II
MAURICE DE CUËRIN
Lorsque votre esprit, fatigué de l'inondation des productions sans saveur de la littérature du moment, sera trop porté à croire à un déluge universel de la médiocrité, à une décadence littéraire irrémédiable, cherchez- une consolation à votre pessimisme dans cette pensée, que les contemporains ne connaissent jamais toutes leurs richesses, et que nous sommes moins pauvres probablement que nous ne le supposons. La plus grande partie des richesses littéraires de chaque génération ne se rencontre pas sur le marché commercial et n'est pas cotée à la bourse de la librairie régnante ; elle est précieusement enfouie dans des cachettes ignorées que le temps découvrira l'une après l'autre. Quelques-unes de ces richesses, enfermées dans quelque urne ciselée ou quelque cassette jalouse, ont été confiées à la solitude ; d'autres, sous forme de correspondance, ont été jetées aux quatre vents du ciel et sont éparpillées à
tous les coins de rhorizon. Il en est qui sont gardées sous triple clef dans le boudoir d'une jolie femme ou le secrétaire d'un mondain ; il en est qui sont entassées dans quelque vieux cojBTre en bois vermoulu au fond d'un grenier, ou même, hélas 1 délaissées dans quelque cave d'où elles viendront à la clarté du jour à demi effacées par l'humidité et les moisissures. Si Ton cherchait bien, on verrait qu*un bon tiers au moins des livres curieux et dignes d'être conservés, à chaque époque, ont été inconnus des contemporains et sont devenus l'héritage de la génération suivante. Pour ne prendre que Texemple le plus rapproché de nous, le xviii° siècle, qui avait le droit de se dire si riche, ne connut Jamais tous ses trésors, et il était déjà enseveli par la révolution française lorsque quelques-uns de ses plus brillants joyaux furent découverts et exposés à l'admiration et à la critique d'une nouvelle génération. Diderot avait rempli le XVIII* siècle du bruit de son nom et de son éloquence, et pourtant ses contemporains le connaissaient moins complètement que nous ne le connaissons aujourd'hui. Le XVIII® siècle ne connaissait que le philosophe, le propagandiste, le directeur de V Encyclopédie; il ignorait l'artiste, ou à peu près. Ce n'est qu'assez tard, sous l'empire, qu'un second Diderot nous arriva par la Russie et l'Allemagne, après avoir eu l'honneur de fixer l'attention et d'exciter la surprise admirative du grand Goethe : ce second Diderot, le Diderot du Neveu de Rameau et de Jacques le Fataliste^ est le seul qui nous soit familier aujourd'hui, et dont
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nous ayons encore souci. Le xviii* siècle ne connut que les personnes de Mme d*Épinay et de Mlle de Lespinasse ; il ignora les jolis mémoires où la première nous raconte si ingénuement et si naïvement les mœurs faciles de son temps, cette corruption aimable, inconsciente d'elle-même, qui caractérise la société au milieu de laquelle elle vécut, et les lettres passionnées qui ont révélé dans la seconde une rivale de la religieuse portugaise et de Sapho, et qui, sous leur forme fiévreuse et hâtive, méritent de rester comme d'immortels documents justificatifs de la vérité des passions que les poètes ont exprimées dans leurs personnages de Didon ou de Médée. Ce n'est qu'après 1848 que le véritable Mirabeau politique nous a été révélé par la précieuse correspondance de M. de La Marck, et c'est peu après la même époque que M. de Loménie nous révélait un Beaumarchais que nous ne soupçonnions pas. C'est ainsi que les époques se succèdent, chacune enrichissant son héritière de trésors qu'elle ne se connaissait pas et la parant de ses bijoux oubliés ; c^est ainsi que la garde-robe du passé sert encore à couvrir et à dissimuler la nudité du présent et à lui permettre de faire bonne figure dans les moments d'indigence ou de gène. Aujourd'hui par exemple *, l'originalité de nos contemporains étant en train de se recueillir et de garder un silence qui sans doute sera fécond, nous sommes
1. Cet essai fut écrit au commencement de 1861, peu de semaines après la publication des Reliquiss de Maurice de Guérin.
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trop heureux que quelques vieux papiers et quelques fragments écrits de 1831 à 1839, dignes d'être réunis, lus et conservés, viennent couvrir la nudité du présent et nous dédommager de son silence. Nous regardons comme une bonne fortune inespérée la publication des Relîquise de l'intéressant Maurice de Guérin. Voilà au moins un livre qui n'est pas né d'une spéculation pour alimenter le marché littéraire et pour répondre aux exigences des lois économiques de l'offre et de la demande; c'est un livre où une âme humaine nous raconte sa vie intérieure, ses joies, ses douleurs, les bienfaits qu'elle a retirés de la contemplation de la nature, et qui, en nous renseignant sur elle, nous renseigne en même temps sur nous. II porte donc la marque des vrais et bons livres, qui est d'accroître la somme de vie morale que nous avons en nous, d'y ajouter quelque chose, ne fût-ce que le volume d'un atome. Il peut ainsi aider le lecteur et nous aider nous-même à attendre patiemment Tarrivée des chefsd'œuvre qui sont sans doute en préparation.
L'auteur de ces deux aimables volumes ne fut pas pendant sa vie un homme célèbre. La génération romantique au milieu de laquelle il vécut, et qui était alors dans toute sa puissance et dans tout l'enivrement de sa victoire, ignora jusqu'au dernier jour qu'elle comptait dans ses rangs un jeune poète contemplatif et solitaire, qui avait une manière originale de sentir et d'exprimer la nature, et qui réunissait par une alliance rare la ferme sobriété classique à la hardiesse aventureuse des modernes. Pendant que
Maurice de Guérin laissait couler ses jours en Bretagne, À La Chênaie, ou au Val, M. Petrus Borel et M. Gustave Drouineau remplissaient le monde littéraire du bruit de leurs noms. M. ï*etrus Borel et M. Gustave Drouineau ont cessé d'exister cependant, et le nom de Maurice de Guérin se lève et prend après la mort la place que la vie lui refusa. Il n*était connu que des quelques amis qui avaient entouré Tabbé de Lamennais dans son ermitage de La Chênaie, avant la rupture violente avec Rome, et longtemps sa renommée ne franchit pas le cercle de ce petit cénacle catholique. Dans ses dernières années, pendant son séjour à Paris, il paraît avoir été un peu plus mêlé au monde littéraire : il y vécut dans la compagnie de quelques hommes de lettres, parmi lesquels nous devons distinguer le musicien et critique Scudo, dont Tamitié n^était point banale, ni le goût indulgent. Mais heureusement pour Guérin, les quelques amis qu*il avait glanés sur toutes les étapes de son court pèlerinage, au Cayla enLanguedoc, en Bretagne, à Paris, étaient à peu près tous des hommes intelligents, capables de le comprendre et de Tapprécier. Tous sans exception semblent Tavoir aimé, et leur mémoire est restée comme parfumée de son souvenir. Aussi n'ontils pas voulu qu'une âme d'élite ait passé au milieu d'eux, sans qu'un monument funèbre iïxât la date de son séjour sur la terre, et racontât à ceux qui ne l'ont pas connue combien elle fut douce et digne d'être distinguée. Ils se sont dévoués à sa gloire avec une ardeur et une patience que le temps n'a pas
ralenties ni lassées, et ils ont eu Thonneur d'engager dans la complicité de leur pieuse entreprise deux des noms les plus éminents de notre haute littérature, Mme Sand et Sainte-Beuve. Un an après la mort de George-Maurice de Guérin, quelques-uns des fragments qui composent ces deux volumes furent placés sous les yeux de Mme Sand, qui d*instinct reconnut dans l'auteur du Centaure un frère dans Tart, et qui frappa à son effigie un médaillon dont les anciens lecteurs de la Revue des deux mondes se souviennent encore ; mais ce certificat de génie décerné à Maurice de Guérin par cette main illustre n'a pas sufO à ses amis, qui ont voulu que le public lui-même fût appelé à se prononcer. On peut mesurer le dévouement qu'il avait su leur inspirer par l'intervalle qui sépare l'article de Mme Sand de la publication des Reliquix : 1840-1861. Enfin le monument funèbre construit pierre à pierre pendant ces trente années, sous la présidence d'un savant antiquaire, M. Trébutien, bibliothécaire à Gaen, vient d'être découvert définitivement aux yeux du public. Le buste de Maurice de Guérin, et les sculptures destinées à expliquer les principales phases de la vie du poète regretté sont dus au ciseau délicat de M. Sainte-Beuve, qui s'est acquitté de sa tâche aimable avec cette sûreté de main, cette précision et cette netteté de trait qui lui sont propres. Ce monument funèbre a donc tout ce qu'il faut pour attirer sinon la foule, au moins l'élite des connaisseurs littéraires et des amateurs des choses de l'esprit.
Maurice de Guérin, étant de ceux qui se regardent vivre et qui retardent l'action de ]a vie par cette surveillance trop assidue, n'a pas de biographie à proprement parler; sa vie fut tout intérieure^ toute spirituelle et morale, et quiconque voudra la connaître devra la chercher là où elle est seulement, dans son journal intime, ce fameux cahier vert^ où il notait jour par jour les mouvements invisibles de son âme sensible, maladive, nonchalante et un peu paresseuse. Il était né en 1810, au château du Gayla, en Languedoc, d'une famille de race noble, originaire de Venise, disent quelques biographes amis. Maurice de Guérin né fait pas une seule fois allusion à sa noblesse dans son journal ou dans ses lettres; mais sa sœur, Mlle Eugénie de Guérin, personne d'une âme chrétienne et naturellement haute, aimait à s'en parer comme du seul joyau héréditaire que le temps et la pauvreté eussent laissé à sa famille. Dans le journal que nous ont conservé les mêmes amis qui avaient reporté sur la sœur la tendresse que leur inspirait le frère, elle parle une ou deux fois, sans orgueil, mais avec un sentiment de reconnaissance envers le passé, de ses ancêtres, et surtout d'un certain Guérin, évêque de Senlis, qui combattit à Bouvines avec bravoure. Le cours des âges avait amorti ces antiques ardeurs de race : le sang, en vieillissant, s'était épuré, raffiné et en même temps affaibli. Maurice de Guérin nous représente bien, dans tout son charme et toute sa douceur, cette dernière floraison d'un sang riche et noble au moment où il va se
refroidir pour toujours. Notez ce détail physiologique, il est important et vous servira à expliquer bien des petits mystères que présente sa personne. Maurice est un enfant de vieille race et de race vieillie : de là mille nuances fugitives et contradictoires que vous ne rencontrerez jamais chez les hommes de sang nouveau ; ceux-là sont tout d'une pièce , n'ayant avec le passé aucune de ces solidarités secrètes et de ces affinités héréditaires qui enchaînent les cœurs par des liens plus subtils que ceux dont Gulliver fut enchaîné à Lilliput. Toutes ces nuances contradictoires, résignation noble et inquiétude maladive, enjouement et mélancolie, pureté classique et morbidesse, ardeur de tète pour la liberté politique et sentiments affectueux pour la religion, se réunissent et se fondent dans ce suprême 'contraste : la force de Tesprit et la faiblesse du corps. Guérin a les deux grands caractères des enfants de vieille race et de vieille civilisation, la mélancolie et la précocité. Il s'est peint lui-même dans un portrait adressé à l'un de ses anciens maîtres et qui est, en un double sens, un indice de sa précocité, précocité de talent, car l'auteur, lorsqu'il Ta écrit, n'avait encore que dix-huit ans, et précocité d'expérience. Nous extrairons quelques passages de ce portrait, qui exprime la destinée de l'auteur et qui fait trop comprendre sa fin prématurée. Il devait et même il pouvait mourir jeune; qu'est-ce que la vie pouvait apprendre à celui qui, avant même d'être sorti du collège, était capable d'écrire les lignes suivantes ?
c( Vous connaissez ma naissance, elle est honorable et voilà tout^ car la pauvreté et le malheur sont héréditaires dans ma famille, et la plupart de mes parents sont morts dans l'infortune. Je vous le dis, parce que je crois que cela peut avoir influé sur mon caractère. Pourquoi le sentiment du malheur ne se communiquerait^l pas avec le sang, puisqu'on voit des pères transmettre à leurs enfants des difformités naturelles?... Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagnent nos premières années. J'étais le seul enfant qu'il y eût dans la maison, et lorsque mon âme avait reçu quelque impression, je n'allais pas la perdre et l'effacer au milieu des jeux et des distractions que m'eût procurés la société d'un autre enfant de mon âge; mais je la conservais tout entière, elle se gravait profondément dans mon âme et avait le temps de produire son effet... Ainsi, sans avoir vécu dans le monde, j'en étais désabusé, tant par ce que j'entendais dire à mon père que par ma propre expérience. J'abandonnai enfin ma solitude pour entrer dans les collèges : c'était passer d'un extrême à l'autre ; mais je n'oubliais pas dans la société d'une jeunesse turbulente les leçons de la solitude ; je les avais emportées avec moi pour ne jamais les perdre. Dès lors commença pour moi cette vie pénible, difScile, pleine de tristesse et d'angoisses, dans laquelle je me trouve aujourd'hui engagé. Habitué à réfléchir, je ne regardais pas tout ce qui se passait autour de moi avec rinsouciance de la
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jeunesse, indifférente à tout, excepté au plaisir...
« Une autre source de mes maux, c'est ma pensée ; elle passe en revue ce qui est sous mes yeux et ce qui n'y est pas, et, emportant toujours avec elle Timage de la mort, elle jette sur le monde un voile funèbre et ne me présente jamais les objets par leur côté riant. Elle ne voit que misère et destruction, et, lorsque dans mon sommeil elle est livrée à elle-mènie, elle va errer parmi les tombeaux. Sans cesse l'idée de la fin des êtres m'est présente; les choses mèoie les plus propres à l'éloigner me la rappellent, et elle ne s'offre jamais à moi avec plus de force que dans les réjouissances d'une fête et dans les émotions d'une joie vive... »
Voilà quel était à dix-huit ans Tétat moral de Maurice de Guérin. On voit par là combien fut forte sur lui l'influence de la naissance et celle des premières années. Son éducation solitaire l'avait révélé trop vite à lui-même ; il ne s'était pas ignoré assez longtemps, et le corps n'avait pas eu le temps de rassembler ses forces, tant avait été court et troublé ce salutaire sommeil de rame par lequel la nature, pendant l'enfance^ prépare à TaisQ et sans se hâter l'homme futur. Aussi cette âme, même dans l'adolescence et la jeunesse, ne futelle jamais très jeune. Ge n'est pas qu'elle ait aucune ride, ni qu'on surprenne dans sa physionomie ces airs vieillots qui se laissent voir souvent au fond des regards des jeunes gens dont l'enfance a été malheureuse, mais elle a gardé de cette éducation un léger vernis de sécheresse qui, sans nuire à l'éclat de ses
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couleurs, nuit à leur fraîcheur et à leur velouté. Grâce à cette éducation, il contracta aussi cette nonchalante inquiétude qui nous parait avoir été, à proprement parler, son vice, qui le poursuivit toute sa vie, et qui, en le faisant perpétuellement douter de lui-même, augmentait sa mélancolie et ses souffrances. C*est peut-être un grand malheur que d'avoir été élevé dans de vieilles idées et d'avoir été entouré dans son enfance de vieilles figures ; ce qu'on gagne en élevation et en raffinement moral à une pareille éducation, on le perd en puissance de volonté, en décision de caractère et en vigueur d'action. Dieu me garde de médire jamais des vieilles doctrines, car jamais une doctrine nouvelle, même la plus vraie, n'égalera en délicatesse morale une vieille doctrine, fût-elle la plus fausse du monde. Les vieilles doctrines ne sont jamais la mesure de la vérité ici-bas. Tenez cependant pour certain qu'elles présentent en revanche la mesure exacte de ce qu'il y a d'honnêteté et de vertu dans une époque donnée. Ce qu'elles n'ont pas en vérité, elles le compensent en bien moral, car, dans le cours de leur longue existence, elles se sont associées à tout ce qu'il y a de noble dans l'âme humaine, et en un mot elles sont toujours le sel de la terre, alors même qu'elles ont cessé d'être la lumière des cieux. Toutefois, celui qui a été élevé dans ces doctrines et qui a subi leur influence y contracte de véritables infirmités d'organisation qui le rendent impropre à l'action. Si la fortune n'a pas veillé sur son berceau, il est à craindre qu'il ne soit un soldat sans ardeur dans la
vie, et qu'il n*ait aucun goût aux poursuites nécessaires et légitimes de la terre. Même lorsqu'il sera, comme Guérin, envieux de célébrité, il aura des goûts plutôt que des convoitises ; Tàpreté et la ténacité lui manqueront. Plus d^une fois sans doute il enviera le jeune plébéien, doué d'un sang grossier et fort, qui s'empare puissamment de l'existence et pose sans scrupule sa lourde main sur tout ce qui se trouve à sa portée. Tel Guérin se révèle à nous dans son journal et dans ses lettres^ inquiet, irrésolu, sans confiance en son talent, et cependant désireux de gloire. De ces combats intérieurs naissent la nonchalance, et, pour tout dire, une certaine paresse. Né sans fortune et aiguillonné par le besoin, il se résout difficilement au moindre effort; il laisse couler sa vie aveb une poétique indolence, et rêve d'agir plutôt qu'il n'agit. Son âme et son cœur sont livrés à une guerre civile d'autant plus pénible qu'elle n'aboutit jamais à un combat décisif et qu'elle se. passe tout entière en escarmouches. En Guérin, nous pouvons donc surprendre quelques-uns des inconvénients de l'éducation selon les vieilles doctrines. Là est une des principales sources de sa mélancolie.
Guérin est en effet un. mélancolique ; mais il faudrait bien se garder de le confondre avec les types célèbres de mélancolie que nous présentent l'histoire et la poésie de notre siècle. Il n'est leur frère qu'en apparence, et la ressemblance qu'il a avec eux est trompeuse. Le spleen n'est chez lui qu'à la surface de l'àme, le tourment ne dépasse jamais l'irritation à fleur de peau.
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Il n'a ni les imaginations funèbres de René, ni les violences et les colères des héros de Byron. On ne surprend jamais chez lui un accent de désespoir ni une parole d 'amertume. Il n'est pas un déclassé comme Werther, et il ne s'agite pas, comme ce malheureux héros si mal jugé, dans un dilemme impossible. Celui avec lequel il a le plus de ressemblance est peut-être Obermann, le plus doux de tous; mais il n'a ni son abattement extrême ni cette intensité d'ennui qui rend cet infortuné incapable même des joiesr les plus innocentes et du travail le plus léger. Guérin au contraire apparaît très facile à amuser, et même capable de bonheur. Son âme n'est pas noyée et relâchée par l'ennui, elle se montre pleine de. fine élasticité, bondissante et alerte, volontiers distraite, étourdie même à l'occasion. Il s'oublie plus aisément qu'on ne le supposerait au premier instant, et son état moral est assez semblable à ces paysages voilés de la Bretagne qu'il a décrits; vienne un rayon de soleil, et pendant une minute son âme se ranime et brille d'un doux éclat. Il est très prompt à s'échapper hors de lui-même et à vivre de la vie extérieure ; il aime la solitude, mais non l'isolement, une solitude qu'on puisse librement quitter et à laquelle on puisse librement revenir. Il n'a aucune crainte farouche des hommes, et Ton dit que dans ses dernières années il avait pris goût au monde et se plaisait à le fréquenter. C'est que chez Guérin ce n'est pas l'âme qui est malade, mais le corps. Sa mélancolie est la plus physiologique que je connaisse, elle tient à des fataUtés de