‹ Nos morts contemporainsChapitre 2 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Il est une chose que comprennent à merveille les hommes qui ont souci de leur réputation, ceux que j'appellerais volontiers les artistes en célébrité : c'est que la gloire est une sorte de symphonie dont la parfaite exécution tient beaucoup à une heureuse distribution de ses parties entre les divers instruments de l'opinion et de la critique. Cette symphonie est rarement bien exécutée, parce que chaque instrumentiste, au lieu de faire valoir les parties qui le regardent exclusivement, préfère jouer la partition toute entière, au risque de la jouer d'une manière molle et banale, ou de faire des couacs formidables aux passages qu^il n'entend pas ou qui ont été écrits pour d'autres instruments que le sien. Le concert de louanges le plus flatteur pour un poète ne serait-il pas celui où chaque critique interpréterait les motifs qui lui sont personnels en quelque sorte, et que par conséquent il a senti plus profondément que tous

les autres? Le critique parlerait ainsi d'autant mieux du poète qu'il ne parlerait que de lui-même; et qui ne sait qu'on parle toujours bien lorsqu'on parle de soi? Montaigne a raison : nous ne devrions jamais parler que de nous-mêmes. Est-ce à dire que la vanité et Tégoïsme sont pour l'homme les meilleures sources d'inspiration, et voulons-nous simplement ramasser une vieille phrase épigrammatique contre la nature humaine? Non, certes; car dans la recommandation que nous ne craignons pas d'exprimer, ce ne sont pas seulement Tégoïsme et la vanité qui sont intéressés, mais de toutes autres parties de nous-mêmes, les plus naïves et les plus impersonnelles. Quel moyen avons-nous d'être sincères si ce n'est de parler de nous et rien que de nous, c'est-à-dire des choses que nous avons laites nôtres par la vie et par l'expérience? Nous mentons absolument lorsque nous nous permettons de louer ou de blâmer les choses qui sont en dehors du cercle de notre vie, et nous mentons à demi lorsque nous louons ou nous blâmons les choses que nous n'avons encore comprises que par l'intelligence, que nous n'avons pas encore associées à la vie intime de notre âme.

L'âme humaine a pour les louanges l'estomac de l'autruche, cela est trop vrai; cependant, si j'étais poète ou artiste, il me semble que je serais particulièrement touché de celles que je sentirais être l'expression intime de la nature même de leur auteur. Je ne demanderais pas au critique de tout comprendre, et je serais charmé qu'il se bornât à choisir dans mon

œuvre les parties qui répondent exactement à ses sentiments et à ses instincts. Je suppose un Shakespeare prenant l'avis des différents êtres de la création sur ses œuvres immortelles; à coup sûr, s'il entendait le corbeau déclarer que ce qu'il a surtout admiré, ce sont les dialogues d'amour de Bornéo et Juliette, il ne lui saurait pas plus de gré de cette appréciation qu'au rossignol d'avouer une prédilection marquée pour les sinistres monologues de Macbeth. Ces bêtes mentent avec effronterie, dirait-il justement. Mais, si la fauvette venait ingénument lui déclarer que ce qui l'a enchantée avant tout, ce sont les gentilles petites ballades parsemées dans son œuvre, le hey ho nonino du Comme il vous plaira les couplets d'Autolycus dans le Conte d'hiver, le chant funèbre des frères chasseurs sur le corps d'Imogène dans Cymbeline^ il en ressentirait certes une joie vive et profonde. Il n'aurait été compris, il est vrai, que dans les plus petites parties de son œuvre, mais au moins il serait sûr d'avoir été compris dans celles-là en toute vérité et en toute franchise.

C'est un peu les mêmes sentiments qu'on éprouve lorsqu'on entend quelque bravo littéraire né pour parler avec éloquence des personnages de lago et de Jachimo, baver ses louanges banales sur les parties pures et naïves d'une œuvre poétique, ou quelque honnête critique, fait pour comprendre avant tout les beautés chastes et sereines, insister sur l'expression de passions corrosives et d'affections déréglées que, pour son bonheur, il n'a jamais connues. Oh I

quelle belle symphonie de louanges on organiserait si l'on pouvait décider les caractères envieux et malfaisants à interpréter exclusivement les passages où sont exprimées les vilaines passions de la nature humaine, et les caractères élevés et délicats à n'interpréter que les passages nobles et purs. De cette heureuse distribution résulterait un accord admirable qui ferait apparaître Tunité d'une œuvre comme ne la fera jamais apparaître l'interprétation d'un instrument unique, si habile soit-il.

Ce préambule a un double objet. Le premier est d'expliquer au lecteur pourquoi, dans les pages qui vont suivre, il devra chercher avant tout une série d'impressions personnelles, de simples notes de lecture plutôt qu'un article banalement complet, avec sa balance de louanges et de blâmes, sa construction artificiellement logique et ses renseignements biographiques dix fois répétés avant nous. Le second est de nous excuser auprès de notre excellent confrère * d'avoir choisi cette forme de préférence à toute autre et de n'avoir voulu apprécier dans son œuvre que les parties qui correspondaient à une fibre tout à fait intime en nous. C'est la meilleure méthode à notre avis de faire sur lui un travail tout neuf, un travail qui soit, ainsi que le dit un de ses plus jolis vers :

Frais comme au cœur la louange.

1. Cet essai a été écrit en 1865 pour le Moniteur universel dont Gautier était alors le rédacteur le plus assidu et le plus considérable.

Il me semble qu'il doit venir pour les personnes célèbres un moment où Ton éprouve quelque chose de ce sentiment du despote antique qui promettait un trône à qui lui inventerait un nouveau plaisir, un moment où l'on sacrifierait volontiers telle de ses œuvres les plus applaudies pour entendre exprimer sur soi une autre appréciation que celle qui a cours depuis des années. Nous ne savons si ce moment est arrivé pour Théophile Gautier, mais nous le connaissons assez pour être sûr que nous ne lui déplairons en aucune façon si nous lui donnons sur lui-même de nouveaux aperçus, en échange d'une répétition affaiblie des éloges plus ou moins bien motivés qui lui ont été donnés avant nous.

Cela dit, je transcris mes notes à peu près dans Tordre où je les trouve dans mon cahier de lectures.

<c On a inventé de notre temps une singulière méthode de louer le génie et surtout Toriginalité de nos poètes et de nos écrivains modernes, c'est de les considérer pour la plupart comnae des talents exotiques et de chercher leurs racines et leurs origines à l'étranger. Il semble en vérité qu'ils n'aient de français que le langage; quant aux sentiments et aux pensées qu'ils expriment dans ce langage, on croit les rehausser beaucoup en les attribuant à tous les peuples de l'Europe, à l'exclusion du nôtre. De tels jugements, s'ils étaient pris au pied de la lettre, donneraient une pauvre idée de l'étendue de l'imagination française. Plus l'originalité de nos poètes est

grande, moins nous croyons devoir en faire honneur à la France. Cela est trop beau pour être français, avons-nous Tair de dire devant les plus heureuses inventions de leur génie. Et en conséquence nous proclamons que la poésie de Lamartine se rattache au génie des races du Nord, et celle de Victor Hugo au génie des races de Textrème Midi, sans songer que les racines de cette originalité qui nous éblouit, se trouvent cachées dans le sol moral même de la France. Qu'est-ce en effet, pour qui sait bien voir, que la poésie de Lamartine, sinon Téclosion splendide d'une certaine variété de mélancolie que l'on trouve à Tétat de germe et de semence chez les poètes lyriques français des âges antérieurs, même chez ceux où on s'attendrait le moins à la rencontrer? Si la fleur est nouvelle, le germe est ancien; vingt fois il avait avorté ou n'avait poussé hors de terre qu'une tige malingre bien vite flétrie, mais à la fin il a rencontré un terrain propice, c'est-à-dire une âme riche et lumineuse et il s'est épanoui en une fleur merveilleuse. Quant à Victor Hugo, qui donc n'a pas été mille fois surpris de reconnaître en lui, jusque dans ses audaces les plus excessives, ce vieil esprit classique, je dirais volontiers académique si le mot n'était pris trop souvent en mauvaise part, qui a toujours été cher à la France, et ce même souci des règles, des formules, des poétiques qui distingua précisément ces vieux poètes contre lesquels s'éleva l'école dont il fut le chef? Dussent ces rapprochements leur déplaire, nous sommes donc obligés

de dire que Lamartine est Français tout comme ce La Fontaine dont il a dit tant de mal, et Victor Hugo tout comme ce Racine dont il a si obstinément nié le génie. « Cependant voyez un peu les bizarreries de Topinion. Parmi nos poètes contemporains, il eir est un auquel on accorde unanimement la qualité de Français, sans doute parce qu'on pourrait à la rigueur le considérer comme le plus exotique de tous : Alfred de Musset. Or, si Lamartine est un Allemand à cause de sa mélancolie, et Victor Hugo un Espagnol à cause de sa couleur, Alfred de Musset peut à bon droit être appelé un Anglais à cause de sa violence poétique. Pourquoi donc ne fait-on pas honneur de son génie à TAngleterre? H a beaucoup admiré lord Byron, qu'il imite sans se cacher et dont il retrouve par moments la grandeur sombre et Tâpreté mélancolique, il s'est assimilé Shakespeare au point de reproduire sans la moindre trace d'effort son style métaphorique et ses plaisanteries imagées; sans en rien dire, il a évidemment beaucoup lu les vieux poètes anglais que personne ne lisait à son époque, spécialement John Fletcher et Philippe Massinger, chez lesquels il s'est plu à chercher maintes fois des motifs d'inspiration dramatique et même lyrique. J'étonnerai peut-être beaucoup de lecteurs en leur disant qu'il y a telle des pages les plus admirées de Musset, celle si célèbre par exemple qui commence par ce vers :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine

qu'on pourrait prendre pour une admirable traduction de Fletcher, tant elle exprime avec exactitude par sa coupe générale et son harmonie, par cette sorte de musique intérieure indépendante du rythme qui fait l'âme des pensées poétiques, — car toute pensée vraiment poétique a en elle une musique avant même d'être revêtue du rythme — la physionomie et, si j'ose m'exprimer ainsi, le son de voix des pensées et des sentiments lyriques familiers à l'héritier le plus légitime de l'inspiration shakespearienne. Si quelqu'un a reproduit parmi nous les caractères de la poésie anglaise, sa frénésie poétique, son énergie nerveuse, ses cris de la chair, ses mélodies du sang, ses sentiments douloureux au cœur comme un coup d'épée au corps, ses rêveries qui sont une fête pour l'âme comme les fleurs sont une fête pour les yeux, toute cette poésie en quelque sorte physique de l'être moral intérieur, à coup sûr c'est Musset. De tous les éléments qui le composent, le plus faible est certainement cet esprit gaulois dont tant de lecteurs s'obstinent à le faire le représentant sur la foi de deux ou trois petites pièces libertines, sans remarquer que ce libertinage lui-même est trop douloureux et de nature trop violente pour s'accorder avec cette bonhomie légère qui caractérise le libertinage gaulois. Cependant, malgré ces caractères si frappants, Musset n'est pas plus Anglais que ses rivaux en poésie ne sont Allemands ou Espagnols, et la France a eu raison de le considérer comme un de ses plus légitimes enfants, mais il est vrai pour de

toutes autres raisons que celles qui dictent les jugements même de très bons esprits.

« Ayons donc moins d'humilité et de mépris de nous-mêmes, et pour honorer nos hommes célèbres, commençons, s'il vous plaît, par les attribuer à notre génie national avant de les attribuer au génie des autres peuples. Si nous cherchons bien, nous verrons toujours qu'ils sont de notre substance et que les qualités exotiques que nous leur découvrons ne sont autre chose que des surfaces légères, que le hâle ou la pâleur que leur imagination a rapporté des pays où elle s'est plu à voyager. Notre charmant poète Théophile Gautier est peut-être le plus bel exemple que nous puissions citer de cette manie d'humilité qui est propre à la France contemporaine. On fait honneur de son talent à tous les pays qui ne sont pas le sien, et cela sous les plus singuliers prétextes. Parce qu'il a une préférence marquée et franchement avouée pour la simplicité et la pureté de l'art grec, celui-ci l'affuble d'une toge antique, le proclame un Hellène ressuscité, et refuse de le reconnaître pour son compatriote. Parce qu'il aime la lumière franche et crue et qu'il sait en réfléchir dans son style l'ardeur et l'éclat, celui-là lui fait passer les Pyrénées ou le déclare un Espagnol domicilié par hasard à Paris. Parce qu'il aime le luxe et le bon goût dans les choses du costume et dans les arts d'ornementation, qu'il trouve assez justement qu'une selle orientale a meilleur air qu'une selle française, et que la poignée d'un sabre persan est un objet d'art tandis que

la poignée d'un sabre européen n'est qu'un morceau de cuivre, cet autre l'affuble de vêtements africains ou asiatiques et le transforme en Arabe ou en Turc. Voilà trente ans passés qu'il écrit en belle langue française, et cependant je serai peut-être un des premiers qui se soit avisé de saluer en lui avant tout un Français de bonne et authentique race française. Le compliment est si nouveau, que peut-être il lui paraîtra étrange à lui-même, car il est possible qu'il ait oublié sa nationalité à force de se voir revêtu de costumes étrangers. Ces travestissements d'ailleurs, je le sais, ne lui déplaisent pas, car il est, à cet égard, aussi dépourvu de préjugés que Mardoche, et il ne verrait certes rien de bien scandaleux à passer pour un compatriote de Cervantes et de Calderon, ou pour un contemporain de Phidias si on y tenait absolument. Mais par-dessous tous ces travestissements d'un talent habile à tout comprendre et à tout reproduire, par-dessous toutes ces surfaces superposées par l'étude, la lecture, les voyages, les aventures de l'imagination en quête d'émotions toujours nouvelles, je cherche le tuf^ la substance essentielle, l'élément irréductible de ce talent, et voyez quelle singularité! sous ce Grec, sous cet Oriental, sous cet Espagnol, sous tous ces hommes passagers et momentanés, l'homme originel que je'rencontre, c'est un Gaulois de pure race.

« Deux grandes familles, d'espritj divers maisjnon ennemi et contraire, composent cette] race gauloise : l'une hardie et libre dans ses propos jusqu'au cynisme.

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franche dans ses peinturesjusqu'à la crudité, enjouée dans sa philosophie jusqu'à la légèreté ; l'autre plus correcte en apparence parce qu'elle est plus élégante, recherchée jusqu'à la manière, raffinée jusqu'au bel esprit. La première, à laquelle seule on donne d'ordinaire le nom de gauloise, est la famille des Villon, des Marot, des Régnier; la seconde, qui trompe par son air de cour ou ses excentricités d'artistes, mais qui n'est, au fond, qu'une transformation de la précédente, compta un grand nombre de ses membres les plus distingués parmi les poètes de la période Louis XIII, et laissa plus tard bien des portraits de ses mœurs et de ses habitudes dans les peintures de Watteau, de Lancret, de Fragonard, et dans les œuvres légères de la littérature du xviii® siècle. Or les caractères distincts de l'une et de l'autre de ces deux familles se rencontrent dans Théophile Gautier; et lorsque, dans le Capitaine Fracasse, il choisissait pour théâtre de sa fantaisie cette période Louis XIII, qui a été pour ainsi dire le terrain de réunion de ces deux familles également aimables et légères, le point de jonction où l'esprit gaulois a rencontré le moderne esprit français et échangé son vieux nom contre un nom plus nouveau, le charmant romancier ne faisait pas autre chose , sans bien s'en rendre compte peut-être, que raconter l'époque la plus brillante de l'histoire de cet homme originel que nous constatons en lui.

« Voyez vers quelles époques, vers quels sujets, l'entrainent les préférences de son imagination, lors-

que le sentiment de la grande beauté, qui est le correctif très puissant de sa nature gauloise, le laisse respirer librement et ne l'opprime d'aucune ombre trop mélancolique, d'aucune lumière trop éclatante, d'aucune émotion trop sévère. Elle va, cette imagination brillante, spontanément et d'un vol facile et léger, vers tout ce qui lui ressemble, c'est-à-dire vers tout ce qu'il y a de plus français au monde : les farces salées de nos vieux conteurs, la fantaisie gracieusement tourmentée de l'époque Louis XIII, l'élégance spirituelle du xviiie siècle. Elle se sent également à l'aise dans les bouges de Régnier et dans les boudoirs en style Pompadour, sur le vieux Pont-Neuf et au milieu de l'élégant bal masqué de Watteau ; elle se plaît également dans les pauvres coulisses du théâtre à la nudité primitive, où l'on répète quelque pièce de Scudéry ou de Cyrano, et au milieu des splendeurs de l'Opéra français, où l'on chante l'Armide de Rameau ou ÏAlceste du chevalier Gluck. Panurge et Macette n'ont point de secrets pour elle ; Léandre et Isabelle, le Matamore et Scapin sont ses amis : les portes d'Eliante et d'Alcindor ne lui sont jamais fermées. Elle a donc, cette imagination, le sens exquis de ce qui est vraiment français, avec celte restriction importante, qu'elle n'accepte de la France que ce qu'elle a de gai, de brillant et d'aimable, et qu'elle se détourne volontiers de ce qu'elle peut avoir de pathétique, de passionné et de sérieux. Nous ne voulons pas dire que le sentiment du pathétique et de la passion lui manque ; mais c'est vers

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d'autres pays qu'elle se tourne lorsqu'elle veut rencontrer les grandes émotions. C'est à Shakespeare plutôt qu'à Corneille qu'elle s'adresse alors, à Léonard de Vinci plutôt qu'à Poussin , à Rembrandt plutôt qu'à Lesueur ; c'est hors de France qu'elle cherche tout ce qui est mélancolie, tristesse, passion pathétique et sombre. Elle ne veut de son pays natal que ce qui est gaieté, plaisir et lumière, en sorte qu'on peut dire en toute vérité que si la France n'a pas été pour cette imagination le royaume de l'idéal, elle a été certainement ce chimérique et brillant royaume de Cocagne cher à la fantaisie de tout poète et de tout artiste. Théophile Gautier n'est donc que d'une certaine France, de la plus heureuse et de la plus gauloise, mais il est bien de celle-là et il en est tout entier.

« Regardez bien au fond des œuvres de Théophile Gautier, et dans ce miroir encadré d'ornements d'un travail si précieux, dites-moi si vous ne voyez pas apparaître tous les traits de cette physionomie qu'on a traditionnellement attribuée au Français, jusqu'au jour où le XIX® siècle l'a marqué de ses pensers moroses et défiguré de ses préoccupations chagrines. L'esprit était, dit-on^ la faculté dominante du Français; qui donc en a plus aujourd'hui que Théophile Gautier? qui donc surtout en a montré plus que lui à l'époque où, engagé dans les rangs du romantisme, il écrivait ces préfaces railleuses, mordantes, agressives, dont ses ennemis sentent encore la blessure et dont le souvenir ne s'effacera pas. De l'esprit! il en

a plus qiie ne lui en accordent même ses amis les plus dévoués, car à cet esprit de fantaisie et de ca- / price qui naît de l'imagination et qui distingue plus particulièrement les poètes et les artistes, il unit cet esprit de trait qui distingue les satiriques, et il a prouvé qu'il aurait pu faire le plus amusant des pamphlétaires et le plus cruel des critiques, si, docile à sa bonne et un peu indolente nature, il n'avait préféré rester le plus ingénieux des dilettanti. Partout dans ses écrits rayonnent ces qualités que Ton appelle avant tout françaises : une franchise de langage qui va jusqu'à l'imprudence, une facilité d'humeur qui va jusqu'à l'étourderie, une ignorance de l'hypocrisie qui va jusqu'à la naïveté, une gaieté à la fois libre et ingénue, comme celle de Tenrânt qui court à demi nu dans la chambre maternelle. Enfin, dernière qualité qu'on ne lui reconnaît pas d'ordinaire, je ne sais pourquoi, il possède très fortement un sentiment du comique qui est du meilleur aloi, vrai sans être amer, amusant sans être offensif, fertile en in- .

ventions plaisantes qui sollicitent le rire innocemment en quelque sorte, et sans laisser après elles cet { arrière-goût de mélancolie que les plus heureuses < inventions de la muse comique laissent trop souvent i après elles à l'esprit. Ni la philosophie ni l'expérience 1 de la vie n'ont rien à réclamer dans ce sentiment du comique qui est tout entier composé de gaieté et qui, par une sorte d'affinité pour ainsi dire homéopathique, appelle la lumière du rire, absolument comme la clarté d'un jour de printemps fait surgir du fond

du cœur les sentiments heureux. D'ordinaire, le comique a son point de départ dans la vie plutôt que dans la nature; aussi comique que soit une chose, il y a toujours eu un moment où elle ne Tétait pas encore, et on peut toujours prévoir un moment où elle cessera de l'être. Rien de pareil dans le comique de Théophile Gautier : ce sont des rêveries naturellement drolatiques, des inventions nées bouffonnes, absolument comme le prince Riquet était né avec une houppe et Cyrano de Bergerac avec un grand nez. Le lecteur intelligent se rendra compte de la nature de ce comique, s'il réussit à analyser et à définir la sensation particulière d'hilarité qu'il a éprouvée sans aucun doute à la lecture du joli poème d' A Iber tus ^ des petites pièces du Théâtre de poche, le Tricorne enchanté et Pierrot posthume^ et de vingt passages de ses romans.

« Il n'y a pas de vrai talent sans naïveté, et je ne voudrais d'autre exemple de cette vérité que Théophile Gautier lui-même. Chose curieuse, ce talent, que beaucoup regardent comme un produit de l'art et du travail, me frappe au contraire par ses qualités naïves. Gautier est tel que la nature l'a formé, et lart ne lui a rien donné, si ce n'est le don d'exprimer sa pensée avec une sûreté et une correction admirables. Docilement il a obéi à sa nature, sans lui proposer de buts ambitieux ou l'engager dans de fausses directions, par suite de quelques-uns de ces malencontreux partis-pris de la volonté, qui sont si fréquents chez les artistes. Il a fait ce que cet ins-

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