CHAPITRE XLVI
Il faut le dire, tout ici-bas semble fait pour la motiver. Obligé de vivre en perpétuel contact avec ses semblables, contraint à assister aux joies insolentes des uns, forcé d’applaudir aux succès immérités des autres, le malheureux dénué de tout, celui dont l'existence est entièrement dépourvue de rayons de soleil, et à qui aucune éducation préservatrice n’est venue enseigner l'énergie, la volonté, la tolérance, ne peut se résoudre à la résignation. Qu'a-t-il fait, ce paria, pour grelotter l'hiver dans son misérable taudis, tandis que, à quelques pas plus loin, et quelquefois sous le même toit, aux étages inférieurs, des gens faits de chair et d'os comme lui, soumis aux identiques grossiers besoins, ayant une âme quelquefois inférieure à la sienne, s’entourent de tous les raffinements imaginables de confort et de luxe, ne négligent rien pour assurer à leur chétive carcasse toutes les voluptés ou toutes les sensations ? |
C'est cette promiscuité perpétuelle entre humains qui est une des causes les plus réelles des révoltes qui grondent au fond du cœur des classes pauvres.
Les agglomérations des grandes cités, la venue en masse dans ces cités du paysan, déserteur de la terre nourricière, —ingrate, ilest vrai, bien souvent, mais saine malgré tout, — ontété les principaux fomentateurs des troubles qui s’accen-
tuent chaque jour davantage en même temps que les convoitises deviennent plus
vives, parce que le peuple découvre aujourd'hui des choses dont il ne soupçonnait même pas l’existence hier.
Lorsque ces hommes vivaient plus solitaires, ils ignoraient la rancune, la haine, la révolte. Ils l’ont apprise, dès qu'ils ont quitté leurs modestes bourgades pour venir chercher à la ville le corrupteur de toutes les consciences, cet usurier de toutes les âmes qui s'appelle l'or.
Et ceci est tellement vrai que lorsqu'un malheureux enfant, dont les fautes sont le plus souvent imputables à ses auteurs, devient complètement dévoyé, au point de nécessiter son internement dans une de ces maisons appelées « maisons de correction », on essaye tout d’abord de lui laisser peu de voisinage avec ses camarades.
Mais si l'enfant persiste dans sa mauvaise conduite, si, en un mot, son caractere reste intraitable, on n'hésite pas, on le met alors en cellule ou isolement complet, de façon à ce qu'il ne puisse plus avoir aucun point de contact avec ses compagnons, et quoique le remède ne soit assurément pas infaillible, il réussit cependant en bien des cas.
Pour le peuple, c'est ce manque d'isolement qui cause son malheur. On s’aigrit vite au contact des gens naturellement portés à l’aigreur, et, comme il est extrêmement humain d'être plus facilement porté au mal qu’au bien, les âmes viles et révoltées ont beau jeu. Il leur est facile d’entraîner les masses naïives, crédules et faciles, proies à qui le mirage semble toujours la réalité, et qui ignorent trop que les douleurs et les sanglots ne s’adoucissent pas, ne perdent rien de leur acuité dans le miroitement des ors, des splendeurs, qui constituent ce qu'on appellé l’apanage des classes riches et aisées.
L'éducation mentale! Voilà ce qui manque au peuple pour lui faire comprendre que toutes les conditions même les plus infimes ont leurs joies, qu'il n'est ici-bas qu'un seul bonheur : le bien, encastré dans cette sereine philosophie qui consiste à savoir se contenter de la vie qui vous est faite, et qu’enfin, pour que cette vie ne devienne pas odieuse par la misère, par les privations, mauvaises et atroces consetllères, 1l est indispensable de faire régner continuellement autour de soi l'économie d’une part et la vaillance de l'autre.
Tant que ces principes ne seront pas implantés au sein des masses, nous verrons les pires révoltes se manifester. Pour un rien, une déception de peu
d'importance, et le plus souvent aussi, il faut le dire, sous l'effet d’un alcool
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quelconque, l’homme du peuple a des besoins de tuer, de massacrer le riche.
Et c’est ainsi que l'anarchie arrive à régner en souveraine maîtresse, que le peuple, ivre de besoins, surexcité, en vient à poser des dilemmes absurdes à la société, compromettant même sasituation, en se rendant odieux parce qu'il devient injuste dans ses revendications impossibles à satisfaire, puisqu'elles ne visent rien moins que la suppression d’une loi aussi ancienne que le monde, aussi immuable que Dieu même : la loi du travail,
Devant ce spectacle de gens en fureur, devant ces révolutions qui se manifestent plusieurs fois dans un siècle, l'esprit des gens plus calmes s attriste forcément, et ils en arrivent à se demander s1 véritablement cette bonté divine tant prônée ne serait pas susceptible, elle aussi, tout comme la pauvre humanité, d’être sujette aux défaillances. Car où est l'utilité des guerres, où se trouve le but des révolutions ?
Les unes et les autres n'auront qu'un temps. Dans un système aussi parfait, aussi admirablement homogène que l’est le système universel, 1l ne peut exister aucune défectuosité.
Tout vient du même principe et tout y retourne, en suivant un identique chemin ou plan dont les phases s’intitulent : la création, la transformation, la gravitation. Les globes, les mondes divers, ne s'’anéantissent que pour se transformer en s’améliorant. La matière ne s’annihile que pour renaitre, les hommes ne se massacrent que pour laisser la place à d’autres hommes qui leur seront supérieurs. Il faut que du charnier même des fleurs nouvelles renaissent. Quoique écloses dans le sang, dans la putréfaction, elles n'en conserveront aucune odeur malsaine, mais elles se multiplieront au contraire à l'infini, en serrant tellement leurs rangs et leurs touffes que le champ de bataille ne sera plus qu'un champ de fleurs dont la douceur contribuera puissamment à faire oublier les mêlées sanglantes, les effroyables désastres.
Tout a donc une utilité ici-bas. Pour celui qui créa les mondes, le supertilu est un mot dépourvu de sens; chaque infimité a un rôle, chaque parcelle de l'Univers a sa fonction, chaque menu événement a son but. Non pas que ces événements «lent été réglés avec minutie par un Dieu dont les vues seraient ainsi bien mesquines, mais parce que ces événements insignifiants sont, pour ainsi dire, des sortes de rouages de l’immense machine dans laquelle sont englobés, mondes,
planètes, satellites, nébuleuses, espaces sans fin, rayons sans limites.
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Nous n'avons ni le droit, ni le pouvoir de pénétrer les secrets de ces mondes ou astres divers. N'étant encore qu'Esprits terrestres, nos études et nos investigaions ne peuvent s'étendre avec fruit qu'à une certaine zone, et, du reste, notre petit monde modeste nous réserve encore bien des surprises, bien des curiosités, dont une des moindres est celle qui nous fait répéter cette question : Pourquoi les révolutions reviennent-elles aussi fréquemment sur terre ?
Hélas ! tout simplement parce qu’elles sont un mal inhérent à son sol, tant que celui-ci restera un sol d'épreuves, tant que ses habitants ne se seront pas coalisés contre l'ignorance qui nous empêche de croire à l’immortalité de l'ame, à la nécessité du progrès, à la recherche du mieux.
Ces deux dernières choses pécheront toujours par la base, tant qu'il n'y aura pas croyance en un principe supérieur et en une immortalité. Certes elle est belle et digne de louanges cette conduite des philosophes et des philanthropes qui font le bien par pur amour du bien, sans se laisser éblouir un seul instant par des perspectives d’au-delà de paix et de sérénité, qui n’agissent que pour le bonheur des générations mortelles, et qui, sachant ou du moins croyant savoir que tout s échoue et se termine au tombeau, n’en poursuivent pas moins leur vie, sans prières, de dévouement, de bonté.
Oui, 1l faut les admirer, les louer même. Cependant seraient-ils moins dignes de cette admiration et de ces louanges, ces hommes, s'ils savaient prier, s'ils savaient vouloir ? Car la prière qu'est-elle, sinon une des manifestations les plus belles de la volonté unie à un désir si grand que ce dernier ne peut même plus s appeler désir, mais force ?
Leur mérite n'en serait amoindri en rien; ils seraient simplement plus modestes. Car c'est un peu une témérité que de prétendre pouvoir se passer du secours divin, que de se croire assez fort pour faire sainement le bien en ayant comme seule perspective les tombes serrées des cimetières où l'intelligence, selon leur désolante doctrine, serait battue en brèche, où rien ne subsisterait du moi conscient et intelligent.
Et c'est parce qu'ils sont trop nombreux ces penseurs sans Dieu, que les révoltes sont fréquentes. Ils ont oublié, en effet, qu'aux âmes naïves des masses, la morale civique ne suffisait pas pour leur faire supporter les duretés de leur situation. Ils ont oublié qu'il fallait d’autres perspectives de compensation. Ils
ont oublié que la foi seule pouvait les aider, tandis que la philosophie, présentée
à hautes doses, ne pouvait leur paraître qu'une amère ironie, qui devait accroître en eux l'esprit de révolte. Car que peut-il y avoir de plus odieux pour ceux qui souffrent que ce raisonnement sec, que ces arguments en faveur de la recherche du mieux pour des générations qui verront le jour au moment où leurs pauvres corps usés par les maladies et la fatigue, déposés dans les planches disjointes des bières de sapin, ne seront plus qu'os et pourriture ?
Ces moyens de calmer des révoltes n'ont pas leur raison d’être. Pour faire accepter à l'ouvrier son labeur, au paysan sa condition, aux petits malheureux employés leur tâche ingrate, 1l faut faire revivre au milieu d’eux la foi sublime.
Non pas la foi en des amulettes ou des scapulaires dépourvus de sens, mais la foi en un avenir immortel qui dédommagera amplement des jours mortels, en faisant comprendre la nécessité douloureuse des inégalités sociales.
Mais pour une telle besogne, ce n’est pas un pionnier isolé qu'il faut, Ce sont des milliers d'apôtres qui devraient se charger de cette éducation mentale, si nécessaire et s1 peu répandue cependant.
Pour le faire utilement, 1l faut que l'union la plus étroite règne entre les spirites ; 1l faut que toutes les petites divergences de mots qui ont été cause que plusieurs d'entre eux se sont groupés sous le titre de théosophes, bouddhistes, etc., cessent, pour faire place à une entente complète sur ce point, seul digne d’être promulgué et divulgué, et que nous appellerons les trois nécessités de la vie humaine pour parvenir au bonheur plus tard et adoucir la condition présente, à savoir, dans l’ordre moral : la foi, le travail, la volonté, et dans l’ordre plus matériel : l’économie, l'ambition sage, l'hygiène bien entendue.
C'est seulement lorsqu'on aura bien fait comprendre au peuple la nécessité de mettre en pratique ces qualités, qu'on pourra espérer arriver à un changement avantageux pour lui. Les discours éloquents peuvent plaire à la masse, ils sont capables de l'entrainer, mais elle les oublie vite. Les instructions simples, au contraire, la touchent, la font réfléchir, lui laissent quelquefois dans l'esprit des aspirations sages l’incitant à des méditations salutaires, qui l’amènent tout doucement à la réforme de sa vie, faisant naître, en un mot, un peu de ce calme précurseur des jours d’au-delà, |
Que la terre est loin, à l'heure présente, de cet idéal de sérénité ! Prise dans des convulsions hystériques, elle s’agite dans un effroyable remous, et la voix
même des sages est impuissante à calmer les fous qui ne veulent pas comprendre
que c'est seulement dans le sang-froid paisible que se trouve la solution de tous les problèmes sociaux et non dans la révolte qui engendre la ruine, la douleur et le désespoir.
Est-ce à dire qu'il faille jeter l’anathème à cette génération déséquilibrée, la laisser périr sans essayer de la sauver, s’agiter, sans vouloir la plaindre ?
Jamais, au contraire, elle n’a été plus digne de compassion. La démence des masses n'est que le résultat de l’égoisme de ceux qui sont plus heureux, et qui n'ont pas su comprendre que l’excuse de la richesse, son correctif, c’est de pou-
voir donner à ceux qui manquent non seulement le nécessaire matériel, mais
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encore un peu de cette charité de l’âme qui plaint et s'efforce par tous les moyens
possibles d'élever le moral des classes pauvres à qui l’on a donné, il est vrai, peut-être plus de bien-être, de facilité d'instruction, mais à qui l’on a omis de
concéder le levier puissant de la foi en la Justice définitive, suprême. Seule elle