OBJECTIONS ET RÉPONSES
Je n'ignore pas les objections soulevées pendant la guerre, où les instincts de race pouvaient prendre un caractère inquiétant et suraigu.
Si ce principe vaut, pourrait-on dire, la survivance allemande, en ce pays, n'y constitue-t-elle pas un danger ?
Le gouvernement américain a eu l'œil ouvert. Qu'at-il fait? A-t-il suggéré la suppression de toute publication en langue allemande ? Non. Comme mesure de guerre, on a resserré les mailles de la censure. Mais tel est le respect de ce pays pour l'honnête liberté de la parole et de la pensée, que l'on n'est pas allé plus loin.
Une certaine philosophie née en Allemagne, il y a quatre siècles, propagée depuis par Kant, Hegel, Fichte, Schopenhauer, Nietzche, a produit quelque part les énormes prétentions du surhomme allemand et suscité le militarisme bismarckien. Dans d'autres pays, la propagation de cette doctrine a servi à émietter les convictions et à diviser les forces nationales. Si la guerre récente avait pour effet de montrer au monde le danger de cette doctrine qui a armé le troupier allemand avec l'approbation de professeurs d'universités allemandes, elle aurait au moins un bon résultat. Elle aurait appris au monde, et en particulier aux États-Unis, où les professeurs allemands encombraient les chaires les mieux rémunérées, qu'il n'y a pas trente-six choses dans le domaine des idées morales. Il y a d'une part l'esprit chrétien, fait de justice, de bonté, de douceur, de pureté, et de l'autre, il y a une certaine façon payenne en son fond de concevoir la vie. C'est l'orgueil, c'est la dureté qui finit par dire : La faiblesse n'a pas de droit; c'est l'égoïsme qui se divinise et qui suscite par sursauts des bacchanales de brutes saoules et lubriques, au sein de la civilisation chrétienne épouvantée. Entre ces deux forces, « les deux cités », on peut quelque temps se croire capable de rester neutre : de fait, la logique entraîne tôt ou tard les dilettantes dans la mêlée, pour l'une ou Tautre de ces idées.
Heureusement, on peut espérer — on l'a affirmé — que les Américains d'origine allemande, en quittant l'Allemagne depuis 1846, n'ont apporté avec eux que ce qu'il y a de bon, d'humain et de chrétien dans les parties les plus civilisées de leur patrie d'origine. A la bonne heure ! les Américains ne demandent pas mieux que de le croire, et, en ce cas, l'esprit chrétien de ce pays n'a pas tort de penser que la survivance même de l'élément germanique, si différent du surhomme de là-bas, aura ici de bons effets dans l'avenir.
Je m'efforce donc de saisir la pensée sans haine et sans préjugés de l'âme américaine, je m'efforce de traduire sa façon cordiale d'offrir l'hospitalité aux races des vieux pays en leur demandant seulement de dépouiller ce qu'elles ont d'idées et de principes incompatibles avec l'idéal généreux, fraternel, charitable, humain, qui distingue le meilleur de l'âme américaine. Pour que nous apparaisse mieux l'estime qu'elle a pour sa devise « E phiribus unum », je la mets en présence de l'élément qui a le même sang que l'ennemi d'hier, et nous sommes forcés d'admettre que l'âme américaine véritable ne demande pas la disparition de cet élément, de ses qualités distinctives et de sa langue maternelle, mais seulement l'abdication de certaines doctrines malsaines et la fidélité au drapeau qui le protège.
Que serait-ce donc, si je mettais l'âme américaine en présence de l'élément français qui occupe tant de place dans les plus illustres pages de l'histoire américaine ? Aurais-je même besoin de prouver que la patrie américaine a place chez elle pour la race française, pour la pensée française et pour la langue qui exprime et transmet le mieux cette pensée ?
LA PENSÉE FRANÇAISE ET l'aME AMERICAINE
La patrie américaine ne peut pas avoir oublié que l'élément français, surtout dans le nord, l'ouest central et le sud, a été le premier à civiliser ce continent par le christianisme. « Les Français venus en Amérique, aux XVIe et XVIIe siècles, n'entendaient pas seulement jeter les bases d'un empire. Ils venaient, selon les expressions d'un
historien du XVIIe siècle, dilater les bornes de la pitié, de la justice, de la civilité, en un mot, de la lumière française. » ^
La patrie américaine ne peut pas avoir oublié que, dès 1650, une délégation française de Québec vint à Boston, offrir le projet d'une alliance offensive et défensive entre les deux colonies, avec cette entente que la Nouvelle- France et la Nouvelle-Angleterre resteraient en paix, même si les deux mères-patries allaient encore se quereller pour les intérêts européens. Si ce projet raisonnable, devançant de deux siècles ce qu'il y a de plus sage dans la doctrine Monroe, n'eut pas de suite au XVIIe siècle, ce ne fût pas la faute des Français de l'Amérique. Il eût suffi à empêcher les deux colonies de soudoyer leurs alliés les uns contre les autres dans des guerres qui ont abouti à l'extinction des races indigènes, et qui n'ont pas été un honneur pour la civilisation des deux colonies.
L'élément français a plus tard donné son or et son sang pour l'indépendance de ce pays; la pensée française exprimée par Montesquieu, ^ a livré aux pères de la République des États-Unis le génial secret de cette constitution, plus parfaite encore que la constitution britannique, imposée jadis par les barons normands, d'autres Français, au roi Jean-sans-Terre. L'Union américaine vient de prouver qu'elle n'a pas oublié ces faits. Le mot de Pershing « Lafayette, nous voici ! » est un des beaux mots épiques de la guerre récente. Il répare le télégramme de félicitations du président Ulysses Grant à 'Guillaume de Prusse.^