‹ Nos morts contemporainsChapitre 20 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

290 MAURICE DE 6UÉR1N

créations. Aussi pouvait-il dire avec toute vérité : « Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de Tart, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches et ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve, et pas du tout exclusive. Mon Dieu I peut-on faire des poétiques en face de Tample poésie de Tunivers? Le Seigneur vous Ta faite, votre poétique : c'est la création ! » La nature pour lui n'est pas quelque déesse secondaire, quelque Flore ou quelque Pomone séduisante, artificieuse et parée ; il sait que ces déesses ne sont que des filles de la féconde mère, et il va droit à l'antique Cybèle aux flancs robustes et aux mamelles regorgeant de lait. Aussi, quand il l'aperçoit dans se» fonctions de ménagère et de nourrice, il ne détourne pas la tète : il sait qu'elle est toujours majestueuse et exempte de toute trivialité. Pour peindre ces fonctions, il trouvera des images où le charme s'unit à la puissance. « Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour est accomplie, elles sont mortes comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué ; ils aspirent l'énergie vitale et reproductive qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable esl actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous les germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts

futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité. » Ainsi encore il ne se hâtera pas de dire : Cet arbre est laid, ou cette eau est noire, car il sait que rien n'est laid que ce qui est séparé de son milieu naturel, témoin Tattention qu'il donne à ce coin de paysage qu'un poète moins vivement épris de la nature aurait probablement dédaigné : « Rencontre d'un site assez remarquable par sa sauvagerie; le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, dèsagréa* ble d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bou* leaux. »

Maurice de Guérin promettait un grand paysagiste et un grand peintre de la nature. Personne d'ordinaire n'oserait affirmer que la vie aurait réalisé les espérances que donnait un talent fauché dans sa fleur, car on obtient toujours moins qu'on n'espère; mais avec Maurice de Guérin on peut hardiment affirmer que la France a perdu en germe une de ses gloires, tant l'espérance a été près de la réalisation. Il ne laisse que des notes éparses, un journal intime, quelques lettres écrites à des amis; mais tous ces fragments, qui n'étaient pas destinés à la publicité, sont écrits dans une langue irréprochable. Il y a telle de ses lettres, celle qui porte la date de février 1834,

et qui est adressée à Hippolyte de La Morvonnais par exemple, que Ton peut sans crainte donner pour un vrai chef-d'œuvre. Un journal intime est d'ordinaire plein de brusqueries de langage, de hardiesses incorrectes; ici c'est tout le contraire. Le journal de Maurice est d'un style admirable, très correct et très facile en même temps, plein d'intensité, sans contrastes heurtés, sans hachures ni brusqueries, sans irrégularités d Wcune sorte ; Maurice ne connaît pas les effets, les tons violents, les jeux de style. Le sentiment de la nature que le poète avait en lui, et qu'il cherchait à rendre, était digne d'un tel instrument. Ce sentiment est d'une telle force et d'une telle originalité, que bien qu'il ne se montre à nous (à une seule exception près : le fragment du Centaure) que par échappées, par saillies et sous la forme d'ébauches, on peut dire qu'aucun Français ne l'a possédé aussi complètement. Non seulement Maurice sent la nature sous tous ses aspects, mais il la sent avec la variété des tempéraments les plus opposés; il la sent à la fois comme un contemplateur mystique et un demi-dieu rustique de la Grèce, comme un chrétien subtil et un suivant des chœurs du dieu Pan, comme un poète et comme un artiste. Cette dernière distinction est fort importante et mérite d'être expliquée. Son âme est double en effet : d'une part, elle se laisse dominer par les éléments extérieurs au point d'être métamorphosée par eux ; d'autre part, elle les domine et les ramène tous à une unité suprême qui bannit le vague de l'expression et Tindécisiôn de

rimage. Cette âme coulante comme Teau, éparse comme les soupirs du vent et les vapeurs de la terre, est en même temps un miroir concentrique en métal poli qui réunit à son point central, en un seul faisceau de lumière, tous les rayons colorés que lui envoie le monde. Il est donc à la fois panthéiste comme un moderne et individualiste comme un artiste grec. Il sait oublier sa personnalité dans les choses extérieures pour mieux jouir d'elles, et les personnifier pour se rendre mieux compte de leur beauté. D'autres poètes modernes ont eu la faculté de se perdre dans la nature, mais peu ont eu cette faculté que possédaient les anciens Grecs, de rendre sous des formes sensibles, de personnifier la sensation éprouvée en face de la nature ou la beauté particulière d'un paysage, ce qu'on peut appeler la faculté d'évoquer le genius locù C'est le privilège que possède Maurice de Guérin ; il sait évoquer l'esprit d'un phénomène naturel et rendre la physionomie personnelle d'un paysage par une image grande, forte et libre, qui ne tombe jamais dans l'allégorie, et qui surgit devant nous comme une personne vivante. Citons quelques-unes de ces libres images où tous les traits épars du paysage et toutes les sensations inarticulées du spectateur se combinent sans efi*ort et surgissent devant nous sous la forme d'une lumineuse apparition.

t J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre

par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes, à la manière ou plutôt pour l'exemple des grands artistes. »

€ Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne! tu as besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie! Oh! jette donc vite ta cape d'hiver et prends-moi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand yerrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? »

a J'ai visité nos primevères; chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs^ si richement colorées, faisaient un efl'et charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes, ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres, semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc. »

« La verdure gagne à vue d'œil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute pour ainsi dire d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, tije la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s* épancher sur son large dos, »

« Quelques pointes de verdure précoce pointaient par-ci par-là, et à la couleur rouge et animée des bois, on reconnaissait que la vie et la chaleur montaient au front de la nature, et qu'elle était toute prête à s'épanouir. »

« La Chênaie me fait Teffet d'une vieille bien ridée et bien chenue redevenue, par la baguette des fées, jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la virginité» Mais mon Dieu, que cela durera peu! M. Féli nous montrait hier des feuilles déjà percées et échancrées par les insectes. »

« Ce maudit vent d'ouest a envahi le ciel avec ses innombrables troupeaux de nuages et nous inonde de pluie. On croirait voir passer Thiver là-haut avec son triste cortège. Rien de plus affligeant que ce contraste de la terre verdoyante, de ce tapis si riche, si merveilleusement diapré que le printemps a tendu sur la surface de la terre pour y poser ses beaux pieds, avec la voûte céleste toute noircie par des nuages pluvieux; je me figure un mariage dans une église tendue de noir. 2>

c Le coucher du soleilest ravissant. Les nuages qui Font escorté vers l'occident s'ouvrent à Thorizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais comme une compagnie de gardes aux cuirasses dorées. »

« Hier c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la

baie est comme défendue par une chaîne dllots de granit : il fallait voir les lames courir à Fassaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effroyables; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tète noire des écueils I Les plus hardies et les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une éblouissante blancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur. »

On a rapproché avec raison les noms de Maurice de Guérin et de Bernardin de Saint-Pierre. Bernardin est en effet le seul peintre de la nature qui chez nous puisse être rapproché de Maurice, qui l'admirait beaucoup et en parle avec goût et profondeur. « Plaisir épuisé. J'ai lu la dernière page des Etudes de la nature. C'est un de ces livres dont on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous ayons tous, mais voilé, vague et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme qui les spiritualise, les harmonise, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration. » Ces paroles expriment parfaitement tout un côté du talent de Bernardin qui lui est commun avec Maurice. Non

seulement Bernardin est un grand paysagiste, mais il est le premier et presque le seul Français qui ait eu ridée de ce qu'on peut appeler le symbolisme de la nature, qui ait reconnu qu*il existait des concordances mystérieuses et des affinités entre les objets extérieurs et Tàme humaine, qui ait essayé de trouver un langage pour exprimer les rapports secrets du monde moral et du monde matériel. Ce sentiment, qui, chez Bernardin, n'est qu'ingénieux et subtil, qui se perd souvent dans une sorte de marivaudage sentimental et alambiqué de naturaliste sensible, existe chez Maurice au plus haut degré, et y possède toute la force d'un instinct. « Notre œil intérieur est fermé, dit-il admirablement, il dort, et nous ouvrons largement nos yeux terrestres et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas des yeux qui nous la révéleraient, réfléchie dans le miroir de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous; nous n^avons l'intelhgence que des formes extérieures et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Oh! ce contact de la nature et de Tâme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu. » En lisant de semblables lignes, on se dit que la France méprise un peu trop ses propres gloires. Nos germanisants admirent fort le sentiment profond de Novalis pour la nature et sa pénétration à surprendre les pensées

cachées sous les formes, et cependant j'ose demander si ces lignes ne seraient pas dignes de Novalis, et s'il en est beaucoup chez le rêveur allemand qui les égalent en force et en netteté. C'est à beaucoup d'égards un Novalis français que Maurice de Guérin, un Novalis mort prématurément aussi, mais qui n'a même pas eu, comme son frère allemand, le bonheur de donner sa première moisson.

L'observation de ces concordances entre le monde extérieur et le monde de l'esprit n'est pas le seul point commun que Bernardin ait avec Maurice.

Tous deux possèdent un certain sentiment d'intimité avec les objets extérieurs que n'ont pas connu les autres grands peintres français de la nature, Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand. Seulement cette intimité ne va jamais chez Bernardin au delà d'une certaine bienveillance souriante et presque protectrice. Je ne Sais pourquoi, il me semble trouver une ressemblance entre son sentiment de la nature et ses opinions morales et philosophiques, et pourquoi ce sentiment me paraît être dans l'ordre de Fart et de la poésie ce que la philanthropie est dans l'ordre de la charité. Il n'en est pas ainsi du sentiment de Maurice : son intimité avec la nature est une véritable amitié. Il traite en camarades les objets extérieurs; il parlera des nuages de Bretagne comme d'une bande d'écoliers amis en récréation : < Ils sont en fuite vers l'orient. J'aime assez cette attitude fuyante des nuages ; il y en a qui semblent se regarder comme pour se porter un défi

de vitesge. » Et plus tard, à Paris, lorsqu'il sera privé de la nature, il embrassera comme un frère le lilas de son petit jardin de la r4ie d'Anjou-Saint- Honoré, en chantant pour eux deux seuls d'une voix pleine de larmes un vieil air de Jean-Jacques Rousseau : Que le Jour me dure/

J*ai dit qu'aucun Français n'avait eu un sentiment aussi profond de là nature que Maurice de Guérin : la meilleure preuve que je puisse donner de cette assertion, qui paraîtra audacieuse peut-être, c'est l'admirable fragment du Centaurey les seules pages qu'il ait écrites avec une préoccupation d'art, les seules qui ne soient pas un reflet immédiat de sa rêverie du moment. Dans ces pages, ce que j'admire surtout, c'est l'effort prodigieux d'imagination qu'a fait Guérin pour exprimer la vie d'un être primitif et pour ainsi dire rudimentaire, et pour rendre les rapports de cet être avec les forces élémentaires de la nature. Cet effort est tellement grand qu'un jeune ami à qui je fais lire ce fragment exprime son admiration et sa surprise par quelques mots judicieux et vrais que je recueille en passant, et qui, sous une apparence critique, sont le plus grand éloge qu'on puisse faire de ces pages. « Le style, me dit-il, est d'une telle intensité dans sa simplicité, chacun de ces mots porte à l'esprit une telle abondance de sensations, et ces sensations sont si différentes de celles que nous avons l'habitude d'éprouver, et même des sensations exceptionnelles que nous cherchons dans les poètes, qu'un volume entier écrit dans une telle

prose pourrait à peine se lire. » Ces dix pages sont vraiment uniques dans la littérature française; rien chez nous ne peyt en donner une idée. On a prononcé le nom de Ballanche; mais le Centaure n*est pas un symbole philosophique à la Ballanche : non, c'est un être primitif, un individu intermédiaire entrera bête et Thomme, un proche parent de la nature qui raconte les rapports fraternels qull entretient avec elle et les mœurs qui lui sont pro-. près. Il est en contact immédiat avec les éléments, qui sont pour lui des dieux bienfaisants ou funestes; le fleuve a pour lui des fraîcheurs et la nuit des terreurs qu'ignorent les hommes. C'est un être qui n'est composé que de sensations, doué d'une sorte de vie morale empirique cependant, et tout rempli de cette sagesse expérimentale que possèdent les êtres simples et chal*nels à qui le bien et le mal se révèlent obscurément sous les formes de la douleur et du plaisir. Tant qu'il fut jeune, il s'inquiétait de ses forces, « et, y reconnaissant une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, se prenait soit à secouer ses bras, soit à multiplier son galop dans les ombres spacieuses de sa caverne, ou à courir à travers la nature, élevant ses mains dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprissent les souffles et en tirassent des signes pour augurer son chemin. » Plus tard, dans sa maturité, ayant perdu l'amour de l'emportement, il apprit que « le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. » Vieux enfin, il se plaît le soir à se

coucher sur le seuil de sa caverne et à suivre vaguement ses rêveries, ou bien à gravir au sommet des rochers, où il s'attarde jusqu'à l'arrivée des ombres, « soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir les pléiades et le grand Orion, » sans se préoccuper de sa fln prochaine qui ne se présente pas à lui sous la forme horrible de la mort, mais soûs la forme d'un retour aux éléments. Ce mot de forme est même impropre, car la mort ne lui est pas révélée par les terreurs de l'imagination; cela est bon pour les hommes chez qui l'âme est distincte du corps : c'est son corps qui lui révèle la mort par une sensation quasi voluptueuse. « Je reconnais que je me réduis et me perds rapidement, comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre. » L'harmonie qui règne entre le langage du centaure et les sensations exprimées par lui est vraiment surprenante; il n'y a pas un mot qui détonne et qui appartienne à un ordre moral supérieur à cette vie de sensation. Maurice avait souvent exprimé le désir de surprendre la nature dans ses germes et ses forces secrètes; cette fois il a poursuivi la fuyante déesse dans ses retraites les plus cachées, et l'a étreinte aussi fortement, je crois, qu'il est possible.

Les Reliquias contiennent quelques fragments de vers ; mais , hélas ! les vers de Maurice ne valent pas sa prose, et avec la meilleure volonté du monde <

je ne puis les admirer, ni même les goûter. Cette i

âme si ailée, si rapide et mobile dans la prose, se traîne pédestreraent lorsqu'elle parle en vers. Les poésies de Maurice sont écrites dans un système que je crois faux, quoique le point de départ m'en paraisse juste. D'après ce système, la vérité des choses est identique à leur beauté, et le meilleur moyen de les montrer belles, c'est de les montrer vraies. Les partisans de ce système croyaient donc devoir s'interdire comme faux et entaché de mensonge le langage habituel aux poètes, et s'efforçaient de rendre la poésie des choses au moyen du langage familier. Ce n'était pas par amour de la prose, comme on pourrait le croire, qu'ils pensaient ainsi, mais par amour ultra-subtil et ultra-mystique de la poésie. En privant la muse de tous les instruments et ornements dont elle se pare, ils croyaient que la poésie contenue dans les choses se dégagerait plus pure, plus nue; ils voulaient que les choses parussent poétiques par la force même de la poésie qui était en elles. Cette tentative, aujourd'hui abandonnée et qui était une application incomplète des doctrines de Wordsworth, n'a rien produit de durable, si ce n'est les poésies de Sainte-Beuve, qui avait précédé dans cette voie la petite école bretonne dont Maurice de Guérin fit partie, que Brizeux côtoya toujours sans s'y associer jamais étroitement et dont le chef véritable fut Hippolyte de La Morvonnais. Quand il nous arrive par hasard aujourd'hui de relire quelques vers de ces poètes d'il y a trente ans, il nous semble quelquefois voir la mystique Marie s'efforcer de traduire les

contemplations de son âme par le langage de ménagère de la dévote et pratique Marthe. Les vers de Guérin échappent jusqu'à un certain point à cet inconvénient par je ne sais quel souffle intérieur; mais l'enveloppe en est sèche, terne et sans nouveauté.

Voilà Guériu tout entier, tel qu'il nous est révélé par sa correspondance et cei journal qu'on peut appeler une autobiographie véritable. Il n'a pas d'autre histoire en effet que celle de ses sentiments et de ses pensées. Les aventures de sa vie, c'est par exemple la découverte de la mer qu'il fit en compagnie de son ami M. Edmond de Gazalès, ou un séjour prolongé dans l'habitation paisible d'Hippolyte de La Morvonnais. Le journal de Maurice ne nous apprend rien de ses dernières années ; nous savons seulement qu'il était parvenu à vaincre la timidité que lui inspirait le monde et la défiance par trop humble que lui inspirait son remarquable talent. Ainsi réconcilié avec les autres et surtout avec lui-même, il était enfin en possession du bonheur et en marche vers la gloire, lorsqu'il fut tranché dans sa fleur, dans l'été de 1839, quelques mois seulement après son mariage. A vrai dire, le grand événement de sa vie et le seul qui ait pour nous dans ce journal une importance historique, c'est son séjour à La Ghênaie, auprès de Lamennais, après le retour de Rome. Lamennais fit-il grande attention à ce jeune homme timide et mélancolique? M. de Marzan assure que non, et nous n'avons pas de peine à le comprendre, tant sont grandes les distances qui les séparaient. Quoi qu'il en soit, Mau-

rice Taimait au moins autant qu'il Tadmirait, et il ne parle de lui qu'avec une tendresse véritable. Les jugements qu'il porte sur lui, quoique entachés de Fenthousiasme du moment, sont encore vrais à l'heure qu'il e^t, même après les démentis que Lamennais donna à la première partie de sa vie, et les violences démocratiques par lesquelles il crut racheter et expia en réalité ses anciennes violences ultramontaines. Il a bien compris cette âme d'apôtre qui, quoi qu'on pense . décile, n'eut jamais d*autre passion que celle de la vérité et d'autre haine que cette haine violente du diable, que sa sombre imagination, nourrie de rêveries sacerdotales, lui montra toute sa vie à l'œuvre, tantôt sous la forme du libéralisme, tantôt sous la forme de l'absolutisme et de la théocratie. Car Lamennais fut un prêtre depuis le commencement jusqu'à la fin de sa carrière. On sent bien dans le journal de Guérin l'empreinte ineffaçable de ce caractère clérical qui avait donné à l'âme du vieux prêtre une forme si fière, si inflexible et si étroite. On le voit se dessiner avec deux physionomies différentes en apparence, mais qui conviennent bien au même visage et révèlent bien la même âme. Maurice nous le montre dans le petit salon de La Chênaie causant le soir après souper avec ses jeunes amis, à demi couché sur un sopha placé sous le portrait de sa grand'mère. Son visage se détend alors et s'illumine, et ses lèvres laissent tomber toutes sortes de paroles précieuses, des images bibliques, des paraboles évangéliques, parfois des boutades comiques : onction de prêtre, douceur

de bon pasteur pour les brebis qu'il mène paître dans les pâturages du Seigneur. Maurice nous a conservé quelques paroles hautes et fîères, dignes d'une telle âme et qui valent la peine d'être citées : « Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d'avant-hier, pourquoi rhomme est la plus souffrante des créatures? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux comme dans des temps horribles, mais à deux mondes. Il nous disait encore, en entendant sonner la pendule : Si on disait à cette pendule qu'elle aura la tête coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût venu. Enfants, soyez comme la pendule : quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure. »

Parmi les détails trop peu nombreux que Maurice nous a donnés sur Lamennais et la petite colonie religieuse de La Chênaie, il en est un qui nous a profondément touché. Le voici dans toute sa simplicité. « E. m'est arrivé tout ému, la larme à l'œil. Qu'avezvous? — M. Féli m'a effrayé. — Comment? — Il était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d'Ecosse, il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m'a dit : « C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Ohl que je serai bien là! » J'ai cru qu^il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. » Voilà bien un de ces éclairs de haute et poétique mélancolie qui illuminent parfois d'un rayon le front de Lamennais comme une caresse charitable de cette nature qu'il

306 MAURICE DE OUÉRIN

dédaigna trop, ou qui transfigarent pour un instant dans une lumière puisée au foyer éternel i*aspect anguleux et sec de ce visage qui ignora trop le sourire et la grâce. Plût au ciel que le désir qu'il exprima eût été exaucé, et que son âme eût conservé assez de paix pour ne pas désirer une autre sépulture I Le vieux prêtre breton eût mieux reposé sous ce banc de gazon que dans la sinistre fosse commune où il voulut faire jeter sa dépouille mortelle. Et cependant je ne suis pas de ceux qui blâment cette dernière résolution, et qui y voient un dernier défi et une dernière colère. Cette sépulture dans la fosse commune n'a rien que de conforme à la vie entière de Lamennais, à la nature de son âme et au caractère particulier de ses opinions démocratiques. La démocratie de Lamennais e^t en effet à son insu singulièrement évangélîque, et jusque dans cette sépulture de la fosse commune qu'il choisit comme un hommage suprême à ses opinions^ il montra la profonde empreinte que l'influence ecclésiastique et les doctrines chrétiennes avaient laissée en lui. Sa démocratie repose sur un sentiment exclusivement chrétien , Tamour des pauvres, des petits, l'amour des pauvres pour eux-mêmes, pour leur condition même et leurs misères. C'est là, dis-je, un sentiment essentiellement ecclésiastique et catholique, et Lamennais en fut possédé toute sa vie. Dans ce vœu suprême, le démocrate ne fut pas en désaccord avec le prêtre ; ce fut un dernier témoignage d'amour et de charité envers ceux qu'il appelait maintenant ses frères en huma-

nité, et qu'il avait appelés autrefois avec l'Eglise les membres souffrants et préférés de Jésus- Christ.

La passion tient peu de place dans la vie de Maurice ; il semble n'avoir jamais connu les emportements et les violences extrêmes de Tamour, et en tout cas il n'est fait aucune allusion à cette maladie de l'âme dans son journal et sa correspondance. Dans sa première jeunesse, et avant son séjour à La Chênaie, il avait éprouvé, dit-on, une peine de cœur. Que fut cet amour mystérieux ? Une souffrance véritable, ou bien une crise de l'adolescence, un de ces épanouissements de cœur qui sont semblables à l'épanouissement des fleurs sous les ondées d'avril? On ne sait. Ce qui est probable, c'est que cet amour passa vite à l'état de souvenir. Deux fois seulement on voit une ombre de femme se réfléchir dans le miroir poli du journal où Maurice fixe les images que la nature lui présente, la première fois sous la forme indistincte d'un rêve, la seconde fois sous la forme d'une robe bleue qui, flottant à l'horizon, distrait le contemplateur de ses rêveries et interrompt une belle description de nuages. Peut-être Maurice n'était-il pas né pour ressentir profondément l'amour, et je partagerais volontiers sur ce point l'avis de Sainte-Beuve. Peut-être son âme avaitelle des afflnités trop nombreuses avec l'universalité des choses pour reporter et concentrer sur une seule personne toute cette passion éparse, flottante, dont chaque objet de la nature avait une parcelle? J'irai plus loin, et j'oserai dire que tel que nous le

rrVStr

connaissons, je ne sais jusqu'à quel point il était luimême capable d'inspirer l'amour. La passion est de sa nature exclusive, tyrannique et volontaire; il y faut une flamme et une ardeur de désir qui manquent entièrement à Maurice. Mais s'il ne connut pas, pour son bonheur, les emportements de l'amour, il connut des sentiments plus doux, plus précieux peut-être, et en tout cas plus purs et moins mélangés d'amertume. Il avait une âme sympathique, et il sut inspirer à tous ceux qui le connurent la sympathie et l'amitié. Nous en avons la preuve dans la publication de ces Reliquide et dans le dévouement que ses amis ont conservé à sa mémoire. Enfin il eut le bonheur d'inspirer une des affections fraternelles les plus nobles et

^>^ les plus complètes dont l'histoire littéraire garde le

Hf souvenir.

fc*5.

Mlle Eugénie de Guérin était bien la digne sœur de pf- Maurice : elle était presque son égale par l'esprit, et

je ne sais pourquoi il me semble qu'elle lui fut supérieure par les sentiments. Contrainte au célibat par sa pauvreté et sa naissance, tant que Maurice vécut, Mlle Eugénie porta ce célibat, non seulement avec dignité, ainsi qu'il convenait à une fille de race et d'âme nobles, mais encore avec gaieté, comme une ^ personne dont le cœur est engagé tout entier et qui

j^f;:, sait à qui faire don du trésor de ses affections. Toute

'^^', sa vie était partagée entre son frère et quelques tra-

- vaux littéraires, car Mlle Eugénie était poète, elle aussi, comme Maurice ; mais dans ces travaux de son intelligence elle avait la douceur de retrouver encore

'■fiSl

son frère : c'était lui qui levait les scrupules de conscience qu'éveillait en elle quelque directeur trop zélé, lui qui, avec ses judicieux conseils littéraires, lui envoyait des conseils religieux et spirituels de quelque sage ami catholique de La Chênaie, de Tabbé Gerbet par exemple. Lorsque Maurice mourut, Mlle Eugénie sentit le froid de la solitude tomber sur son cœur, et s'éteindre cette lumière de gaieté douce et triste ^qu'entretenait seule en elle la tendresse qu'elle lui avait vouée.

Rien n'est touchant comme de voir dans son journal Jes efforts de cette tendresse pour se nourrir encore du souvenir du mort, et transformer ce sou* venir en amour vivant. Elle entretient avec Maurice un dialogue à voix basse, et l'informe de ce qui s'est passé durant cette absence qui ne finira plus. « Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon ami. Ohl que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et tes sœurs!... Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Ândillac, dans ton lit de terre... Ta berceuse est venue, la pauvre femme toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m'ont donné ces figues! Et le ciel si beau, et les cigales^ le bruit des champs, la cadence des fléaux sur Vaire^ tout cela, qui te charmerait, me désole. » Désormais, la vie de Mlle de Guérin n'ayant plus de but terrestre, la religion s'empara de la femme tout entière : elle tourna ses regards vers la patrie éternelle où elle était sûre de rejoindre Maurice. Les soupirs de cette âme chrétienne sont sou-

vent très beaux; nous n'en citerons qu'un seul, celui où elle renonce pour jamais à la pensée de chercher dans une créature humaine une consolation à sa douleur, et où elle se remet sans réserve entre les mains de Dieu. « Mon Dieu, que le silence me fait peur à présenti Pardonnez-moi tout ce qui me fait peur! L*ârae qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique, et véritable, et éternel amour? II me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormit sur votre cœur. Divin repos qui me manque. Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine? Hélas/ fai vu comme la mort nous Pâte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines I » Arrêtons-nous sur ce cri superbe, qui exprime un regret inconsolable et qui est le plus bel hommage rendu à la mémoire de Maurice. Onze années après, Eugénie avait la douceur de rejoindre enfin ce frère bien-aimé.

Faut-il plaindre Maurice cependant d'avoir été moissonné avant terme. Après tout, sa destinée est enviable ; il eut des amis qui restèrent fidèles à son souvenir, une sœur bien-aimée qui ne voulut pas connaître d'autre tendresse que celle qu'il lui avait inspirée, et quant à la place étroite que la mort lui a faite en l'enlevant brusquement à ses travaux, si elle est moins grande que celle que la vie aurait pu lui faire, elle est peut-être plus poétique et plus charmante. Maurice de Guérin apparaît ainsi comme une de ces fleurs de la solitude qui, cachées sous les hautes herbes, embadment de

MAURICE DE 6UÉR1N 311

leurs parfums le promeneur qui ne les aperçoit pas. Les parfums de cette fleur se dégagent abondants et suaves de ces deux volumes où sont enfermés les restes précieux d*une nature positivement rare, et qui restera telle à jamais pour les connaisseurs littéraires de l'avenir. Puissions-nous vous avoir donné le désir de les respirer I

Mars 1861.

Avez-vous observé les phénomènes singuliers qui précèdent parfois le dépérissement des végétaux? Un matin, nous allons rendre visite à la plante que nous aimons et que nous avons élevée, et voilà que nous ne la reconnaissons plus. Elle a cessé de nous charmer par la fraîcheur de son feuillage et l'éclat de ses couleurs; elle a pris un aspect morne, presque lugubre; sa sève semble comme figée; sa vie semble comme nouée. Elle est encore verte, mais d'un vert mat, sombre et sans attrait que n'attendrit plus l'humidité intérieure. Le parfum même s'est évanoui, et pour en surprendre encore quelques faibles arômes il faut se pencher bien bas vers la triste plante, à peu près comme on se penche sur les lèvres des mourants pour recueillir leurs dernières paroles. Il est évident que les communications subtiles et

346 EUGÉNIE DE GCÉRIN

incessantes qu'elle entretenait avec la nature ont été soudainement interrompues et qu'elle ne vit plus que de la provision de sève qui était amassée en elle au moment où ces rapports ont cessé. Yoilà cependant que tout à coup cette plante touchée de la mort se met à revivre avec un éclat et pour ainsi dire une fougue que nous ne lui avions pas connue encore. Les jets puissants de la sève s'élancent au dehors, sous la forme de longues brindilles verdoyantes et de branchages feuillus; mais cette résurrection est un leurre, cet excès de vie n'est que le suprême et vigoureux effort de la plante qui se débat contre la mort; ou, pour mieux parler encore et avec plus de précision, ce phénomène n'est pas autre chose que l'expulsion violente de la vie hors de la plante et sa prise de possession définitive par la mort.

Oa.peut observer les mêmes phénomènes dans la vie même de l'humanité. Lorsque certaines races ont longtemps vécu et qu'elles semblent sur le point de disparaître, elles se prennent tout à coup à refleurir avec un éclat et une vigueur extraordinaires. La somme de vie éparse et morcelée en menue nionnaie chez une longue suite d'ancêtres se concentre sur un dernier enfant, qui hérite pour ainsi dire des trésors d'âme accumulés par sa race à travers les siècles. Les richesses morales cachées, fruits des travaux obscurs d'obscures vertus, apparaissent subitement au grand jour et rendent célèbre un nom encore inconnu la veille. Mais par une sorte de prévoyance démocratique de la nature, qui, par le jeu de sa grande loi des

compensatioDs, maintient partout Tégalité, cet héritier des siècles ne laisse presque jamais de successeurs. Ces richesses ont été réunies en lui afin qu'elles ne fussent pas perdues, que le monde connût leur existence et que rhumanité eût un moyen de s'en emparer. Ainsi, au moment même où la nature semble faire le plus pour l'individu, c'est encore à la société générale qu'elle pense; elle crée un homme de génie pour mettre en circulation des richesses d'intelligence enfouies, elle crée une belle âme pour mettre en circulation des trésors de vertus inactives, et, par cette méthode paradoxale en apparence : créer un riche pour augmenter la richesse générale, elle grossit le capital moral de l'humanité de tous les labeurs disséminés à travers une longue suite de générations qu'elle appelle au jour sous cette forme condensée.

On pourrait se demander si ce fait qui nous frappe exceptionnellement n'est pas l'application constante d'une loi naturelle que nous n'avons pas encore pu vérifier^ si les hommes de génie ne sont pas tous, en un sens, des résumés de races qui prennent fin, et qui, après avoir vécu obscurément, se révèlent au monde avant de disparaître avec un éclat souverain. Quoi d'étonnant alors, si ces hommes possèdent des dons merveilleux? La somme de vie qui est en eux est égale à la somme de vie inégalement répartie sur quinze ou vingt personnes pendant une durée de cinq ou six siècles quelquefois; un seul individu possède toute la richesse morale qui avait paru

sufBsaQte à la natare pour un grand nombre d'existences. Le plus célèbre de ces exemples, le mieux constaté par pièces authentiques et historiques, est rindividuallté de notre célèbre Mirabeau. Une race superbe, puissante et rebelle s'est comme rassemblée tout entière dans le graiid tribun. Ici le génie est bien l'héritage des siècles, le résultat du travail de longues générations. Malheureusement, tous les exemples ne peuvent pas être vérifiés aussi exactement que celui-là; cependant, je serais volontiers porté à croire que, sauf dans des cas très rares, les hommes de génie sont toujours les héritiers d'une longue série d'aïeux. Nous ne connaissons pas ces aïeux, et Fhomme de génie ne les connaît pas luimême le plus souvent, car ils ont vécu obscurément, et ils ont disparu sans que personne ait constaté leur existence ; mais rien ne se perd dans les magasins et les laboratoires de la nature, et tel homme illustre qui se présente devant nous sans nom et sans généalogie, à titre de parvenu et d'enfant de ses œuvres, est peut-être pourvu d'ancêtres aussi nombreux que ceux d'un Mirabeau. Il importe peu que ces ancêtres appartiennent à telle ou telle condition ; l'important, c'est qu'ils aient vécu. Bien n'est plus légitime que l'orgueil de ce célèbre démocrate moderne qui s'est vanté un beau jour d'avoir quatorze quartiers de paysannerie. Son talent était expliqué et en quelque sorte justifié par cet aveu. Il avait du talent parce que quatorze quartiers de paysannerie lui permettaient d'exprimer avec force les qualités et les défauts

d'une certaine famille rustique. Je pense donc que si Ton pouvait dissiper l'obscurité dont la fortune enveloppe Torigine de la plupart des hommes de génie, on trouverait que ce fait qui nous surprend n'est que Tapplication d'une loi constante de la nature, et qu'il n'y a pas de personne éminente qui ne soit un résumé de tout un passé à jamais recouvert d'ombre.

Un doux et tout à fait aimable exemple de cette loi obscure et mal définie, est celui qui a été donné de nos jours par les derniers rejetons d'une vieille famille du Languedoc, Mlle Eugénie de Guérin et Maurice de Guérin, son frère, l'auteur du Centaure^ petit fragment admirable et l'un des plus remarquables efforts d'imagination qui aient été faits dans notre siècle. Cette famille, qui ne subsiste plus que dans la personne de la plus jeune des filles, si je ne me trompe, a voulu, dirait-on, protester contre la mort, en jetant avant de s'éteindre un éclat vif et rapide dont, tous les yeux ont été frappés. La célébrité s'est emparée d'elle au moment où elle s'apprêtait à échanger une existence obscure contre la nuit plus profonde de la tombe, en sorte que la mort même a été pour elle le véritable avènement à la vie. L'âme s'est mélodieusement détachée du corps avec un doux bruit qui a charmé toutes les oreilles sensibles à la poésie. Le monde a pu voir ainsi disparaître les derniers membres de cette famille qu'il n'avait pas vu vivre, et il a dit adieu avec regret à ces enfants qu'il n'avait pas connus.

Mlle Eugénie de Guérin et son frère Maurice sont

des enfants de vieille race et de race vieillie; ne cher-

^'f chez pas ailleurs le secret de leur charme, de leur

finesse exquise, de leur sensibilité originale, de leur tour d'esprit subtil et profond, de leur naïveté sagace, de leur candeur réfléchie et expérimentée. Ce y sont deux produits du passé, deux âmes anciennes dans de jeunes corps. Le sang des ancêtres, transmis à travers les âges, a perdu à chaque génération quel- * que chose de sa force grossière, et il est arrivé jusqu'à eux spiritualisé en quelque sorte, purifié et clarifié, réduit à l'état d'élixir et d'essence de vie. C'était sa dernière transformation, sa dernière réduction possible ; au delà, il n'y avait plus que le feu de l'âme, qui tout vif qu'il soit est impuissante chauffer et à mouvoir le corps. Tout ce qu'ils ont leur vient du passé et rien que du passé; c'est en lui qu'ils ont la vie, le mouvement et l'être, la poésie et l'amour. Nouvelles idées, nouvelles doctrines, nouvelles manières de sentir et de penser, tout cela glisse sur eux comme l'huile sur l'eau sans les pénétrer et les troubler. Les spectacles contemporains les touchent mollement ou les laissent dans un état d'indifi'érence passive; même au milieu du tumulte des hommes leur âme habite une atmosphère de recueillement^ de silence et de paix. Leur vie morale est toute semblable aux lieux où s'écoula leur maladive vie physique et donne l'impression d'un petit village à demi solitaire, rempli par ce bruit tranquille que la nature répand dans les campagnes. De même que dans la

nature le silence parle par mille voix mystérieuses, le chant d'un insecte, le mouvement d*une branche, le murmure d'une eau cachée, Thaleine d'un vent qui passe, cette vie morale est animée par un discret remue-ménage d'idées et de sentiments; c'est un mouvement de l'âme qui change de position, une vivacité du cœur, une gaieté de Timagination, le chuchotement d'une prière, le vol d'un soupir vers Dieu : de petits battements d'ailes se font entendre, de légers frémissements, quelquefois une vive exclamation, gaie ou triste, arrachée par quelque surprise de l'esprit. C'est tout; puis, plus rien que le silence, un silence grave, religieux, recueilli, la pensée de l'éternité et la préoccupation de la mort. C'est surtout le tableau de l'existence morale de Mlle Eugénie de Guérin que nous venons de tracer dans les lignes précédentes. Maurice, on l'a vu, a des allures plus libres, son âme est moins disciplinée, ses relations avec la nature sont plus expansives et plus franches, son imagination a voyagé en plus de lieux ; il a eu avec les génies des bois et des montagnes des conversations que sa sœur, plus chrétienne, n'avouerait pas. Il y a dans ses tableaux une lumière plus riche et de plus larges horizons ; mais le fonds moral est bien le même chez tous les deux, et il avait bien jugé, cet ami commun qui leur disait qu'ils étaient non seulement frères par le sang, mais frères jumeaux d'intelligence. Mlle Eugénie s'imposait par docilité religieuse des contraintes que son frère ne connut pas ; mais cette liberté que Maurice tenait de

Page 1