II
|g THÉOPHILE GAUTIER
tinct, dont les conseils sont toujours infaillibles, llnvitait à faire : il s'est adonné aux genres qui s'accordaient naturellement avec la forme ^e son esprit, la poésie de dilettantisme et de fantaisie, les descriptions de voyage, les caprices et les contes de courte haleine, la critique d'art. Il n'a pas cherché à acquérir, et même il ne semble pas avoir désiré les facultés qu'il n'avait pas. Aussi toutes ses qualités portentelles cette marque du tempérament que nous appelons naïveté. Ce sentiment du comique, par exemple, que nous signalons chez lui, n'est pas autre chose que le comique de tempérament, le comique qui émane de la nature même de celui qui l'exprime, comme Vhumour anglais, — qui a toujours été si mal défini et qui correspond exactement à ce que nous appelons le comique de tempérament,— comme la bouffonnerie italienne, comme ce sentiment du grotesque si familier aux écrivains de la vieille France avant que le grand Molière vînt remplacer par le comique philosophique le comique moins profond, mais aussi moins cruel et plus ingénu, du tempérament et de la chair.
« Ce comique de tempérament est le caractère le plus marqué de son talent, après le lyrisme qui lui est particulier et que nous essaierons de définir lorsque nous chercherons en lui autre chose que le Gaulois. Comme ce comique lui est inhérent et qu'il ne peut pas plus s'en dépouiller qu'il ne pourrait se dépouiller de sa chair, il circule dans presque toutes ses œuvres d'une manière latente semblable aune source
TflÉOPflILE GAUTIER 19
qui est tout près du sol, alors qu'on la croit cachée dans les profondeurs de la terre. Subitement il se montre au moment où on l'attendait le moins et donne une tournure drolatique aux sentiments les plus sérieux et aux plus solennelles réalités. Même dans la tristesse, Gautier ne peut échapper à cette gaieté de tempérament; ses lamentations les plus sincères et les plus élevées trouvent tout à coup quelque comparaison amusante ou quelque trait à demi bouffon qui en corrige la mélancolie; ses fantaisies les plus lugubres sont involontairement bigarrées de facéties. Ce comique de tempérament se transforme en une philosophie de tempérament qui est bien, elle aussi, de nature gauloise ; la vie inspire, dirait-on, à notre poète cette espèce d'étonnement qui pourrait trouver son expression dans cette formule : la vie est une absurdité dont il faut prendre son parti.
c Maïs l'observation de la nature humaine donne raison à la théorie shakespearienne, et l'âme la plus simple est encore fort complexe. Ce caractère gaulois si marqué n'est qu'une partie de Théophile Gautier et la nature lui a donné un contre-poids admirable : le sentiment de la grande beauté. Ce Gaulois est né contemplateur. Les voluptés d'ordinaire si superficielles du dilettantisme atteignent chez lui la puissance et la noblesse des voluptés de l'extase mystique. Son œil se tourne vers le soleil de l'art avec le même rayonnement de désir que l'œil d'un moine chrétien qui cherche le soleil invisible du monde moral ; son être entier s'absorbe dans la con-
templation de la beauté sans se laisser distraire par aucune préoccupation étrangère à la vision qui le possède, et jamais brahmane perdu dans la recherche du lieu qu'occupe l'intelligence n'a été plus séparé de la terre que ne Test Théophile Gautier par le ravissement où le jettent une toile de la Renaissance et un débris de l'art grec. Dans ces moments divins, sa nature gauloise disparaît entièrement, et on peut dire, sans exagérer, que la terre s'évanouit alors à ses yeux et que toutes les choses de ce monde lui inspirent le dédain que les biens matériels inspirent à ceux qui mènent la vie mystique. Un désintéressement exquis et rare se révèle alors en lui. Y a-t-il encore dans ce monde telles choses que l'on appelle argent, pouvoir, festins somptueux, riches habits, ameublements luxueux, soucis matériels, intérêts ou plaisirs, il n'en sait plus rien *. Donnez-lui une chambre nue avec un escabeau pour s'asseoir et un lit de sangle pour se coucher, pourvu que vous tapissiez ses murailles des toiles de Rubens et de Rembrandt. Il croit à Raphaël comme le fidèle orthodoxe croit aux anges; il révère les Vénitiens comme le dévot le plus fervent révère ses saints favoris. Voilà le beau sentiment qui, chez lui, lutte contre la nature gauloise, et réussit si bien à la dominer qu'elle semble s'éclipser dans sa défaite et que la 'plupart ne l'aperçoivent pas. Cet instinct de contemplation est à la fois son
1. Cela ne sera senti, nous le craignons, que de ceux qui ont connu Gautier, mais ceux-là pourront porter témoignage de la vérité du jugement que nous exprimons ici.
THÉOPHILE GAUTIER 2i
salut et son tourment. Il est en lui comme une seconde âme qui tantôt se plaint de sa compagne avec une amertume éloquente, et tantôt cherche avec douceur à la rappeler des gaies régions où elle s'agite vers les sentiers du grand art : lutte originale et piquante qui devient quelquefois presque pathétique. L'une de ces âmes s'amuse-t-elle à contempler trop longtemps le joli monde de Watteau : vite la seconde envoie pour la sauver de cette île de Calypso un souvenir de Raphaël ou du Vinci. S'abandonne-t-elle à sa pétulance gauloise : sa compagne la soufflette avec un tercet du Dante; s'amuse-t-elle à découper des fantoches du temps de Louis XIII : une troupe brutalement malicieuse de métaphores shakespeariennes souffle et les éparpille au loin. Mais l'âme gauloise prend bien sa revanche, car tandis que sa sœur est absorbée dans quelque rêverie délicieuse digne de la fantaisie de Shakespeare, elle introduit sournoisement dans cette rêverie quelque tableau à la façon de Faublas et ô! Angola j et si elle la voit trop éprise de contemplation funèbre, vite elle la tire par le pan de sa tunique, ou l'éveille en sursaut par quelque plaisanterie parisienne.
« Vous rappelez-vous cette comparaison que Stendhal établit entre l'âme envahfe par l'amour et l'objet que l'on jette dans la fontaine aux eaux cristallisantes. J'y ai pensé bien souvent en lisant Théophile Gautier. La nature a pris une âme gauloise toute gaie et toute franche, et l'a plongée dans le puits profond de l'art et de la poésie, et cette âme en est ressortie
riche d'incrustations brillantes, de cristaux où la lumière se brise en se jouant, de diamants pleins de feux, et de pierres précieuses aux couleurs variées. »
Nous avons reconnu, dans le chapitre précédent, qu'il y avait en Théophile Gautier deux âmes rivales qui se sont disputé la possession de son talent : une âme gauloise et une âme contemplative. Tout homme étant pour ainsi dire un composé de plusieurs hommes, le fait que nous signalons n'aurait rien d'extraordinaire, s'il ne se compliquait d'une circonstance qui lui enlève tout caractère de généralité et qui le constitue à l'état de phénomène. Le phénomène, c'est que ces deux âmes ne sont pas parvenues à se confondre en une seule, mais ont conservé chacune leur individualité distincte, en sorte qu'on peut dire en toute vérité, que, tandis que nous n'avons tous qu'une seule âme, Gautier, par un privilège exceptionnel, en a deux qu'il n'a jamais pu mettre entièrement d'accord et qui se sont toujours querellées. Ses œuvres contiennent à ce sujet une foule de révélations dictées par l'instinct, qui trahissent ce combat intérieur. Son goût très prononcé pour le merveilleux et l'occulte, goût qui chez lui est à l'état de demi-
religion et que beaucoup de personnes ont regardé comme une tendance paradoxale d'artiste et de poète, prend certainement sa source dans la bizarrerie psychologique de cette dualité. Ce n est pas par un pur caprice d'imagination qu'il s'est plu à nous raconter tant d'histoires merveilleuses qui ont pour fondement quelque situation d'âme exceptionnelle ; toutes ces histoires ne sont autre chose que les chapitres d'une autobiographie obscure, celle de cette nature double. Nous nous sommes amusé dans nos récentes lectures à noter les passages où se révèle cette singularité : ils sont nombreux. Une préoccupation qui revient souvent dans les écrits de Gautier est celle de savoir s'il ne serait pas possible de déloger momentanément de chez soi, d'être un autre ou même plusieurs. Il y a des moments où son individualité paraît l'étonner profondement et où il lui semblerait tout simple d'en changer. Cette préoccupation bizarre, vous l'avez rencontrée vingt fois, dans Mademoiselle de Maupin, dans les Jeunes France, dans la Morte amoureuse^ dans Arria Marcella, dans Avatar,, dans le Chevalier double, exprimée tantôt sous la forme de quelque facétieuse boutade, tantôt par quelque mouvement d'éloquence violente. Elle est si particulière à notre auteur, — je crois que personne ne l'a eue avant lui dans le monde des rêveurs, — elle revient si souvent et sous tant de formes, qu'elle finit par acquérir une importance capitale. Là où le lecteur superficiel ne voit qu'une disposition paradoxale et un jeu d'esprit puéril, le lecteur clairvoyant
aperçoit un spectacle original et poétique. Ce spectacle, c'est celui de ces deux âmes qui, s*étonnant d'être unies ensemble, se querellent et se lulinent, cherchent à se persuader mutuellement, et, n'y pouvant parvenir, demandent à se séparer et se séparent en effet pour un instant, mais rien que pour un instant, car leur divorce ne peut jamais être définitif, heureusement pour notre plaisir.
Ces deux hommes' ont donc vécu en lui dans une rivalité perpétuelle. Les péripéties de la lutte ont été nombreuses et les chances ont tour à tour favorisé l'un et l'autre des adversaires. Dans toutes les œuvres de sa jeunesse, malgré Tenthousiasme du romantique, malgré la puissance et le bouillonnement de la sève poétique, malgré la chaleur plus rayonnante à ce premier âge du feu sacré, le Gaulois conserve sa supériorité. Dans les œuvres de sa seconde période, au contraire, le contemplateur triomphe et une sorte de paix s'établit entre les deux frères ennemis. L'admirateur serein, calme, respectueux de Shakespeare, de Raphaël et de Rubens l'emporte définitivement sur l'ingénieux portraitiste des grostesques, sur le lecteur curieux des vieux poètes et des vieux conteurs français. Traîné à la remorque des exigences du contemplateur, le Gaulois a beaucoup veyagé ; il a vu bien des pays et traversé bien des époques, et, devant tant de spectacles grandioses ou émouvants, il a senti sa turbulence s'apaiser par degrés. L'admiration répétée l'a contraint au silence et il est devenu pensif. L'existence simultanée de ces deux hommes
m'avait toujours frappé en Théophile Gautier, mais jamais autant que pendant ma dernière lecture de ses œuvres, et j'ai voulu la marquer avec plus de force que je ne l'avais faitdans mon précédent chapitre, avant d'ouvrir de nouveau le cahier de lectures où je puise les notes purement personnelles dont je veux, ainsi que je l'ai dit, composer ce travail.
« Dans toutes les œuvres de la jeunesse de Gautier éclatent une turbulence, une exubérance de vie physique, une animalité poétique singulières. Ses ennemis lui reprochent de tout sacrifier à la forme, à la période, à la cadence, de ne rien accorder à l'idée et au sentiment, ou, pour nous exprimer plus philosophiquement, de ne rien nous révéler de la vie de l'àme. Eh bien! cette accusation, qui n'est pas mieux fondée que tant d'autres, ne prouve qu'une chose, c'est combien l'âme humaine est prompte à oublier ce qu'elle a été. Regardez bien celui qui formule d'ordinaire cette accusation : n'estce pas que son poil blanchit déjà, que les rides creusent son front, que son œil a perdu l'éclat de son émail? Esclave de l'habitude, courbé sous le dur fardeau de l'expérience, il a oublié l'audacô insolente de ses jeunes rêves; soldat discipliné parla contrainte sociale, il a oublié cette liberté agressive et en quelque sorte farouche de l'âge où l'on ignore la responsabilité. Mais vous qui vous rappelez ou qui êtes assez heureux pour n'avoir pas encore de souvenirs, dites-moi si, à votre avis, jamais personne, mieux que Gautier, a exprimé la crânerie, la poétique
"Vt-
arrogance, la fougue rêveuse de la première jeunesse.
« D'autres poètes ont mieux exprimé que lui sans doute ce que la jeunesse a de fier et de généreusement spontané, mais aucun — à l'exception du Musset des Contes d'Espagne — n'a senti et rendu plus fortement ces caractères qui la font ressembler à ces beaux cactus ou à telles autres de ces fleurs splendides armées de feuilles solides comme des cuirasses et de piquants dangereux comme des poignards : l'audace des rêves et des paroles, l'insolence des regards et des gestes, l'aplomb imperturbable d'une âme appuyée sur une santé qui n'a pas encore été atteinte, l'orgueil de la beauté à son éclosion, le mépris de la laideur, l'inhumanité ingénue d'un êtfe qui, grâce aux dons prêtés par la nature pour un instant, se suffit à lui-même et n'a encore eu besoin de s'appuyer à personne. L'insolence de la jeunesse! qui oserait en sonder la profondeur et en mesurer l'étendue? Elle est telle d'ordinaire qu'on a peine à s'en rendre compte quelques années plus tard. C'est l'âge oii l'on croit naïvement avoir donné une grande preuve de déférence si l'on a écouté avec une patience à peu près calme les lents récits d'un vieillard, où l'on s'applaudit comme d'un acte d'exceptionnelle bonté d'avoir consenti à s'entretenir poliment avec un être infirme ou laid. Age ignorant sans doute, mais qui a cela d'admirable qu'il est le seul où l'homme ait une pleine possession de lui-même et ne soit soumis à aucune dépendance. On a admiré de
tout temps Tassurance et le bel équilibre que donnent à l'homme une haute condition, un grand titre, une immense fortune ; mais la nature prête cette assurance et cet équilibre à la plupart des jeunes gens et leur confère pour quelques années le privilège des plus grands seigneurs. Tout jeune homme est un Montmorency, un Schwartzenberg ou un Bedford, au moins pour un instant.
« Cette partie de la vie de la jeunesse, Gautier Ta sentie profondément et rendue à merveille. Lisez par exemple le recueil de nouvelles intitulé les Jeunes France^ une de ses premières et de ses moins bonnes œuvres, où le sournois, pour le dire en passant, se joue à lui-même la sérénade de don Juan et se donne le malin plaisir de railler ce qu'il adore. Rien n'y est respecté, pas même ce romantisme dont il était alors un des plus fervents adeptes. On pourrait en extraire un catéchisme tout à fait orthodoxe de l'impertinence qui est propre au jeune âge, sans aucune de ces propositions hérétiques qui sentent l'expérience de Tâge mûr ou l'indulgence latitudinaire de la vieillesse. — Que mérite un imbécile ? Le dernier supplice. — Que peut-on se permettre contre un ennuyeux? Tout, jusqu'à le jeter par la fenêtre, si on ne préfère l'abrutir comme Daniel Jovard. — Un être laid appartient-il à rhumanité? Question douteuse que les gens d'une jeunesse tiède tranchent dans un sens affîrmatif, mais que de plus orthodoxes en impertinence doivent résoudre dans un sens négatif. Les jeunes gens ne trouvent pas toujours le nom juste des choses, mais
ils trouvent toujours le nom énergique : ainsi fait Gautier dans ce livre, comme du reste dans tous ceux de sa jeunesse. Il appelle un chat un chat, et un bourgeois un amateur de ïa tragédie classique avec cette témérité des enfants qui ignorent le danger. Quelques années plus tard, il eût certainement hésité à attaquer avec cette hardiesse la tragédie, le vaudeville et d'autres religions nationales plus redoutables encore, bien qu'il ne soit pas sans inconvénient d'affronter même celles-là, mais alors il n'aurait plus exprimé cette crânerie et cette impertinence poétiques que nous signalons comme propres à la vie de la jeunesse et dont le plus beau jet a été la célèbre préface de Mademoiselle de Maupin,
« Mademoiselle de Maupin/ ici je sens qu'on
m'arrête et qu'on me dit à demi-voix : Comment parler de ce livre dangereux et charmant sans injustice ou sans coupable indulgence? Comment garder l'équilibre entre l'admiration qui est due à l'art et le respect qui est dû à la morale? Si vous admirez l'art du poète, vous offenserez la morale même la plus indulgente ; si la morale vous préoccupe exclusivement, vous serez injuste envers le poète. L'équilibre est difficile à garder, j'en conviens; je crois cependant qu'il est possible de parler de ce livre sans manquer à aucun de ces deux devoirs, tout comme il est possible de parler de certains vases étrusques et grecs ou de certains marbres de Clodion. Seulement, je vous accorde, pour première précaution, que ce livre n'est pas de ceux qu'il faille confier à toutes les mains
et laisser traîner sur toutes les tables. C'est un livre d'artiste, qui n'est réellement bon que pour des artistes, car il ne peut être bien lu et bien apprécié que par ceux dont la beauté est la préoccupation principale et constante.
a On raconte que le grand doyen Swift à l'époque où sa raison s'était déjà obscurcie, apercevant un jour sur une table le Conte du Tonneau, sentit ses yeux se remplir de larmes en regardant ce premier jet puissant de sa jeune misanthropie et prononça ces tristes paroles : <t Ah! quel génie j'avais lorsque «j'écrivis ce livre! > Gautier pourrait dire aussi, avec moins de mélancolie, en regardant Mademoiselle de Maupin : « Ah! quelle force de jeunesse j'avais lors- « que j'écrivis ce roman. » C'est le plus poétique château en Espagne qu'ait jamais bâti la sensualité d'un être jeune. Ce sont les rêves d'une âme adolescente, opprimée par la puissance de la chair et visitée dans son sommeil par cette espiègle reine Mab dont Mercutio dans Roméo et Juliette nous a tracé l'immortel portrait. Cela est tout matière et n'a cependant aucune réalité; ces visions sont plus impalpables que l'air et cependant plus colorées que les formes changeantes peintes dans le ciel embrasé des soirs d'été. De même que les vapeurs de la terre chaude et humide montent aspirées par le soleil et se condensent en nuages que la lumière décore de splendeurs, ainsi les émanations chaudes d'un sang jeune et pur montent chargées d'atomes charnels et se condensent en rêves que l'imagination traverse de ses
rayons et fait étinceler. Vous rappelez-vous la vieille théorie de Démocrite sur la formation des idées : les objets, détachent des parcelles imperceptibles d'euxmêmes qui pénètrent dans l'œil du contemplateur et y impriment leur miniature; il en est ainsi de ce livre, visiblement formé d'imperceptibles parcelles d'une matière en fleur qui exhale en quelque sorte ses rêves comme la plante exhale ses parfums. Vapeurs du sang, émanations de la chair, effluves des nerfs, voilà tout ce livre, qui conserve de la première à la dernière page les caractères qui sont communs également aux vapeurs et aux rêves, chaud et moite plutôt qu'ardent et passionné.
« Le livre est protégé en même temps qu'embaumé par la jeunesse qui en émane. Il n'a rien de chaste, oh! non absolument rien, et cependant une grâce toute-puissante le défend, cette grâce qui décore les fronts sans rides et les yeux sans fatigue, cette grâce qui enlève tout caractère hideux aux plus mauvaises actions des jeunes gens, et qui inspire l'indulgence et même la complaisance pour leurs fautes aux plus sévères. Il y a dans cette œuvre une pureté relative, cette pureté d'un sang que la vie n'a pas encore chargé d'acres humeurs, d'une chair que la maladie n'a pas encore pénétrée de ses infiltrations. Il y a une moralité relative, celle qui naît de l'horreur du laid, du bête, du commun, celle qui résulte de l'exagération et de Timpossibilité même des rêves de l'imagination. Cette pureté — toute physique et matérielle, il est vrai, mais bien réelle
— nous rend d'autant plus désagréables les. quelques éclaboussures de trop joviale sensualité qui font tache çà et là, et qui auraient pu facilement être évitées. 11 s'y rencontre cinq ou six passages qui peuvent compter parmi les plus mauvais tours que Tâme gauloise de l'auteur ait joués à son âme contemplative. C'est marier Grébillon fils et Louvet à Shakespeare, et introduire du Faublas dans le Comme il vous plaira ou le Songe d'une nuit d'été,
« Il n'y a dans ce livre que l'âme charnelle de l'adolescence, mais elle y est tout entière, avec ses emportements et ses timidités, avec son étrange mélange d'insociabilité et de familiarité, son attrait vers la vie d'aventures et son amour de la solitude. Une sauvagerie poétique charmante circule à travers le roman comme une brise à la fois âpre et rafraîchissante; parfois, enlisant, il semble qu'on se promène dans un grand parc auquel l'abandon a donné des aspects de forêt vierge, et qui confine à un château du style Louis XIII. Les fleurs y ont poussé si drues que l'air est comme épaissi de leurs parfums et transformé en une sorte de nuage odorant. Les reconnaissez-vous ces parfums? Voici celui de l'œillet, piquant comme les épices d'Orient, subtil messager des désirs; celui du narcisse, suave et pénétrant, artisan de langueur; celui des tubéreuses, terrible et dangereux, symbole immatériel des rêveries fougueuses. Dans les allées et à travers les fourrés épais, on voit passer toutes les jolies bêtes fauves de la jeunesse, la douce et naïve antilope aux yeux caressants
et pleins de rêves, les cerfs et les daims, brusques également dans la timidité et dans la violence, et aussi la panthère de la sensualité, aiguisant ses ongles cruels contre l'écorce des tendres arbrisseaux qu'elle déchire, et roulant sa fourrure tachetée'sur les fleurs qu'elle écrase. La ménagerie y est déchaînée au complet et s'y livre à sa turbulence en toute liberté... Bref, que vous dirai-je encore de ce livre? La morale n'y a certes point son compte; mais l'art et l'observation de l'âme humaine, au moins dans son état d'adolescence, n'ont rien à réclamer. Lisez-le, si vous êtes d'âge à cela, et ne le prêtez sous aucun prétexte.
« J'aime moins Fortunio, qui suivit d'assez près, si je ne me trompe, Mademoiselle de Maupin. Ce n'est pas que ce roman ne soit fort curieux aussi comme étude de ces sentiments qui sont propres à la jeunesse, mais cette étude fait mal et irrite. De toutes les jolies bêtes fauves que nous nommions tout à l'heure, il ne reste plus ici que la panthère, et elle fait entendre de tels rugissements et se livre à des bonds si formidables qu'involontairement on s'écarte pour l'éviter. La sensualité de Mademoiselle de Maupin est encore tendre comme les jeunes arbres au printemps; on sent la fraîcheur, on voit l'humidité de la sève qui monte; mais dans Fortunio règne cet endurcissement du cœur qui succède à l'équivoque tendresse de l'adolescence, fruit empoisonné d'une vilaine expé- , rience et quelquefois châtiment d'une vie de désordres, cette cruauté brutale qui commence vers vingt-