‹ Nos invisiblesChapitre 14 sur 203 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lorsqu'on se livre à cette étude particulièrement intéressante et éminemment absorbante qui s'appelle la psychologie humaine, on ne tarde pas à s'apercevoir que l'humanité peut être partagée en deux catégories d'êtres distincts qui s'intitulent : les gens religieux et les gens incroyants. Toute l'histoire de l'homme, toutes les raisons de ses haines et de ses inimitiés sont renfermées dans ces deux mots antithétiques : spiritualistes et néantistes, les premiers vivant pour Dieu et limmortalité, les seconds, au contraire, n’agissant que pour ce qui est périssable, la vie ne paraissant être à ces derniers que le résultat d'un hasard inexplicable et non l’œuvre d’une Providence raisonnable aux yeux de laquelle la fin justifie tous les moyens.

Cette manière différente d'envisager le but de l'existence a dû provoquer forcément un antagonisme entre les croyants et les incroyants, car il est dans la nature des hommes de concevoir de l’antipathie pour ceux qui ne partagent pas leurs idées ; et quoique ces divergences soient toujours foncièrement déplorables et préJudiciables pour ceux qui les manifestent — l’antipathie n'étant autre qu'un contrefort de l'aigreur — il faut reconnaître cependant que quelques circonstances atténuantes plaident en faveur de cet antagonisme, parce que, de même que l’on

ne peut demander à un boiteux qui donne la main à une personne marchant droit,

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de former avec celle-ci un couple à la marche harmonieuse, de même on ne peut exiger qu'un matérialiste invétéré, vivant pour l'unique matière, sympathise avec un spiritualiste convaincu vivant pour la seule immatérialité.

Il va sans dire qu'en employant en ce moment ce terme de matérialiste, je l’'emploie dans son sens textuel, car l'exception, qui est une loi terrestre, m'a mis bien souvent en face d'hommes qui revendiquaient ce titre et qui étaient possesseurs en même temps d’âmes tellement élevées qu'elles semblaient un 1llogisme avec l’incroyance de leurs propriétaires. Je dois à la vérité de confesser aussi que }] ai assisté parfois à ce spectacle fort déroutant de gens foncièrement spiritualistes, du moins en principe, dont la mentalité bestiale rendait inexplicables les croyances.

Ces états d'âmes se rencontrent dans l'espèce humaine. Un mot à été créé pour les dépeindre, et ce mot est : anomalie, c’est-à-dire exception inexplicable. Mais s1 ces àmes-là nous étonnent, que devons-nous dire alors de ces spiritualistes chez qui règnent à un égal degré la dispute, la défiance, le mépris, la haine — surtout la haine — et à qui la religion enseigne la même croyance, le même espoir ?

Dieu comme but, l'immortalité comme certitude, la bonté comme moyen, voilà pourtant ce qui forme identiquement le fond de toutes les religions ; le nom et le culte des diverses confessions seuls diffèrent. La récompense finale présentée comme stimulant à l'effort de l'homme doit aussi s adapter à la mentalité particulière des peuples. C'est ainsi que Mahomet a créé de toutes pièces le paradis des houris où le bonheur matériel et sans satiété pouvait être envisagé comme la plus grande des récompenses. Mais au fond l’idée est toujours la même, et le Paradis, qu'il s'appelle Nirvana, Au-delà ou Ciel, reste le lieu des récompenses méritées par une vie utile, sage et bonne. Vouloir déterminer la nature de ces récompenses, dire quelle est leur durée, serait aussi téméraire que de vouloir définir l'essence de Dieu. L'esprit assimilé au corps n’a plus la même façon d’envisager les joies que l'âme séparée du corps; mais, comme il faut et faudra longtemps à ces grands enfants qui s'appellent les hommes, des programmes de réjouissance, des perspectives d’oasis venant jeter leur note fraîche et reposante dans les aridités de la vie, ils se constitueront ainsi des royaumes célestes proportionnés à leurs goûts, à leurs désiderata de toutes sortes. C’est pourquoi les

Eglises diverses se sont plu à nous réprésenter le ciel comme une sorte d'im-

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mense cathédrale sous la voûte de laquelle résonnent de perpétuels hosannahs, où il y a des trônes d'or, des séraphins ravissants, des martyrs aux robes éblouissantes.….

Chaque religion s’est ainsi efforcée d'imaginer le séjour divin. Elle l'a modifié ou embelli à son gré. Mais, malgré cette concession fuite à l'enfantillage de l'âme humaine, il est digne de remarque qu'en général les religions sensées — et j'englobe à dessein dans cette appellation celles qui sont pratiquées par des gens qui ne sont pas des sauvages — travaillent à amener l’homme à cette considération que la récompense suprême réside dans la possession même de Dieu. Que cette récompense divine soit purement contemplative pour le récompensé, ou qu'elle soit simplement l’englobement de l'être infime dans l’être infini, ceci importe peu, l'essentiel étant que l’âme trouve soit dans la contemplation, soit dans l'assimilation de sa personnalité à la personnalité suprême, les émotions exquises, les joies inénarrables auxquelles les longues années d'épreuves donnent droit.

Du moment où cette croyance est généralisée, où Dieu devient ainsi le but prépondérant et convoité de toutes les religions diverses qui affirment en même temps l’immortalité et préconisent, comme moyen pour y arriver, la bonté avant tout, 1l semble impossible que la divergence de sentiments puisse vivre entre les hommes, il paraît inadmissible que l’anathème puisse exister de religion à religion, il semble monstrueux que l’une d'elles ose affirmer qu'elle est seule digne d’être accréditée, seule valable auprès de Dieu, qu'elle possède indéniablement et exclusivement les pouvoirs qui mènent au Souverain Maître, qu’elle détient les moyens de réprobation qui l’en éloignent à jamais.

Et pourtant les siècles ont assisté à ces monstruosités ! Ils ont vu les spectacles tragiques dont la seule évocation ramène en nous un frisson d'horreur ; ils ont regardé les religions s’entre-tuer au nom du même Dieu, au nom de la même croix libératrice, au nom de la même espérance divine...

Huguenots et catholiques n’hésitèrent pas à souiller l'éclat très pur du Christ en le faisant intervenir dans leurs querelles de partis. Prêtres et musulmans insultèrent leur commun Idéal... Et la lamentable tragédie n’est pas terminée.

C’est ainsi qu'au nom de ce Dieu juste le frère tue son frère... Car ils sontégaux devant le Maître ces hommes qu’il eréa semblables, et que son affectueuse solli-

citude couvrit du même dôme d’azur destiné à leur permettre d'avoir des

perspectives identiques sur l'infini, sur l’incommensurable, sur le sans fin.

S1 les rancœurs et les violences jettent une buée de tristesse sur ce que les religions peuvent contenir de sublime dans ces mots : Dieu, immortalité et bonté, ce n'est peut-être pas tant parce que leurs cultes diffèrent que parce que la mauvaise foi est le fond de l'être humain. Tant que l’homme n'a pas suffisamment souffert et par conséquent suffisamment vécu, il se trouve en proie à ces deux vents contraires vis-à-vis desquels son âme est sans défense : haine insensée ou amour passionné. Le juste milieu ne lui est pas connu, ou, du moins, ne retient pas son attention. Il aime sans raison et déteste sans sujet... C’est ce qui a tou- Jours été constaté chez les natures primitives. Les humains ont appelé cela du déséquilibre, moi j'appelle cela de l'inexpérience, car le fait de ne vivre que dans les extrêmes sentiments est la caractéristique des âmes neuves. La preuve en est chez le sauvage, qui peut tout aussi bien se prendre d’une affection extraordinaire pour l'Européen qu'il peut se prendre à le détester.

Par âmes neuves, J entends, bien entendu, celles qui n’ont encore que peu usé de la faculté des réincarnations perfectionnistes, et, comme dans l'immense plan divin tout devient forcément relatif, j'en conclus que les religions qui nous ont fourni les guerres les plus odieuses, les meurtres les plus cruels, ne se sont ainsi manifestées que parce que l’homme terrestre est encore un homme très neuf dans la vie universelle. L'instinct, qui lui vient de son origine divine, le remet à | chaque instant en face de l'Immuable Vérité, mais sa nature primitive lui fait tout aussitôt dénaturer cette Vérité, et avant qu'il soit parvenu à cette expérience qui lui permettra de constater que toutes les contestations entre religions sont ineptes, puisque ces religions ont une unique et identique trilogie qui s'appelle : Dieu, immortalité et bonté, il lui faudra encore la leçon très dure de la souffrance initiatrice.

Mais cependant, durant que les hommes s’entre-tuent, cela n'empêche que, dans l'au-delà des Esprits, nous n’assistions journellement à ce spectacle qui ravit d'aise nos âmes et que nous ne nous lassons pas de contempler :

De tous les points du globe, par groupes peu nombreux, quelquefois isolés, des Esprits voguent dans cette zone frontière qui sépare les vivants des soidisant morts... Vaillantes et saintes, les âmes arrivent vers d’autres âmes qui leur tendent les bras. Il y en a là de toutes les tailles et de toutes les races. Les

unes portent la coiffe haute et droite des évêques arméniens ; d’autres s’abritent

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sous l’austère manteau aux manches larges qui enveloppa les prêtres de Luther, d’autres disparaissent sous les plis rigides de l'étoile immaculée du disciple de saint Dominique, d’autres enfin portent le turban du Prophète, d'autres la tunique du brahmane.….

Ils s'approchent les uns des autres, se joignent sans se toiser ; leurs regards ne sont pas arrogants ; ils semblent se connaïtre et s'aimer même... Pourquoi? — Je l'ai dit, parce que ce sont des âmes expérimentées, des âmes évoluées, celleslà, dont la manière d'honorer Dieu a pu différer quant au culte, mais est restée la même quant à la pratique des vertus.

Le mot Dieu est dans leur bouche, 1l revient sans cesse comme une caresse, comme un dégir, comme une aspiration. Dans l’immensité magnifique, ils le cherchent humblement sans espérer le trouver encore pourtant...

Puis l’un d’entre eux, un vieillard vénérable au pur profil, fait un geste. Il leur montre un point lumineux par delà les mondes, et tous baissent leurs fronts respectueux en pensant que ce point est peut-être le reflet de Celui qui les a créés. Enfin, d’un même mouvement, les voici qui se dépouillent de leurs ornements sacerdotaux. L'évèque d'Arménie arrache de son front le bonnet carré; dans les nuées de l’espace, le manteau de Luther s’anéantit, l’étole du Dominicain va la rejoindre, la tunique du brahmane s'envole au loin. Dépouillés de leurs emblemes, ils unissent leurs mains; un immense manteau de fluide les enveloppe et les réunit dans ses plis, et le brahmane soutenant le religieux, l'évêque donnant la main au musulman, ils s’en vont dans le mystère de l'éternel infini. Les religions ont disparu... Il n’y a plus là que des âmes soucieuses d'atteindre le même but...

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