CHAPITRE III
L'évangélisation de rExtrême-Orient avait subi bien des fluctuations diverses: commencée aux premiers siècles de l'Église, bientôt interrompue, reprise, interrompue de nouveau, puis reprise encore, elle entrait alors dans une période pleine d'activité. Les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites étaient venus, nombreux et vaillants, continuer la tâche de saint Thomas, de Jean de Montecorvin et de saint François-Xavier ; à leur tour, les fils de la Société des Missions-Étrangères apparaissaient sur ces lointains rivages.
Le premier acte des Vicaires Apostoliques, à leur arrivée à Siam, fut de faire une retraite de quarante jours : ils connaissaient la vertu de la prière et la puissance de la méditation ; le second, de chercher à pénétrer dans leurs missions, Mgr de Lamothe-Lambert en Cochinchine, et Mgr Fallu au Tong-King. Mais dans
ces deux pays, la persécution redoublait alors de violence, et, craignant d'attirer sur les chrétiens de plus grands malheurs, les évoques se résignèrent à attendre des jours meilleurs. Ce retard ne les empêcha pas de travailler à ce qui était le but principal de leur œuvre. Ils adressèrent une requête au roi de Siam, obtinrent un vaste terrain et bâtirent un Séminaire général dont les élèves devaient appartenir à toutes les missions qui leur étaient confiées; puis ils rédigèrent le livre des Instructions apostoliqties.
Ce livre, sorte de directoire, contient en un langage clair et précis, des conseils propres à établir entre les missionnaires une entière communauté de sentiments et une pleine conformité de doctrine, tout en laissant la liberté d'action nécessaire à des hommes dont la parole s'adresse à des peuples différents. Une idée domine ce travail : la sanctification du missionnaire par le salut des chrétiens et le salut des chrétiens par la sanctification du missionnaire. Dédié au pape Clément IX, le livre des Instructions apostoliques fut approuvé par la Propagande et imprimé à Rome pour la première fois en 1669.
Ensuite, en face des difficultés de la tâche qui leur incombait, Mgr de Lamothe-Lambert proposa aux nouveaux missionnaires de former une congrégation dont les membres, soumis à un supérieur général, ajouteraient aux trois vœux ordinaires de Religion plusieurs autres vœux, afin d'atteindre une plus haute perfection.
Sur la demande de tous, Mgr Fallu partit alors pour
flome, Son voyagp avait un triple but : faire confirmer
et amplifier les pouvoirs donnés aux Vicaires Apostoliques et faire étendre leur juridiction sur le royaume de Siam qui, par sa situation et la liberté dont y jouis* sait le catholicisme» devait être le centre d'action des nouveaux évéques ; montrer au Souverain Pontife la né* cessité de prescrire quelques règles de discipline, afin de réformer ou de prévenir les abus auxquels le grand éloignement de Rome exposait les Églises de rExtrôme- Orient ; obtenir Tapprobation du livre des Instructions apostoliques et du plan de congrégation exposé par Mgr de Lamothe-Lambert. Dans ses lettres» Mgr Fallu n'a qu'une ligne pour parler de son départ : c'est un sanglot qui se termine par un acte de résignation, c Mon cœur»dit-iU ne pouvait s'éloigner de ces pauvres âmes abandonnées sans une extrême violence» mais je fermai les yeux à tout pour ne regarder que les ordres de Dieu. »
Après avoir déjoué les ruses et lutté contre les violences des Portugais qui essayèrent de l'enlever, afin, disaient-ils, de l'envoyer prêcher dans les prisons de Goa, Mgr de Lamothe-Lambert, resté à Siam, envoya M. Deydier au Tong-King, M. Chevreuil au Cambodge et MM. Hainques et Brindeau en Cochinchine; luimême les y suivit en 1669.
Envoyé pour fonder des églises, il voulut donner à ces églises tous les moyens d'action et tous les éléments de succès, en même temps, montrer aux païens toutes les grandeurs et toutes les noblesses du Christianisme.
M. Deydier avait déjà préparé d'anciens catéchistes au sacerdoce ; Mgr de Lamothe-Lambert les ordonna ; il resserra les liens de la discipline parmi les catéchistes ;
TRAVAUX DES PREMIERS VICAIRES. 3i
près du prêtre combattant au grand jour, il plaça la religieuse, priant au fond de son cloître et établit les Amantes de la croix. Puis, dans le synode de Dinh* lien, il traça la division de la mission et les règles d'administration des chrétientés.
A peine revenu à Siam, où il avait à s'occuper du Séminaire Général, il assigna leur poste de combat à MM. Mahot, Bouchard, Guyart, Savary, Yachet, Langlois, Forget, de Gourteaulin, de Ghantebois, Sevin, Gayme, les nouveaux missionnaires que le Séminaire de Paris venait de lui envoyer, et il repartit ensuite pour la Cochinchine. Quelques mois plus tard cette mission possédait la même oi^anisation que celle du Tong-Eing.
Pendant ce temps, Mgr Pallu obtenait à Rome tout ce qu'il était allé solliciter, excepté l'approbation de la Congr^tion conçue par Mgr de Lamothe-Lambert. Sur ce sujet, comme sur tous les autres, il n'y avait qu'à obéir, il ne fut point question d'autre chose.
A son passage à Paris, Mgr Pallu s'occupa de nouveau des questions politiques et commerciales qui pouvaient avoir pour la France une véritable utilité. Dans ses entretiens avec le roi, dans ses lettres et dans ses mémoires aux ministres, il explique que Siam, placé entre l'Inde et la Chine, possédant deux golfes munis de ports sûrs et commodes, devait être la base d'opération de la France ; il indique les bases d'un traité entre le Portugal et la France, il insiste sur l'utilité et la
facilité de fonder des établissements en Cochinchine et au Tong-King, il demande des aumôniers pour les comptoirs français de l'Inde, et, afin de commeiioefr Pentreprise, il emporte une lettre de Louis XIV, qui flattera l'orgueil du roi de Siam et le disposera à accorder une protection plus grande aux chrétiens et une aide plus efficace aux commerçants.
De retour à Juthia, il réussit à avoir une audience royale pour lui et pour Mgr de Lamothe-Lambert, malgré les réclamations des mandarins et la malveillance des Hollandais et des Portugais; il y reçoit tous les honneurs dus à l'ambassadeur du grand roi et toutes les promesses que son zèle apostolique et son patriotisme pouvaient désirer ; il assiste au sacre de Mgr Laneau et il part pour le Tong-King. Jeté par la tempête sur les côtes de Manille, il est arrêté par les Espagnols, dont la jalousie s'éveille à la vue des progrès des missionnaires français; retenu prisonnier pendant près d'une année, il est ensuite conduit en Europe. A peine en liberté, il vole à Rome, repousse victorieusement les prétentions que le Portugal élevait de nouveau, fait nommer évêque de Basilée, un prêtre indigène, Grégoire Lopez; Vicaires Apostoliques du Tong-King, MM. Deydier et de Boui^es; reçoit, ainsi que Mgr de Lamothe-Lambert, le titre d'administrateur général des laissions de Chine et de l'Indo-Chine, vient ensuite à Paris donner aux prêtres chargés du Séminaire d'utiles conseils sur la direction de cettte Maison et sur l'organisation de la Société, et aux ministres de nouveaux renseignements sur les affaires cj'jSxtrêmc'Orient, et il repart pour les Missions,
Quand il arriva à Siam, Mgr de Lamothe-Lambert n'était plus. Après avoir lutté pendant près de vingt ans contre les Portugais pour sa liberté et celle de ses missionnaires, obtenu des rois de Gochinchine et du Tong-King la tolérance religieuse, oi^anisé toutes les Missions d'Indo-Chine et préparé l'alliance de la France avec le roi de Siam ; après avoir donné à tous Pexemple du zèle le plus ardent et de Thumilité la plus vraie en même temps que de la plus héroïque fermeté, le Vicaire Apostolique de la Gochinchine était mort le 15 juin
Mgr Laneau reçut le titre d'administrateur général à la place de Mgr de Lamothe-Lambert et Mgr Fallu partit pour la Chine : à peine y était-il depuis quelque temps, qu'à son tour, il se couchait dans la tombe. Avant de mourir, il écrivait aux Directeurs du Séminaire ces lignes qui résumaient son existence tout entière et dont l'accomplissement assurait la vitalité de son œuvre : « Si j'avais une chose à vous recommander, ce t serait l'union et la charité entre vous, les Vicaires c Apostoliques et les missionnaires ; tant que la cha- < rite sera dans la Mission tout ira bien ; ce sera le « principal objet de mes prières et de mes vœux « quand je serai devant Notre-Seigneur. » Et plus loin, il ajoutait : « Que rien ne nous sépare, ni la pau- « vreté, ni les dangers, ni les croix, ni les oppositions; « &isons tout par charité et avec charité. » Tels furent les deiTiiers adieux de Mgr Fallu à ceux qui depuis trente ans étaient ses collaborateurs et ses amis, qui l'avaient soutenu dans toutes ses luttes, aidé dans tous
ses besoins, assisté dans toutes ses entreprises. C'est un testament que les successeurs du grand évèque ont été trop heureuK de respecter. Mgr Fallu expira le 29 oc* tobre 16845 dans la petite paroisse de Moyang, province du Fo-Eien, où son corps repose en attendant le jour de l'étemelle résurrection.
Ainsi venaient de disparaître, Tun après l'autre, les deux hommes qui ont laissé dans l'histoire des Missions, au dix-septième siècle, la trace la plus lumineuse et le sillon le plus profond.
Leur action avait été double : action sur la Société des Missions-Étrangères et action sur les Missions. Plus que tout autre, en effet, ils avaient travaillé à la fondation de la Société; quand elle fut fondée, ils s'étaient occupés de son organisation, ils lui avaient donné son esprit par leurs institutions apostoliques et les principes de son règlement par leurs avis, par l'établissement, à Siam, d'un conseil composé des procureurs des Missions, d'un Séminaire Général ; et, avec le concours de leurs associés restés en France, par la fondation du Séminaire de Paris.
Dans les Missions, leur action n'avait pas été moindre; ils avaient sacré 6 évoques, ordonné 30 prêtres indigènes; les 70 missionnaires européens qu'ils dirigeaient les avaient aidés à établir 9 couvents de religieuses, à discipliner 300 catéchistes et à baptiser 40,000 païens. Cependant ce n'était là que le petit côté de leur œuvre; leur véritable gloire est d'avoir appliqué et fait triompher le principe fécond de l'organisation des églises par les prêtres indigènes et par les évêques.
Depuis cette époque, l'apostolat, dans sa marche progressive, a suivi ce même plan avec une rigoureuse fidélité et un succès croissant, non seulement en Asie, mais encore en Afrique, en Amérique et en Océanie; partout où il porte ses pas, partout il adopte cette organisation qui, sur Tordre de Rome, eut pour premiers ouvriers les fils premiers nés de la Société des Missions- Étrangères.