IDÉE DE LA PATRIE AMÉRICAINE
La patrie est un êt^e complexe : comme nous elle a un corps et une âme.
Le corps, l'élément matériel, c'est l'ensemble des vies humaines qui s'y développent et en constituent la première richesse; c'est encore la terre nourricière, l'industrie qui met en valeur les dons du sol, le commerce qui en favorise l'échange, la législation économique qui assure l'équitable distribution de la fortune publique.
Le pays a aussi une âme, et quand il s'agit de l'âme américaine, il y a beaucoup à dire : Edmond de Nevers a consacré deux forts volumes à cette étude. L'âme d'un pays, c'est d'abord une façon commune de penser, de concevoir les réalités et les possibilités de la vie : élément intellectuel. En ce pays, malgré les divergences qu'explique sa formation, il est certaines idées admises comme des dogmes par tout américain : celle de liberté, par exemple, avec les concepts les plus variés, depuis le droit de faire le bien (la vraie notion) jusqu'à la licence ; celle de la paix dans le travail, qui n'exclut pas l'effort militaire, quand le pays
soutient une juste cause; celle de la nécessité d'étendre l'instruction populaire par tous les sacrifices nécessaires; celle des avantages de la constitution démocratique, que tout le monde admire comme une œuvre de génie, bien qu'il soit permis de souhaiter que le régime ne s'égare point. Ce vœu se réalisera dans la mesure oii la religion empêchera la vie intellectuelle du peuple de se fourvoyer. L'âme d'un pays, c'est encore une façon commune aux habitants de ce pays de vouloir et d'aimer; c'est, si l'on veut, l'élément moral, le plus important en pratique, puisqu'il oriente ou détermine la conscience, et par suite la vie individuelle, sociale et politique du peuple. Les dictées de la raison, avec la morale naturelle, peuvent inspirer un certain amour de la vérité, de la justice, du bien. Le rôle de la religion révélée est de relever et de faire durer cet amour national des vertus privées, domestiques et sociales.
Dans les pays anciens, l'âme nationale a un organe commun qui donne à ses concepts une expression que tous saisissent : c'est la langue du pays. Au cours de leur histoire, se sont formés, au sein de ces patries, des groupements de langues diverses, sans détriment pour l'unité nationale, avec avantage même pour la valeur du pays dont ces langues enrichissent la pensée. La beauté et la richesse d'une âme n'ont jamais été chez elle l'aptitude à ne rendre qu'un son : rharmonie suppose la multitude et la variété des voix qui s'unissent dans le concert. Nul n'a démontré que Mistral ait été moins bon Français pour avoir chanté dans la langue d'oc les beautés de la Provence.
La formation des Etats-Unis, due à des courants migratoires des vieilles civilisations européennes, a bénéficié des avantages de cette variété de langues, sans que l'influence des divers climats de ce vaste pays eût à créer lentement, comme en Europe, des idiomes nouveaux. . Rien, du reste, dans la survivance des langues diverses ne s'oppose à ce qu'une langue officielle, de droit ou de fait, serve de moyen de communication entre les divers groupements de ce pays. D'autres pays ont plus d'une langue officielle et ne s'en portent pas plus mal. La tendance à tout^simplifier, dans l'administration et le commerce, fait
qu*ici on préfère s'en tenir à une seule langue dans les lois. Nul groupe ethnique ne se refuse à se familiariser avec cette langue.
DEVOIRS GÉNÉRAUX Qu'iMPLIQUE CETTE IDÉE
Ce que la patrie américaine attend des Américains d'origine française, c'est qu'ils aiment ardemment tous ces éléments qui la constituent. « La piété, dit saint Thomas, s'étend à la patrie, comme à un principe de vie. » On le voit, le culte voué à la patrie se rattache à la^piété, comme l'amour filial envers les parents, envers l'Église, envers Dieu, envers tout ce qui est une source de vie.
La patrie américaine attend de ses fils d'origine française qu'ils l'aiment en tout ce qu'elle a de vivifiant. Son sol, parce que quelque chose des éléments de ce sol est déjà passé dans leur sang par la nutrition, parce que déjà les corps de leurs parents y reposent, et qu'eux-mêmes s'y étendront un jour pour y attendre la résurrection : alliance sacrée, mystique et qui, pour eux, sanctifie déjà cette terre; sa vie industrielle aussi, qui a mis en valeur plus grande leurs aptitudes d'ouvriers français et canadiens. Ici l'échange commercial a multiplié leurs activités; l'assiette économique du pays, généralement stable depuis 1865, a développé chez nos gens l'optimisme et la bonne humeur,
Or, la première marque d'affection que l'on doit à son pays consiste à respecter, pour la mieux conserver, la vie qu'on y a reçue : l'Eglise catholique, parce qu'elle est « la grande école du respect », selon le mot très juste du protestant Guizot, érige en loi le respect de la vie corporelle. Sa morale reste, pour cela même, la meilleure hygiène physique : on fera bien de s'en souvenir et de ne pas se figurer que le sport, par exemple, pourra jamais servir, à ce sujet, de succédané à la morale évangélique et aux sacrements qui l'alimentent. C'est une grande richesse que les jeunes gens conservent à leur pays, quand ils sauvegardent, par la tempérance sous toutes ses formes, leurs énergies en pleine promesse. Leurs pères ont vécu dans la frugalité et la chasteté, pour leur transmettre une vie généreuse et saine. Il dépend d'eux-mêmes de transmettre à leur tour
un sang taré ou un tempérament équilibré par des vertus puisées à leur source surnaturelle. Il faut prier pour que les chefs de famille de notre race aient la gloire de continuer à donner à ce pays, avec la générosité qui est une tradition sacrée chez les nôtres, la première richesse sur laquelle il compte : le capital humain.
L'âme de leur patrie, les Franco-Américains l'aimeront jusqu'à souhaiter toujours que la vérité catholique se répande, afin de prémunir la pensée publique de ce pays contre les équivoques et les erreurs de principes sur la liberté, le rôle des parents et de l'Etat en matière d'éducation, les rapports du capital et du travail, le régime constitutionnel même, toujours menacé, tantôt des dangers d'une excessive centralisation, tantôt du péril d'une excessive indulgence accordée à la licence individuelle. L'erreur doctrinale est féconde en vices, comme la vérité, en vertus. L'expérience montre que la pensée humaine, ici comme ailleurs, s'élève ou s'abaisse, suivant qu'elle se rapproche ou s'éloigne de la vérité révélée, la doctrine catholique. C'est aux catholiques d'origine française de démontrer pour leur part, grâce à l'exemple de leur droiture de jugement, la valeur de la doctrine qu'ils professent.
L'âme de leur patrie, en ses éléments moraux, les Franco-Américains ont le devoir de l'aimer assez pour lui souhaiter toutes les vertus naturelles. Mais ils lui voudront mieux encore. La morale est infirme, privée de ses appuis surnaturels. Au milieu des sectes qui divisent ce pays de façon bien plus inquiétante que les langues, ils voudront apporter, par l'exemple et la parole, le seul bien qui puisse rapprocher tous les tempéraments et unir les âmes par le lien de la charité évangélique.^ Elle a sa source toujours vive dans les sacrements de l'Eglise. Ces principes généraux rappelés, venons-en aux désirs que, de fait, la patrie américaine formule à l'endroit des Franco- Américains.
CE QUE l'aME américaine EXIGE DES GROUPES ETHNIQUES DE CE PAYS
J'ai cherché une formule qui pût résumer la somme des meilleures aspirations de l'âme américaine, et je n'en ai pas
trouvé de plus appropriée que celle qui sert d'épigraphe à ces modestes considérations : Live ajid let lire !
On parle beaucoup de la puissance d'assimilation de l'Union américaine. Si l'on veut dire qu'elle a le don de gagner les cœurs de ses concitoyens, de développer rapidement leur esprit public, de créer chez eux l'unanimité dans l'union sacrée, dès que le salut publio est en cause, de leur faire sacrifier toute vague idéologie à l'idée pratique de la liberté civique, il me semble qu'on a raison : peu de pays, au monde, ont réussi à produire tant de patriotisme au sein d'éléments aussi disparates, venus des pays les plus divers et parfois les plus hostiles par tradition. Mais si Ton entend par là que l'âm^e américaine aspire à soumettre violemment au même creuset — selon le mot brutal melting-pot — les divers éléments ethniques de ce pays, au point d'en effacer les nobles et utiles caractéristiques, il me semble qu'on lui fait gratuitement injure. Elle a trop soif de vie pour vouloir étouffer dans son sein des promesses de vie plus grande, plus haute, plus humaine. Il peut y a.voir chez elle, dans son libéralisme social et religieux, des illusions périlleuses, c'est chez elle la part de l'infirmité humaine : les peuples les plus cultivés n'y échappent pas, quand les principes de l'Évangile maintenus par l'autorité légitime s'oblitèrent chez eux en tout ou en partie.
En tout cas, je considère comme admis que l'esprit public américain ne dem^ande pas, sous prétexte d'unité, la mort des groupes ethniques, ni même leur fusion en un seul moule. Où serait d'ailleurs le prototype amiéricam, d'après lequel il faudrait modeler tous les habitants de ce pays? Si c'est le type anglo-saxon, qu'on veuille bien le dire. Mais alors il faut se résigner à renier toute l'histoire américaine depuis 1767. Qui l'osera ? Non, j'aime mieux m'en rapporter à la devise des armes am.éricaines : E plurihus unum,, unité dans la pluralité des éléments. Elle évoquera toujours l'ingénieuse mise en œuvre du régime fédératif, avec l'autonomie qu'il laisse à chacun des états; mais j'ose y lire une pensée plus profonde et plus généreuse encore : unité d'affection et de dévouement au même drapeau, au même idéal démocratique, dans la diversité
féconde des talents, des aptitudes, des qualités des races qui survivent sous la protection de ce drapeau.