REGIT DE MER
Avez-vous lu c't' histoir' trist' que j' connais? Ceirdu naufrag' de c' pauv' La Bourdonnais ? Non, sans doute, et vous n'ia connaissez pas. Laissez-moi donc vous la conter, les gas.
C'est arrivé l' vingt février dernier.
Yavait quèqu's jours que l' bateau v'nait d' mouiller
En rad' de Saint'-Mari' d' Madagascar.
Les homm' allaient pour prend' le premier quart,
Lorsque la mer, soul'vé' par un gros vent,
Vers les sept heur's vint balayer l'avant.
Dans la nuit, on dut allumer les feux,
Car, bien qu'les ancr's fuss'nt mouillé'stout's les deux,
Par ce temps d' chien, 1' croiseur risquait d' chasser.
Et, c' qui s'rait pir', les chaîn's pouvaient casser.
Quand la machin' fut enfin sous pression,
Cont' le vent d' bout, ell' fut mise en action.
Et r commandant, pour que l'eau n' les coul' pas,
N' conservant qu' ses mécaniciens en bas.
Fit grimper en haut gradés et mat'lots
Et condamner tout c' qu'i' yavait d' panneaux.
Pendant c' temps-là, 1' malheureux aviso
R'cevait su' l' pont des mass's de paquets d'eau,
Et piquait l'nez dans la plum', fallait voir!
Tandis qu' les homm's s' cramponnaient sous 1* ciel noir,
Aux cag's à poul's, aux drôm's, aux bouts d' filin,
Bref à tout c'qui leur tombait sous la main.
Quels rud's moments les pauv's bougr's dur'nt passer I
Surtout quand les deux chaîn's vinr'nt à casser,
Car la machin', saillant à tout' vapeur,
N' pouvait rien, cont' ces gros flots qui f saient peur.
Vers les quatre heur's, soul'vé par un' tromb' d'eau.
Sur un rocher, pas loin d' terr', l'aviso
Vint s' planter net, et son mât d' artimon,
Deux d' ses gross's pièc's, ainsi qu' l'arrièr' du pont,
Fur'nt balayés avec quinz' malheureux
Qui s' débattaient poussant des cris affreux.
Des cris : « Au s'cours! » pour qu'on aill' les chercher,
Mais qu' yavait pas moyen d'aller r'pêcher.
Ceux qui restaient sur la partie avant.
Se r'cramponnaient, aveuglés par le vent.
Quatre heur's d'angoisse i's dur'nt rester ainsi. En attendant que 1' temps soit radouci...
L' commandant dut mêm' se faire attacher,
Pour ne pas qu'la mer vienn' le décrocher.
Quatre heur's d'angoisse i's dur'nt rester ainsi,
En attendant que l' temps soit radouci,
Car sur les deux canots mis à la mer,
Un disparut dans cett' tourment' d'enfer.
Vers les huit heur's, quand 1' cyclone eut pris fin,
L' commandant fit fonctionner 1' va-et-vient,
Et comm' son d'voir l'obligeait à n' larguer
V La, Bourdonnais^ son navir', que F dernier,
G' n'est qu'vers dix heur's qu'il quitta l'pauv' croiseur.
Les yeux en sang, 1' corps meurtri, 1' deuil au cœur.
Et qu'il parvint tout d' même à passer l'eau^^
Grâce à son s'cond-m ait' fourrier Couraleau.
Lorsqu'à terre on eut rallié l' personnel,
Et qu'un gradé du bord eut fait l'appel.
On vit qu'yavait vingt-trois homm's de noyés.
Vingt-trois pauv's bougr's, dont deux jeun's officiers.
Voilà, vieux frèr's, c'que j'ai lu dans l' journal.
Et d'vous l'conter, voyez-vous, ça m' fait mal.
Parc' que j' pense à tous ces pau' p'tits marmots
Qui voient maint'nant leurs pauv's mèr' en sanglots,
Et puis qui pleur'nt de les entend' gémir,
Sans s' douter d'ioin d' la miser' qui va v'nir.
Aux Amiraux Gervais et Avelan.
LES FÊTES DE TOULON
10 novembre 1893
LES FÊTES DE TOULON
Les bell's fêt's Franco-Russ's sont loin. Mais pourtant, bien souvent y pense, Celui qu'en a été V témoin, Dans not'joli pays d' Provence.
L'arrivée en rad' de Toulon De leurs cinq bons bâtiments d' guerre, Salués d' grands cris et d' coups d' canon, Est un' chos' que l'on n'oubli' guère.
Je r'vois encor, lent, majestueux, L' Nicolas premier qui défile,
D' ses hourras nous mouillant les yeux, Puis les aut's qu'arriv'nt à la file : La Rynda, V Pamiat Azova, Le Nakhimof, et puis derrière, Le p'tit Teretz, tout blanc, cfui va S'amarrer au coffr' qu' est près d' terre.
Chaqu'cri : H ouvrai Hourra! Hourra!
Qui d' leurs ponts aux pomm's de mâts, s'gueule,
Nous fait sentir, dès c' moment-là,
Qu'la Franc' — not' cher' Franc' — n'est plus seule.
Aussi tous, nous y répondons.
Voulant leur entré' réussie,
De nos hun's blindé's à nos ponts,
Par de grands cris d' : Viv' la Russie!
Sous r chaud soleil méridional, Je r'vois leur amiral descendre, Venant d' traverser l'étroit ch'nal De pointus rangés pour l'attendre. Sur les quais d' Toulon, quel chambard Faisait cett' gross' foui' qu'était v'nue Entend' le maire et M'sieu Aicard Souhaiter aux Russ's la bienv'nue.
Et les jours suivants, mes mat'lots !
Quell's cuit's gai's, pendant ces trois s'maines,
Où r soir dans tous les caboulots,
On emm'nait les Russ's par douzaines !...
Quels gueul'tons valant d' rich's festins,
Nous faisions à bord comme à terre,
Bouffant d' tout, soiffant d' tous les vins
Qu' payait la ville... ou V ministère.
Bon Dieu d' bon Dieu, a-t-on crié :
Vîv' la Russie! et Viv' la France I S'est-on des fois égosillé Pendant qu'on s'emplissait la panse!
Et, pour prouver qu'on s'aimait bien, Comme on s'embrassait à plein' bouche, C qui remplaçait — n' comprenant rien, Un mot d' grande amitié qui touche.
Pour c' qu' est des bals à cotillons, Qu'avaient lieu sur nos grands navires, Dans r demi-jour dç pavillons Rougissant les plus frais sourires, J' vous pari'rais bien qu'en c' moment Plus d'un jeune officier russ' pense,
LES FÊTES DE TOULON
Quand il n'en rév' pas en dormant Aux bell's fiU's d'attaqu' pour la danse.
Leur départ nous a tous remués !
Chaqu' Russe était un camarade Auquel nous étions habitués.
V'ià pourquoi j' peux vous dir' qu'en rade, Quand leurs cinq bateaux sont partis Pour aller mouiller aux îFs d'Hyères, Quoiqu' sortant d' bonn's gueul's d'abrutis, Nos hourras fur'nt des adieux d' frères.
A mon ami Duchateau, Ancien Commandant du '*Sarrazin'