‹ Nos invisiblesChapitre 138 sur 203 · EP · texte numérisé non relu

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e . ; r r’ 2° e Une vaillante, cette Jeanne, un cœur dévoué s’il en fut. Orpheline comme ses

sœurs de lait, elle avait sur celles-ci le privilège de ne pas souffrir de la misère.

La maison blanche lui appartenait; elle avait une vache, des poules, des lapins, et, quoiqu'elle travaillât ferme du matin au soir et qu'elle fût du même âge que l'ainée des demoiselles d'Obercourt, elle paraissait facilement dix ans de moins qu'elles.

Celles-e1 la voyaient toujours arriver avec plaisir. Elle était véritablement le rayon de soleil qui jetait une note de gaieté et de jeunesse sur les murs attristés, dans les âmes de ces deux souffrantes dont l'une portait le nom de Charlotte, et l’autre celui de Louise. Parfois Jeanne les forçait à prendre leurs mandolines et leurs guitares, qui pendaient mélancoliquement à un clou le long du mur, et, assise à leurs pieds, elle les écoutait avec délices. Lorsqu’elles jouaient un air connu, une ronde ou une complainte du pays, la paysanne oubliait les distances et se prenait à chanter. Cette familiarité ne choquait pas les demoiselles d'Obercourt, au contraire ; car la voix de Jeanne, ignorante des inflexions savantes. avait un charme puissant, des accents de tendresse qui les ravissaient, et bien souvent ce concert improvisé fut cause qu'elles oublièrent durant quelques bons instants les isolements et les duretés de la vie.

Toutes les trois étaient aussi différentes les unes des autres qu'il était possible de l'être. Charlotte, l’ainée, possédait une nature austère jusqu à l’ascéüisme. Elle pratiquait cette piété un peu moyennâgeuse qui repousse même les délices des extases et ne veut vivre que de pénitences. Le Dieu de la Bible, facilement courroucé, lui paraissait mieux symboliser la puissance que le doux Crucifié pardonnant sans cesse. Elle était construite du bois avec lequel on fait les martyrs. Dure pour les autres mais bien moins que pour elle-même, elle ne faisait

entrer aucune douceur dans sa vie. Même les fruits de son Jardin Jui paraissaient

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une sensualité dangereuse, ‘elle n y goûtait presque Jamais ; mais tout ce r190-

risme était tempéré par l’idée du devoir, par d'admirables qualités d'ordre et de

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