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CHAPITRE XVIII

Comme Caïn obsédé par l'œil sombre du remords le poursuivant sans trêve dans sa fuite éperdue à travers les déserts, la Douleur suivait Diane et ne se lassait pas.

Quoiqu'elle pût faire et dire, malgré les prières ferventes montant comme un perpétuel encens vers le trône où siègent toutes les miséricordes, la sinistre compagne marchaità ses côtés. De longs voiles de deuil enveloppaient sa silhouette ; sa démarche était lente, son sourire noyé d’ombres et de pleurs. Une fois elle essaya de dire : « je t’apporte le bonheur... prends mon bras ! » Mais Diane, épouvantée, la repoussa loin d'elle en criant au mensonge.

Pourtant un jour qu’elle se débattait dans un cauchemar affreux de visions atroces,un jour qu’elle chancelait se sentant plus faible, la Douleur intervint en glissant son bras sous le sien, et elles ne se quittèrent plus.

La lamentable odyssée commença alors pour Diane. Au milieu des ténèbres sans fin, des embüûches sans nom, elle entreprit l'ascension de ce dur calvaire dont le sommet, baignant en pleine lumière, lui était caché. Qu'elle l'eût réconfortée pourtant, cette vue des hautes cimes, s’il eût été donné à ses yeux de l’entrevoir | Mais hélas! l'obscurité augmentait toujours, et la Douleur, sentant son corps

s’affaisser de plus en plus, ne lâchait pas sa victime.

Résignée maintenant, Diane se laissait conduire en gémissant. Bientôt son corps, aux merveilleux contours, connut l'outrage des avilissantes maladies. Son cœur endura la torture des tromperies hideuses, 1l subit le déchirement des séparations sans remèdes. Puis l'atroce vie, jugeant que la coupe n'était pas encore assez pleine, se plut à la harceler de ses coups d'épingle ; elle obligea ses mains de patricienne aux travaux qui nourrissent la chair ; et le désespoir fou, le désespoir sinistre qui fait naître les hantises du suicide, qui glisse à l'oreille des abreuvés de peine ces mots terribles : « [n'y a rien, le Ciel est vide » apporta son contingent aux souffrances endurées. Suffoquée, haletante, les yeux emplis d'ombre, Diane voulut s'arrêter, se précipiter dans le néant libérateur. Mais la Douleur la serra plus fortement dans ses bras, et lui fit hâter le pas... Pour la première fois alors, Diane comprit que la compagne aux habits de deuil n’était pas une ennemie. L'aurait-elle soutenue sans cela? Quelle raison eut été la sienne pour murmurer aussi fréquemment à son oreille ces mots qui lui avaient paru tout d'abord une amère ironie : « Courage! le terme est proche, chère âme, il te faut encore t'appuyer sur moi pour gravir les derniers échelons qui doivent te mener vers la région de gloire. » Et un jour Diane la crut, et s’abandonna.

Dépouillée maintenant de tout, elle restait chaste dans sa nudité, car la Douleur lui prêtait sa dignité. Nul, en la regardant passer, ne songeait à l'insulter, mais on disait tout bas : « Où va-t-elle ? » Et, en la voyant s'engager sans cesse dans les étroits chemins bordés d’épines, on restait pensif... Mais Diane n'y prenait garde.

Confiante à présent dans sa morne compagne, elle se lussat guider, passait sans crainte à travers des cavernes qui lui paraissaient sans issue, s engragealt dans des souterrains où il lui fallait plier encore un peu plus sa haute stature déjà s1 affaissée, et lorsqu'elle se sentait trop lasse, lorsque ses pieds trop ensanglantés se refusaient à marcher, la Douleur la prenait en ses bras et la portait lentement.

Depuis des années, le soleil n'avait plus lui pour elle. Ses rayons éclatants n’arrivalent pas à transpercer l'ombre épaisse qui lenvironnait. Dans la nuit des nuits, Diane marchait toujours en gémissant.

Il lui semblait maintenantque ces ténèbres ne s’éclairciraient jamais, que son irrémédiable destinée était de vivre dans cette obscurité. Sa foi même lui échap-

pait. Sentant alors crouler ses derniers espoirs, elle s’appuyait plus fortement

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sur sa compagne, s’efforçant d'écouter son éternel refrain : « Courage ! Ia lumière est proche ! »

Ce fut au moment où elle n’y croyait plus, à l'instant même où son corps harassé se refusait à marcher, que cette lumière éelata dans tout son éblouissement.

Comme une nuée qui crève, les ténèbres se déchirèrent, s éparpillèrent en lambeaux vers les couches profondes; et, au-dessus d'eux, planant dans un soleil aux doux rayons, baignée par des éthers embaumés, l'âme de Diane les domina.

Une intense impression de délivrance et de joie sans nom envahissait son esprit. Mais, trop bonne pour ne pas être reconnaissante, elle chercha du regard sa compagne fidèle, celle qui l'avait menée à travers ce labyrinthe d'ombre aboutissant à ce séjour de paix. Elle voulait la revoir, n’eût-ce été qu'un instant, cette Entité des souffrances, pour lui crier un « merci » sans rancune, plus même, pour lui demander pardon d’avoir parfois méconnu sa puissance, Mais elle s’aperçut alors qu’elle était seule, et que la Douleur avait disparu. Pourtant, ayant regardé plus loin dans l'horizon immense où les lambeaux des ténèbres, s affaissant vers la terre, devenaient de moins en moins visibles, elle entrevit une ombre, une silhouette connue enveloppée de longs voiles de deuil, et cette ombre dont la voix couvrait les espaces, lui erta : « Adieu! sois heureuse, je cours maintenant offrir mon égide à d’autres âmes, car Dieu m'interdit le repos, et mon nom n'est pas seulement Douleur, il est aussi Progrès. »

Cette histoire est l’histoire des âmes neuves de l'Univers. Sans cette compagne austère, il n’y a pas de bonheur possible. Elle seule connaît les chemins sinueux qui mènent à l’éternelle lumière; elle seule peut aider, elle seule peut renouveler une âme.

Cette paix, qui forme un contraste si frappant avec les agitations de la vie, est proportionnée au degré d'avancement. L'âme d’une moralité moyenne ne saurait apprécier les joies d’un Esprit supérieur, et celui-ci trouverait insignifiantes les jouissances qui composent la récompense de cet être qui est son inférieur. Mais l'âme qui a souffert goûtera de toutes façons un bonheur supérieur à cette soulfrance, surtout si elle a su chasser loin d’elle les désespoirs trop violents, et si elle a pris pour devise ces mots qu’on ne saurait trop répéter à l'Humanité : « marcher quand même ! » |

Mais, pour cela, il est utile de lui dire aussi que le bonheur de limmortalité

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