‹ Nos invisiblesChapitre 102 sur 203 · PE · texte numérisé non relu

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qui se manifeste à son égard. L'homme est heureusementun incorrigible optimiste. C’est pourquoi il ne lui est guère possible d'admettre un seul instant que la justice ne puisse exister sur terre ; mais profondément égoïste, ayant un esprit qui semble entièrement pétri de contradictions, 1l s'émeut peu du sort qui est réservé à ses frères en humanité, et ne s’attarde pas à rechercher si ce qui paraît parfaitement équilibré pour lui l’est pour son voisin. Car hélas ! il faut le dire, c'est presque toujours ce qui fait la joie de l’un qui fait le désespoir de l’autre. Le cultivateur, qui demande les pluies bienfaisantes pour sa terre, est en désaccord avec le touriste désireux des délassements alpestres ou champêtres. Le médecin qui attend la souffrance, pour en étudier sur le corps malade les manifestations devant aider à son bagage scientifique, ne se rencontre pas, dans la teneur de ses prières et de ses souhaits, avec le-patient désireux avant tout d'échapper à l'état grave qui deviendrait pour le maître un sujet d’études intéressantes et approfondies.

Ces simples exemples me paraissent démontrer assez clairement combien ce rêve de justice, caressé par tous les hommes, est irréalisable sur terre. Il suffit qu’on réfléchisse un peu aux difficultés qui l'embarrassent pour comprendre l’impossibilité de son règne absolu. Il existe sur ce malheureux sol trop d'humeurs diverses, trop d'intérêts différents et contradictoires pour qu'on puisse jamais espérer la plénitude du règne de justice. L'homme peut la comprendre, il peut y aspirer, il peut être rempli d'idées généreuses, d’abnégation, de dévouement ayant pour but de faciliter son avènement ; mais, malgré toute la peine quil se donnera, malgré toutes les qualités de combativité qu'il pourra déployer, son idéal planera trop au-dessus de lui pour qu'il puisse jamais l’atteindre; car la justice de la terre ne sera jamais qu'une faible imitation de la justice universelle ou divine, qui seule peut apporter plus tard au cœur de l'homme la consolation de toutes les injustices subies durant son incarnation, et l'assurance complète

qu'elle est son bien propre, non pour quelques moments dans une éternité, mais

infiniment, éternellement.

Il est done superflu et vain de s’attarder à sa recherche ici-bas. Elle n'existe pour ainsi dire que par accroc, elle ne peut être pratiquée que dans les rapports qui existent d’incarnés à incarnés. Exiger qu’elle règne dans le partage des joies et des tristesses, des succès et des insuccès, cela jamais! Car, s’il en était ainsi, la terre perdrait sa valeur ; elle ne mériterait plus ce titre de « sol d’expiation »,

et cette apparente justice ne serait en réalité qu'une monstrueuse iniquité, puisque

les incarnés y jouiraient d’un bonheur immérité, auquel leurs vies antérieures ne leur donneraient aucun droit.

Cependant de ce qu'elle n'existe que peu ou mal sur terre, ilne faudrait pas conclure que sa poursuite doive être abandonnée. Il est de ces sublimités auxquelles on n atteint jamais, mais dont la recherche seule constitue un admirable moyen de progres pour une âme. Aspirer au bien est déjà un pas vers ce bien ; le chercher équivaut à un saut gigantesque vers la perfection ; ne pas se décourager, lorsqu'on constate à quel point cette recherche est difficile, éloigne définitivement du mal.

Pour ne pas trop souffrir de ce manque de justice sur terre, il faut élargir ses horizons, ne pas borner ses regards à cette simple planète, embrasser d’un coup d'œil d'ensemble ce vaste Univers, et s’assimiler ces paroles qui sont comme une sorte d'écho de la Sagesse suprême qui remplit les mondes :

« L'injustice apparente de la terre n’est, en réalité, qu'une manifestation raisonnée de la Justice universelle qui veut notre bonheur par la souffrance, par l'inégalité des conditions et des moyens, par l'insuffisance des ressources, par la faiblesse des tempéraments, en un mot par tout ce que nous comprenons sous le titre générique d'épreuves. »

Sans tomber dans le fatalisme exagéré des orientaux, il est permis de dire que l'on peut tout accepter en pensant que tout a été bien compris. Si Dieu n’étend pas sa sollicitude jusqu'aux cheveux de notre tête, s’il n’a pas les intentions parüculières à notre égard que les religions lui prêtent, il n’en est pas moins exact que tout dans PUnivers à été conçu en vue de notre vie, en vue de cette sorte d'identification de la Création au créateur, ou état parfait de l’âme. Donc la souffrance et l'injustice terrestre rentrent dans le plan divin ; et comme ce qui met ‘ustement Dieu si fort au-dessus de nous, c’est son infaillibilité, il n’a pu se tromper, se rendre coupable d’une erreur à notre endroit; et, comme il est également la perfection des perfections, il ne peut perfectionner ou modifier son œuvre, parce que, s'il agissait ainsi, il y aurait encore une relativité qui annihilerait immédiatement sa souveraineté et sa puissance, et ne permettrait plus de dire de lui qu'ilest la Cause des causes.

Tôt ou tard le triomphe de cette justice est assuré. Dans quelque coin de ce vaste empyrée où tous les hommes sont égaux, elle réside sans contestation, sans que sa manifestation ait ce double résultat de n’enrichir un être qu en dépouillant

un autre être.

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