‹ Nos morts contemporainsChapitre 17 sur 22 · II. — i · texte numérisé non relu

II. — i

n'en était pas moins le dernier héritier des Stuarts, race justement malheureuse peut-être, mais qui, en dépit de ses torts, avait porté deux couronnes avec une incontestable fierté. Quoique vaincue, la cause de cette race existait encore; si elle était à jamais condamnée, ce n'était pas à ceux qui partageaient Texistence de son dernier représentant de le savoir et de Tavouer, et c'est là cependant ce que fît la comtesse d'Albany. Jadis, àCulloden, Charles-Edouard n'avait été que battu ; la fuite de sa femme au couvent des Dames blanches de Florence proclama publiquement sa déchéance devant toute TEurope. A aucun moment, la comtesse d'Albany ne semble avoir compris les devoirs que sa situation lui faisait envers la cause jacobite, avoir eu conscience que, par derrière ce mari détesté, il y avait des cœurs qui croyaient encore en lui, qui espéraient contre toute espérance, et dont cette séparation allait détruire cruellement les dernières illusions. Ah ! combien elle serait pour nous plus intéressante si, noblement résignée à ce martyre que tout lui faisait une loi de subir en silence, elle eût attendu patiemment qu'une mort qui ne pouvait tarder, la délivrant de son esclavage, lui permit enfin cette royauté du bel esprit qui est la seule dont elle ait eu réellement souci. Il y a cependant une excuse à la conduite de la comtesse d'Albany, c'est qu'on ne découvre rien dans sa nature qui la prédisposât au rôle que nous venons d'esquisser. Elle ne s'élevait pas, cette nature, au-dessus des sentiments de la très ordinaire humanité; sans cela

comment expliquer qu'elle eût donné au brillant et fougueux roman d'Alfieri une suite aussi terre à terre que le peintre Fabre? Je suis comme tout le monde, semble-t-elle dire par toute sa vie, et je ne puis supporter que les fardeaux de tout le monde ; tout autre serait trop lourd pour mes forces. Elle eut au moins en cela un mérite de sincérité et de simplicité véritable : elle n'essaya pas de s'en faire accroire et d'en faire accroire aux autres, ne feignit pas des tourments de conscience qu'elle n'éprouvait pas et des souffrances qu'elle ne ressentait pas, et le monde lui sachant gré de n'avoir voulu être qu'heureuse puisqu'il n'était pas en elle de s'élever au-dessus du bonheur, par la faveur constante dont il l'entoura pendant quarante ans, lui dit, comme leSardanapale de Byron à sa sultane favorite : « Je ne t'en aime pas moins, peut-être même je t'en aime davantage pour avoir obéi à ta nature. »

Une anecdote fort curieuse et trop caractéristique des dernières années de l'homme illustre qui en est le sujet se rapporte à cette publication de la Comtesse d'Albany. La voici telle que nous la trouvons dans des notes rédigées par Saint-René Taillandier quelques mois avant sa mort.

a Le succès de la Comtesse (TAlbany fut sur un point plus grand que je n'aurais voulu. M. de Lamartine, deux ans après, publiant à son tour une Vie de Mme d'Albany dans son cours de httérature, me fit l'honneur de m'emprunter plus de cent cinquante pages... je dis bien, plus de cent cinquante pages, et

sans me citer. (Voir Cours familier de littérature^ février 1864.) Je lui écrivis pour me plaindre, il me répondit par des protestations d'estime, de sympathie, d'admiration et, reconnaissant son tort, me pria de passer chez lui pour recevoir les excuses que la maladie ne lui permettait pas de me porter lui-même. Je m'empressai de me rendre à cette invitation. Il me dit alors pour toute excuse qu'il était fort malade, qu'il avait le bras droit paralysé, qu'il ne pouvait plus écrire et que cependant son cours de littérature ne devait pas être interrompu; il était donc obligé de faire des emprunts à ses confrères. C'était beaucoup d'honneur pour moi assurément, mais c'était aussi un grand danger. Plus tard, si on remarque cet emprunt et qu'on oublie de consulter les dates, n'est-ce pas moi qui passerai pour plagiaire? L'illustre rêveur n'y avait pas songé. Averti par un mot, il me demanda si je voulais une lettre publique attestant qu'il avait considéré mon œuvre comme de bonne prise. Il eût tout arrangé avec sa plume d'or. J'avais trop le souci de sa gloire et de son honneur pour accepter cette offre, mais j'ai gardé précieusement la lettre dans laquelle il regrette de ne pouvoir me porter ses excuses. »

La partie de ce livre tout à fait propre à Saint- René Taillandier était celle qui se rapportait à la royauté littéraire de la veuve de Charles-Edouard. Pour l'écrire, l'auteur, nous l'avons dit, avait mis à profit les papiers légués par le baron Fabre à la bibliothèque de Montpellier, papiers composés presque

exclusivement de correspondances d*amis ou de visiteurs illustres, Sîsmondi, Bonstetten, Mme de Staël, Mme de Souza. De ces correspondances la plus considérable par le nombre et la plus riche par la matière était celle de Sismondi. Plus d'un détail intéressant d'histoire littéraire y était révélé, par exemple le projet de voyage aux États-Unis qui préoccupa Mme de Staël et qui était resté à peu près inconnu ; mais rintérét en était surtout dans les aperçus lumineux sur les mœurs, les opinions et les contrastes sociaux de l'époque impériale qu'elle contenait en abondance. Saint-René Taillandier, dont le travail devait à cette correspondance une partie de son succès, jugea loyalement qu'elle méritait d'être connue autrement que par extraits, et un an après la Comtesse d'Albany (1863), il la publia intégralement en la faisant suivre d'un choix de lettres inédites de Bonstetten, de Mme de Staël et, de Mme de Souza. Cette publication est le pl\is durable service rendu à la mémoire de Sismondi, car rien n'est mieux fait pour placer à son vrai rang cet homme qui fut éminent sous tous les rapports et l'un des plus sérieusement éclairés qu'il y ait eu dans ce siècle. Nous ne croyons pas qu'une seule des préventions dont il a été l'objet puisse rester debout après la lecture de sa correspondance avec Mme d'Albany. Quelques-uns lui reprochent la faiblesse de son style, sans trop réfléchir que, lorsqu'on veut mener à fin des entreprises aussi colossales que V Histoire des Français et celle des Républiques italiennes^ il faut peut-être se

contenter de n*écrire que d'une manière suffisante ; à ceux-là la correspondance découvrira que s'il n'eut jamais qu'un style imparfait pour le public, il en eut un véritable pour l'amitié. D'autres l'ont accusé d'avoir l'âme froide; c'est qu'elle était trop ouverte à tous les vents de l'esprit, ces lettres nous le disent, pour être aisément sensible aux échauffements des passions de partis. Sismondi enfin a été presque toujours présenté comme un disciple de la philosophie du dernier siècle et un adversaire à peine déguisé du christianisme; nous avons désormais le moyen de contrôler l'exactitude de cette accusation. En réalité, Sismondi n'est le disciple que de l'histoire et l'adversaire que du fanatisme. Le principe constant de toutes ses opinions est la tolérance, mais ce principe ce n'est pas dans l'incrédulité du dernier siècle qu'il Ta puisé, il est pour lui le résultat de l'enseignement de l'histoire universelle et la conséquence de sa foi en une morale invariable Ijui n'a d'égard ni pour les préjugés des multitudes, ni pour les convenances politiques des gouvernements. Ce que Sismondi reproche au fanatisme est précisément ce que nous entendions, il y a un instant, le roi Frédéric-Guillaume IV reprocher à la révolution, l'indulgence pour tout ce que Dieu ordonne positivement de regarder comme crimes. Sur ce sujet, toujours d'actualité dans tous les temps et chez tous les peuples, il a des paroles d'or qu'on ne saurait trop méditer, celle-ci par exemple : « Le sentiment moral, qui est un frein suffisant pour les âmes honnêtes lorsqu'il s'appuie

sur Topinion publique, est sans force lorsqu'il doit lutter contre elle, car le propre du fanatisme est de créer une opinion publique au sens contraire de la morale,,. » De telles paroles suffiraient seules pour mériter à cette correspondance une place choisie dans la bibliothèque de tout vrai libéral de ce temps-ci sur le rayon sacré où ne figurent que les livres de pure lumière, étrangers aux fureurs de l'esprit de secte, aux égarements de l'esprit de parti et aux complaisances envers les erreurs populaires .

Avec la Comtesse d^Albany Saint-René Taillandier venait, sans trop le chercher et pour les seules nécessités de son sujet, de se créer un genre mixte, intermédiaire entre la recherche historique originale et la mise en œuvre critique de documents assemblés par d'autres que par lui. Ce genre une fois créé, il reconnut l'heureux parti qu'il en pouvait tirer et il renouvela plusieurs fois l'expérience qui lui avait si bien réussi. Les publications de documents inédits dont on a pris l'habitude de nos jours ont de grands avantages, mais aussi de grands inconvénients : elles ont le mérite de ne pas chercher à influencer le jugement du lecteur, mais elles ont le tort, incomplètes et fragmentaires comme elles le sont presque toujours, de supposer chez ce môme lecteur une connaissance assez minutieuse des sujets auxquels elles se rapportent pour lui permettre de rétablir dans leur ordre de génération véritable les faits qui relient les unes aux autres les pièces mises au jour. Saint-René Taillandier pensait ainsi ; aussi lorsqu'il

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voulait faire connaître à nos lecteurs quelqu'une de ces publications, ne se bornait-il pas à présenter les faits nouveaux qu'elle révélait et ajoutait-il à la tâche ordinaire du critique celle de Thistorien. Il reprenait le sujet pour son propre compte, remontait aux sources déjà connues, contrôlait les nouveaux témoignages par les anciens, comblait les intervalles souvent considérables qui séparaient les dates des divers documents, et de ce travail résultait une œuvre qui, bien qu'entreprise à l'occasion de matériaux assemblés par autrui, n'en était pas moins une œuvre personnelle par l'architecture, les dispositions et les ornements. Une grande partie des travaux de la seconde moitié de sa carrière littéraire appartient à ce genre mixte, notamment son Histowe de Maurice de Saxe, entreprise à l'occasion de documents inédits publiés par M. de Weber, le directeur des archives de Dresde ; son Histoire du roi George Podiebrad, extraite avec art des recherches de l'historien de la Bohême, M. Palacky, et enfin cette belle étude des vicissitudes du gouvernement parlementaire en Europe entre 1815 et la mort du prince Albert, dont les papiers du baron de Stockmar ont été le prétexte et qui a été pour ainsi dire son chant du cygne.

Le maréchal de Saxe n'a guère eu de mésaventures que posthumes; il est vrai qu'elles sont considérables. Sa mémoire a été louée par Thomas avec la grandiloquence que l'on connaît, et sa dépouille mortelle, qui repose à Strasbourg, a été accablée par Pigalle d'un monument théâtral qui est à la véritable sculp-

ture monumentale ce que la prose de- l'abbé Raynal est au style qui convient à Phistoire. Une fois au moins cet homme illustre, si naturel et si sympathique, aura été loué comme il méritait de l'être, c'est-à-dire avec cordialité et simplicité. Le Maurice de Saxe de Saint-René Taillandier est un charmant monument élevé à la gloire du vainqueur de Fontenoy et de Raucoux. Les documents mis au jour par M. de Weber concernaient principalement la partie allemande de la vie de Maurice, surtout l'aventure de Gourlande ; à cette première existence mal assise par le défaut de la naissance et chimérique par impatience juvénile, Saint- René Taillandier a opposé l'existence de saine activité et de généreuse expansion que lui fit l'adoption de la France. Ce contraste ne fait pas regretter pour le héros l'échange de ce petit trône du Nord, où il aurait fatalement ensauvagé ses mœurs et perverti ses bons instincts au contact des Moscovites d'alors, contre la dignité plus modeste en apparence de maréchal de France qui lui permit de se purger du peu qu'il eut jamais de gourme germanique et où il n'eut occasion que de développer les meilleures qualités de sa nature. C'est une figure dé Français sans alliage qui se dégage du récit de Saint-René Taillandier. Les Parisiens le couronnèrent à l'Opéra après la prise de Bruxelles, et ce fut à juste titre, car nul parmi les contemporains ne représenta notre nation avec une ressemblance plus étroite que cet étranger issu d'une voluptueuse Suédoise et d'un Sardanapale allemand. II est un Fran-

çais de tous les temps par Tentrain militaire, la rapidité d'action, la gaieté courageuse, la dissipation imprudente, le fonds d'humanité persistant à travers toutes les fureurs et toutes les sévérités nécessaires du métier militaire, et il est un Français du xviii® siècle par la liberté de son esprit, l'incorrection de ses mœurs, son insouciance de toute croyance religieuse, sa détestable orthographe, — restée injustement proverbiale, car elle n*était guère plus mauvaise que celle de nombre de ses contemporains illustres, — et son style excellent dans son genre, tout de mouvement et d'allure, allant droit au but de la pensée sans plus de souci des barbarismes qu'un bon cheval des fossés et des fondrières. Français du xviii® siècle, il Test d'une manière bien plus intime et plus singulière encore par une certaine préoccupation inquiète de l'avenir et un je ne sais quoi de démocratique qui marque toutes ses pensées. La figure humaine la plus simple est encore fort compliquée ; celle de Maurice n'est pas pour démentir cette observation, que chacun a pu faire si souvent au cours de ses études. Considéré d'ensemble et dans sa vie d'action, ce personnage est la franchise même, mais approchez-vous, et dans ce fondu si parfait que vous présentait la perspective vous découvrirez, non sans étonnement, nombre de nuances en contraste avec le ton dominant du portrait. Il en est une cependant que nos yeux se refusent à reconnaître. Plusieurs fois Saint- René Taillandier a prononcé le mot d'aventurier à propos de Maurice ; il nous est impossible d'accepter

la justesse et la justice de cette qualification. En dépit de Télection de Gourlande et de ce rêve de royauté qui le poursuivit toute sa vie, Maurice n'eut jamais rien de cette âpreté de convoitises, de ces ambitions déréglées et de ces ressentiments à outrance qui font les véritables aventuriers, les Wallenstein et les pachas de Bonneval. Il faut élargir singulièrement la catégorie des aventuriers si Maurice doit y être rangé, car il est tel homme illustre à qui ce terme n*a jamais été appliqué et à qui il conviendrait cependant infinimenl mieux qu'au fils d'Aurore de Kœnigsmarck, le prince Eugène par exemple. A ce substantif mal* sonnant substituons un adjectif de même famille ; au lieu de dire aventurier^ disons qu'il eut l'esprit, le caractère aventureux, et nous nous éloignerons beaucoup moins de la juste et précise nuance.

Maurice de Saxe marque le point tournant de notre moderne histoire militaire. Il appartient au passé, dont il est la suprême expression, et il annonce vaguement l'avenir; c'est un de ces grands jets de flamme qu'ont les feux qui vont s'éteindre et c'est une aube encore tremblotante et incertaine. Il fut véritablement le dernier chef d'armée selon l'esprit de l'ancien régime français, si véritablement qu'on est souvent tenté d'oublier l'époque où il a vécu et de voir en lui un contemporain plutôt qu'un successeur des généraux de l'âge précédent. Jamais tradition n'a été mieux reprise et mieux continuée; ses batailles si vivement enlevées^ ingénieusement hardies, correctes avec fougue, simples de plans et

économes de moyens comme une bonne tragédie du bon temps, offrent dans des proportions quelque peu plus modestes tous les caractères en quelque sorte classiques des batailles de la seconde moitié du XVII* siècle. Aussi donna-t-il aux Français de son temps comme Tillusion d'un prolongement du règne de Louis XIY. Les gentilshommes du grand siècle montaient à l'assaut des villes aux accords des violons; Maurice n'était pas pour laisser perdre la mémoire de cette belle humeur qui enlevait à la guerre son masque inhumain et au danger son aiguillon. Jamais batailles n'eurent un si riant air de fêtes que les siennes, et dans le fait c'étaient des fêtes véritables. On sait le rôle qu'y ont joué par leurs représentations dramatiques M. et Mme Favart. Maurice voulait faire participer ses soldats à ce courage qui était Tapanage des gentilshommes, et qu'à leur exemple ils allassent au combat l'âme en liesse et le cœur bondissant. Il avait pour eux une affection réelle, moins paternelle qu'amicale, quelque chose comme l'affection d'un bon camarade noble et puissant pour les jeunes paysans qui aident à ses jeux et partagent ses dangers. Il fut plus ménager de leur sang qu'on ne l'avait été avant lui et, tandis que le grand Gondé avait pu dire dans un des combats de la Fronde en voyant ses rangs s'éclaircir : « Bah î ce n'est qu'une nuit de Paris I » il refusait une douzaine de soldats pour une embuscade dont l'utilité ne lui paraissait pas démontrée, en disant : < Encore si ce n'étaient que douze lieutenants-généraux ! » Loin de

considérer le soldat comme simple chair à canon et servile instrument de mort, il le voulait de la^meilleure qualité possible et croyait qu'une armée n'était capable d'une discipline parfaite que lorsqu'elle était composée d'hommes qui sont citoyens par quelque point. Le recrutement lui déplaisait fort pour cette raison, et c'est lui qui a eu le premier l'idée* de la conscription et du service limité et obligatoire. N'ayant pu être souverain en réalité, il se dédommageait de cette déconvenue en Tétant en imagination autant qu'il le pouvait, et dans les rêves hardis qui lui ont été inspirés par cette préoccupation d'une Salente destinée à n'exister jamais, il s'est montré plus d'une fois démocrate inconscient, avec une tendance très marquée à l'utopie qui lui venait très probablement du peu de préjugés que sa naissance illégitime et l'histoire de son mariage lui avaient laissé sur les institutions sociales. Cette tendance à l'utopie et cette hardiesse de rêves n'ont point disparu avec lui ; transmises par cette force du sang qui a de si singuliers effets, elles sont arrivées jusqu'à nos jours, où nous les avons vues revivre dans les inventions romanesques de son illustre petite-fille, George Sand. Le point répréhensible de Maurice de Saxe, ce sont ses mœurs, qui, bien que moins mauvaises peut-être que celles de beaucoup de ses contemporains, n'en sont pas moins regrettables, car elles lui ont fait commettre les seules mauvaises actions de sa vie. Entre autres mérites de son livre il faut louer le tact parfait avec lequel Saint-René

Taillandier a su relever ce côté répréhengible sans y mettre trop d^insistance ; là où Thabitude du péché est si enracinée, n'est-ce pas en effet peine perdue de moraliser?

Gomme la morale n'a pas eu plus de part à la direction de la vie de Maurice de Saxe qu'elle n'en avait eu à sa naissance et qu'en dépit de cette lacune, il a su réussir dans la plupart de ses entreprises, il est assez difficile de tirer de cette existence une leçon d'édification à l'usage de la commune humanité ; en revanche, elle suggère certaines réflexions qui ont bien leur intérêt. C'est un hasard qui nous a donné Maurice de Saxe, et cependant supposez-le absent de notre histoire du xviii^ siècle, et il y aurait là un vide énorme que l'imagination s'évertue assez inutilement à combler. En vérité, je ne sache rien qui donne mieux raison que l'histoire de Maurice à la philosophie optimiste de son contemporain le docteur Pangloss. Voyez un peu comme tout s'enchaîne pour le mieux dans le meilleur des mondes, aurait pu dire celui-ci : si Philippe de Kœnigsmark n'avait pas été assassiné dans le guet-apens tendu par l'affreuse comtesse de Platen, Aurore de Kœnigsmark n'aurait pas eu occasion d'aller demander à toutes les cours d'Allemagne des nouvelles de la dépouille fraternelle disparue, et par suite elle n'aurait pas inspiré au roi Augustece vif intérêt dont le résultat fut la naissance de Maurice. Les batailles de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld auraient été peut-être gagnées par d'autres sous d'autres noms, nous y consentons, tout

en gardant quelques doutes à cet égard ; mais à coup sûr une certaine demoiselle Verrières n'aurait jamais mis au monde une fille baptisée Aurore de Saxe, et George Sand n'aurait jamais vu le jour. Heureuse faute I disait saint Augustin en parlant du péché de nos premiers parents. — Heureux crime! dirons-nous de la tragédie du palais de l'électeur de Hanovre, puisque sans lui la France de l'ancien régime aurait été privée de son dernier grand militaire et la France contemporaine de son plus illustre romancier.

L'Allemagne, on le voit, occupe une place considérable dans les travaux de Saint-René Taillandier. Quand elle n'en est pas le centre, elle en reste le point de départ, et même, lorsqu'il s'occupe de la comtesse d'Albany et du maréchal de Saxe, il ne s'en éloigne qu'à demi. Quelque sujet qu'il traite il y touche toujours par quelque endroit. Éprouve-t-il par exemple le désir de s'occuper de ces folies morales qui ont joué un si grand rôle dans Phistoire littéraire de notre temps, c'est l'Allemagne qui fournira à son analyse les cas de maladie et les types de malades, Garl Immermann et la comtesse d'Ahlefeldt, Charlotte et Henri Stieglitz, Henri de Kleist, tels sont les héros d'un intéressant volume intitulé Drames et Romans de la vie littéraire^ petit livre d'une lecture navrante et qui laisse cependant sans émotion, tant ces exaltations qu'il décrit sont celles d'âmes montées à froid, tant ces tragédies désespérées sentent le sophisme. Voulait-il, au contraire, montrer la nature humaine saine, noble, généreuse, la Carres-

pondance de Goethe et de Schiller^ qu'il traduisait et commentait, lui en fournissait le plus mâle et le plus magnifique exemple. C'est encore TAllemagne qui est au point de départ de ses travaux sur les peuples slave et magyar, tant parce qu'elle a été pour lui l'initiatrice véritable dans cet ordre de recherches que par la préoccupation politique qu'elle lui donnait pour notre avenir. La question des nationalités qui a joué un rôle si considérable sous le second empire, n'a pas eu d'observateur plus attentif, et, au moins pour ce qui regardait les peuples de l'orient de l'Europe, plus sympathique. Ce n'était pas la crainte de l'Allemagne seule qui était au fond de cette vigilance et de cette sympathie, il y avait un autre grand empire dont il redoutait pour la liberté de l'Europe l'esprit d'envahissement à l'égal de la menaçante unité allemande. Son livre Allemagne et fimsie, composé à l'époque de la guerre de Crimée, contenait déjà, nous l'avons vu, plus d'une lumineuse indication à cet égard; ses études sur la Bohême, la Hongrie et la Serbie, écrites à la veille et au lendemain de Sadowa, continuent en l'agrandissant cette œuvre d'éclaireur politique. Contre l'avenir soit d'esclavage, soit d'insignijSance politique que ferait inévitablement à l'Europe soit la rivalité, soit l'amitié de ces deux grands empire d'Allemagne et de Russie, — greniers à peuples réservés pour l'exportation conquérante encore plus qu'empires, — d'où pourrait venir le secours? Selon Saint-René Taillandier, il ne pouvait être que dans les popula-

lions associées de longue date à l'Allemagne et à la Russie sans s'être jamais confondues ni avec Tune ni avec l'autre. Plein de cette pensée, il interrogeait tour à tour chacune de ces populations pour reconnaître lesquelles contenaient les éléments véritables d'une nationalité, et sur lesquelles on pourrait fonder l'espoir d'une résistance sérieuse. Entre ces deux empires il y en avait bien, à la vérité, un troisième qui leur servait de barrière à l'un et à l'autre, l'Autriche, désormais engagée sans retour dans son rôle slave et magyar. Mais, sans le déclarer jamais expressément, Saint-René Taillandier estimait que cet empire était essentiellement transitoire, se dissoudrait forcément, et que d'ailleurs la liberté de l'Europe ne lui tiendrait pas plus à cœur dans l'avenir que dans le passé. C'est ici un des seuls points sur lesquels il nous faut marquer un dissentiment avec ce judicieux esprit. A notre avis , Saint-René Taillandier n'a jamais été tout à fait équitable envers l'Autriche. Était-ce de sa part défiance d'un libéralisme discret qui avait l'expérience de l'histoire? était-ce préférence marquée pour ces organismes vivants qui s'appellent patries sur les agglomérations sans unité opérées par le jeu des mécanismes politiques ? Cette dernière raison nous parait la véritable. Il est certain que l'Autriche n'est pas une patrie, mais une combinaison de patries fort diverses, associées assez à contre-cœur par des affinités qui ne sont rien moins qu'électives; il n'est pas moins certain, d'un autre côté, que sa force, son utilité, la raison de son exis-

tence, c'est qu'elle n'est pas une nation, mais un gouvernement. Tous ces peuples qu'elle tient sous sa domination sont sympathiques autant qu'on le voudra, — et ils le sont tous par quelque particularité, — on peut douter seulement qu'ils soient capables de s'élever à des considérations plus générales que celles de leurs querelles de races et des intérêts restreints de leurs nationalités respectives. S'il en est ainsi, quels services l'Autriche ne rend-elle pas à l'Europe en réunissant sous son pouvoir tant de peuples qui n'ont pas encore pu s'élever à un point de vue européen, et à la civilisation en les retenant d'obéir à ces instincts de races qui, laissés libres, les pousseraient à une séparation anarchique ou les jetteraient vers la Russie !

Des deux volumes qu'il a consacrés aux populations de l'Autriche et de l'ancienne Turquie, Bohême et Hongrie et la Serbie^ le plus important à tous les points de vue est le dernier, à mon avis l'œuvre maitresse de l'auteur. Dans Bohême et Hongrie^ ce n'est que fragmentairement et par épisodes que nous pénétrons dans la vie nationale des Tchèques et des Magyars. Dans la Serbie^ au contraire, le récit, tout d'une teneur et de la plus étroite unité de composition, embrasse dans son intégrité l'histoire de la résurrection de ce peuple qui occupe dans l'Europe orientale une place si originale. Un beau coloris qui n'est dû à aucun artifice de l'écrivain, mais qui naît du tempérament même du sujet et qui en est comme le teint naturel, est répandu sur toutes les pages

de ce livre dont les diverses parties se relient avec une vivante souplesse. Tout cela est bien articulé, pittoresque sans placage, éloquent sans rhétorique. Rien non plus de ces allures de cicérone par lesquelles trop souvent historiens et critiques exhibent leurs sujets et en vantent la nouveauté. Saint-René Taillandier a laissé ses Serbes se produire eux-mêmes dans toutes les grâces farouches de leur naturel véhément et doux et dans toute la naïveté primesautière de leurs inspirations sans école. La sympathie qu'il professe pour le peuple dont il s'est fait Thistorien n'est ni exagérée ni capricieuse, car ce peuple la mérite à tous égards. Littérairement, il n'y en a pas en Europe de plus intéressant. Par lui nous pouvons pénétrer le mystère des poésies primitives et trancher toute controverse sur le mode de formation des récits épiques. C'est un témoin vivant qui, d'une conjecture systématique, a fait une réalité acquise, et d'un hardi paradoxe un lieu commun désormais incontesté. Et la démonstration n'a pas été approximative, mais de la plus stricte rigueur, car l'œuvre populaire qui a servi à la faire est une véritable épopée avec toutes les conditions d^unité dans le sujet, de proportions dans le récit, de ton soutenu dans le style et d'individualité dans les héros que les deux chefs-d'œuvre qui portent le nom d'Homère nous ont donné l'habitude de demander à tout poème du genre épique. Historiquement les Serbes nous rendent un service analogue. Dans nos vieilles civilisations occidentales les phénomènes de la vie barbare ont disparu depuis

longtemps ; nous ne les connaissons que par les livres et nous ne pouvons nous en rendre compte qu'en tâtonnant et par un effort de l'imagination ; un peuple seul nous permet de remplacer ces visions imparfaites d'un passé obscur ou aux trois quarts effacé par un spectacle actuel, sensible à nos yeux de chair : c'est le peuple serbe. Des mœurs natives sans altération, dans les caractères une sauvagerie poétique, favorisée plutôt que combattue par un christianisme populaire et indissolublement associé aux destinées de la patrie, une nature .morale non dégagée encore de l'instinct, c'est-à-dire rêveusement passive ou soudainement explosive : voilà les Serbes de Kara George et de Milosch Obrénovitch, tels que nous les représentent les récits de Saint-René Taillandier. Rien ne fait mieux comprendre que cette moderne histoire ce qui s'est passé à l'aube première des sociétés, comment étaient possibles ces mélanges de grandeur d'âme et de férocité qui nous étonnent chez les barbares, et comment d'elle-même et sans culture la nature peut tirer de porchers et de paysans des dynasties véritables. Politiquement enfin l'importance des Serbes est considérable. Si l'on suppose en effet l'Autriche dissoute et la Turquie rejetée définitivement en Asie, il n'y a pas dans l'Europe orientale de population qui, par l'importance du nombre, la pureté de la race et l'originalité du génie puisse mieux réaliser les espérances de ceux qui cherchent da^s le développement de nationalités distinctes la véritable barrière contre la Russie. C'est à juste titre, on le voit, que Saint-René

Taillandier a donné pour épigraphe à son livre celte parole de Tacite : Vetera extollimtts, recentium incu" riosi : « Nous exaltons les choses anciennes et nous restons sans curiosité pour les nouvelles; > car nous ne connaissons pas d*histoire qui donne une instruction aussi exceptionnelle, aussi rare, et ajoutons aussi utile à ceux même qui, selon le mot de Tacite, sont portés à rechercher les choses anciennes aux dépens des nouvelles.

Voilà des travaux d'ordres bien divers et en appa* rence bien éloignés; ils sont tous cependant reliés les uns aux autres par une pensée commune, cette recherche de raccord nécessaire entre le christianisme et la raison philosophique, la tradition et la liberté, que nous indiquions en commençant ces pages comme la pensée dominante de Saint-René Taillandier. Cette pensée est pour ainsi dire diffuse dans tous ses écrits, s'insinue même dans les sujets qui lui sont le plus étrangers, et n'est absolument absente d'aucun de ses travaux ; toutefois quelques-uns lui sont plus particulièrement consacrés, entre autres un volume dont le titre : Études (f histoire religieuse, dit assez le contenu, et dans Bohême et Hongrie Tépisode du règne de George Podiebrad, que l'auteur a traité avec ampleur et nouveauté. Quel sens large, étendu, hospitalier, Saint-René Taillandier donnait à ce mot de religion, il suffit pour s'en rendre compte d'ouvrir le volume des Etudes d'histoire religieuse dont M. Ernest Renan, Edgard Quinet et Gervinus occupent les chapitres les plus en vue. Ces noms disent à coup sûr

qu'il n'y a rien là ponr l'orthodoxie pharisaïque et que la lettre du christianisme y tient moins de place que Tesprit. Certes on peut soupçonner qu'en entendant notre auteur parler non seulement sans anathème, mais avec sympathie de talents que d'habitude on ne range pas parmi les défenseurs authentiques de la religion, plus d'un pieux lecteur a été t^té de demander avec le chœur à'Athalie d'où venaient à la foi tant d'enfants qu'en son sein elle n'avait pas portés ; mais à ces étonnements d'un zèle étroit Saint- René Taillandier avait une réponse toute prête, c'est que pour lui le christianisme était une grande école de liberté morale. C'était précisément parce qu'il croyait que l'âme humaine, appelée à la vie par le christianisme, ne pouvait conserver de vie qu'en lui, qu'il se refusait à comprendre que ce qui avait été dans le passé un principe d'expansion pût devenir un instrument de contrainte. Aussi ne combattait-il pas moins les excès de l'intolérance que les excès de l'impiété, comme le prouve mainte de ses études, notamment un très beau travail sur la tyrannie de l'église luthérienne en Suède et les persécutions dont elle affligeait les dissidents il y a quelque vingt-cinq ans. Pour la même raison il était porté d'une attraction invincible vers tout esprit en qui il reconnaissait le tourment religieux, même quand cet esprit n'appartenait bien distinctement à aucune communion chrétienne; tout ce qu'il lui demandait, c'était de présenter les signes incontestables de la sincérité et du sérieux. Saint-René Taillandier est, je crois, le seul écrivain de nos jours

qui, sans sortir des croyances catholiques, ait su s'élever à ce christianisme compréhensif qui a rendu célèbre le nom de Ghanning. Gomme l'illustre prédicateur unitaire, il se refusait à être séparé pour des dissidences de forme de la communion morale avec les âmes nobles et vertueuses qui appartenaient h d'autres Eglises que la sienne. G'est là le sentiment élevé qui explique la sympathie ouverte dont il a fait preuve pour les révoltés hussites du xv* siècle et leur dernier grand représentant, le roi George Podiebrad, Le sujet était épineux pour un écrivain qui se réclamait du catholicisme. Saint-René Taillandier, l'abordant avec franchise, n'a pas hésité à réprouver la politique dont usa la cour de Rome pour avoir raison des hussites, politique conciliante un jour et le lendemain intransigeante, repoussant par ses légats les compactats concédés par le concile de Bâle, soufflant le feu de la division entre la Bohême et la Hongrie et démembrant ainsi la force de résistance de l'Europe orientale devant l'invasion ottomane. Dans tout ce récit des luttes de George Podiebrad contre Rome, il y a chez l'historien une véhémence d'accent et comme un frémissement continu d'irritation qui étonnent quand on se rappelle les croyances qu'il professait. Que cette cause ait eu sa grandeur, nous n'y contredisons pas; ce dont on peut douter, c'est qu'elle contint en elle la vertu de rénovation religieuse que notre ami croyait y apercevoir. Autant l'œuvre de Luther, un siècle plus tard, sera originale et hardie, creusée et fondée dans le tuf même de la croyance

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chrétienne, autant l'entreprise de Jean Huss et de ses disciples, dirigée surtout comme elle l'était contre l'édifice extérieur de l'Eglise, nous semble à la fois incertaine et téméraire. Les hussites, peut-on dire, demandaient trop ou trop peu, trop pour être autorisés à se dire encore catholiques comme ils prétendaient vouloir le rester, trop peu pour être autorisés à se séparer de l'unité chrétienne et à faire Eglise à part. Question mal posée qu'un essai de réforme qui entraînait la Bohême à ne pouvoir ni rester unie à Rome, ni se séparer de Rome. Les hussites avaient le droit de se dire catholiques, avancent nombre d'écrivains dont fait partie Saint-René Taillandier, car ils ne niaient ni l'Eglise universelle représentée par les conciles, ni l'autorité du pape comme président de l'unité chrétienne ; ils niaient ses droits à la suzeraineté sur l'Eglise et à un pouvoir autre que spirituel ; telle est au moins la pensée dominante qui se dégage des actes et des négociations de George Podiebrad. Saint-René Taillandier avoue sa prédilection pour les conceptions du roi George Podiebrad et il y voit comme le plan d'un catholicisme supérieur où chaque nation constituerait son Eglise selon le penchant de son génie et le caractère de ses traditions, et où toutes ces Eglises nationales seraient reliées à un centre spirituel commun, catholicisme qui offrirait ainsi le spectacle de la variété la plus magnifique dans l'unité la moins despotique. Certes le rêve est beau et digne d'admiration, il nous semble néanmoins que Tamour de la liberté religieuse a fait pencher un peu trop les

sympathies de Saint-René Taillandier du côté des Eglises nationales. Les Eglises nationales ont de grandis avantages que nous sommes tout prêt à reconnaître, mais ces avantages très considérables pour l'indépendance politique et la sécurité extérieure le sont beaucoup moins pour la liberté intérieure et entraînent presque nécessairement la perte de la liberté religieuse. Voit-on que la tolérance et la charité spirituelle aient eu beaucoup à se louer de ces Eglises partout où elles ont été établies? Il y a eu une Eglise nationale à Genève, il a fallu pour lui arracher la liberté religieuse l'avènement du radicalisme; il y a une Eglise nationale en Angleterre, il a fallu lui arracher presque par violence les droits des dissidents. Il y a une Eglise nationale en Suède, Saint-René Taillandier a raconté de quels excès d'intolérance elle était capable; quant à l'église luthérienne d'Allemagne, la petite ville de Neuwied, fondée au dernier siècle sur les bords du Rhin dans les Etats d'un principicule ami de la tolérance et peuplée des sectaires de toute dénomination que les persécutions orthodoxes chassaient de tous les pays allemands, témoigne encore aujourd'hui de ce qu'elle savait faire autrefois. Il est vrai qu'on peut répondre que toutes les Eglises que nous venons de citer ont été fondées par le protestantisme , c^est-à-dire séparées violemment de l'unité chrétienne et armées en conséquence contre les retours offensifs possibles de la puissance vaincue, tandis que le rêve des hussites et de Podiebrad supposant un centre commun, les effets des Eglises natio-

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nales dans un pareil système seraient toat à Topposé des effets produits par les Eglises issues du protestantisme. Nous n'en disconvenons pas, et nous ne demandons pas mieux que de croire en la réalisation de ce catholicisme supérieur. S*il est en Europe de nobles âmes que tourmente Théroïsme religieux, on peut leur proposer cette entreprise comme une tâche digne de leurs efforts. Le moment, semble-t-il, serait propice au possible; on ne peut espérer un centre catholique mieux ramené à sa mission spirituelle, ou désirer chez les peuples des dispositions plus favorables à la nouveauté.

Nous voici tout à l'heure au terme de notre tâche, et le lecteur n'aura pas manqué de remarquer le peu de place que la partie biographique occupe dans ces pages; c'est que Saint-René Taillandier n'a pas d'autre histoire que celle même de ses travaux. Quelques dates suffisent à raconter cette vie, dont Montpellier, où il a séjourné si longtemps, a eu le meilleur. Dans quelques pages touchantes consacrées au comte Teleki, il nous a décrit avec agrément la retraite studieuse et tranquille qu'il occupait dans cette ville et où plus d'un visiteur intéressant venait frapper. « Un jour ce fut le chantre des traditions celtiques, Fauteur de Marie et des Bretons qui vint y mourir dans mes bras; un autre jour c'était Maurice Hartmann, le poète aimable, le romancier touchant, l'éloquent orateur du parlement de Francfort, à peine échappé aux vengeances de la réaction autrichienne. D'autres fois c'était le bon Joseph Roumanille avec

cette fleur de poésie qu'il venait de retrouver dans les sentiers des Alpines, sobs les ombrages de Saint- Rémy, non loin du village désormais consacré où grandissait en plein soleil le chantre de Mireille et de CalendaL » Ces visites étaient parfois des surprises; de ce nombre fut celle du comte Ladislas Teleki, destiné à une fin si tragique. Saint-René Taillandier devint son ami, traduisit avec lui celles des poésies de Petœfi Sandor qu'il voulait présenter aux lecteurs de la Bévue des Deux-Mondes, et le défendit avec cette vivacité généreuse qui était dans sa nature, lorsque le comte arrêté à Dresde fut livré à la police autrichienne par M. de Beust, alors chef du cabinet saxon, en 1860. Plus nombreux que les visiteurs étaient les correspondants que lui valaient ses travaux, et Saint-René Taillandier, qui était justement fier de ces témoignagnes de considération, en avait soigneusement conservé les plus précieux. Tantôt c'était M. Gladstone qui le félicitait de son travail sur la guerre du Caucase, tantôt M. Cousin qui, avec l'accent qu'on lui connaissait, le remerciait de lui avoir révélé Dante, tantôt M. Guizot qui, au sortir de la lecture de Maurice de Saxe, lui écrivait qu'il avait été instruit et charmé. Si, à ces bonnes fortunes que valait à l'écrivain son talent littéraire, vous ajoutez les sympathies d'un auditoire constamment fidèle, vous comprendrez que ce long séjour à MontpeUier n'ait pas été un temps d'exil, et que Paris seul ait pu rompre le charme et l'habitude de cette ville où le retenaient tant de souvenirs. En

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1863, la facullé des lettres de Paris Tappela à yenir prendre à la Sorbonne la suppléance de M. Saint- Marc Girardin, et cinq ans après, en 1868, la retraite de M. Nisard et la mort de son successeur immédiat, M. Gandar, ayant laissé libre la chaire d'éloquence française, il en fut nommé, par M. Duruy, professeur titulaire. Peu mêlé aux luttes politiques et sans autres ambitions que celles du lettré, il n'a jamais occupé, en dehors de l'enseignement, d'autres fonctions que celle de secrétaire général du ministère de l'instruction publique, à laquelle lui donnaient doublement droit ses titres d'universitaire et d'écrivain. C'est dans ce poste où il fut nommé au commencement de 1870, et qu'il garda jusqu'en 1873, que le surprit la guerre d'Allemagne. Il en ressentit toutes* les tristesses avec une amertume patriotique extrême dont les éloquentes préfaces de son livre sur la Serbie et de ses Drames et Romans de la vie litté^ raire contiennent Texpression vibrante. Il sortait à peine de ces fonctions lorsque le choix de l'Académie française l'appela à succéder au père Gratry, et le bonheur qui a constamment accompagné Saint-René Taillandier se montra dans le hasard qui lui donnait à remplacer un homme avec lequel il n'était pas sans ressemblance. Ce bonheur se fit voir encore d'une manière plus piquante peut-être dans la seule mésaventure que notre collaborateur ait connue durant le cours de sa double carrière. Nous voulons parler de ces regrettables scènes de tumulte qui, en 1877, le forcèrent à suspendre ses leçons. Or, à cette époque,

Saint-René Taillandier avait déjà reçu les visites du mal qui devait remporter. Sans se croire atteint, il se plaignait de la fatigue extrême que lui causait l'effort nécessaire à Torateur, mais par devoir cependant il fût resté sur la brèche ; en le forçant à se renfermer dans ses seuls travaux d'écrivain, l'incident auquel nous faisons allusion le conserva encore deux ans à ses lecteurs.

Cette mésaventure lui était value par sa fidélité à ses opinions politiques. Ses leçons sur l'éloquence française pendant la révolution parurent à, certains groupes de ses auditeurs d'un feuillantisrae trop accentué. Il était un peu tard pour reconnaître la nature de son libéralisme, car les sentiments qu'il avait exprimés en cette occasion étaient ceux qu*il avait professés toute sa vie, ainsi qu'il s'attacha à l'expliquer dans une brochure justificative de l'esprit de son cours, les Renégats de 89, où se fait jour à chaque page le douloureux étonnement que cette brusque attaque lui fit éprouver. Cette justification était inutile à ses nombreux lecteurs, qui pouvaient depuis longtemps nommer sans crainte d'erreur le parti auquel il se rattachait. De même que, dans les questions philosophiques ou religieuses, il cherchait toujours le point d'accord entre le christianisme et la raison, dans les questions politiques, il cherchait le point d'accord entre l'ordre et la liberté, et dès sa jeunesse il s'était arrêté au système constitutionnel comme à celui qui répondait le mieux aux conditions nécessaires à cette alliance. Il est mort, pour ainsi

dire, en confessant ses opinions, car ses novissima verba ont été ces beaux récits intitulés : leBoi Léopold et la reine Victoria, écrits pour compléter et relier ensemble les curieuses notes laissées par le baron Stockmar, de manière à présenter une histoire complète des vicissitudes du régime constitutionnel entre Tavènement de Georges IV et la mort du prince Albert. En dépit de quelques tourmentes, c*est la belle époque du gouvernement constitutionnel. Il atteint alors à son apogée dans son pays d*origine, TAngleterre, où, après un siècle et demi de luttes qui ne furent pas toujours morales, il se montre enfin comme une belle lumière politique dégagée de toutes les souillures de corruptions parlementaires, de violences whigs et d'intolérance anglicane qu'il avait si longtemps traînées après lui. Sur le continent, c'est l'heure où il a le vent en poupe; toutes les classes éclairées ont foi en lui, tous les peuples se tournent vers lui comme vers l'étoile protectrice de l'humanité et en espèrent les services les plus divers : la Grèce le miracle de sa résurrection, la Belgique la garantie de son indépendance reconquise, la France le port de repos après tant de cruelles tempêtes. Les illusions généreuses de ces beaux jours si vite envolés revivent dans les récits de Saint-René Taillandier avec une vivacité d'autant plus touchante qu'il les partage encore. Les événements ne l'avaient pas persuadé que le système constitutionnel fût un édifice désormais trop étroit et trop frêle pour contenir et abriter les masses de plus en plus épaisses que le

mouvement ascendant de la démocratie fait entrer dans la vie publique. Sans y compter absolument, il aimait à espérer que, si les systèmes plus absolus ou plus larges venaient à manquer à leur tâche, les nations seraient ramenées au régime constitutionnel par une double nécessité, celle de garantir Tordre social et celle de maintenir la liberté, qui est désormais un si impérieux besoin de Tàme humaine que l'anarchie même ne pourrait Ten guérir. Hélas! nous craignons que notre ami et ceux qui partagent ses espérances oublient que, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, les saisons brillantes sont toujours courtes, et qu'une fois envolées, elles ne reviennent plus. Elle ne recommencera pas, cette saison, même pour l'Angleterre, exemple toujours montré par ceux qui gardent foi au régime constitutionnel, car si ce pays n'est pas disposé à renoncer de sitôt à ce régime, il s'est au moins si bien préparé à s'en passer, que le jour soit proche, soit lointain, où il serait amené pour une cause ou une autre à en sortir, il pourrait glisser dans la forme politique la plus voisine sans s'apercevoir d'aucun changement essentiel.

Il nous semble qu'on peut comprendre maintenant comment Saint-René Taillandier a été constamment heureux. « Je n'ai jamais eu de chagrin si profond, disait Montesquieu, qu'une heure de lecture ne l'ait dissipé. » Le secret du bonheur de notre ami, c'est que sa vie appartint sans partage à l'étude qui, de tous les intruments de prospérité, est le moins incer-

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tain, et de tous les régimes d'hygiène spirituelle le plus efficace pour Tâme. En occupant les heures, l'étude dissimule la fuite du temps et par là trompe les impatiences qui font prendre tant de résolutions précipitées ou téméraires ; en détournant des tentations malsaines qui naissent de Foisiveté, elle fonde ou maintient la sécurité des familles, et par elle enfin tous les malheurs de la vie se réduisent à ceux qui sont inévitables ou qui sont le fait du hasard, agent redoutable à coup sûr, moins fertile toutefois en accidents que notre propre volonté. Et cependant il est un bien que Tétude ne donne pas toujours, je veux dire la paix entière de la conscience. Là aussi, dans ce domaine paisible, le malin esprit trouve moyen de s'insinuer ; on le sait depuis le Faust de Goethe et la conversation de Méphistophélès avec l'étudiant. Que de fois l'homme d'étude est obligé de se faire à part lui des aveux qui lui coûtent, de se dire qu'il y a telle œuvre qu'il préférerait n'avoir pas faite, ou telle pensée qu'il a eu tort d'émettre, ou que sur telle question il a choisi l'opinion la plus dangereuse, ou que tel jour il a mis son intelligence au service de telle mesquine ambition, de tel petit ressentiment de son cœur, de tel préjugé intéressé de sa condition! Eh bien! cette paix entière de la conscience, couronnement du véritable bonheur, Saint-René Taillandier l'a connue encore. En relisant l'ensemble de ses travaux, je* ne trouve pas une page qui lui ait été arrachée par un compromis de circonstance ou une de ces dispositions momentanées de l'âme auxquelles on peut regretter

d*avoir cédé. C'est qu'il avait pour se prémunir contre de tels accidents le préservatif le plus infaillible, qui était en toutes choses de s'en tenir au parti le plus noble, même lorsque ce parti n'était en apparence ni le plus pratique, ni le plus direct. Il allait droit à toute œuvre qui parlait au cœur, à toute doctrine par laquelle Tintelligence se sentait grandir, à tout homme qui lui paraissait un honneur pour notre nature, persuadé que rien de mauvais ne peut sortir de tout ce qui est élevé, et que, à supposer qu'on fût ainsi entraîné à se tromper, il y avait moins de dangers dans les erreurs généreuses que dans les vulgaires vérités. Telle est la leçon morale qu'il nous a donnée pendant près de quarante années, salutaire exemple bien digne d'être suivi, et qui, nous l'espérons, sera aussi durable que les regrets qu'il nous laisse.

Juin 1880.

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