‹ Nos invisiblesChapitre 137 sur 203 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

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Dans une admirable vallée au fond de laquelle une rivière serpentait sur un hit de cailloux et de roches, une maison modeste étalait la blancheur de sa façade à peine égayée par quelques roses trémières. Il n’est, du reste, guère besoin de

fleurs, lorsque la nature prodigue prend soin de jeter, au seuil des chaumières,

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l'herbe qui donne abri aux pâquerettes innocentes et aux boutons d’or conqué-

rants. C'était un tapis semblable tissé, détruit et retissé à nouveau par le même

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ouvrier, qui s'étendait depuis la maisonnette aux roses jusqu’à la berge où

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l'Amaron roulait ses eaux dans un fracas de torrent, et écumait de rage en passant sous le pont suspendu aux courbures gracieuses reliant les deux rives, mettant à une distance de dix minutes l’une de l’autre la maison toute blanche et un manoir austère lui faisant vis-à-vis.

Ces deux habitations formaient le plus puissant des contrastes ; on sourialt en regardant l’une, et l’on s’attristait en contemplant l’autre.

Le manoir personnifiait l’'anéantissement et l’écroulement dans toute sa hideur.

Sur ses flancs, deux tours à moitié effondrées étalaient sur le sol l’'amoncellement

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de leurs pierres tombées une à une sous le souffle vigoureux du Temps ; d'énormes toiles d'araignées remplaçaient les carreaux des fenêtres ; la grille d'entrée tom-

bait de vétusté, se refusait à tout service, On pouvait entrer comme chez soi dans

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la cour envahie par l'herbe. Rien ne révélait la présence de quelque être habitant ce logis, rien, si ce n’est cependant un mince filet de fumée sortant d'une cheminée encore à peu près d’aplomb.

La maison n'était pas abandonnée, malgré son grand air de tristesse. Sur sa partie droite, auprès d'une des tours lamentablement effondrées, deux fenêtres laissaient entrevoir le tissu très simple de rideaux de perse. Un géranium et quelques plantes grasses appuyaient leurs têtes contre la vitre pour y chercher le baiser du soleil, et si quelque curieux avait essayé de regarder entre leurs branches, 1l eût vu que la pièce vaste, délabrée, mais conservant encore quelques traces d'opulence, n’était pas inoccupée. Deux femmes, absorbées le plus souvent par des travaux d'aiguille, la remplissaient d’une activité silencieuse, qui les faisait ressembler aussi bien à ces nonnes dont toute la pensée est concentrée sur Dieu, qu'à ces sphinx impénétrables qu’on voit sur les tombeaux égyptiens et qui ont toujours l'air de dire au passant : — Je sais, et toi tu ignores.

Une telle réclusion chez les habitantes du manoir avait pour origine les plus grandes tristesses. Ml d'Obercourt, derniers rejetons d'une race antique, subissaient les conséquences forcées de l’imprévoyance de plusieurs générations. Avec une prodigalité sans bornes, une insouciance sans nom, leurs ancêtres avaient vécu sur le domaine patrimonial, sans jamais se préoccuper d'examiner si leurs dépenses étaient en rapport avec leurs revenus. En vertu de ce système, 1l était advenu que les réparations n'avaient jamais été faites. L'outrage des ans s'était ajouté, juxtaposé. Les plafonds, d'abord simplement lézardés, s étaient effondrés sans que personne püût les relever ; les murs se démantelaient; la terre elle-même, insuffisamment engraissée, produisait moins ; et un Jour ce fut la grande misère qui envahit toute la demeure, la misère dont on ne se relève pas, surtout lorsqu'elle échoit à des femmes qui n'ont pas été élevées dans l'idée de la lutte et qui sont de santé débile et de constitution frêle,

Réfugiées maintenant dans une unique pièce dont elles craignaient toujours l'écroulement, M" d'Obercourt, plus sages en cela que leurs arrière-grandsparents, avaient eu le bon sens de se créer une vie en rapport avec leurs ressources. Les légumes récoltés suffisaient à leur subsistance ; leurs doigts agiles pourvoyaient à leur entretien. Jamais un plaisir, un voyage, une visite

pour laquelle il aurait fallu être parées tant soit peu, ne venaient grever leur

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modeste budget. Leurs portes, fermées avec obstination, ne s’ouvraient que pour

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deux personnes : le curé du village, un vieil ami qu'elles aimaient et qui le leur

rendait, etJeanne, leur sœur de lait, qui habitait la maisonnette blanche d’en face,

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et qui venait chaque matin remplir auprès d'elles l'office de femme de ménage, en

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même temps qu'elle leur racontait les menus incidents du canton.

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