‹ Nos invisiblesChapitre 31 sur 203 · ACCORD DES ÂMES ET DÉDOUBLEMENT · texte numérisé non relu

ACCORD DES ÂMES ET DÉDOUBLEMENT

La tendresse profonde qui unit homme et la femme mieux que ne sauraient le faire toutes les plus ferventes prières des plus saints pasteurs, a toujours été considérée comme l'idéal des joies. Devant le couple qui s'en va dans les sentiers fleuris en se tenant enlacé, tandis que les lèvres murmurent avee mille intonaons diverses l'éternel mot de l'éternel « Old story », et qu Elle baisse le front pour cacher son émot, tandis qu'Il s’essaye à pénétrer le clair rayon que voilent ses paupières ; devant les jeunes qui s'aiment, les vieux qui s’aimèrent soupirent de regret et d'attendrissement, et ceux qui se sentent déjà convoités par les lourdeurs et les déceptions de l’âge mûr s'efforcent de s’imaginer qu'ils n’ont pas encore franchi ce cap que le chérubin gracieux aux ailes légères dédaigne, lui qui n'aime que les fleurs, l’insouciance et le printemps.

Pourtant si la jeunesse escortée d'amour jette l'éclat de son doux charme dans ce passage sombre qui s'appelle une vie, il faut reconnaître que le privilège d’aimer ne lui est pas exclusif. A côté des attraits spéciaux qu'éprouvent les deux sexes l’un pour l’autre, la justice de Dieu se plaît à effeuiller de droite et de gauche les pétales de son cœur d’or ; qu’elles soient immaculées comme les blanches marguerites ou assombries de larmes de sang comme celles des pivoines,

ou couvertes des teintes de deuil comme celles des chrysanthèmes, ces pétales

obéissent toutes à la loi naturelle en aimant et en étant aimées. Flétries par le vent des orages ou arrachées à leur propre pistil par des mains brutales, dans le jardin du Créateur elles se confondent, mélangent ensemble leurs douleurs, exhalent à l'unisson leurs plaintes ; elles ont nom : amour maternel, amour fihal, amour fraternel.

La chanson des oiseaux qui se becquetent, le bourdonnement des insectes qui s unissent, les laissent indifférentes. Le temps des amours jeunes est passé pour elles, mais cela ne les empêche n1 d'aimer n1 de souffrir. Les âmes de tendresse trouvent toujours un accord correspondant. De la part d’une mère, c’est souvent une fille profondément aimée qui est l’objet de cet amour. Toutes deux se chérissent tellement qu'en pensant à la possibilité des séparations, elles sentent leur cœur se déchirer d'avance. Tantôt ce sont deux sœurs qui s’adorent et dont la vie s’est tellement identifiée l’une à l’autre, qu'aucune tendresse ne peut leur être comparée, ou encore ce sont deux amis qui s'aiment comme si les liens du sang les avaient unis.

Ces affections si profondes et assez fréquentes sur terre ont toujours des origines lointaines. Pour s'aimer ainsi, 1l faut évidemment s’être connu et apprécié depuis longtemps. Les tendresses soi-disant irraisonnées que l’on éprouve tout à coup, lorsqu'on se trouve pour la première fois face à face avec une personne

inconnue, ces coups de foudre inexplicables ne sont pas le résultat d’un caprice

qui ne se définit pas — à moins cependant que ces sympathies ne persistent pas et ne s’écroulent à la première déception; ce qui est le cas de ces personnes qu'on à si justement dénommées « des impulsives », auquel cas l'affection passagere n a d'autre explication que le caprice d’une nature instable.

Mais cette explication ne peut s'appliquer aux personnes qui s aiment sans discontinuer, et dont la vie n’est qu'une preuve perpétuelle de tendresse réciproque. Pour ces personnes-là, soyez persuadées que l'affection ne date pas seulement du jour où elles se sont vues, mais bien de plusieurs existences où ensemble elles ont souffert et se sont soutenues mutuellement. C’est l'explication de ces préférences si marquées parfois au sein des nombreuses familles. En Angleterre principalement le cas est fréquent. Les aînés et les plus jeunes n’ont souvent entre eux que des relations que je qualifierais presque de courtoisie. Mais voici Willy-et Dora que tout sépare cependant, l’âge, le collège et le sexe, et

qui s adorent ; ils vivent toujours à l’écart de leurs autres frères et sœurs, et, plus

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tard, lorsque Willy, suivant en cela l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, partira coloniser aux Indes ou ailleurs, Dora, qui a pourtant chez elle tout le confort du « home », tous les amusements du flirt, pleinement justifié du reste par ses yeux de pervenche et son teint qui fait songer aux douceurs des premiers boutons de rose, Dora partira avec son frère, parce qu'elle l'aime par-dessus tout et qu'il est sa vie, son but, son rayon de soleil.

Il est douloureux de constater que cet accord des âmes est toujours, tôt ou tard, détruit par l’affreuse mort, qui ne respecte même pas les tendresses chastes et se plaît à ajourner le moment où l’on pourra savourer en paix ces affections.

La justice de Dieu l'a voulu ainsi. La charmante fable de Philémon et Baucis, ces deux aimables vieux qui ne pouvaient se résoudre à partir l’un sans l'autre, n’est qu'une douce fiction. L'avenir terrestre ne réserve presque jamais cette Joie, qui serait si précieuse, de s'étendre ensemble sur la couche qui doit devenir la couche funèbre, et de sentir à l'unisson dans les mains enlacées le frisson qui envahit les veines, jusqu'au moment où les deux corps laisseraient s'échapper les àmes qui se rejoindraient et se confondraient dans un baiser éternel. Bien au contraire, la mort se complaît à violer toutes les lois de la préséance ; elle prend l'enfant avant la mère, le frère plus jeune avant l'aîné ; elle ne laisse pas seulement derrière elle une trace de désespoir, elle creuse encore un sillon de révolte devant son injustice trop avérée.

Parfois les malheureux, qui ont perdu l’âme de leur âme, se demandent avec

angoisse s1 l’aimé qu'ils pleurent n éprouve pas de son côté le même sentiment de

rancune contre la mort qui l'a arraché prématurément aux siens, Il leur semble

impossible, presque inconvenant, que cette âme puisse goûter les délices de l’éternité, tandis qu'eux souffrent et gémissent, et cette dernière pensée achève de leur enlever toute perspective de consolation.

[s ignorent alors que les conditions d’une âme débarrassée du corps sont fort différentes de celles d’un corps enveloppant l'esprit. Si tout est obscurité, douleur et chaos autour d'eux, tout au contraire est lumière, éclat, repos et lucidité pour celui ou celle qui les a précédés dans l’au-delà. A cette âme désincarnée il est possible de passer de longs instants auprès d’eux, elle entend leur voix, assiste à leurs actions, et si le bruit de leurs plaintes l’attriste, elle le supporte cependant, en pensant que la vie terrestre est brève et que demain ils se débar-

rasseront de leurs douleurs en se débarrassant du vêtement de chair.

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