde, n’imagine pas le dénûment absolu; il croit qu’un homme a toujours une ressource ouverte : Travaillez, lui dit-il, l’ûge, la faiblesse, l’incapacité, l’isolement, sont autant d’empêchements qu’il ne compte pas. Mais que l’un de ces revers qui sont des jeux de la * fortune l’amène à son tour dans l’abîme, le rideau se lève pour lui sur ces plaies qui lui étaient inconnues, le voilà éperdu sur ce sol qui se dérobe sous ses pieds, il apprend ce que peuvent Toubli, l’abandon et la faim, et il se récrie contre l’égoïsme des hommes.
Le monde des heureux n’est pas précisément oublieux ou indifférent à l’endroit de la misère : il ne l’étudie pas, il n’en connaît ni le degré, ni l’action sur l’ensemble, il ne pense pas à ce qu’il en doit craindre ’ pour lui-même. 11 sait que c’est un mal que l’argent soulage et il s’y prête. Il connaît le tronc, appelé des pauvres, il le visite, il met aux bourses dans les églises, il donne aux quêtes armuelles, mais il ne s’inquiète ni du produit, ni du résultat; de savoir si le bien est en rapport avec le mal, voilà où sa curiosité ne va pas; et sa conscience satisfaite de ce qu’elle estime la part de la charité, se repose tranquillement comme dans un devoir accompli.
Et puis il y a des choses que des esprits, môme distingués, considèrent comme étant naturelles, par la seule raison qu’elles ont toujours existé. Us disent ; Cela a toujours été, cela sera toujours. Ils ne fout pas
celte réflexion que ces choses ont toujours été contestées, et que ce seul fait d’une opposition constante témoigne contre la légitimité de leur existence; la misère est au nombre de ces choses, et si jusqu’ici ce problème a résisté à sa solution naturelle, c’est que les sociétés, trop jeunes, et par là impuissantes, n’ont raisonné qu’avec l’esprit et au point de vue seulement de l’intérêt d’un certain nombre qui s’est peu à peu augmenté; la solution triomphera le jour où la société, développée, examinant avec le cœur et la raison, étendra son action plus puissante à l’intérêt de toutes les classes.
S’il est vrai, comme on l’affirme, et j’entre dans cette affirmation, que le bien-être, l’instruction, l’éducation, rendent l’homme plus doux, plus sociable et enfin le moralisent, le conduisent plus vite et plus droit à son degré de perfection, il faut admettre que le contraire, c’est-à-dire le défaut de bien-être, d’instruction, d’éducation, rend l’homme plus dur, moins ^ciable et enfin le démoralise, l’éloigtie de ce même degré de perfection; or, toute société sentant et annonçant que son but est la civilisation, autrement, le développement intégral de sa perfection morale, il va sans dire que la misère, qui conduit à rebours, est l’obstacle qu’avant tout il faut faire disparaître; car avant d’instruire et de moraiiscr, il faut nourrir.
C'est une chose désirable à tous égards, qu’un homme sache au moins lire et écrire. 11 y a pourtant quelque
chose que je préfère ; c’est que chaque matin il déjeune et que le soir il soupe.
Inspirer aux misérables la haine contre les heureux, c’est imprimer à l’encre rouge un plaidoyer violent et risquer de perdre sa cavise; tenter, sous le voile de la fable, de donner à des faits inventés un caractère historique, et y réussir, c’est mettre au service du mensonge un génie capable de faire triompher la vérité; c’est manquer le but en quittant la voie naturelle, pour aller se perdre en s’aventurant à travers champs. Toute violence produit la guerre qui est le mal ; toute sagesse amène l’accord dans la paix qui est le seul bien.
C’est le devoir d’un écrivain, de s’adresser à la raison et à la sensibilité des hommes.
C’est le droit du génie d’animer ses tableaux, de colorer son style, d’y montrer de ces mots fiers et imposants qui s’impriment dans le cœur et dans l’esprit comme un cachet de force; qui font penser et que l’on répète comme un cri de victoire.
C’est un excès de vider une seule fois sa plume pour l’expression d’un sentiment tout à l’adresse de la colère.
Ce que le cœur et la raison décident est sans appel, et ce qu’ils réparent est à jamais réparé; au contraire, ce que la colère abat, par cela seul qu’il tombe violemment, tombe injustement et vient à résipiscence.